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mercredi 27 juin 2018

Thomas GIRAUD « La ballade silencieuse de Jackson C. Frank »


Attention : ceci n’est pas une fiction ! Enfin pas tout à fait. Si Thomas GIRAUD réinvente la vie du musicien de folk Jackson C. FRANK, il imagine son parcours à partir de faits réels, d’anecdotes qui servent de fil rouge à ce roman qui tient plus en fin de compte de la biographie sélective.

Le petit Jackson n’a que 11 ans en 1954 lorsqu’explose la chaudière de son école. Plusieurs enfants sont tués par l’incendie gigantesque, Jackson en gardera d’irréversibles séquelles psychologiques et physiques : front et poitrine brûlés, greffe à partir de la peau de l’une de ses cuisses. En somme, corps altéré de haut en bas. 8 mois d’hôpital, il en ressort changé, y compris aux yeux de ses parents.

Il se passionne pour la musique, pour Elvis. Sa mère l’amène visiter Graceland la propriété du King. Contre toute attente PRESLEY est chez lui, et entame même avec Jackson une conversation. Ce dernier commence à grattouiller sur une vieille guitare, s’en sort plutôt pas trop mal, alors il insiste : il sera musicien, meilleur que son maître Elvis, c’est en tout cas ce qu’il ambitionne. Sur son chemin il rencontre SIMON & GARFUNKEL, pas encore les monuments qu’ils deviendront bientôt mais déjà fort reconnus dans le milieu. C’est grâce à eux qu’il va enregistrer à Londres son premier album (c’est sur le bateau qui le mène en Angleterre qu’il en compose certains morceaux).

Jackson est un grand timide : en studio il refuse d’être observé par le célèbre duo alors qu’il joue ses chansons, il faudra y dresser un paravent afin qu’il puisse en toute sécurité enregistrer ses titres. Après quelques péripéties, le disque finit par sortir. Juste après un album de DYLAN qui fait de l’ombre à tout le monde. Succès d’estime pour Jackson, pas la ruée qu’il avait escompté. Il est pourtant persuadé que son disque est très bon, fameux même. Mais le public le renvoie à ses gammes, sans même une révérence.

Et puis plus rien : perte de l’imagination, pannes multiples dans les compositions, impossibilité de faire de nouvelles chansons. Et pendant ce temps-là, DYLAN, SIMON & GARFUNKEL montent en puissance et notoriété. Le néant habite un Jackson au bord du désespoir. Oh il va bien tenter de rejouer ses titres, de les rendre plus attrayants, car si le public le boude c’est qu’il manque forcément quelque chose. Paradoxe ultime ou pied de nez du Destin : les reprises qu’en font d’autres interprètes sont plutôt bien reçues par la critique. C’est désormais l’errance pour Jackson, jamais il n’enregistrera de nouvelles chansons.

Voilà pour la partie biographique de Jackson C. FRANK. Dans ce roman de 2018, Thomas GIRAUD imagine les errements du musicien qui touche le fond, il le fait souffrir au quotidien. Mieux : il se fond, se love dans Jackson, prenant parfois sa place pour mieux endurer avec lui, sentir la détresse, tenter de le guider.

Le destin de Jackson C. FRANK est celui de beaucoup de musiciens, là j’évoque la carrière musicale, un coup de génie en pleine jeunesse mais un public qui boude, et une descente aux enfers sans freins ni lumière. Dans cette biographie romancée et en partie inventée, créée, chacun de nous pourra penser à un musicien de ses proches, ou un artiste qu’il révère pour cet unique disque sorti un jour et qu’il aura écouté jusqu’à ce que les sillons ressemblent à des tranchées. Souvent, la destinée de ces compositeurs vagabonds aura été truffée d’emmerdes en tout genre, sans compter les divers abus qui auront parfois raison du créateur baigné dans une autodestruction sans retour.

Mais ici, tout commence par une chaudière défectueuse qui semble sceller le destin de l’un de ses nombreux artistes qui ont peut-être trop cru en eux, se sont surestimés sans jeter une oreille ni un œil sur la critique, et qui se sont perdus faute de modestie, de réalisme ou de recul. Quoi qu’il en soit, Jackson C. FRANK est reparti dans les ténèbres au pied de sa chaudière, comme lui quelque part défectueuse, et Thomas GIRAUD l’exhume de manière émouvante, on sent qu’il aime ce Jackson, qu’il a une tendresse particulière pour ce musicien incompris, peut-être le King des « losers ». Il aimerait tant le voir réhabilité, faire en sorte que son disque devienne enfin un classique. C’est sorti aux Editions de La Contre Allée que je ne vais pas tarder à demander en mariage pour une cérémonie littéraire.


(Warren Bismuth)

samedi 23 juin 2018

Dominic COOPER « Vers l'aube »


J’ai bien peur que cela me soit très difficile de présenter l'écossais Dominic COOPER de la même manière qu’un autre auteur, car il tient à mes yeux une place particulière, prépondérante. Ce type a écrit en 1975 « Le coeur de l'hiver », un pur chef d’œuvre du « nature writing ». Attention, pas la nature qu'on contemple avec des jumelles de compétition, non, celle qui fait mal, qui écorche, qui est au-dessus de l'humain, qui le dirige, indomptable, d'une puissance infinie, indestructible. Celle qui tue dans toute sa flamboyance. Ce « coeur de l'hiver » est peut-être le roman le plus fort que j'ai lu dans le style, un monument, un texte magistral, une histoire pourtant minimaliste. Mais savez-vous quoi ? C'était là son premier roman. Un début en fanfare, souffle coupé par tant d'amour et de respect de la nature. On n'était pas loin de crier au génie.

1977, rebelote avec un deuxième roman, présenté ici, « Vers l'aube ». J'y reviens dans quelques instants, encore un livre majeur, exceptionnel, une récidive inespérée. 1978, « Nuage de cendres », troisième roman avec en toile de fond l'éruption gigantesque du volcan Laki en Islande en 1783, je ne l'ai pas terminé, sentiment d'une imagination qui se tarit, se dégrade, cependant pas d'autodafé, c'était forcément moi qui n'étais pas en condition, je le reprendrai un jour. Bientôt. Promis.

Trois romans en quatre ans c'est beaucoup, monsieur est prolifique. COOPER a alors 34 ans et un boulevard devant lui en guise de carrière. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est là précisément qu’est signée sa fin de carrière, il ne va plus écrire, lui qui a sorti deux œuvres merveilleuses et indispensables d'une force époustouflante, incommensurable. Fin d'un génial écrivain. Dominic COOPER est toujours de ce monde et n'a plus écrit depuis 40 ans. Les informations le concernant sont rares, presque nulles.

 Son parcours a un goût unique, à la fois émouvant et une impression de gâchis tellement le potentiel était immense. Mais quand tout a été écrit dans deux romans, pourquoi souhaiter absolument faire une longue carrière (souvenons-nous d’Emily BRONTË ou de M. AGUEEV, un roman et puis s'en vont) ? Je me suis égaré, j'en conviens. Retour à « Vers l'aube ». Si vous avez bien suivi, vous savez d'ores et déjà que j'aime particulièrement ce livre que je lisais pour la deuxième fois (ce qui est très rare chez moi), et deuxième énorme gifle. En voici la trame.

Un 4 août survient le mariage de Flora, fille de Murdo Munro, 59 ans. C’est aussi un 4 août qu’il s’est marié avec Margaret pour des épousailles classiques accouchant d’un couple routinier, qui s’ennuie. Murdo est garde forestier, sentiment d’être passé à côté de sa propre vie. Détachement obligé pour sa fille Flora, surprotégée par une mère possessive.

En pleine cérémonie de mariage, Murdo étouffe et se barre. D’un coup de tête, comme ça, sans regarder derrière. Il décide de déserter après avoir mis le feu à sa propre maison d’Acheninver quelque part en Ecosse profonde. Il veut fuir son île, mais il y est connu, donc il part se cacher dans la forêt. Il pense fuir par la mer, celle même où son père est mort à la suite d’un naufrage. Sa mère a levé aussi les bottines, crise cardiaque. Il avait bien récupéré la maison familiale mais l’autoritaire Margaret l’avait rapidement convaincu de vendre.

Dans sa fuite, il rend visite à sa sœur Bessie, mais la relation entre Murdo et Alec, mari de Bessie, est épouvantable. Pour pimenter le tout, un accident stupide dont Murdo est coupable blesse Dougie, l’enfant de Bessie et Alec. Murdo est définitivement rejeté, d’autant que le couple a appris qu’il est recherché par la police. Dougie appréciait beaucoup Murdo, ce qui rendait Alec encore plus furieux. Cet accident tombe plutôt bien pour s’en débarrasser. Murdo va alors errer dans les montagnes afin de se planquer, se sentant traquer, c’est là qu’il rencontre Hector…

C’est le roman de la fuite en avant, inexorable, avec ces moments proches du scénario catastrophe puis des instants de grâce, pure, vraie. C’est à coup sûr un livre profondément contemplatif, une nature d’une rare puissance, dévastatrice, ordonnant à l’Homme de la respecter, de la suivre et se plier à ses exigences. Nous tenons là des moments exceptionnels, privilégiés. Le scénario est minimaliste, expurgé, pour mieux mettre en scène dame nature. Les passages lui étant réservés sont tout simplement prodigieux, plusieurs dizaines de pages à couper le souffle au propre comme au figuré. Ce roman est d’une noirceur totale, sans espoir de gaîté subite. Les descriptions et le lieu (l’Ecosse rurale), ainsi que les traditions (la tourbe !) rappellent celles de Peter MAY, peut-être un poil plus intimistes si cela est toutefois possible. Murdo n’est que le faire-valoir du personnage central, la nature. Un moment rare de lecture. Quant à la fin, je vous laisse la découvrir, elle est parfaite.

La destinée de cet écrivain me touche beaucoup, ce sont de telles rencontres littéraires qui nous confortent dans l'idée (l’envie devrais-je dire) de creuser, de chercher le petit écrivain oublié au milieu des autres, des géants, de réhabiliter en quelque sorte un auteur passé inaperçu, lui permettre une nouvelle vie. J'insiste sur le caractère exceptionnel des deux premiers romans de COOPER. Peut-être que personne, ni avant ni après, n'a autant louangé, magnifié la nature sauvage et inflexible avec une écriture qui transpire l'amour vrai pour la Terre. Cette écriture poétique, sensible, violente parfois, proche de la perfection car chaque mot compte et possède un poids, une âme.

Chez COOPER, les humains ne sont que des prétextes, c'est la nature la seule « héroïne » du roman, tout le reste n’est qu’un détail. Et pourtant même les personnages sont solides et charpentés, comme inusables et inoxydables eux aussi. Ce sont les Editions Métailié qui ont eu l’idée lumineuse d'éditer l’intégrale de COOPER pour la première fois en français, de 2006 à 2012, un livre tous les trois ans, 30 ans après les publications originales (« Vers l'aube » a été réédité en 2009). Que Métailié soit ici vénéré jusqu'à la nuit des temps.

Beaucoup d'auteurs ont eu un immense succès, à tort ou à raison, ont franchi les siècles, les guerres et les tourmentes. Mais s'il n'en restait qu'un après tout à sauver, pourquoi ne serait-ce pas COOPER plutôt qu’un autre, COOPER cet invisible génie ? Pourtant, il ne restera sans doute pas dans les mémoires, ce qui ne nous empêche nullement de faire partager ces joyaux d’un autre temps, pas si éloigné que cela, les générations futures devront se souvenir que Dominic COOPER fut rare et précieux, elles devront respecter la nature, la contempler, comme lui l’a fait. Immense auteur qui n’aura publié que 600 pages en 4 ans et trois romans et qui, je le crains, ne sera plus jamais réédité, devra retourner dans les méandres de l’inconnu, dans lesquels tant d’auteurs naviguent dans l’opacité. La bonne nouvelle est que ces trois titres sont encore disponibles, parlez-en à votre libraire, utilisez la force, menacez-le s’il le faut pour qu’il vous commande ces bijoux. Vous aurez ainsi sauver du néant des chefs d’œuvre littéraires, des lignes qui n’ont pas de prix.

https://editions-metailie.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 21 juin 2018

Kevin CANTY « De l’autre côté des montagnes »


Silverton, Oregon, nord ouest des Etats-Unis, 1974. L’auteur nous présente quelques personnages : David, colocataire de Melody, il souhaiterait bien l’inviter dans son lit, elle non. Il est plus ou moins amant de Vivian, sa prof de piano, elle-même peu snobe sur le biberon. Ray le frère de David est mineur, a eu deux jumelles avec Jordan qui ne crache pas sur un petit verre. Malloy, un autre personnage est aussi mineur. En couple avec Ann dont il est très jaloux, pas touche. Ann a une jeune sœur, Penny, sourde muette, attachante, libre malgré son handicap. Quant à Lyle, mineur également, séparé d’avec Trudy l’amour de sa vie, il souhaiterait bien une aventure avec Lily. Mais rien ne se passe. Pour info le père de David et Ray bosse dans les bureaux de la mine d’argent qui accessoirement pollue la vallée encaissée.

On pourrait se trouver devant une bluette au cœur d’un bourg chiant et des habitants banals, un rien aigris, un brin rednecks modernes, picoleurs, mais plus pour s’étourdir que pour danser la country sur des tables de saloon. Seulement voilà, la mine, point central de la ville, prend feu. Et là tout bascule, les destins, les envies, les attentes, etc., car comme vous pouvez vous en doutez, certains vont laisser leur peau à quelque 1200 mètres sous terre, ne vont jamais remonter, ou alors les pieds devant, poumons saturés de monoxyde de carbone. Près de 100 ouvriers victimes de la grande faucheuse, enterrés avant l’heure.

Au-dessus, sur la terre ferme, les nouvelles sont rares, erronées. La radio donne bien des informations, mais qui tiennent plus de la rumeur que d’autre chose. Bref, Lyle est au fond de la mine, en binôme naufragé avec Terry. Eux vivent le cauchemar au quotidien, ça va durer 16 jours. Mais reviendront-ils à l’air pur pour tisaner avec les collègues ?

Comme vous avez pu le sentir, au début du roman les personnages ne m’ont pas fait forte impression : vie banale, fantasmes, projets, famille, bistrot, dans une réalité plutôt misérable. Puis le drame, et là les caractères s’approfondissent, se développent, s’étoffent dans la souffrance, le chagrin, la destinée, la nostalgie, la mélancolie, l’envie d’avancer qui ne vient plus. Roman basé sur la reconstruction, les cicatrices psychologiques, l’absurdité de la vie, les regrets, les remords, les « merde tout ça est trop con ».

Le fond (de la mine) : l’accident évoqué dans ce bouquin a réellement eu lieu, et réellement en 1972. Bien sûr, ça ne peut que nous rappeler l’excellent roman de 2017 « Le jour d’avant » de Sorj CHALANDON (par ailleurs présenté en son temps dans ce blog) qui, lui aussi d’après une tragédie minière mais survenue en 1974 dans le nord de la France, imagine des figures cassées, des avenirs brisées. Le résumé de « De l’autre côté des montagnes » le compare aux « Beaux lendemains » du grand Russell BANKS. Oui pour la reconstruction, mais le climat est cependant assez différent.

Dans le livre, les gens prient, croient, vont à l’Eglise, comme insensibles aux nouvelles mouvances culturelles et artistiques (je pense aux hippies notamment), une ville figée dans ses traditions.

Ce livre aurait pu être un des « page turners » dont on se sépare sans scrupules, que l’on referme comme on boit une gorgée d’eau tiède. Mais il y a le drame minier, les protagonistes mûrissent d’un coup, se rident le cœur. Roman désenchanté sur le post-trauma, il est prenant et froid comme une mine abandonnée. Pour finir la couverture est magnifique. Le drame ne survenant pas très tard dans l’histoire, vous serez rapidement dans le vif du sujet.

C’est la collection Terres d’Amérique qui propose ce roman de 2018, âpre, lent, violent, sombre aux relents sordides voire morbides. Vous pouvez l’amener sur les plages cet été, mais je ne suis pas convaincu qu’il puisse vous détendre.

(Warren Bismuth)

mercredi 20 juin 2018

Santiago H. AMIGORENA « 1978 »


Santiago H. AMIGORENA nous livre, dans « 1978 », le récit particulier de lycéens en classe de première qui voient débarquer, en retard, un jeune argentin tout juste arrivé à Paris.

Ce jeune homme débarque dans tous les sens du terme : dans l'établissement, devant les profs, et atterrit dans ce petit groupe d'amis déjà bien liés parfois depuis la maternelle.

Personnage singulier que ce jeune argentin qui tour à tour s'isole pour écrire, pleure sans raison apparente, charme toutes les filles qu'il aime à la folie mais qu'il ne touche jamais, et contredit systématiquement ses camarades lors de débat d'idées. Bientôt il s'impose presque comme le leader de ce petit groupe qui sèche allègrement les cours pour aller traîner de bars en cafés parisiens et où l'argentin déclame de la poésie comme s'il respirait.

Un groupe d'ados comme il en existe tellement, que l'on soit en 1978 ou en 2018.

Ce roman est celui d'une transition. Entre deux époques : les années 70 se terminent, nous sommes à la porte des années 80. Entre deux états, l'adolescence et l'âge adulte. Le passage est formalisé aussi par la prise de conscience du narrateur du statut de réfugié de son ami, logé dans un petit deux pièces d'un foyer d'immigrés qui l'accueille, réalité complètement niée d'ailleurs, tout au long du roman et qui émerge comme une porte qui claque dans les dernières pages.

Les larmes du jeune immigré prennent effectivement tout leur sens, perdu entre deux pays, une terre d'accueil et un pays natal qu'il a fui, son identité est questionnée, en transition elle aussi.

Quelques portraits enseignants viennent compléter le tableau. Parfois truculentes, parfois méchantes, ces descriptions, faites par l'oeil acéré de l'adolescent en pleine rébellion sont toujours drôles mais tranchées. Le professeur de français notamment, figure centrale du conformisme franco français, flanqués de normes obsolètes (toujours d'actualité néanmoins), aux exigences démesurées, se trouve injuste en rendant au jeune homme des devoirs où toujours figure la plus mauvaise note de la classe. Ironique quand on apprend quelques pages plus loin que ledit adolescent aura les meilleures notes au bac de français !

C'est un roman sur l'amitié naissante et sur l'amitié qui se défait, très rapidement à l'image de cette période de transition où l'enfant n'a plus sa candeur originelle mais où l'adulte est encore refoulé. Le clash se cristallise dans une bataille de choux-fleur/paupiettes à la cantine. Premiers émois sexuels (ou au moins des interrogations), premières clopes, prises de conscience de la réalité, diluées dans les bêtises enfantines toujours prêtes à surgir.

Il y a quelques très jolies descriptions des rues de Paris, quand on suit ces adolescents qui se cherchent spirituellement comme ils cherchent leur chemin dans la capitale, petit à petit acceptant d'aller plus loin vers des contrées inconnues.

Emprunt de nostalgie, ce court roman est une tranche de vie teintée de cette amertume particulière qu'ont les moments de grâce qui passent trop vite. Ces moments que l'on quitte inexorablement, qui nous manquent mais que l'on sait ne plus jamais pouvoir exister. Et si l'on a manqué quelque chose, il ne nous reste que nos regrets et nos souvenirs.

Chez P.O.L, avec un goût de reviens-y pour cet auteur dont j'ai trouvé la prose très agréable à lire.

http://www.pol-editeur.com/
 (Emilia Sancti)

lundi 18 juin 2018

Amandine DHÉE « La femme brouillon »


Petite incursion aux éditions La Contre allée, à la découverte du roman d'Amandine DHÉE, « La femme brouillon » (2017, collection la sentinelle).

C'est une quatrième qui me parle immédiatement car le sujet de ce court roman (86 pages) concerne la maternité, idéalisée et vécue par l'auteure qui est donc la narratrice de ces quelques pages.

De l'annonce de la grossesse à l'arrivée du bébé, distancié par l'emploi du déterminant « le » dans la majorité du livre, tout est centré autour de la femme et de ses sentiments ambivalents quant à ce nouvel état de « femme-lézard » qui vient effacer la « femme brouillon » qu'elle fut avant cet événement. Il faut composer avec le poids de la mère qui a été la nôtre, et s'écrire comme mère, différente du modèle que l'on a subi : « Mais j'ai trop vu ma propre mère dégringoler. Une fois sortie de l'enfance trouée, hors de question de me reproduire » (p. 14)

Accrochée à son Larousse, succombant comme la narratrice le dit elle-même au marketing de la grossesse, elle traque tous ces moments inconnus alors même que l'on sous-entend depuis la nuit des temps qu'ils sont naturels et universels. Pourtant ici, on nage en milieu inconnu.

L'auteure prend un recul incroyable et parle d'elle de très très loin, avec un œil omniscient mais aussi objectif, ce qui rend le récit assez particulier et auquel on ne peut que s'identifier. Loin du voyeurisme et des détails peu ragoûtants, les choses sont dites, les sentiments sont explicités, cette grossesse, cette maternité sont presque rationalisés alors que, dans un même temps, tout lui échappe.

Devenue mère, le je devient nous, union de cette femme brouillon et de cette femme-lézard qui s'écarte de la littérature, « je n'ai rien lu depuis plusieurs semaines », « les gens me parlent davantage de mon bébé que de littérature » (p.63). Peu à peu, elle essaie de raccrocher à ses rituels, qu'elle moquait doucement parfois chez les autres écrivains, tentatives d'isolement pour créer mais « Même absent le bébé m'accapare. La femme-lézard se fiche de la littérature » (p.65). L'auteure doit tout apprendre, conjuguer l'ancien avec le nouveau, découvrir de nouvelles contraintes qu'elle apprivoise peu à peu. Elle se cherche, doit se retrouver alors qu'elle n'est plus tout à fait la même.

Peu importe, « j'arrache mon corps au bébé » (p.68) pour retrouver une sensualité, « je décapite la mère parfaite qui menace en moi » (p.69), mais toujours « mes identités se disputent » (p.75). Le retour à l'équilibre est un long et douloureux apprentissage que l'on doit s'autoriser. Et cela passe par l'éloignement physique : le bébé doit avoir sa propre chambre, la réappropriation se joue à tous les niveaux.

Il faut du temps, se l'accorder et essayer d'être douce avec soi-même. J'accorde exprès au féminin : ce que nous montre ce roman qui dégueule de vérités, c'est que nous, femmes, porteuses de ce miraculeux possible, grâce à notre utérus, « Maman-récipient » (p.16) devons nous dépatouiller de mille injonctions contradictoires avec lesquelles nous devons composer, surtout lorsque nous devenons mère. Le retour à l'équilibre se fait, mais à quel prix.

Ce roman est féministe, rien à redire là-dessus, et je crois bien que cet adjectif résume à lui seul ces fantastiques 86 pages lues d'une traite, auxquelles je n'ai cessé de m'identifier de long en long. C'est pas beau mais c'est juste. Ce n'est pas voyeuriste mais c'est profond et détaillé, c'est vrai.

Je cite beaucoup le livre dans cette chronique : les mots me manquent car Amandine DHÉE a déjà tout dit et surtout bien dit. Je termine encore sur ses mots « la mère parfaite fait partie des Grands Projets Inutiles à dénoncer absolument ». OH OUI !

Je dédie cette chronique à mes amies mamans, à mes amies futures mamans (Émeline X2), à mes amies qui ne seront jamais mamans parce qu'elles ne le veulent pas, à celles qui y réfléchissent et qui se laissent du temps (Anouck), à celles qui ont refusé puis abdiqué (Flo). Ces mots sont pour nous.


(Émilia Sancti)

samedi 16 juin 2018

Matthew Neill NULL « Le miel du lion »


Dès la première ligne nous sentons que nous allons patiemment avaler un roman fort : « Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de sécession ». Une scierie gigantesque en Virginie Occidentale, Etats-Unis, 1904, sur un lieu découvert en 1861, juste avant la guerre de sécession. 4000 salariés et des conditions de travail effroyables, dangereuses, des patrons sans foi ni loi, tout est réuni pour que les ouvriers organisent une grève dure et ruineuse pour la compagnie. Pour se faire, un syndicat clandestin est monté.

Parmi les meneurs syndicalistes, Vane le père d’Amos, lui-même ouvrier ayant incendié sa maison et qui aimerait parachever son œuvre en tuant Randolph, un juge. Parmi les proches d’Amos on retrouve Cur, celui que l’on va suivre tout au long de ce roman fresque. Cur est empli de belles idées avec ce côté idéaliste, parlant à tout le monde, même aux ennemis de classe.

On ne va pas tarder à croiser d’autres figures pittoresques comme ce pasteur azimuté, Seldomridge, cherchant désespérément la rédemption, ou encore un colporteur syrien légèrement secoué, une ancienne pute pas bien finie, un flic décalé, et bien sûr des leaders syndicaux tentant de faire naître une révolte.

En toile de fond la nature, la forêt dévastée pour faire tourner la scierie toujours plus monstrueuse, des hectares et des hectares sacrifiés, à grands renforts de destruction d’arbres séculaires, certains salariés commencent à voir d’un sale œil ce massacre systématique sans que rien ne soit replanté pour donner naissance plus tard à d’autres arbres. Sans compter les conditions de travail de plus en plus hasardeuses, les morts, les blessés par manque de sécurité, pour le rendement d’une entreprise capitaliste. « Le miel du lion » c’est tout ça.

Il a été comparé à « La jungle » d’Upton SINCLAIR, il est définitivement moins sombre, moins désenchanté (quoique certains passages le sont férocement), même si lui aussi parle du quotidien épouvantable d’ouvriers en 1904 aux U.S.A. Le mélange politique, social, environnemental est parfaitement dosé, l’auteur n’en fait pas trop, il est excellemment documenté, rendant son récit très crédible nous réservant de superbes situations. Les croyances de la société d’alors sont reprises, le poids de la religion montré avec parcimonie.

L’auteur fait revivre ces syndicats balbutiants du début du siècle dernier aux States, avec pourtant déjà leurs « taupes » payées par la compagnie, la grève impossible à cause de la météo désastreuse, les coups de grisou laissant sur le carreau des centaines de mineurs, les tempêtes, de neige, de vent, de pluie, charmante contrée que cette Helena, la petite ville dans laquelle il est possible de s’encanailler, on y trouve tous les vices, les putes, l’alcool, le jeu, la baston se déclenche en moins de deux. Bref on oublie notre misérable vie à chercher à faire croûter la famille, en attendant l’ultime fatigue avec une pensée pour leurs camarades mineurs enterrés vivants : « Que sont des mines de charbons, sinon des sépultures vivantes ? ».

Ce roman montre un certain échec de la lutte des classes parce qu’on n’a pas osé, parce qu’on n’a pas su. L’ambiance générale peut être apparentée à la superbe série « Deadwood » (les dialogues peuvent aussi y être crus), avec sa ville sortie de rien, de nulle part, sans règles, sans discipline, pour débaucher le travailleur éreinté et lui aspirer son pognon difficilement gagné. Ouais, ce sont les personnages de STEINBECK et DOS PASSOS échoués à Deadwood qui vivent les derniers assauts de « l’ancien monde », le nouveau et XXe siècle débarque et va rapidement occire le XIXe.

Roman varié, très prenant, l’écriture y est superbe, les 420 pages ne se répètent pas, il est ambitieux et maîtrisé, alors que ce n’est que le premier roman de l’auteur, à suivre de très près donc. Sorti en 2018 dans l’excellente collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel, ce « Miel du lion » est en tous points délectable.

(Warren Bismuth)

vendredi 15 juin 2018

Gaétan NOCQ « Soleil brûlant en Algérie »


Vous vous souvenez peut-être de ce «Capitaine Tikhomiroff » que l'on vous avait présenté ici même, une BD de 2017 où le héros devait en découdre avec la Révolution russe puisqu'étant dans le camp de l'armée blanche bientôt vaincue.

En fait cet album faisait suite à un autre, sorti l'année précédente. C'est celui présenté maintenant sous vos yeux ébahis (applaudissements). Étrangement le premier volume se déroule après le second, de quoi nous perdre dans nos certitudes rationnelles. Algérie années 50 et 60, la guerre vue par une descendance du capitaine évoqué plus haut.

Un autre Tikhomiroff pour une autre page ineffaçable de l'Histoire. Tikhomiroff et son service miliaire, soldat appelé en vue de la pacification outre-méditerranéenne du côté de Cherchell, ville algérienne au bord de la mer qui a tout l'air d'un paradis. En temps de paix.

Comme beaucoup d'appelés du contingent, 27 mois, pas moins, de glandouille, de combats, de chaleur, de froid, de guet-apens, de tensions ethniques, etc., avec des fusils vieillots, non fonctionnels. Puis il y a les faits : la colonisation, les lynchages, les tortures, un quotidien malheureusement tellement banal dans un pays, pardon un département à feu et à sang. Les événements sont cités, sans insister, comme une évocation des faits divers cruels, terribles, tout ce qu'a vu le soldat Tiko, du plus au moins mignon, du plus au moins racontable.

Le cauchemar jusqu'au bout après qu'à son retour en France, et alors qu'il croyait pour lui la guerre terminée une fois pour toutes, l'O.A.S. a décidé de continuer les hostilités coûte que coûte, même en métropole, attisant la psychose générale. Pour Tiko comme pour les autres, la réinsertion va être compliqué et la guerre va jouer les prolongations.

Les dessins de NOCQ sont assez expurgés, que du crayon de papier, du bon vieux noir et blanc des familles, des perspectives assez académiques voire conventionnelles, mais qui n’empiètent pas sur le fond de l'affaire, cette Algérie meurtrie et ces soldats courant comme des poulets sans tête.

Cette BD est une adaptation du bouquin d'Alexandre TIKHOMIROFF « Une caserne au soleil – SP 88469 », une version visuelle et sensitive. Car oui, comme son aïeul, ce TIKHOMIROFF a bien existé, il a raconté ce qu’il a vu, NOCQ l’a mis en images. Chouette boulot de reconstitution historique, de récit de vie dans un album qui se lit tout seul et se regarde agréablement. Sorti en 2016 chez La Boîte à Bulles.


(Warren Bismuth)