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mercredi 27 mars 2024

Esther BOL « Crime #AlwaysArmUkraine »

 


Cette pièce va nous replonger au cœur du cauchemar : les six premiers mois d’occupation de l’Ukraine par l’armée russe à partir du 22 février 2022. Si la Russie a commencé son travail de sape dès 2014, elle a intensifié subitement ses attaques pour envahir et tenter de s’approprier l’Ukraine libre et indépendante. Ce sont ces six mois de folie qui sont ici énumérés sous une forme originale et moderne, laquelle parvient à nous faire oublier que c’est bien une pièce de théâtre que nous avons sous les yeux.

La « contre-héroïne » du texte ne se prénomme pas, elle est « Toi », comme pour nous forcer à participer, à entrer malgré nous dans la guerre (ce dernier mot étant par ailleurs banni par les autorités russes). Toi est jeune, russe, et amoureuse d’un homme, ukrainien, parti combattre avec l’armée de son pays contre l’ennemi, l’envahisseur. Au déclenchement de la guerre, après la stupéfaction, le peuple tente de comprendre ce qui vient de se passer, s’informe, cherche plusieurs canaux de renseignements. Place au direct : pour la première fois dans l’Histoire, une guerre peut se suivre quasi sans interruption grâce à aux chaînes d’informations en continu et leurs fils d’actualité sans cesse mis à jour, alors on cherche la meilleure source, on zappe, on recoupe nos renseignements, on se fait une opinion. C’est ainsi que Toi se connecte sans cesse sur Internet (Internet, peut-être le personnage principal de cette pièce), regarde les infos et échange avec ses ami.es via les réseaux sociaux. Facebook joue un rôle non négligeable. Ce texte nous permet de bien voir les actions opérées, les gestes répétés par les protagonistes, certains presque par réflexe, afin de rebondir sur l’actualité.

L’autrice Esther BOL, elle-même russe, choisit les phrases, les discours chocs relayés par les chaînes d’informations, que ce soit ceux de POUTINE, des chefs d’armée ou de proches du pouvoir. L’autrice choisit aussi un massacre plutôt qu’un autre mis en exergue par les médias, car peut-être plus retentissant, plus symbolique sur la recherche de l’anéantissement par l’armée russe, proche de l’armée nazie, dans ses actes de barbarie comme dans sa manière de penser. Des exactions égrenées jour après jour, dates comprises, comme un éphéméride de l’horreur. Certaine scènes sont difficilement supportables. Et pendant ce temps, l’Europe temporise.

Pour Toi, ce sont les premières brouilles avec les proches, prorusses, les premières désillusions. Et ces images tirées du quotidien, fortes, marquantes, saisissantes : « J’invite quelconque prétend que le fascisme n’est pas en Russie, mais en Ukraine, à sortir avec une pancarte disant « Non au fascisme ! », à Moscou, puis à Kiÿv. C’est là où il sera arrêté que prospère le fascisme ».

La littérature s’invite chez Toi : Ossip MANDELSTAM par l’intermédiaire de sa femme Nadejda qui a appris les poèmes de son mari par cœur pour que jamais ils ne disparaissent. GOGOL et son « Journal d’un fou » viennent faire une incursion, elle n’est pas anodine, elle poursuit Toi jusqu’à la dernière ligne.

Toi se recentre de plus en plus sur elle-même dans ses réflexions, ses attentes, ses désirs, comme ceux d’un peuple dans lequel elle ne se reconnaît plus. Elle commence à se sentir de plus en plus ukrainienne, en tout cas plus russe du tout. Et ces instantanés. Qui giflent, qui griffent, qui anéantissent. « Les orques [soldats russes dans le langage ukrainien, nddlr] ont tué une jeune mère puis attaché son enfant à son cadavre avec du ruban adhésif en plaçant une mine entre eux. Quand les gens ont essayé de libérer le garçon encore vivant, la mine a explosé ». On ne manque jamais d’imagination dès qu’il s’agit de côtoyer l’horreur absolue.

POUTINE a verrouillé tout le pays, politiquement, socialement, médiatiquement, aucune contestation n’est possible sans lourdes représailles. Il a instauré un puissant et vertigineux système de dictature, de police de la pensée. Tout contrevenant doit être sévèrement puni. Et cette phrase, ce graffiti plutôt, qui hante toute la pièce : « Il y a plus de neige sur nos steppes qu’au paradis », une pièce qui se fait épique, qui revêt une puissance gigantesque au fur et à mesure que la guerre se répand. Puis tout à coup, Toi pointe le rôle de l’autrice, qui se fond malgré elle dans la pièce, en devient une actrice à son corps défendant, les rôles s’inversent, scène magistrale avant que le rideau ne tombe finalement, replongeant la vie dans les ténèbres.

La préface pleine d’informations – elle aussi – est signée Kamila MAMADNAZARBEKOVA tandis que la traduction est menée tambour battant par Gilles MOREL, lui-même coupable en partie de la puissance que le texte dégage. C’est l’heure du baptême pour la toute nouvelle collection Sens Interdits des éditions L’espace d’un Instant, elle se présente en fanfare par ce texte fort et terriblement moderne.

Un dernier mot. Jusqu’en février 2022, Esther BOL se nommait Assia VOLOCHINA, elle était russe. Elle a fini par quitter la Russie, s’établissant tout d’abord en Israël puis en France où elle vit actuellement. Elle a renié sa patrie.

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(Warren Bismuth)

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