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mercredi 31 mai 2023

Veronika BOUTINOVA « L’homme qui flotte dans ma tête »

 


Pour son nouveau livre, Veronika BOUTINOVA nous entraîne dans la tête de migrants dans un remarquable travail d’investigation et de mémoire. Ce roman/récit est une suite d’instantanés de parcours migratoires en des portraits déchirants. L’autrice suit certes des migrants, mais aussi des bénévoles dédiés à une tâche ardue : celle d’aider des exilés, des réfugiés.

Bateaux de fortune sur lesquels les places se paient au prix fort à des passeurs pas toujours bien scrupuleux sur la sécurité ni sur le fond de la tragédie, plutôt pressés de faire grossir le tiroir-caisse. Dans un texte entre récits de vies, poésie, fiction, faits divers et anecdotes, jamais Veronika BOUTINOVA ne perd le cap, se permet même de brefs chapitres en italique où des migrants, épuisés, désenchantés, sentent venir la mort, qui les cueille comme ça, au milieu de la mer par exemple, sans sursis.

D’autres chapitres sont consacrés à la figure d’Archimède, modernisé pour les besoins de la cause, avec détails scientifiques sur les effets de la noyade entre autres. Ce livre est aussi dense que bref, des voix s’entrechoquent, des échos surgissent, dans une polyphonie déconcertante. Car les mots, cruciaux, claquent comme un coup de fouet : « Des mots pour susciter la connaissance, observer, ausculter, disséquer, nommer, raconter, dénoncer, témoigner, sensibiliser, engranger la mémoire des faits. Je suis l’archiviste du flot migratoire, j’encre ici tous les écrits rédigés sur les exilés de Calais et du monde entier ».

Car le parcours du combattant pour un exilé commence dans ce roman par Calais et les obstacles administratifs, matériels, humains, pour rejoindre l’Angleterre. Il se poursuit du côté de la mer Égée, la Grèce, les îles Lesbos, partout ces mêmes difficultés, ces drames. Car « L’homme qui flotte dans ma tête » est une sorte de tragédie grecque contemporaine, elle emprunte à la littérature du grec ancien, elle est une poésie homérique et dévastatrice.

Quelques anecdotes cruelles, inhumaines, comme ces passeurs jetant à la mer de jeunes enfants jugés trop bruyants. Ceci n’est pas une fiction. Sans compter les destinées universitaires contrariées : des étudiants forcés d’interrompre leurs études pour s’enfuir de leur pays, sans rien, sans liens, juste ces personnes aidantes, dévouées, entièrement dédiées à une cause humaniste. Et ces morts, partout, tout le temps. Les plus chanceux auront leur corps retrouvé, enterré dans un champ, comme un charnier des temps modernes. Les autres, portés disparus, dont les familles ne pourront pas faire le deuil.

« La dérive peut durer plusieurs jours, sans boire ni manger, à se chier dessus, à pisser, à vomir, à piétiner les excréments et les corps, et dessous dans les cales, on retrouve des victimes mortes d’étouffement, d’épuisement, asphyxiées par les gaz du moteur ». Dire l’indicible, récit dur, mais un partage d’émotion, de militantisme où chaque humain compte. Le parcours des migrants est ici scrupuleusement détaillé avec pudeur mais rage.

N’oublions pas ces moments de grâce, où certains réfugiés arrivés à bon port sont pressés d’apprendre la langue du pays où ils se trouvent, désirent s’intégrer par-dessus tout, malgré les séquelles, malgré l’abandon d’une vie, laissée là-bas, loin. Veronika BOUTINOVA nous force avec maestria à nous placer dans la tête des migrants, ne traduisant pas certaines phrases qu’elle écrit en anglais et en italien par exemple, nous faisant prendre conscience que nous nous trouvons, nous lecteurs, devant les mêmes difficultés linguistiques que les réfugiés.

Le travail de Veronika Boutinova n’est pas sans rappeler celui de Marie COSNAY, deux militantes exigeantes autant sur le terrain que par le style littéraire, toutes deux avec la volonté de faire sauter les verroux, d’anéantir l’omerta sur un sujet brûlant, toutes deux aidées par leur poésie gracieuse et offensive. Veronika BOUTINOVA nous avait déjà livrés chez Le Ver à Soie le bouleversant « Sursum corda » (chroniqué ici en son temps), elle a commis d’autres textes, dont du théâtre, je pense ici à « N.I.M.B.Y. et Dialogues avec un calendrier bulgare » chez L’espace d’un instant, pièces dont je dois absolument vous parler un jour. Avec « L’homme qui trotte dans ma tête », elle poursuit son œuvre cohérente, faite de combat par la littérature. Ce livre est sous-titré « Roman mausolée », on ne saurait mieux dire. Il vient de paraître chez Le Ver à Soie, aller explorer le catalogue, il est plein de surprises.

« Donne-moi un point d’appui et je soulèverai le monde ! ».

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 28 mai 2023

Franz KAFKA « Contemplation »

 


C’est parti pour la quatrième saison du challenge mensuel (chaque dernier lundi de mois) « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores. Un départ tout en souplesse pour une saison s’annonçant ardue, nos blogueuses de choc ont concocté un choix aux ouvertures multiples pour ce mois puisque le thème est « En un mot », soit choisir un ouvrage classique ne comportant qu’un seul mot dans le titre. Sans le savoir, j’avais anticipé, venant de terminer « Contemplation » de KAFKA », qui entre parfaitement dans cette double catégorie.

« Contemplation » de 1912 est le premier récit publié de KAFKA, et l’un des seuls parus de son vivant. Recueil de 18 textes de brefs à très brefs qui préfigurent l’œuvre à venir avec des thèmes récurrents que l’on retrouvera plus tard largement développés : le besoin de solitude, l’immobilité au milieu d’ombres s’affairant, refus d’un homme de prendre part à l’agitation du monde, de parvenir, isolement volontaire, situations absurdes.

Certaines dates de rédaction de ses textes nous sont inconnues mais pourraient se situer vers 1906, d’autres comportant des dates précises, vers 1910. Quant aux textes, une partie d’entres eux étaient déjà parus isolément mais sont ici remaniés par l’auteur. Le décor est la ville de Prague, son fourmillement, sa vie bruyante, ses transports en commun, ses petits appartements suffocants, ses escaliers grisâtres et sales pour les atteindre, c’est toute une époque dépeinte, avec cet humour savamment dissimulé dont KAFKA avait le secret.

Ces textes sont aussi une suite de réflexions personnelles prenant pour personnages principaux des anonymes, aucun patronyme n’est dévoilé (l’une des particularités de KAFKA, souvenons-nous par exemple de Joseph K.). L’intrigue est novatrice, guidée par l’absurde, les scènes stagnantes, figées, l’action repoussée au second plan. Sans le savoir, KAFKA vient-il, par ces brefs textes, d’inventer le Nouveau Roman ? Ces personnages semblent nés par erreur, n’ont rien demandé au monde, et pourtant ils sont là. Et vivent.

Il paraît impossible aujourd’hui, même si la perche est bien évidente, de ne pas penser aux livres ultérieurs de KAFKA, ceux que son ami Max BROD refusera de détruire, à ceux dans lesquels éclatera ce que l’on discerne ici comme un immense potentiel. Quelques menues séquences annoncent à coup sûr la suite, celle qui fera de KAFKA l’un des écrivains les plus novateurs et les plus affranchis du XXe siècle.

Cette parution, KAFKA va la redouter, l’appréhender, finira même par souhaiter qu’elle ne s’accomplisse pas. Ces brefs textes qu’il appelle « Les petites pièces » ne semblent pas le satisfaire pleinement, il doute – déjà – de son talent, de son style et du rendu. Pourtant, « Contemplation » paraîtra bel et bien, il est à lire en marge des romans – inachevés - de l’auteur.

2024 sera l’année KAFKA puisque sera commémoré le centième anniversaire de sa disparition, cette petite mise en jambes avec « Contemplation » semblait s’imposer d’elle-même.

 (Warren Bismuth)



dimanche 21 mai 2023

Evguéni TCHIRIKOV « Les juifs »

 


Cette pièce de théâtre de 1903 est une vraie curiosité, d’une part parce qu’elle a été écrite par un auteur aujourd’hui totalement inconnu, Evguéni TCHIRIKOV (1864-1932) mais aussi pour son sujet : le peuple juif en Russie sous le tsarisme.

« Les juifs » fut une pièce interdite par le pouvoir, et aujourd’hui encore, il est à peu près impossible d’en retrouver trace, y compris sur la toile géante de l’Internet. Elle met en scène une douzaine de personnages, juifs, dans la province du nord-ouest russe (aujourd’hui Lituanie et Biélorussie), la seule où les juifs ont alors le droit de vivre. L’action se développe autour d’un personnage central et de sa famille, l’horloger Leïser Frenkel. Le rêve de ce peuple sioniste est alors de partir vivre sur la terre sainte, en Palestine, les juifs étant attaqués un peu partout en Russie, un pogrom (réel, il eut lieu l’année même de l’écriture de la pièce, qui lui fait directement écho) se préparant même dans la ville de Kichiniov. Cet événement est l’axe principal de la pièce, du moins il le devient, car si les discussions se focalisent sur le sort réservé au peuple juif depuis des générations et à son avenir, elles se font plus actives encore dès l’annonce du pogrom imminent.

Les deux enfants de l’horloger ont été exclus de l’université et l’assimilation forcée des juifs dans la société russe ne se pratique pas sans heurts. « Je suis juif et je ne comprends pas… Qu’est-ce qu’ils peuvent nous donner à nous, ouvriers et artisans juifs, vos idéaux ? Vous nous consolez par une vie heureuse en Palestine… Mais pourquoi, pour nous, sera-t-elle heureuse ?... Vous ne nous dites rien sur ce que nous devons faire maintenant… Or, nous, nous ne pouvons plus vivre comme ça ! nous ne pouvons plus ! Nous mourons de faim, on nous force à nous bouffer les uns les autres… nos enfants n’ont pas de lait ! ».

Pièce réaliste qui s’insinue au plus profond de l’âme juive, analyse son peuple dans un pays corrompu et totalitaire. L’ironie de cette histoire, c’est qu’elle aurait pu être transposée en partie au régime soviétique. Elle est violente, comme sans issue, les personnages sont fort bien campés, vivent pleinement leurs passions, leurs existences, leurs amours, s’entredéchirent, conversent sans filtre, ce qui donne un ton dynamique et quelque peu malséant devant les échanges parfois musclés.

« Les juifs » est une de ces pièces que l’on n’oublie pas. Elle est une séquence fort détaillée d’une période noire pour le judaïsme (une de plus), elle est aussi un instantané sur la longue tradition raciste du peuple russe (toujours en cours dans l’actualité). Les scènes nous rendent témoins de drames, ceux du passé, ceux du présent (la situation des juifs parqués dans le pays) et ceux de l’avenir proche (le pogrom de Kichiniov), et même de l’avenir plus lointain, elle est tout simplement un petit bijou jusqu’à son ultime ligne, la dernière scène étant particulièrement apocalyptique.

TCHIRIKOV fut célèbre en son temps, mais son œuvre est devenue introuvable hormis une vaste fresque en cinq volumes. Ami de GORKI, ANDREÏEV et TSVETAÏEVA, il a peu été édité en France (une seule fois il me semble), et c’est d’ailleurs GORKI qui a permis la première publication de cette pièce en Russie en 1906. C’est ce que nous rappelle la passionnante préface de André MARKOWICZ, par ailleurs traducteur ET éditeur de la présente version, grâce aux éditions Mesures qu’il codirige avec Françoise MORVAN. Cette préface se fixe comme objectif de proposer une biographie partielle de l’auteur malgré le peu d’éléments disponibles sur sa vie, éléments effacés de la mémoire collective. Ce livre qui vient de sortir est à découvrir, c’est tout un pan de l’Histoire russe, mêlée à l’histoire juive, qui se déploie, c’est une merveille à lire, ni plus ni moins. Pour vous le procurer, passez directement par le site de chez Mesures, les centrales d’achat, le signifiant pourtant comme disponible, ne le possèdent pas. Profitez-en pour faire vos emplettes sur le catalogue, il renferme de vrais trésors, ce ne sont pas des paroles en l’air. Cette maison d’édition autofinancée par les abonnements annuels est précieuse, extraordinaire par ce choix éditorial tournant autour du travail d’une vie de André MARKOWICZ, mais aussi de celui de Françoise MORVAN qui, par exemple, a signé les illustrations présentes sur les couvertures des volumes, et prend part à forces égales dans l’existence des éditions Mesures.

http://mesures-editions.fr/

(Warren Bismuth)

Georges SIMENON « Les volets verts »

 


« Jusqu’à l’âge de cinquante ans, il n’avait vécu que du théâtre. Jusqu’à quarante ans, il avait eu des échéances difficiles. Jusqu’à trente ans, il avait crevé de faim ».

Émile Maugin est un acteur de théâtre et de cinéma d’à peine 60 ans mais usé par le métier et l’alcool. Son docteur lui indique que son cœur est celui d’un type de 75 ans et qu’il doit lever le pied. Maugin a eu un enfant avec l’une de ses femmes (il a été marié plusieurs fois) qu’il n’a pas tardé à abandonner. Aujourd’hui il se traîne, lassé de la vie, de son rythme effréné. Métamorphosé par la notoriété, lui pourtant issu d’une famille miséreuse et discrète, est peu à peu devenu irascible, dominateur, autoritaire.

Maugin est un arriviste, séduisant les femmes, les manipulant. Il se voit au-dessus de la mêlée, des quidams sans envergure, pourtant « Il avait encore sa tête d’ahuri de Monsieur-Tout-le-Monde ». Sa vie semblant devenue incontrôlable, il se met en retrait de ses activités, direction Antibes où il s’adonne à la pêche et à une vie en surface plus apaisante. S’il rencontre des autochtones érudits et à l’aise en société, il vit ceci comme un affront, une humiliation, frappé d’un mal-être qui lui montre tous les détails de son environnement immédiat comme répugnants : « L’odeur aussi, les jours comme aujourd’hui, sans un souffle de brise, lui donnait la nausée. Le bateau puait. Ses mains puaient. Il avait l’impression que même le vin blanc, dans la bonbonne qu’on laissait tremper le long du bord pour le rafraîchir, sentait la marée et les vers ».

« Les volets verts » est le roman d’une dérive, d’une descente aux enfers, d’un lâcher prise inéluctable. Maugin victime de son propre rôle, homme sans qualités (aurait dit MUSIL), à l’agonie, cherchant désespérément le bonheur. Les volets verts évoqués dans le titre sont ceux d’une maison que convoitait l’une de ses femmes, qui voyait dans cette demeure le comble de la sérénité et de la réussite. Maugin cherche ces volets verts sans jamais les trouver.

« Il avait pris l’habitude de faire de longues siestes, de lire des scénarios, le soir, dans son lit, en sirotant son dernier verre de vin, de vivre plus salement ». Maugin est devenu ce sale bonhomme dont la vie lui échappe. Le dernier chapitre est particulièrement suffocant, comme une mise en scène théâtrale avec toutes les personnes marquantes qu’il a connues dans sa vie, séquence où il voit repasser toute sa vie. « Les volets verts » est un roman de la fuite, de la recherche vers une impossible reconstruction.

SI vous êtes adepte de l’atmosphère unique de SIMENON (je vois des doigts qui se lèvent), il vous faut lire ce texte, peut-être l’un des plus sales, des plus spongieux, des plus éprouvants de l’auteur, les mots grossiers, pourtant généralement peu utilisés par SIMENON, accentuant un peu plus le malaise. Aucune issue n’est envisageable, aucune bouée de secours ne vous sera lancée, ce roman est irrémédiablement noir et fascinant par sa construction d’une simplicité extrême, où l’écrivain suit son personnage, comme impuissant, passif. « Les volets verts » fut écrit en 1950, SIMENON vit alors aux Etats-Unis. Le livre est immédiatement attaqué pour les similitudes de traits entre Maugin et des acteurs alors connus, SIMENON s’en défend dans un avertissement de début d’ouvrage : « Maugin n’est ni Untel, ni Untel. Il est Maugin, tout simplement, avec des qualités et des défauts qui n’appartiennent qu’à lui et dont je suis le seul responsable ».

« Les volets verts » a été adapté en 2022 au cinéma. Le film de Jean BECKER, réalisateur pourtant habituellement fort talentueux, est en tous points raté. Jamais il ne reflète l’atmosphère du roman, au contraire il dépeint un Maugin presque sympathique, comme si BECKER avait voulu le réhabiliter et gommer la noirceur chez SIMENON.

 (Warren Bismuth)

mercredi 17 mai 2023

H. LEIVICK « Dans les bagnes du tsar »

 


De son vrai nom Leivick HARPEN, né en 1888 en Biélorussie, l’auteur connaît très tôt le bagne, de 1906 à 1912, pour son appartenance à une organisation révolutionnaire ainsi que pour sa participation à la Révolution russe de 1905. Il semble avoir été hanté toute sa vie par cette expérience de détention. Aussi, en 1958, soit plus de 40 ans plus tard, il décide, à 70 ans, d’écrire ses mémoires sur cet épisode douloureux (il tombera malade juste après la rédaction et mourra en 1962), faisant de ce témoignage une véritable œuvre testamentaire.

H. LEIVICK est juif, poète et s’exprime en yiddish, c’est dans cette langue qu’il écrit ce livre. Les longues premières scènes sont tout bonnement ahurissantes : chaînes aux pieds, dans l’obscurité totale d’un cachot, deux détenus conversent, l’un d’eux étant l’auteur. L’échange est musclé, philosophique, et pour tout dire absolument Dostoïevskien. Rarement il m’a été donné de lire des pages se rapprochant autant d’un roman de DOSTOÏEVSKI, l’effet est saisissant, d’autant que les ombres de certains personnages de DOSTOÏEVSKI planent et sont le prétexte à une partie de la discussion. LEIVICK revient sur son procès, sur son père qui a refusé d’y assister.

Le prisonnier est ensuite transporté à Moscou. Vient un dialogue imaginaire, justement avec le père, un monologue plutôt, rappelant la bouleversante et agressive « Lettre au père » de KAFKA (lisez-la !) Il va plus tard dialoguer de la même manière avec le christ. Pour le déroulement de son récit global, LEIVICK prévient : « Je voudrais faire remarquer que, dans mon récit, je ne me tiens pas à la stricte chronologie. J’évoque seulement quelques épisodes de ma vie de forçat. Tout raconter ne me semble ni possible ni nécessaire. Sur les bagnes tsaristes tant de choses ont déjà été écrites. Le pouvoir soviétique a repris le même régime carcéral et l’a rendu encore plus terrible ».

Les adieux avec ses parents avant sa relégation pour la Sibérie, la rencontre furtive et passionnée avec Raya, l’organisation des bagnards, les conditions de détention, l’auteur n’oublie rien. Le récit au présent renforce un peu plus ce témoignage précis. Le typhus présent chez les prisonniers (LEIVICK finit par le contracter à son tour), l’antisémitisme ancré dans les mentalités. Un texte à la fois crépusculaire, descriptif et empli d’espoir, se focalisant sur les faits, le quotidien, s’articulant autour des scènes de la vie de prisonnier. Il n’est pas interdit de le relier au vertigineux « Récits de la Kolyma » de CHALAMOV, même si les pouvoirs ainsi que les circonstances sont loin d’être similaires (et pourtant…).

LEIVICK, devenu nostalgique, se penche sur ses souvenirs d’enfance, pleins de tendresse (de regrets ?). Il fait diversion pour mieux nous replonger esnuite au cœur de la détention, de l’acte politique : « Si c’est comme ça, il faut condamner toute révolution, même la plus juste, parce qu’elle ne peut que s’opposer à la majorité. La révolution est un acte d’impatience. Je pense à ça très souvent en ce moment ». Tout ceci sous l’œil de certains gardiens bienveillants (il en existe !).

Les portraits de prisonniers défilent, tous ont leur propre caractère, leur propre parcours, leur propre mentalité. La force de ce témoignage est qu’il peut se lire comme un roman, il en est d’ailleurs un en partie, les souvenirs étant trop précis 50 ans après pour ne pas être « brodés » autour d’une réalité commune. La figure d’un détenu, froussard hypocondriaque dépressif, paraît d’une telle justesse, ce personnage dérange le lectorat, suinte par sa malséance, antithèse de la force de caractère de Slava qui sera loin de laisser LEIVICK de marbre.

LEIVICK quitte le bagne de Moscou en mars 1912, est « assigné à résidence » en Sibérie. Le récit se referme alors qu’il met le pied sur ces immenses terres arides, n’étant plus adapté aux simples gestes du quotidien. « J’ai complètement oublié comment on ouvre une porte tout seul ». La suite, LEIVICK n’en parle pas. Il rejoindra pourtant New York en 1913 pour s’y établir définitivement. Homme non-violent, philosophe de la vie, ses réflexions sont profondes et nous entraînent dans des territoires méconnus. Ce témoignage est crucial car, en plus de remettre en lumière toute une période (sombre, cela va de soi) de la Russie, en plus de détailler la vie de forçat dans ses moindres aspérités, il est un exercice littéraire brillant, LEIVICK possédant une maîtrise totale des outils nécessaires pour nous faire vibrer. Ce livre un brin hybride est paru en 2019 aux éditions L’antilope (le format poche venant tout juste de sortir), 500 pages divinement traduites du yiddish ainsi que préfacées par Rachel ERTEL, il s’agit d’un petit chef d’œuvre à placer haut sur la pile de la littérature de prison, avec ces relents de témoignage concentrationnaire.

https://www.editionsdelantilope.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 14 mai 2023

Valérie LEFEBVRE-FAUCHER « Promenade sur Marx – Du côté des héroïnes »

 


J’apprécie beaucoup le fait que des amis me permettent, par des présents inespérés, de découvrir des éditions indépendantes. C’est le cas ici avec les éditions du Remue-Ménage qui sont pour le moins surprenantes et originales. Basées au Québec, elles proposent depuis 1976 (!) des textes résolument féministes. J’ignore ce qu’il en est des formats habituels, mais pour celui qui nous concerne aujourd’hui, le livre est minuscule, 13 cm sur 10, la police de caractère resserrée et petite et il faut de bons yeux – de bonnes loupes -, notamment pour déchiffrer les notes. Des citations sont imprimées pleine page, en blanc sur noir. Les illustrations (libres de droit) se succèdent pour appuyer le propos, et ce petit livre rouge de seulement 70 pages est un exemple parfait de l’objet esthétiquement attirant, couverture d’aspect carnet pour prises de notes d’une autrice que l’on découvre aussi par la même occasion.

Valérie LEFEBVRE-FAUCHER entame son propos sur la notion de « femmes de », des épouses d’écrivains connus, qui ont elles-mêmes écrit mais dont leur œuvre fut éclipsée par celle de leur partenaire. L’exemple qu’elle développe ensuite est concret dans le contexte : la famille MARX. L’autrice essayiste note tout d’abord que ce sont bien les spécialistes (de littérature ou autre) qui falsifient l'Histoire en escamotant sciemment le rôle de la femme. Par exemple, même si l’extrait d’un écrit d’une femme est repris, il est tronqué, coupé, pour permettre au lectorat de ne découvrir que la partie « décente » (par qui ? Pour qui ?) du texte.

Mais je m’égare. Revenons à la famille MARX, Karl le mari, quasiment entouré que de Jenny (sa femme mais aussi trois de ses filles). Un arbre généalogique succinct est disponible dans le livre. Les femmes MARX ont eu une influence majeure sur Karl, furent également impliquées et fortement politisées (certaines étaient des amies proches de communardes), elles furent à ses côtés, actives et même influentes. Mais que dit l’Histoire ? L’autrice propose ici quelques anecdotes confondantes. Prenons l’exemple de Jenny Laura, deuxième enfant du couple MARX, elle va surtout laisser des traces pour avoir été la compagne de Paul LAFARGUE. Et pourtant : « La page Wikipédia presque vide de Laura Marx Lafargue nous apprend qu’elle a traduit en français Le manifeste du parti communiste, ce qui est tout de même une contribution non négligeable (Je note dans l’édition d’Aden, qui a fait le choix de se baser sur la traduction originale de Laura, qu’au départ ce texte n’était pas signé. Il était, tiens, tiens, présenté comme un travail de traduction collectif, basé sur les idées de la Ligue des communistes…) ».

L’Histoire se réapproprie des légendes, des figures, il en est de même pour celle de Karl MARX, ne pas mettre les femmes de la famille en scène de peur de faire de l’ombre au mâle. Pourtant MARX pour le coup n’y est pour rien, c’est le traitement de l’Histoire qui est ainsi fait. Mais revenons à Laura. L’enterrement de son mari Paul au Père Lachaise fut longuement et partout commenté, mais « On oublie de mentionner qu’il s’agissait d’un enterrement double. Laura s’est suicidée avec Lafargue, en conformité avec son plan à lui de mourir avant ses 70 ans, et en laissant aux historien.nes un doute gênant sur ses intentions à elle ».

Ainsi va la vie, reconstituant des destinées (masculines), gommant des figures (féminines), à tous points de vue d’ailleurs. Dans cet ouvrage remarquable, Valérie LEFEBVRE-FAUCHER a sélectionné des photos de la famille MARX, représentant lui et une ou plusieurs de ses femmes. La photo est axée sur la figure de MARX, en revanche, encore aujourd’hui, on n’est pas sûr des identités des femmes présentes à ses côtés, le doute subsiste, puisqu’elles ne sont pas référencées sur les photos, se contentent d’être de la famille proche de karl.

Ce petit bouquin paru fin 2020 est salutaire, il accepte et reprend l’héritage laissé par Virginia WOOLF par exemple (dont l’autrice se revendique), il se fait mordant, documenté et précis, il se lit avec grand intérêt car il offre une lecture originale de l’oubli que l’Histoire a pu réserver aux femmes, il rebat les cartes avec une nouvelle proposition du sens de l’histoire. Sorti en 2020, il est à découvrir pour illustrer le courageux et intelligent combat actuel du féminisme. Et j’étais loin de penser en commençant cette chronique qu’elle serait aussi longue pour un ouvrage aussi court. J’espère que l’enthousiasme sera contagieux.

https://www.editions-rm.ca/

 (Warren Bismuth)

mercredi 10 mai 2023

Louise ERDRICH « LaRose »

 


Je découvre enfin cette autrice americano-germano amérindienne, qui a construit son œuvre sur la vie et le destin des peuples amérindiens aux Etats-Unis. Le présent roman se déroule dans une réserve Ojibwé du Dakota du nord, et prend place à la toute fin du siècle numéro vingt.

LaRose est un jeune garçon dont le surnom se transmet depuis des générations. Toute la réserve est à l’affût du bug annoncé de l’an 2000 qui devrait frapper tous les matériels informatiques et peut-être prédire la fin du monde, alors que le peuple Ojibwé vit encore de ses coutumes ancestrales, ses croyances et son mysticisme. Landreaux, un Ojibwé, est à la traditionnelle chasse au cerf, espérant ramener de quoi manger à sa famille. Cependant, ce n’est pas un cervidé qu’il atteint, mais bien le jeune fils de cinq ans d’un couple d’amis, les Ravich. L’enfant décède. Or, la tradition veut qu’un homme qui a tué un enfant doit fournir sa propre progéniture à la famille endeuillée, comme en offrande. Aussi, les Landreaux doivent se séparer de leur fils, LaRose, et l’offrir aux Ravich.

Dans un roman ample dépeignant une fresque lente de la vie dans les réserves amérindiennes de la seconde partie du XXe siècle (mais mordant sur le XXIe siècle), Louise ERDRICH fait preuve d’une grande maîtrise pour faire évoluer ses personnages, nous guidant par de savants va-et-vient entre la fin des années 60 et le monde (presque) contemporain.

C’est surtout le roman d’un peuple qui souffre. Les Etats-Unis veulent faire des amérindiens de vrais citoyens chrétiens. Ainsi, ils envoient leurs enfants dans des écoles religieuses, dures et autoritaires, où les pauvres gosses sont soumis avec violence à leur nouvelle éducation. Récit déchirant d’un peuple qui lutte pour ses idéaux, dont nombreux sont ceux qui périssent par le froid dans la réserve. Louise ERDRICH est une grande conteuse, n’abandonnant jamais ses protagonistes, rappelant un héritage généalogique et spirituel si loin du monde des Blancs pour lesquels le seul but est de « Exterminer ou éduquer ».

Louise ERDRICH raconte six générations se succédant au rythme des saisons, mais aussi à celui des obligations mises en place par les gouvernants. Mais c’est bien loin d’être un roman cadenassé dans un lieu clos. La figure de Saddam HUSSEIN, celle de BEN LADEN et plus globalement l’Histoire récente des Etats-Unis se développent en parallèle. L’objectif des Ojibwé, en plus de celui de simplement survivre aux conditions extrêmes de leur existence, est bien la transmission de croyances indiennes, de leur culture ancestrale.

Le style est d’une grande lenteur, dans une écriture classique. Pourtant certaines images viennent détonner par l’audace de certains mots : « Ce n’était peut-être pas courant qu’un gars pose cette question à un autre. On l’avait raccordé de partout à des tuyaux, comme un vieux chiotte. Mourir aussi lentement, c’était d’un tel ennui ».

Chaque génération de la famille a eu droit à son LaRose. Le dernier, celui qui nous occupe dans ce récit, est ballotté de droite à gauche, impuissant devant un tel acharnement à lui faire perdre ses repères. Pourtant c’est le visage d’un ange que l’on croit voir, celui d’un saint qui semble tout accepter, saint qui pourrait bien être doté d’un pouvoir : « Ce pouvoir remonte à la première La Rose ; il lui a été transmis par sa mère, du temps où elle s’appelait encore Mirage, sa mère qui, pour sa part, l’avait reçu de son père, un sorcier jiisikid qui, en 1798, avait promené son esprit tout autour du monde, puis était venu raconter à ses chanteurs stupéfaits qu’il n’y avait juste plus rien à faire : les Blancs infestaient la terre comme des poux ». Pourtant, le but ultime est celui de ne pas se venger. Mais les Ojbiwés y parviendront-ils ?

Ce roman est d’une certaine difficulté à suivre de par ses allers et retours dans le temps, ses LaRose qui se succèdent, mais aussi parce que nous, culturellement, nous n’avons pas toujours les données pour suivre les réflexions empreintes de spiritisme indien (j’ai écrit « mysticisme » plus haut, mais s’il l’est à nos yeux, la réflexion est sans doute bien plus profonde dans leur esprit), et la lecture pourrait nous sembler une fable fantastique, ce qu’elle n’est pourtant pas du tout, traçant avec méticulosité un monde « parallèle » pourtant bien réel aux yeux des indiens. Ces plus de 500 pages ne s’avalent pas d’une traite, elles sont fouillées et il ne faut pas perdre sa boussole en cours de route. Roman sorti en 2018, il est le dernier volet d’une trilogie qui pourtant ne semble pas se suivre, paru dans la superbe collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel.

 (Warren Bismuth)