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mercredi 6 novembre 2019

Olga TOKARCZUK « Les enfants verts »


Une fois n’est pas coutume : dès l’annonce du Nobel de Littérature 2018 (mais attribué en 2019, je ne reviendrai pas sur la fameuse affaire du fiasco de 2018) décerné à cette auteure polonaise, j’ai eu envie de fourrer le nez dans ses livres. Et comme l’un d’eux avait été publié en 2016 par La Contre Allée, éditeur dont je me délecte souvent, de surcroît dans l’excellente collection Fictions d’Europe, je me précipitai sur l’œuvre. Grand bien m’en a pris car il s’agit d’une petite merveille, brève mais d’une grande densité.

1656, l’écossais William Davisson, par ailleurs narrateur du récit et botaniste, est appelé pour devenir médecin du roi de Pologne Jean II Casimir. Davisson a déjà officié auparavant comme botaniste du roi de France. Seulement il parvient à destination en plein conflit, deux pays étant en guerre contre la Pologne, à l’ouest la Suède et à l’est la Russie. Le roi Jean II Casimir, mélancolique et dépressif, s’étiole.

Dès son arrivée Davisson est interpellé par les coiffures en vogue chez les pauvres de Varsovie, « touffes, nœuds, nattes hérissées comme la queue d’un castor ». Puis il parcourt les campagnes avec son second Opaliński et le roi dont il prend grand soin. Partout il voit les effets désastreux de la guerre sur les paysages, les populations, et la santé du roi qui décline rapidement et provoque un arrêt du cortège chez le chambellan de Luck. Là-bas, les soldats partent en chasse pour sustenter les troupes, mais reviennent avec un bien étrange butin : deux enfants d’environ 5 ans, aux cheveux hirsutes et surtout… Une peau couleur verte ! D’après Opaliński cette couleur est le résultat de longs temps passés en forêt pour fuir la guerre, se cacher dans la nature, cette nature qui pour le narrateur est « Tout ce qui nous entourait, à l’exception de ce qui est humain, c’est-à-dire de nous et de nos créations ». Le roi se prend de tendresse pour ces deux êtres chétifs et les gâte. La fille est prénommée Ośródka.

À la suite d’une mauvaise chute, Davisson se casse une jambe. Le cortège du roi doit reprendre la route sans son médecin attitré qui aura pour distraction la présence quotidienne des petits enfants verts et sauvages qui vont devoir être baptisés (à Pâques, on n’est jamais assez prudent) car pouvant bien être des représentants du diable, jusqu’en leur chevelure qu’il faudra tondre. Des enfants qui doivent coûte que coûte se faire apprivoiser, de gré ou de force. L’un va en mourir mais son corps va disparaître…

« Un jour, Opaliński demanda à Ośródka s’ils avaient un Dieu.
-         C’est quoi, Dieu ? voulut-elle savoir ».

Ce peuple représenté par Ośródka et son frère peut faire penser de loin aux Cathares, car vivants isolés de tout, en communion avec la nature : « Ils ont aussi leur propre façon de communiquer avec les animaux et, comme ils ne consomment pas de viande et ne pratiquent pas la chasse, les bêtes non seulement sont leurs amies et les aident, mais leur racontent leurs histoires, ce qui est source de sagesse pour le peuple vert et lui procure une meilleure connaissance de la nature ». Leur destin pourrait être rapproché de celui de Kaspar HAUSER ou de Victor l’enfant sauvage immortalisé par TRUFFAUD), des gamins éduqués et « civilisés » de force, tyrannisés par les « puissants ».

Bien sûr ce superbe texte se lit sur plusieurs niveaux. Tout d’abord la forme du conte, très prégnante, le contexte historique (la guerre, les saccages, la folie des hommes) pourrait en être un autre. Car nous avons là non pas une mais plusieurs allégories, un récit pacifiste, athée, débarrassé de maîtres et d’esclaves comme des chimères de la bonne éducation, conte libertaire, écologique et onirique qui, plus profondément, paraît une dénonciation brutale mais toute en saveur du monde actuel. Un vrai bijou à se procurer d’urgence, d’autant que la somme pour l’acquérir est modique, comme d’ailleurs toutes les publications de la collection Fictions d’Europe. Je reviendrai très prochainement vers cette auteure qui a su me domestiquer par sa poésie, sa prose magnifique et sa magie.


(Warren Bismuth)

dimanche 14 avril 2019

Alessandro MANZONI « L’histoire de la colonne infâme »


Voilà un essai époustouflant ! Paru en 1840, il raconte une affaire peu banale prenant place à Milan en 1630, en pleine épidémie de peste et par conséquent d’une psychose collective incontrôlable, où des innocents vont être torturés, condamnés, exécutés à partir d’aucune preuve, d’aucun fait avéré, tout ceci de manière absolument légale.

Une femme, Caterina ROSA, a vu, pas cru voir, mais bel et bien vu monsieur Guglielmo PIAZZA, commissaire à la santé, enduire les murs d’une rue de la ville d’un liquide gluant et jaunâtre. Elle attise elle-même la rumeur jusqu’à ce que le sieur PIAZZA soit arrêté. L’onguent en question, également badigeonné sur poignées et serrures, aurait répandu la peste au cœur de Milan. C’est le barbier Giacomo MORA qui l’aurait fabriqué puis fait appliquer par une tierce personne (PIAZZA) moyennant rémunération.

Un simple et minuscule fait divers devient rapidement une sorte d’affaire d’État. PIAZZA et MORA sont (illégalement) soumis à la torture à plusieurs reprises, ainsi que d’autres possibles complices. Car c’est bien la torture qui est au cœur de cet événement : les lois italiennes sont alors pourtant assez précises sur ce point et il est indéniable que dans cette affaire la justice les a bafouées. MANZONI s’applique à un travail minutieux d’historien pour dénoncer cette énorme erreur judiciaire. Le liquide soi-disant assassin n’a pas été analysé, le seul témoignage de Caterina ROSA a suffi pour faire condamner deux innocents. Il paraît évident par ailleurs que PIAZZA n’était pas en train d’enduire les murs de cet onguent mais bien de frotter ses mains sur ce même mur après avoir écrit et tâché ses doigts d’encre.

Quoi qu’il en soit, il fallait des coupables durant cette période d’hystérie collective. Dans ses arguments, MANZONI passe au crible les mensonges, qui prennent une part prépondérante dans cette affaire : des mensonges de dame ROSA jusqu’à ceux de la justice qui devait à tout prix trouver des têtes pour l’exemple, rassurer la population. Bien sûr les mensonges de certains accusés qui finissent par raconter n’importe quoi sous l’effet des tortures à répétition.

Des tortures illégales qui d’ailleurs ne servent à rien puisque la conviction des juges est faite : PIAZZA et MORA sont coupables. Il faut lire ces pièces du procès où chaque « preuve » est faite par l’absurde : si un accusé donne un témoignage que le tribunal ne veut pas entendre, il ment. S’il donne une version contraire ensuite, il ment encore. Et comme si ce n’était pas assez, le propre fils de MORA va être arrêté, toute la famille va devoir déménager. Comble du raffinement : la maison de MORA sera détruite et à sa place sera érigée une colonne, la fameuse colonne infâme, rappelant les faits (inventés par la justice) et la culpabilité des accusés. MANZONI a repris le procès. Il s’appuie notamment sur l’essai de Pietro VERRI « Considérations sur la torture » (1777), où VERRI venait de prendre conscience de la gigantesque mise en scène dans cette invraisemblable affaire.

Témoignage de l’un des accusés, que l’on pourrait appliquer à chacun d’eux : « Je n’ai commis ni ce crime, ni aucun autre, et je meurs parce qu’une fois, dans un moment de colère, j’ai donné du poing dans l’œil d’un de mes semblables (…). Je n’ai point de complices, parce que je m’occupais de mes affaires, et n’ayant point fait la chose, je ne pouvais avoir de complices (…). Votre Seigneurie peut faire ce qui lui plaira, je ne dirai jamais ce que je n’ai point fait ; je ne veux point damner mon âme. Mieux vaut endurer ici trois ou quatre heures de souffrances, que d’aller en enfer souffrir éternellement ».

Délirant : la colonne infâme survivra jusqu’en 1778. Plus tard il sera enfin reconstruit des bâtiments sur les ruines (il était stipulé sur la colonne qu’il ne devait plus jamais être bâti quoi que ce soit à cet endroit).

Cette « Histoire de la colonne infâme » devait à l’origine figurer dans le roman « Les fiancés » de MANZONI (1827), mais l’auteur gardera son idée bien au chaud pour en faire un vrai livre. Le matériel dont je dispose n’est pas la dernière édition et ne comporte donc pas la préface d’Éric VUILLARD (c’est grâce à lui que j’ai découvert ce petit joyau) de la dernière réédition, mais il est indéniable que VUILLARD a dû s’inspirer de cet essai pour son œuvre, tant les points communs d’approche sont nombreux. Ce bouquin est court, dense et percutant, il marque bien sûr une époque précise, mais peut être décliné éternellement pour mettre en exergue les erreurs judiciaires dans leur globalité, il en est peut-être un véritable cas d’école.

(Warren Bismuth)

lundi 30 avril 2018

Jean-Claude BRISVILLE « Le souper »


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Trois pièces de théâtre, trois périodes distinctes de l’Histoire de France, trois face-à-face d’envergure. Joie.

« Le souper » : créée en 1989, elle met en scène FOUCHÉ et TALLEYRAND en 1815, après la chute de NAPOLÉON 1er et alors que FOUCHÉ est Président du gouvernement provisoire. TALLEYRAND est pour un retour de la monarchie après l’épisode napoléonien (pourquoi pas un Louis XVIII sur le trône ?) tandis que FOUCHÉ se déclare pour la République. Un entretien qui dévie sur les exactions passées des deux personnages. « Vous savez ce qu’est un mécontent, FOUCHÉ ? C’est un pauvre qui réfléchit ». Adaptée au cinéma en 1992 par Edouard MOLINARO.

« L’entretien de M. DESCARTES avec M. PASCAL le jeune » : comme son nom l’indique, face-à-face avec le « vieux » DESCARTES de 51 ans contre un jeune Blaise PASCAL de 24 ans déjà éreinté par la vie et malade. Entretien imaginaire de 1647 sur la philosophie, la vie, Dieu, les souvenirs, l’Histoire, et bien sûr des dialogues tendus sur le thème de la religion qui les oppose. Pièce créée en 1985.

« L’antichambre » : encore un dialogue imaginaire censé se tenir en 1750 (et créé là en 1991) entre deux salonnières parisiennes : l’assez défraîchie Madame Marie du DEFFAND et la toute jeune espiègle et prometteuse Julie de LESPINASSE avec parfois en arbitrage l’amant de la première, le Président HÉNAULT. Un face-à-face d’une grande violence entre deux dames que tout oppose, sauf l’immense opportunisme. Il sera question de l’affaire CALAS, de religion, mais aussi de l’Encyclopédie que préparent DIDEROT et D’ALEMBERT. Les deux femmes, dans un véritable duel, vont mener un cruel jeu de joutes oratoires (Julie : « Je vous plains », Marie : « Tenez-vous-en à l’insolence, elle vous convient mieux que la pitié »).

Trois pièces de théâtre d’allure classique et de haut vol par le ton et les dialogues cisaillés et parfaitement documentés pour replonger dans trois siècles différents mais avec des enjeux parfois similaires. Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec l’excellente émission télé historique française des années 1950 et 1960 « La caméra explore le temps » (retirée de l’antenne en 1966 pour avoir dressé un portrait trop positif (donc déplaisant au pouvoir gaulliste) des Cathares, mais ceci est une autre histoire). Donc forcément, on se régale si tant est que l’Histoire de France et ses vicissitudes nous intéressent. Trois pièces remarquables et très agréables à lire, ici compilées en un volume en 1994.

(Warren Bismuth)

lundi 13 novembre 2017

Jean-Paul CHABROL « Anduze dimanche 23 novembre 1692, la foi, le sang et l’oubli »


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Ce 23 novembre 1692 au cœur des Cévennes dans la petite ville d’Anduze, un crime a lieu, celui d’un bourgeois « Nouveau Converti » (les N.C. ou nouveaux convertis étaient les anciens huguenots convertis à la religion catholique), Antoine LAMBERT, consul. Alors qu’il lui avait été signifié que des protestants s’étaient réunis dans une maison d’Anduze, il se rend sur place. C’est alors qu’il reçoit plusieurs coups de couteau d’un dénommé Antoine GAVANON, dit La Vérune, paysan et prédicant (donc protestant). Ce dernier parvient à s’enfuir malgré avoir été blessé par une pierre lancée par le propre fils de LAMBERT qui ignore pourtant tout de l’agression. S’ensuit une enquête sans l’accusé, disparu, un notable mort et une ville en émoi. Dans ce XVIIème siècle, Anduze est un important diocèse de la région. Depuis la révocation de l’édit de Nantes de 1685 interdisant le culte protestant, la ville est en ébullition, les attaques, violences sur personnes sont nombreuses. Beaucoup de protestants se sont officiellement convertis (les fameux N.C.) mais continuent d’avoir un cœur huguenot. LAMBERT, quant à lui, a clairement choisi le camp catholique et pourchasse sans faillir les protestants, ses anciens « amis ». L’Église réformée est victime d’intimidations perpétuelles et se défend sur le terrain. La révolte gronde, et ce fait divers prend une ampleur considérable, d’autant que l’assaillant et meurtrier La Vérune a pu s’enfuir au nez et à la barbe de la population pourtant en partie présente dans les rues, une quarantaine de témoignages en font foi. Cependant, la plupart de ses témoignages se sont évaporés (comme La Vérune), épaississant un peu plus le mystère de cette journée du 23 novembre. La Vérune a-t-il eu des complices ? La population huguenote a-t-elle simplement décidé de se taire pour ne pas accabler un allié ? L’enquête minutieuse de Jean-Paul CHABROL est captivante à plus d’un titre. Non seulement il réalise un travail d’investigation brillant, travail de fourmi où il amoncelle tout détail ayant trait à l’affaire, mais sa verve toute journalistique tient en haleine le lecteur médusé. CHABROL expose les faits, les témoignages glanés, plante un décor plein de suspense qui donne un poids supplémentaire à ce fait divers. Il reprend certains écrits de l’époque, où l’on réalise que la langue française était d’une palpable lourdeur en ce siècle ancien. Un exemple pour imager mes propos, une citation du rapport judiciaire « (…) Nous avons trouvé trois petites plaies sur la main gauche, lesquelles nous croyons avoir été faites avec beaucoup de violence par un instrument aigu et tranchant comme couteau ou baïonnette et lui avoir causé la mort sur le champ pour avoir entièrement coupé la veine forte (la veine porte rectifie l’auteur) et autres vaisseaux considérables, comme il nous parut par la grande quantité de sang extravasé dont le bas-ventre s’est trouvé rempli. Et parce que cela contient vérité, nous avons fait et signé le présent rapport ». Au vu de cet exemple, la réforme de l’orthographe a parfois été d’une grande aide à la compréhension afin de rendre la langue plus fluide pour les générations futures. À ceci nous pouvons ajouter l’illettrisme d’une bonne partie de la population (forcé ? Feint ? Par peur ? À des fins de protection ?), ainsi qu’une langue française méconnue (ici la plupart des citoyens ignorent le français et parlent en occitan), ce qui ne fait qu’embrouiller un peu plus cette affaire déjà peu claire. Les témoignages largement ultérieurs du meurtrier (30 ans après les faits), La Vérune, viennent colorer un peu plus ce petit bouquin : en effet La Vérune est un personnage picaresque qui s’exprime à la troisième personne pour parler de lui. Dans ce documentaire qui peut presque être lu comme un roman à la fois policier et d’aventures par son rythme haletant, sont exposés la situation politique et religieuse en Cévennes, les meurs et coutumes, les superstitions, mais aussi le décor architectural, et bien sûr les rites religieux. Jean-Paul CHABROL, en spécialiste des Cévennes du XVIIème siècle, nous fait partager sa passion sans emphase, de manière simple et facilement compréhensible jusqu’au dénouement inattendu sur la condamnation finale. Est inséré un solide index des noms, activité et religion pratiquée des personnes croisées tout au long de ces pages. Ce petit bouquin inclassable est un vrai sucre d’orge, apaiserait presque, alors que les faits énoncés sont d’une violence sans nom. En parlant de violence, les combats meurtriers entre catholiques et protestants continueront pendant des années, jusqu’à accoucher de la révolte des Camisards en 1702, mais ceci est une autre histoire, une autre partie de l’Histoire. Bouquin sorti en 2011 chez les excellentes éditions ALCIDE, présentées déjà à plusieurs reprises dans ce blog (notamment un autre livre de CHABROL), une façon ludique, j’allais écrire amusante, de nous replonger au cœur de cette fin de XVIIème siècle cévenol. Une maison d’édition à soutenir, travail impeccable, présentation comme contenu.


(Warren Bismuth)