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mercredi 4 décembre 2024

Jean-Claude BERUTTI « Monsieur Édouard déraille »

 


Jean le narrateur est un jeune homme de 20 ans vendeur de téléphones. Mais il est aussi et surtout écrivain pour le théâtre et vient d’adapter « L’âne culotte » de Henri Bosco. Catherine, 38 ans, son ancienne prof de français reconvertie dans le théâtre est devenue sa maîtresse. Jean rencontre fortuitement un vieux monsieur, Édouard à la voix haut perchée, qui le décide à écrire sur sa vie, la théâtraliser.

Monsieur Édouard, de sa longue vie accidentée, a pris des notes dans un journal intime, un cahier vert, duquel il autorise quelques extraits de lecture à Jean, un carnet qu’il semble laisser consciemment traîner. Monsieur Édouard ne fut pas un Casanova, il n’a connu que deux femmes. Qui ont bouleversé sa vie. Peu à peu Jean s’intéresse à ce parcours cahoteux, jusqu’à ne plus pouvoir se passer de la présence de Monsieur Édouard.

La vie de ce dernier ne fut pas sans de nombreuses aspérités, fut parfois subie. Elle renferme bien des secrets, dont celui d’une implication malencontreuse dans une sombre affaire politique. Alors Jean s’interroge car « Voilà pourquoi Édouard m’autorise à lire au compte-goutte son journal. Son « lamentable roman » lui fait honte. Il retarde le plus possible son évocation. Mais est-il dans l’impossibilité réelle de savoir ce qui s’est passé exactement dans sa vie ou arrange-t-il consciemment son passé ? ».

Dans cette longue vie qui arrive lentement à son terme, Monsieur Édouard a expérimenté le triangle amoureux mais pas seulement. Car son itinéraire est truffé de voyages, de – parfois mauvaises – rencontres.

« Monsieur Édouard déraille » est un roman sur une méprise suivie d’une déchéance, une errance débouchant sur une reconstruction. Monsieur Édouard, personnage mystérieux, est mis en exergue simplement mais avec un profond respect et un désir d’authenticité par Jean-Claude Berutti. Cet homme qui s’invite de manière quasi autoritaire dans la vie de Jean va pourtant le bouleverser, le passionner. Il a confiance en celui qu’il a choisi pour écrire sa biographie, vraie ou supposée.

Jean navigue entre incertitude, volonté de retranscrire la réalité, mais qu’en est-il exactement ? Le temps presse, Monsieur Édouard est un vieux bonhomme et lui a confié « Si je ne suis plus là pour raconter, invente, brode s’il faut… ». Mais Jean souhaite n’évoquer que la vérité.

Beau roman simple sur une rencontre décisive, qui va hanter Jean, mais qui va paradoxalement le tenir à un projet. D’envergure espère-t-il, épaulé par Catherine. « Monsieur Édouard déraille » est aussi un roman intergénérationnel, trois générations ici, se complétant, s’exerçant au vivre ensemble malgré les nombreux malgrés. Berutti tisse son scénario de manière méticuleuse, calme, jusqu’à nous faire découvrir ce Monsieur Édouard, même s’il garde jalousement des zones d’ombres que permet la littérature. Ce roman est sorti en 2024 chez les toujours très précautionneuses éditions Le Réalgar, la couverture signée Jörg Hermle restituant à merveille l’ambiance générale du livre.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 décembre 2024

Annie PROULX « Nouvelles histoires du Wyoming »

 


Comme le titre de l’ouvrage l’indique, c’est au Wyoming que la talentueuse autrice Annie Proulx – qui fêtera bientôt ses 90 ans – nous convie pour un voyage plus que cahoteux. Dans ce recueil de 11 nouvelles paru en 2007, Annie Proulx nous guide dans un Etat rural, revêche à la modernisation, un peuple conservateur et violent, animé de moeurs ancestrales ancrées.

La deuxième nouvelle, « Reconstitution de guerres indiennes », est une pure beauté. Une femme fait connaissance avec ses racines autochtones en parallèle avec le développement du célèbre autant que sinistre Wild West Show de Buffalo Bill. Le discours est ample, profond, les personnages de Annie Proulx sont authentiques, dans leurs qualités comme dans leurs vices ou leur lucidité. « Tu crois qu’il s’agit de décider si tu veux vivre dans la réserve ou dehors ? Mais réfléchis, rappelle-toi que les Indiens n’ont pas inventé les réserves. C’étaient les prisons créées par les hommes blancs pour écarter les Indiens des bonnes terres. Linny, choisir la réserve n’est pas une solution. Tu t’enfermes dans un petit coin sans issue ».

Les esprits locaux sont étroits, misogynes. Le premier voisin est souvent à plusieurs kilomètres, les paysages grandioses n’abritent que peu d’humains, l’isolement est total, le vent omniprésent. Violent lui aussi, il peut rendre fou au cœur de ces plaines arides. Car la sécheresse frappe, on pense à celle, interminable, des années 1950 lorsqu’on a vu « une terre de pâturages se métamorphoser en désert ».

Ce recueil dépeint l’âme du Wyoming, avec comme partout dans le pays une forte présence des séquelles, des fantômes de la guerre du Vietnam. Et comme dans beaucoup de régions rurales, des conséquences parfois imprévues de la filiation, sur fond de secrets de familles poisseux et collant aux semelles des bottes. Et pendant ce temps des fermiers, peu scrupuleux, qui trafiquent tant qu’ils peuvent, espérant bien ne jamais être punis, le voisinage étant plutôt rare.

Dans cet univers pour le moins glauque, quelques pages pétillantes, notamment cette nouvelle, « Le concours », sur la préparation d’une compétition de la plus longue barbe. Texte drôle, décalé, avec ses personnages qui pourraient être échappés du « Tortilla Flat » de Steinbeck.

Annie Proulx possède un don, celui de l’observation de ses semblables. Elle-même citoyenne du Wyoming en scrute les habitants, leur déshabille l’âme, les met à nu. Elle raconte la vie. Comme celle de ces horribles rednecks ivrognes, désemparés, paumés et brutaux dans le superbe « Le loup de Wamsutter », usant d’humour pour dédramatiser un tableau peu glorieux dans un contexte pourtant étouffant.

Une galerie de portraits tordus se déploie sous nos yeux, un défilé de la blessure, morale comme physique, des êtres déjantés, désenchantés dont l’avenir paraît trop loin et trop inatteignable. Ces « Nouvelles histoires du Wyoming » sont une fresque peu reluisante de la société rurale des XXe et XXIe siècles de l’un des Etats les moins peuplés des U.S.A. Le plaisir est pourtant total tant Annie Proulx sait mener sa barque avec une maîtrise totale. Aucune de ces nouvelles ne fait tache, toutes sont complémentaires et constituent le témoignage d’une femme intellectuelle dans un coin passablement rugueux des Etats-Unis. Parfaite lecture pour une journée au bord de l’eau, entouré des bruits de la nature, mais sans les spectres des personnages rustres de l’autrice. Loin du « Brokeback Mountain » (quoique…) qui l’a faite connaître du grand public en France par l’adaptation cinématographique, ces nouvelles sont parues pour la première fois en France en 2007, elles sont tout simplement jolies et même resplendissantes. Ou comment faire du beau à base de moche.

(Warren Bismuth)

vendredi 29 novembre 2024

Anton TCHEKHOV « Le malheur des autres »

 


Lorsque ce recueil de 38 nouvelles est sorti en 2003, il était estampillé « Tchékhov inédit ». La traductrice Lily Denis s’explique en préambule : Tchekhov (1860-1904) a écrit pas moins de 649 récits et nouvelles dans sa pourtant courte carrière (vertige !). Au début du XXIe siècle, seules 250 d’entre eux avaient été publiés en France. La traductrice a donc lu les 399 titres manquants, en a choisi 38. Cependant cette explication est en partie fausse : j’ai repéré certains titres du recueil, titres faisant soi-disant partie (d’après la traductrice) des 399 non traduits, qui avaient pourtant déjà été publiés. Mais ce petit bandeau « Tchekhov inédit » ne pouvait qu’attirer le regard. Le commerce reste le commerce…

Le recueil s’ouvre sur « Lettre à un savant voisin » (non inédit par ailleurs) qui n’est autre que la toute première nouvelle publiée de l’auteur. Toutes les nouvelles ont été écrites entre 1881 et 1887, exceptée la dernière, rédigée en 1898. Dans ce choix de textes, on retrouve tout l’univers de Tchekhov : les médecins de campagne (Tchekhov le fut lui-même) au chevet de leurs malades, le style théâtral (Tchekhov a écrit de nombreuses pièces de théâtre qui continuent aujourd’hui de faire autorité), la compassion, le quotidien de la Russie oubliée sous le tsarisme, la cruauté humaine imbibée ou non d’alcool. Bref, une palette variée de la société russe d’alors, des aristocrates aux miséreux, dans des décors où la nature, bien que ne participant pas directement à l’action, est omniprésente et magnifiquement décrite. 

Ce qui peut être frappant chez Tchekhov pour le lectorat français, c’est justement d’une part l’influence de la culture française, mais aussi l’écriture elle-même, que l’on pourrait aisément comparer à celle d’un Maupassant (autre orfèvre en matière de nouvelles) et dans une moindre mesure à celle d’un Balzac. Tchekhov ne s’apitoie pas, au contraire il use de traits humoristiques pour peindre une situation dramatique. Pas toujours certes. Passent devant nos yeux une brochette d’ivrognes, de ratés splendides ou pathétiques dans de petites scènes du quotidien où l’œil de l’auteur est toujours aux abois pour remarquer le détail d’arrière-plan dans une action parfois comme figée.

Prenons « Lui et elle », un récit parfaitement cruel sur une célébrité, mais aussi et surtout « Ninotchka », une nouvelle de 1885 prônant l’amour libre (Maupassant est encore peut-être passé par là), ou encore « Calchas » qui ne paie pas de mine mais se trouve être la première version de ce qui deviendra la pièce de théâtre « Le chant du cygne ». Autant de nouvelles qui brassent de nombreux sujets de la société russe, sans prendre position (c’est peut-être ici que se séparent les chemins entre un Maupassant souvent très offensif et un Tchekhov simple spectateur).

Il est indéniable à la lecture de ces nouvelles que Tchekhov était aussi (et peut-être avant tout) un auteur de théâtre, tant ses récits sont imprégnés de théâtralité. Mais pourquoi prendre du temps à présenter un auteur déjà évoqué à maintes reprises dans le blog, de surcroît pour un recueil qui date de plus de 20 ans ? Eh bien, à sa lecture, je me suis simplement dit qu’il pourrait être la meilleure façon de découvrir l’atmosphère ainsi que la patte de l’auteur tant les sujets comme les climats y sont variés, tout en restant typiquement russes dans l’âme. De plus la fiction non théâtrale de Tchekhov continue à être maltraitée en France malgré la notoriété de son auteur. Moins de la moitié de ses nouvelles ont été publiées, parfois en doublon, dans des recueils qui semblent avoir pris les textes au hasard, sans grande justesse ni respect (à mon goût). Des recueils certes paraissent souvent, mais souvent aussi ils « hébergent » une partie des mêmes titres que des éditions antérieures, il peut être difficile de s’y retrouver. Et malgré l’intérêt que l’on peut porter à Tchekhov, on finit pas abandonner, certains que l’on ne pourra lire toutes les nouvelles publiées dans un ordre logique. Sans compter que l’on finira par en lire certaines plusieurs fois. Ce recueil me semble cohérent et en tout cas reflète parfaitement les thèmes chers à l’auteur.

Pour aller plus loin, il n’est pas inutile de préciser que beaucoup de recueils de nouvelles de Tchekhov se trouvent aisément en version numérique, gratuite car libre de droits. Certes, les traductions peuvent avoir vieilli, mais j’ai compté que près de 250 sont aujourd’hui disponibles sans verser un sou, et je n’ai constaté aucun doublon. Petite astuce : sur l’un de ces sites dédié aux textes entrés dans le domaine public en France y compris dans leurs traductions, j’ai pu dénicher pas moins de 14 recueils numériques (en .pdf notamment) de nouvelles de l’auteur, avec parfois plus de 30 titres. C’est une mine extraordinaire. Si ce site est pourtant fort connu, vous n’avez peut-être jamais pensé qu’il pouvait renfermer gratuitement la majeure partie des textes de Tchekhov traduits. En voici le lien :

https://www.ebooksgratuits.com/ebooks.php

 (Warren Bismuth)

mercredi 27 novembre 2024

Jeanne DIAMA « Cousu main + Le pouvoir du pagne ? »

 


Après avoir exploré le théâtre des Balkans dans toutes ses aspérités, dans tous ses combats, les éditions L’espace d’un Instant mettent en relief avec ce volume le théâtre d’Afrique subsaharienne francophone, et plus précisément celui du Mali, dans cette nouvelle et très belle collection offensive Sens Interdits.

Deux pièces de théâtre pour un même manifeste, deux textes de détermination féministe. « Cousu main » est un jeu de mots presque imperceptible avec « Coups humains ». Ecrite en 2019 cette pièce met en scène une petite fille de 8 ans et sa mère, ainsi qu’une voix. Une guerre vient plomber tous les espoirs, quand des hommes arrivent, violent et frappent. D’un côté la résignation d’une mère qui a connu toute sa vie l’humiliation, le joug patriarcal. De l’autre une enfant résolue, prête à s’imposer dans son statut de femme, de combattante, dans sa volonté à faire évoluer les comportements masculinistes.

« Je ne veux plus être cette petite qui s’est vue arracher son enfance, son innocence et son avenir. J’ai déjà enterré le sang d’entre mes jambes, j’ai enterré l’espoir d’être une mère, d’être une femme. Je veux garder l’espoir d’être autre chose qu’une morte vivante. Je veux juste sortir de cette misère. J’habite en elle et elle habite en moi depuis si longtemps ». Quant aux monologues de La voix, ils interviennent brutalement et sont d’une grande résonance devant le désarroi de la mère.

« Tafé fanga ? / Le pouvoir du pagne ? » de 2020 présente sept femmes dont certaines refusent le destin conventionnel qui semble leur avoir été attribuées. Elle clament leur désir d’égalité, d’équité dans un monde moderne qu’elles souhaiteraient débarrassé de son sexisme et de ses altérités dues au genre. Ces femmes échangent, revendiquent, dénoncent. Quand un poème de Marie-Charlotte Siokos vient conclure les débats.

Brillante préface de Pénélope Dechaufour qui revient notamment sur les manifestations féministes de 1929 au Nigeria. Les deux pièces quant à elles sont complémentaires, la première intimiste, la seconde tournée vers l’extérieur, vers l’avenir dans sa globalité, dans son universalité. « Pourquoi avoir le même nombre de partenaires sexuels que vous vous dérange tant ? Tout à coup on est des putes, des frustrées, des hystériques parce qu’on veut la même chose que vous ? Mais tiens donc… Serait-ce parce que vous avez peur de nous ? ».

« Cousu main + Le pouvoir du pagne ? » de la jeune autrice Jeanne Diama, 30 ans, vient de paraître chez L'espace d’un Instant pour une découverte tout en revendication et en finesse du théâtre africain.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 novembre 2024

Anne BRONTË « La recluse de Wildfell Hall »

 


Le challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores nous a habitués aux duels entre deux écrivains. Ainsi ce mois-ci c’est une « battle » amicale entre Jane Austen et les sœurs Brontë qui fait rage. DLR a tout naturellement choisi la seconde option, fasciné depuis près de deux décennies par le destin tragique de la famille Brontë. De plus, je me promettais depuis de longues années une relecture en bonne et due forme de « La recluse de Wildfell Hall » d’Anne Brontë, la benjamine de la fratrie. Le voyage fut une fois de plus merveilleux. À propos : si je l’ai lu sous le titre « la dame de Wildfell Hall » (voir plus loin), je lui préfère celui que j’ai mis en exergue ici. Et de remercier chaleureusement Moka et Fanny qui, par le choix du thème du mois, m’ont enfin permis de trouver un prétexte à la relecture de ce cher livre.

Paru en juin 1848 sous pseudonyme, celui de Acton Bell (les trois sœurs Brontë faisaient alors paraître leurs publications sous des pseudonymes non genrés), ce roman est le second et ultime de Anne Brontë après « Agnès Grey » publié six mois plus tôt. Il raconte les vicissitudes rurales de divers protagonistes évoluant en partie en vase clos (comme vécut d’ailleurs la famille Brontë).

La narrateur Gilbert Markham, 24 ans, écrit une longue lettre à son ami Halford, dans laquelle il lui conte son quotidien, et surtout sa rencontre avec une jeune châtelaine, Helen Graham, mystérieuse tant dans son comportement que par son passé que tout le monde semble ignorer. Helen Graham vient d’aménager en compagnie de son jeune fils Arthur au manoir délabré de Wildfell Hall. Elle est en deuil. Les résidants alentour voient d’un sale œil l’arrivée de cette étrangère sur laquelle ils imaginent des tas d’histoires peu glorieuses, la rumeur malsaine est en route. Mais Markham, attiré par la jeune femme, cherche à percer son identité et ses mystères.

Les proches de Markham se méfient d’Helen, mieux : ils la rudoient sur l’éducation d’Arthur. Helen est solitaire, peu encline à entamer des relations amicales avec ses voisins, d’autant que les médisances s’accentuent jusqu’à atteindre un certain paroxysme. Alors que Gilbert et Helen semblent s’apprivoiser peu à peu, cette dernière prête un carnet à Gilbert, son journal intime dans lequel est consigné son passé. Le récit du carnet commence en 1821, soit quelques années avant l’arrivée de Helen au manoir.

S’ouvrent alors les plus belles pages du roman. Dans son carnet Helen dévoile ses secrets, ses souffrances, sa vie détruite. Elle fut mariée à un monsieur Huntington, noceur, dragueur, manipulateur et possessif. Un homme vil, narcissique autant que d’âme corrompue. Le couple a eu un enfant, cet Arthur. Helen n’omet aucun détail de son voyage en enfer.

« La recluse de Wildfell Hall », fort de plus de 500 pages, est un chef d’œuvre de la littérature victorienne. On dirait aujourd’hui un redoutable « page-turner ». Une femme abusée, maltraitée, se dresse contre son mari, les conventions, l’éducation patriarcale, faisant de ce roman un récit féministe, l’un des premiers de la littérature. Il m’est impossible d’aller plus loin dans le résumé, au risque de vous dévoiler certains faits qu’il ne faut découvrir qu’à la lecture de l’ouvrage. Car « La recluse de Wilfell Hall » fourmille de secrets enfouis, d’êtres peu fréquentables. Le carnet d’Helen est un exemple parfait de la littérature du XIXe siècle, il happe par sa construction qui incite à aller toujours plus loin dans la lecture. Pour le reste, il n‘y a qu’à objecter ce choix des lettres de Gilbert à son ami pour conter l’histoire et la faire progresser, choix qui ne tient pas longtemps la route et alourdit inutilement le récit. Mais dans l’absolu le lectorat se retrouve emprisonné – bien volontairement et avec délectation. Il n’est pas aisé d’écrire quoi que ce soit qui ne dévoile en partie ce monument littéraire, tant est fragile le mystère et qu’il pourrait être gâché par une simple allusion à une scène, à une relation, un comportement, d’autant que j’ai peur d’en avoir déjà trop écrit sur son compte.

Sachez seulement que Helen et Graham vont se revoir suite à la lecture du carnet par ce dernier. Que Graham va reprendre la plume pour évoquer la suite à son ami Halford. Mais derrière cette histoire tragique d’amour dévasté, derrière ces drames se cachent ceux de la famille Brontë. Car c’est un roman savamment autobiographique, Huntington représentant le frère, Branwell Brontë. Il est à ce propos saisissant de constater que le seul de la fratrie survivante (d’autres enfants moururent en bas âge) qui n’ait pas écrit de roman est pourtant le plus présent dans l’œuvre de ses sœurs. Sous des traits divers il apparaît dans la plupart de leurs écrits, il est l’influence majeure de leurs chefs d’œuvre, il y est le personnage principal. Branwell l’excessif est la source principale d’inspiration de Emily, Charlotte et Anne.

Ce roman est une plongée au cœur de la bourgeoisie victorienne rurale, fait de drames, de traîtres, d’êtres égocentriques, de coups bas, de rumeurs, de mépris. Il a peut-être été écrasé par le succès fracassant des « Hauts de Hurlevent » de Emily (dont ce fut le seul roman) et du « Jane Eyre » de Charlotte. Il n’a pourtant rien à leur envier, il est le plus féministe des trois, peut-être en un sens le plus optimiste aussi, le plus intimiste. Tout fan des sœurs Brontë se doit de le lire, le relire, il renferme des pages extraordinaires, il est une création exceptionnelle qui peut-être rassemble toute la littérature victorienne. Il est ce livre intemporel que l’on se passe entre générations. Et j’espère ardemment que les nouvelles le découvriront à leur tour assez tôt.

« La recluse de Wildfell Hall » est ici traduit par Denise et Henry Fagne. À ce propos, et sous diverses traductions, il fut publié en France sous plusieurs titres : « La dame du manoir de Wildfell Hall », « La dame du château de Wildfell », « La châtelaine de Wildfell Hall », « La locataire de Wildfell Hall » et donc sous le titre ici présenté. Ce livre est à l’image de la famille Brontë : destructeur, hanté par la mort, les abus, la religiosité (le père Brontë n’était-il pas Pasteur ?). Le roman sort donc en juin 1848. Trois mois plus tard meurt Branwell, le Huntington du récit, suivi dans la tombe à nouveau trois mois plus tard par Emily, comme dans un sinistre rythme des saisons. Cinq mois après le décès de Emily, c’est celui de Anne qui est à déplorer en mai 1849, moins d’un an après la publication de « La recluse de Wildfell Hall ». En 1950, Charlotte, la seule survivante, s’oppose à sa réédition. La légende Brontë est en marche.

« Me venger ? Non, à quoi bon. Il n’en deviendrait pas meilleur et je n’en serais pas plus heureuse ».

(Warren Bismuth)





mercredi 20 novembre 2024

Rick BASS « Le ciel, les étoiles, le monde sauvage »

 


Trois nouvelles de longueur et qualité inégales composent ce recueil de la fin des années 90. Dans « Les mythes des ours », une femme quitte son compagnon trappeur vieillissant. Il la recherche dans les bois en un retour au primitif, avec des bois peuplés d’ours, de lynx, et alors que l’homme se prend à vivre de rien. « Là où se trouvait la mer », deuxième nouvelle, ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, un jeune homme quittant son emploi au sein d’une compagnie pétrolière, où les techniques de pompage sont abordées pour faire renaître une époque révolue. Mais le pétrole, ce n’est pas trop mon truc. Enfin, que dire de la troisième nouvelle qui donne son nom au recueil ? « Le ciel, les étoiles, le monde sauvage » est longue, format novella, presque un roman donc, époustouflante.

Une famille unie. La mère meurt alors que ses deux enfants, un fils et une fille, sont jeunes. C’est cette dernière qui raconte. La mère fut enterrée au sein d’une falaise et sa fille se souvient de leur vie commune dans un ranch du Texas. Le texte est une introspection profonde sur l’Homme et la nature, sur la petitesse de l’un et la force de l’autre. Ce récit est aussi un véritable guide de zoologie et en particulier d’ornithologie, doublé d’un hommage appuyé à la nature sauvage, dans un style d’une poésie extraordinaire de précision d’images, de couleurs bigarrées, dans une atmosphère proche de l’onirisme, du mythe. Et ce grand-père imitant les oiseaux pour les voir se rapprocher, transmettant sa connaissance à sa petite-fille aux yeux ébahis.

« Le ciel, les étoiles, le monde sauvage » est une offrande à la nature, une dédicace somptueuse, un texte majeur du Nature writing. S’il vous reste encore à découvrir cette littérature, c’est peut-être par ce texte qu’il faut commencer, un récit où l’Homme se coule en animal, en élément non distinct de la nature, y évoluant à sa vitesse, avec ses forces et ses limites. Rick Bass impressionne tant par son style que par ses connaissances. Car cette fiction semble un prétexte, les animaux humains placés là pour conter tout le reste, le monde merveilleux de la faune sauvage, les interactions, le rôle de chaque individu animal au sein d’un grand tout.

Je ne devais pas élaborer de chronique après la lecture de ce recueil, mais la dernière nouvelle m’a tellement emporté qu’elle m’a décidé à contrecarrer mes plans. Je n’ai hélas pris aucune note lors de cet exercice lectoral, aussi cet article est une improvisation, il ne reflète sans doute pas toute la puissance que j’ai ressentie, toute la force du propos, toute sa magie. Les superlatifs me manquent. Rick Bass fait partie de cette catégorie des « écrivains du Montana ». Il raconte avoir voulu écrire suite à ses lectures d’œuvres de Jim Harrison, son ami. Si leur style est très différent, tous deux dépeignent pourtant la nature et l’homme de manière un peu similaire, avec l’humour en gage chez Harrison, ce dont Bass est exempt. Lisez Rick Bass. Pour exemple son « Livre de Yaak » est somptueux, presque miraculeux, « Winter », dans une atmosphère analogique, s’avère aussi d’une grande profondeur, faisant de l’auteur l’un des représentants majeurs de cette littérature sauvage du Montana dont fait partie en outre Doug Peacock, ami de Rick Bass qui lui a dressé un portrait saisissant dans une sorte de biographie militante dans le formidable « Les derniers grizzlys ».

Le recueil de 2002 semble ne plus être édité, ce qui est un profond malheur. Alors il vous reste à le dégotter d’occasion ou à l’emprunter dans une bibliothèque publique, car il DOIT être lu sans réserve, ne serait-ce que – et je me répète – pour la troisième nouvelle. J’en appelle aux maisons d’éditions : faites revivre cette novella, de grâce !

Rick Bass, né en 1958, est sans conteste l’un de ces auteurs qui savent parler d’écologie, qui la vivent au quotidien, qui militent à leur façon pour la préservation d’une nature sauvage grâce à des valeurs développées par une plume puissante et magistrale.

(Warren Bismuth)

dimanche 17 novembre 2024

Benjamin TAÏEB « Aimez-vous Claire ? »

 


Un narrateur à la fac de droit de la Sorbonne à Paris. Il a 20 ans c’est-à-dire toute la vie devant lui. Une rencontre en ce lieu, un choc plutôt, avec Claire. Une tierce personne, Marco, étudiant italien Erasmus, vient se greffer par-dessus, « sa personnalité fantasque et bouillonnante ne laissait personne indifférent », pour créer une sorte de triangle amoureux, en tout cas complice, fort dans l’amitié. Le narrateur, apprenti libraire pour mettre du beurre dans les épinards, passe beaucoup de temps avec Claire : tennis, ski, balades parfois augmentées de Marco, présent aussi dans les soirées, les boîtes de jazz ou les parties de flipper. Voici la trame simple de ce nouveau roman de Benjamin Taïeb.

Ce petit roman possède un goût de madeleine, réveille le temps passé. La photo de couverture fait très sixties, l’univers aussi, pourtant il s’agit bien d’un livre contemporain, en de longues phrases riches parfois teintées d’érotisme. 20 ans, l’âge de l’insouciance, la période de tous les possibles dans un désir fort de provoquer la joie dans la simplicité.

« La même sensation d’aventure m’envahissait devant les boutiques de livres d’occasion, les terrasses de cafés, les queues des cinémas ; j’oubliais les raisons de mes sorties, saisissais au vol des bribes de conversations, j’étais un marcheur anonyme, mais je n’étais plus seul, le cerveau en ébullition et l’œil vif, comme indépendants mais pareillement alertes ». Le ton est léger et rond, délicat, le décor est un prétexte à de longues déambulations dans Paris, et toujours ce plaisir des tout petits riens.

« Mes souvenirs s’amoncellent et forment un voile compact, quoique léger. Je ne sais plus si j’ai raconté la fois où Claire et moi sommes allés à une fête foraine. Il me suffit de lever la tête et c’est mille et une impressions qui me reviennent en une avalanche d’images, comme autant de mosaïques de notre histoire vécue à cent à l’heure ». La désinvolture s’est invitée à table, tout semble à la fois futile et précieux, comme ces échanges sur le cinéma ou sur la littérature avec un Marco toujours aux commandes.

Profondément intimiste, « Aimez-vous Claire ? » est un roman d’amour acidulé, celui de l’avidité mais aussi de la fragilité de la jeunesse, pas pressée d’entrer dans l’âge adulte. Mais c’est sa chute qui le fait basculer. Un seul être peut devenir le lien, mieux, le fondement d’un groupe d’individus, il peut le cimenter, le rendre cohérent et fort. Et ce passage adulte tant redouté en un sens, peut s’avérer brutal et incontrôlé.

Sorte de diptyque avec « Premier amour » également paru cette année mais aux éditions Lunatique, « Aimez-vous Claire ? » tisse à son tour les rapports aux autres, les sentiments amoureux dans une magnificence de la Femme. Il vient de paraître chez les belges de Accro éditions, il détient cette saveur en bouche très particulière, douce, sucrée et pourtant insistante. Très beau livre d’une grande simplicité en même temps que d’une profonde identité par son univers, il est une bouffée d’air frais littéraire, un bref apaisement salvateur.

https://www.accro-editions.com/

 (Warren Bismuth)