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dimanche 31 mars 2019

John STEINBECK « Tortilla Flat »


Retour aux fondamentaux ! Il est parfois salutaire de s’enquiller tranquillement un bon vieux classique. De plus je note la mort dans l’âme que je n’ai encore jamais présenté STEINBECK dans nos pages alors qu’il a été une influence majeure dans mon parcours (ce dont vous vous foutez, et sur ce point je ne peux pas vous donner entièrement tort). Le choix de « Tortilla Flat » n’est pas le fruit du hasard, mais bien des souvenirs épars lors de la première lecture il y a une quinzaine d’années, une mémoire qui avait enregistré avec tendresse cette bande de clochards célestes trônant littéralement dans le bled de Tortilla Flat, dans le comté du Monterey, proche de Salinas (où était né STEINBECK en 1902).

Ils sont tout d’abord deux : Danny et Pilon, les deux meilleurs amis du monde, inséparables, oisifs et buveurs, prenant le soleil et les cuites  sans rémission. Danny est propriétaire d’une petite bicoque, dans laquelle Pilon ne va pas tarder à cohabiter. Au fil du roman, entre deux gallons de vin rouge descendus à rythme toujours soutenu, d’autres personnages du même acabit vont venir se greffer : Pablo, Jesus-Maria, le pirate (qui vivait jusqu’alors dans un poulailler), Big Joe (qui sort de prison), le Caporal (et son bébé qui ne va malheureusement pas s’éterniser sur terre). Tous vont venir vivre, les uns après les autres, au gré de chapitres picaresques et jubilatoires, dans cette maison du bonheur, de la picole à bon marché et des farces de potaches. L’humour est parfois noir « Eh bien, je vais me tuer et on verra bien si les gens ne sont pas tristes. Ils seront désolés d’avoir ri. Mais je serai mort. Je ne verrai donc pas leur confusion ».

Cette baraque, c’est une sorte de refuge des bons à rien, des fainéants et des ivrognes, qui aiment la vie pour ce qu’elle est, qui ne veulent pas perdre leur temps à la gagner, qui préfèrent mendier s’il le faut plutôt que de contracter la maladie du salariat. Une bande de joyeux fondus pour qui rien n’est important, à part avoir le gosier bien humecté en permanence. Tous sont nés avec cette singularité : la dalle en pente, la soif pour étendard. La provocation quotidienne, les idées lumineuses pour trouver de quoi bouffer : « Aujourd’hui, je pense que nous pourrions descendre des pierres sur le quai. Quand les bateaux approcheront, nous crierons des jurons et nous jetterons nos pierres. Comment ces pêcheurs répondront-ils ? Peuvent-ils jeter des filets ou des rames ? Non. Ils ne peuvent nous jeter que des maquereaux ».

Dans cette ville où les tenanciers coupent le gin à l’eau et le whisky au poivre, il ne faut plus s’étonner de rien, le feu d’artifice de farces est en route, il va éclairer des vies. Bien sûr, quelques sales bricoles vont venir ternir la nonchalance collective, le bébé mort du Caporal, un incendie, etc., mais hauts les cœurs, nos lascars ne perdent en rien de leur joyeuseté.

Ces potes-là sont un peu l’antithèse de l’ennui et, ce qui ne gâche rien, possèdent un cœur gros comme ça, qui vibre d’émotions, c’est d’ailleurs pourquoi de deux, la maison s’est vite retrouvée croulante sous les habitants, il faut bien aider son prochain. Bon, pour Le Pirate c’est un peu différent : on le soupçonne de planquer un douillet magot, alors bon d’accord, on a du cœur, mais ce serait de bon aloi qu’il pense à partager avec ses nouveaux amis. Il va être traqué, en finesse, il finira bien par donner un indice.

Ce roman de 1935 (l’année de la mort du père de l’auteur, sa mère étant décédée l’année précédente, au moment où STEINBEK l’écrivait)) est un peu à part dans l’œuvre de STEINBECK puisqu’il est drôle et léger presque de bout en bout. Presque oui, car STEINBECK restant STEINBECK, la fin sera tragique et vous passera le goût du pain. Loin des grandes fresques comme « Les raisins de la colère » ou « À l’est d’Eden », des drames comme « Des souris et des hommes », il se range en revanche tout à côté de « Rue de la sardine » par son intimisme, ses personnages drôles, sales, attachants, buveurs mais rêveurs, c’est toute la tendresse de STEINBECK qui l’on sent à chaque page. Ce « Tortilla Flat » est jouissif, et sa relecture l’a démontré. Troisième roman de l’auteur après « La coupe d’or » (1929) et « Au dieu inconnu » (1933, pour chacun je n’ai gardé aucun souvenir même vague, mauvais signe…), « Tortilla Flat » le propulse au rang des conteurs de choix. Il le restera jusqu’en 1968, date de son décès, et même bien au-delà. STEINBECK a été régulièrement imité depuis, mais quant à savoir s’il a été égalé, c’est une question qui, en ce qui me concerne, restera en suspens.

(Warren Bismuth)

samedi 23 mars 2019

Jim HARRISON « De Marquette à Veracruz »


L’un des plus longs romans de l’ami Jim (1937-2016), sorti en 2004 et retraçant le parcours d’une famille états-unienne du Michigan du début des années 60 jusqu’au milieu des années 80, soit près de trois décennies découpées en trois parties. En personnage principal David Burkett, dont le roman est en quelque sorte le parcours. Fils et petit fils d’exploitants forestiers, il grandit dans l’aisance mais pas dans la tendresse, dans le développement économique mais pas dans l’affection. De plus, sa famille se trimballe de vilaines casseroles au fessier depuis pas mal de temps, notamment le père Burkett, alcoolique et pédophile notoire, alors que la chère maman gobe des cachets comme des bonbons pour la gorge pour tenter de voir la vie en rose.

La vie de David va se définir entre son amour pour la nature, les bateaux, la pêche, Dieu et les filles. Quelques abus d’alcool de temps à autre, mais avec prudence, il ne veut pas se farcir le curriculum vitae encombrant du paternel ni posséder le regard vide de la  maman. Au début, David est un chrétien convaincu. Il se mettra à douter de plus en plus au fil des années. Sa famille, propriétaire d’une exploitation forestière, a vu passer des générations d’ouvriers qui tour à tour ont aidé à la déforestation, au saccage de la forêt pour le profit (le mot « cupidité » revient souvent). David voulait échapper à ce quotidien, avait récupéré un chalet, son espace de sécurité, mais le père Burkett l’a vendu. Malaise dans la famille, le père honni, violeur d’une petite fille dont David était jadis amoureux, la mère respectée mais complètement à l’ouest, la frangine Cynthia lucide mais sombre et hostile, un peu locomotive aussi. Quant à David, il reluque les nanas, il finit par se demander si la pédophilie ou le mauvais comportement envers les femmes n’est pas héréditaire. Son parcours est jalonné de pas mal d’aventures amoureuses dont Laurie (qui mourra d’un cancer du sein). Dans tout ce défilé, une seule va lui rester fidèle. Jusqu’à la mort. Elle s’appelle Carla. Mais c’est sa chienne, en quelque sorte la femme de sa vie. « Debout sur ses pattes arrières, Carla grattait le sac de couchage pour tenter de s’y glisser à côté de Vernice. J’ai ressenti une jalousie enfantine, mais je l’ai aidée à s’y nicher ».

Jim n’oublie pas de se révolter, jamais. « J’avais déjà compris que la proportion de connards irrécupérables était la même dans toutes les classes sociales ». Une phrase résume assez bien ce roman en forme de road book décoiffant : « L’histoire de ma propre famille n’était pas, elle aussi, sans ressembler à celle des États-Unis. Nous faisions partie des premiers conquérants d’une région et, une fois accomplie notre éradication massive des principales richesses de cette région, nous avons ensuite métamorphosé cette destruction en mythe ». David Burkett est un homme qui, plus il s’éloigne de son engouement pour la chrétienté, plus il culpabilise pour les maux infligés à la nature.

Comme à son habitude, HARRISON, sur certains passages, ne fait pas dans la demi-mesure, nous rendant témoins du dépucelage de David, nous invitant au premier rang des beuveries salaces de Fred, nous faisant sentir un vrai chapelet de culottes de jeunes femmes, pour ne pas dire de jeunes filles. Suite à un accident, la cheville défectueuse de David va revenir souvent sur la scène, le taraudant régulièrement. C’est le côté agaçant d’HARRISON : des petits détails qui reviennent trop souvent dans le déroulement du scénario, et surtout cet aspect très limite sur son positionnement quant aux femmes, chaque fois que son personnage en rencontre une, il parle de son corps (souvent imaginé nu) avant son cerveau, ça peut s’avérer très pénible car, même si dans le cas du présent roman le jugement physique peut avoir sa place (David a peur d’avoir hérité des obsessions et déviances de son père pour les jeunes filles), HARRISON est en général adepte des jeunes femmes qui se dévêtent devant des inconnus, et sont positionnées dans le texte comme des femmes faciles. C’est précisément cet abord qui longtemps m’a fait buter sur les romans d’HARRISON et, encore aujourd’hui, si j’aime rendre hommage à l’homme et à son œuvre, je ne vois pas quel est son intérêt à répéter tout au long de sa longue carrière des descriptions de corps de femmes désirées, vus par des héros de romans prêts à besogner s’il le faut (insistances balourdes de l’érection dans le présent ouvrage).

Le rythme du récit est assez étonnant : commencé très lentement, de manière assez contemplative, il prend sa vitesse de croisière dans la deuxième partie du livre à partir des années 70, pour même se précipiter et jouer avec les ellipses pour les années 80, puisque chaque décennie comporte sa partie propre. Le tout, précipité, finira dans un bain de sang.

La réflexion peut-être la plus intéressante et la plus originale du récit est celle de la destruction de la nature et plus particulièrement l’anéantissement des forêts mis en concordance avec l’extinction des bisons aux États-Unis au XIXe siècle à cause de la folie de l’homme blanc uniquement bon à amasser de l’argent sans réfléchir. C’est un livre écologiste et lucide, ainsi qu’un très bon millésime d’un auteur superbe bien que relativement irrégulier, avec ses grandes qualités et ses défauts.

(Warren Bismuth)

mardi 19 mars 2019

Christian GAILLY « Un soir au club »


Le narrateur ne dévoilera pas grand-chose de lui-même sinon qu'il est peintre et surtout ami de Simon. Il va raconter dans le détail ce que ce dernier lui a narré. Simon, c'est ce pianiste de jazz exceptionnel qui a dû mettre fin à sa brillante carrière pour cause d'amour un peu trop prononcé avec le divin goulot. Il a associé, comme beaucoup, musique et beuverie, jamais l'un sans l'autre. Puis il s'est forcé à se ranger des voitures, est devenu père de famille et ingénieur.

Justement, un soir, il est en dépannage au bord de la mer, loin de chez lui. L'assistance technique a duré plus longtemps que prévu. Une fois la besogne terminée, son client lui propose d'aller boire un verre, un seul, comme ça, en camarades, en guise de remerciement. Dans un club de jazz. Simon hésite, finit pas accepter. Sans qu'il le sache, sa vie va basculer au moment même où il va pénétrer dans le club : retour des frissons et sensations sur la musique jazz et son royaume, alcool (« Simon ne parlait pas. Un peu ivre avant même d’avoir bu il regardait le piano »), rencontre avec la tenancière du club, une voix superbe, et pas que la voix d'ailleurs aux yeux de Simon qui va se rasseoir au piano, comme avant, retrouver des émotions perdues depuis 10 ans. Son client qui pourtant l'a fait venir dans ce lieu endiablé finit par l'abandonner à son sort. Il n'aurait pas dû : Simon décide de ne pas prendre le train de nuit qui devait le ramener chez lui auprès de Suzanne, sa femme qui l'attend. Une longue liste de rebondissements va entraîner Simon vers un drame inéluctable.

Il n'est jamais trop tard : je découvre enfin Christian GAILLY (1943-2013), ressens comme une tornade au-dessus de ma tête. Sentiment d'avoir refermé une petite merveille. Un scénario classique, voire bateau, qui au fil de l'histoire se durcit, s'assombrit. Et puis le style. Bon sang quelle écriture ! Un humour décalé (à l'anglaise diraient certains), tombant sur le papier au moment où l’on ne s'y attend pas, une atmosphère très 50's, l'odeur du bouquin est évidente : clopes sans filtres et alcool fort, parfums de fin de soirée et cacahuètes périmées, dessous de bras spongieux et bière tiède.

GAILLY se disait influencé par BECKETT. Ce cochon a parfaitement réussi son hold-up. À partir d'un fil banal ou presque il nous entraîne avec la seule force de son stylo dans une ambiance vers laquelle on ne peut que rester pantois tout en en redemandant. On a envie de suivre Simon dans son bonheur retrouvé, dans son malheur à venir, dans son chemin de croix pour finir. L'intrigue se déroule sur 24 heures riches en épisodes. GAILLY possède un certain génie pour faire parler les personnages dans leur tête alors que leur bouche va dire le contraire, c'est très fin et non abusif, c’est surtout drôle. La politesse de l'hypocrisie sociétale en quelque sorte.

Livre de 2002 paru aux Éditions de Minuit, comme tous les romans de l’auteur. Il fut adapté en 2009 au cinéma. Ce GAILLY vient d'allumer une loupiote très éclairante dans mon crâne, je vous reparlerai de ce type-là, cela ne fait désormais aucun doute !


(Warren Bismuth)

dimanche 17 mars 2019

Florence CESTAC & Daniel PENNAC « Un amour exemplaire »


Florence CESTAC aux couleurs et Daniel PENNAC à la plume pour une histoire d’amour avec un énorme A. Ce destin, raconté ici en BD, est celui de Germaine et Jean, de leur rencontre à leur séparation par la mort du second et leurs retrouvailles sous la terre. Un couple atypique, original, un peu dans la tradition d’un Roméo & Juliette rural et jmenfoutiste, mais pas dans la déchirure, plutôt pour l’aspect couple qui s’est formé par miracle, familles dirons-nous de différente extraction sociale, certes toutes deux dans le vin, mais pas franchement pour les mêmes raisons. D’un côté la production, de l’autre le goulot à téter.

Germaine et Jean seront follement amoureux l’un de l’autre durant toute leur vie. Cependant ils prendront la décision de ne pas avoir d’enfants, de travailler le moins possible, de ne pas se gâcher en s’épuisant pour un salaire. Quelques passions : la vie, l’oisiveté et la lecture. On fait pire comme projet de carrière. Toute leur vie va être rythmée par les livres, ceux qu’on lit (directement stockés à la cave !) à ceux que l’on regarde simplement pour leur beauté (places de choix dans le salon), que l’on dorlote, les « collectors », les raretés.

Germaine et Jean, Daniel PENNAC les a connus, aimés, admirés, enviés sans doute dans ce sud de la France où le soleil est prétexte à la paresse. Ce couple de l’arrière-pays niçois semble une référence pour PENNAC. De PROUST aux « Thibault » en passant par « Don Quichotte », MONTAIGNE ou CÉLINE, c’est par la littérature que se joue tout le quotidien du couple.

Florence CESTAC (cofondatrice des Éditions Futuropolis) et sa patte spéciale pour les nez en patate montre Daniel enfant, avec le frangin Bernard (celui à qui il rendra hommage dans le livre « Mon frère » présenté en ces pages), eux aussi sorte de couple oisif, un brin flemmard, tous deux faisant connaissance avec Germaine et Jean. Les dessins semblent échappés de l’école franco-belge, très colorés. Et bien sûr comme Monsieur PENNAC est au scénario, on rigole comme des bossus, de tendresse souvent. On se gondole, d’autant que les hommages à PAGNOL sont certes disséminés mais franchement présents (la côte d’azur sans doute, l’odeur du pastis, la proximité des jeux de cartes, le farniente sous le soleil brûlant).

Cet « Amour exemplaire » est ensuite devenu une pièce de théâtre, et c’est l’adaptatrice Carla BAUER qui en parle en fin de volume, qui rappelle les poisses, les guignes de la tournée théâtrale. PENNAC y a joué, il aide toujours ses « enfants » d’une manière ou d’une autre. C’est grâce à cette adaptation que la BD de 2015 est aujourd’hui rééditée chez Dargaud (2018), le type même de BD qui apaise, qui rend heureux et bon, comme tout PENNAC en somme.


(Warren Bismuth)

samedi 16 mars 2019

Jean-Luc CORNETTE « La perle »


Cette nouvelle BD de chez Futuropolis n’est autre que l’adaptation de la longue nouvelle éponyme de STEINBECK publiée en 1947, donc on n’est forcément pas en terrain inconnu.

Un couple d’indiens, Kino et sa femme Juana, dont le fils Coyotito vient d’être piqué par un scorpion à l’épaule. Le docteur, sachant que les indiens n’ont jamais d’argent, se fait porter pâle et refuse de soigner l’enfant. Kino, par ailleurs pêcheur de perles, va tout mettre en œuvre pour trouver fortune grâce à la pêche aux huîtres, et effectivement dans l’une d’elles se niche une énorme perle, la plus grosse que le monde entier ait jamais admiré.

Peut-on faire facilement fortune avec une perle ?  La réponse est évidemment négative : la méfiance, la convoitise, la cupidité, les nouveaux amis opportunistes, les parents du petit Coyotito ne vont pas tarder à percevoir l’âme humaine dans toute son horreur. L’argent rend fou ? Ce n’est jamais aussi vrai que dans cette adaptation très épurée, trois larges vignettes maximum par planche, pas plus, un minimum de détails, de longs traits réguliers, serrés, droits ou courbes, des couleurs vives mais là aussi expurgées, chaque couleur à sa place dans une case, les cases ne se mélangeant pas. Rien que la couverture de la BD donne parfaitement le ton.

Juana va bien tenter de raisonner Kino qui perd la raison, elle va vouloir le rendre comme avant, modeste et attentionné, mais cette diablesse de perle est la plaie de Kino qui ne voit plus que par elle. Juana proposera bien de s’en séparer, elle la voit comme une malédiction, Kino s’accrochant désespérément à sa trouvaille.

On n’imagine pas STEINBECK aussi décharné, aussi vide de paysages, cette découverte en dessins est assez étonnante par l’image qu’elle renvoie du travail de l’auteur. Pour le reste, les sujets chers à STEINBECK sont présents dans cette adaptation : la misère, le racisme, l’isolement, la violence, la cupidité de l’homme blanc, la dangerosité de la nature. Si le fond est parfaitement dépeint, la forme est déroutante. En effet, lorsqu’on lit STEINBECK, on voit des couleurs passées, jaunies, voire du noir et blanc (peut-être à cause de John FORD !). Et ici c’est la vivacité des couleurs qui saute aux yeux. Les dialogues sont peu nombreux, le silence est restitué par ce rendu efflanqué, un peu désespéré, aride, même les visages sont émaciés, les corps maigres aux os pointus.

Cette « Perle » parue en tout début de 2019 est décidément à découvrir pour tous les amateurs de STEINBECK, ne serait-ce que pour le découvrir sous une différente facette.


(Warren Bismuth)

jeudi 14 mars 2019

Ernest CALLENBACH « Écotopia »


Arrêtez sur-le-champ tout ce que vous aviez entrepris pour vous isoler avec ce roman, c’est (presque) un ordre ! Pourtant écrit en 1975 (et très récemment réédité en France), il est d’une incroyable clairvoyance sur le monde d’aujourd’hui. Pour ceci, il peut sans conteste être qualifié de roman d’anticipation, même si l’action se déroule en 1999 (soit tout de même 25 ans après son écriture).

Une région états-unienne, l’Écotopia, regroupant une partie de la Californie, l’Oregon et l’État de Washington, a fait sécession avec le reste des U.S.A. William Weston, journaliste au Times-Post de New-York, est envoyé en Écotopia afin d’écrire des articles sur ce nouveau pays. Ce qu’il va y découvrir dépassera l’entendement.

Ce roman est tellement riche et dense qu’il est impossible de souligner tous les aspects développés dans ce pays de cocagne. Mais voici un aperçu sur ses avancées. Tout d’abord les Écotopiens sont humanistes, collectivistes et solidaires. Leur ego ne les intéressent pas, leur nombril ne fait pas partie de leur quotidien. Dans ce petit pays ont déjà été concrétisés nombres de projets pour le bien-être humain, mais surtout et avant tout de la nature : pas d’éclairage la nuit, pas ou peu d’automobiles, transports en commun gratuits (le train est assez répandu), panneaux solaires visibles un peu partout. Le plastique existe bel et bien, mais il est issu de plantes qui seront recyclées après détérioration. D’ailleurs, la plupart des biens des Écotopiens sont recyclables, biodégradables, l’humain n’étant pas au centre de la vie. Tout est prévu pour diminuer la pollution, la cupidité et l’étouffement, auto-contrôle des naissances (le fameux déclin démographique), impôts uniquement mis en place pour les entreprises, salaires plafonnés, réglementation stricte tendant vers une écologie « radicale » et une auto-suffisance.

Et tout ceci semble fonctionner à merveille. D’abord dubitatif voire carrément hostile, William Weston finit par se laisser séduire et ses articles évoluent au cours du récit. Voyez-vous donc : le Président est une Présidente ! L’amour est libre et la femme enfin l’égale de l’homme, dans les salaires, les décisions, les tâches et les responsabilités, elle lui est même parfois supérieure : « Le contrôle absolu qu’elles ont de leur corps signifie qu’elles disposent ouvertement d’un pouvoir qui, dans d’autres sociétés, est inexistant ou dissimulé : le droit de choisir le père de leur enfant. ‘Aucune Écotopienne ne porte jamais l’enfant d’un homme qu’elle n’aurait pas librement choisi’ m’a-t-on solennellement déclaré ». William entreprend une liaison libre avec Marissa, une Écotopienne qui lui apprend que les femmes ont leur jardin secret : « Elle refuse de me dire si elle est dans la période de fécondité, de son cycle ou si elle a encore un stérilet. Elle se contente de me répondre : ‘c’est mon corps’ ».

Tout ce peuple semble vivre en totale harmonie dans une sorte d’immense communauté. D’ailleurs, les Écotopiens se sont beaucoup inspirés des tribus indiennes pour leur projet de vie. Le mot d’ordre, même s’il n’est pas prononcé (roman écrit en 1975 je le répète) est : décroissance ! En effet, 20 heures de travail hebdomadaire, diminution drastique de l’esprit de compétition, éducation revue et corrigée, mais aussi confection de matériaux solides et aisément réparables (ou l’anti obsolescence programmée), pas de statut spécial pour les professions, notamment celle d’artiste, tout le monde au même niveau. Pour le bien-être collectif, la marijuana est tolérée et même encouragée, malgré le manque à gagner pour les caisses de l’État. Il n’existe pas de « grands projets inutiles », d’ailleurs de nombreuses structures considérées comme obsolètes ou réduisant la liberté des humains et des animaux ont été déconstruites : « Le nouveau gouvernement est allé jusqu’à faire dynamiter certains barrages construits sur des fleuves, sous le prétexte fallacieux qu’ils empêchaient la pratique du kayak et interféraient avec la remontée des saumons, laquelle a repris après beaucoup d’efforts et pour la plus grande joie de la population ».

Pourquoi par exemple la semaine de 20 heures de travail ? « L’homme, affirmaient les Écotopiens, n’est pas fait pour la production, contrairement à ce qu’on avait cru au XIXe et au début du XXe. L’homme est fait pour s’insérer modestement dans un réseau continu et stable d’organismes vivants, en modifiant le moins possible les équilibres de ce biotope ».

Dans ce roman est écrit noir sur blanc le terme « Do it yourself » et, même si ce peuple Écotopien n’est ni végétarien ni vegan (1975 hein !), le respect animal et de la nature sont prépondérants. Ce que décrit Ernest CALLENBACH (dont c’est semble-t-il le seul roman) est tout bonnement une sorte de société libertaire idéale débarrassée de ses fléaux et de ses envies destructrices (et ce même s’il y a quelques prisons là-bas). Le rendu est impressionnant, parfois technique lorsqu’il tend à expliquer les phases de production d’un matériau (même si le bois est celui qui est le plus naturellement préconisé), mais toujours très précis, documenté et passionné. Sa présentation est la suivante : alternance de deux modèles de chapitres, dans l’un William parle de ce qu’il voit, entend, ressent autour de lui, dans l’autre c’est le journaliste qui livre ses impressions au Times-Post. Après moins de deux mois au cœur de l’Écotopia, il lui faudra prendre une décision définitive sur sa vie future.

Ce roman d’une grande ingéniosité est aussi un récit ô combien visionnaire. La société Écotopienne de 1999 dépeinte ici ressemble farouchement à une communauté parfaite que nous rêverions de rejoindre (et urgemment même !) en 2019, 20 ans plus tard. Ce livre fait un bien fou, donne des pistes pour démontrer qu’il n’est jamais trop tard pour la planète, et surtout certifie que les questions que nous nous posons aujourd’hui sur l’écologie et le vivre ensemble ne sont pas nouvelles puisque très habilement développées dans ce roman qui gardera pour moi une place très spéciale pour longtemps encore. Applaudissements nourris et intensifs. Il est sorti fin 2018 chez Rue de L’Échiquier et pourrait rapidement devenir la référence anticipatrice d’une société utopique comme l’a par exemple été « 1984 » d’Orwell pour la dystopie.


(Warren Bismuth)

mardi 12 mars 2019

Jean ÉCHENOZ « Courir »


Emil ZATOPEK, un nom qui claque au palais, qui reste en bouche, qui sent la vitesse et la sueur, ce qui tombe bien puisque Jean ÉCHENOZ se penche justement sur la carrière de cet athlète tchèque (on disait alors tchécoslovaque) qui a tout gagné, percé tous les plafonds possibles de records du monde en une carrière singulière.

Le fait qu'il vienne de Tchécoslovaquie ne sera pas sans impact sur sa destinée sportive : lorsque l'un des pays du bloc soviétique veut promouvoir la supériorité de ses êtres, quoi de mieux pour la bonne propagande qu'un coureur s'élançant à la vitesse d'une locomotive et ne sachant qu'à peine freiner pour remercier la foule venue l'acclamer.

ZATOPEK (1922-2000) est précieux pour son pays. Militaire, il grimpe les échelons grâce à ses performances hors normes. Champion toutes catégories d'épreuves de fond, de longues distances, du 5000 mètres, du 10000 mètres, et même presque en improvisation et sans vraiment d'entraînement, du marathon. Il rafle tout ce qui brille et qui ressemble de près ou de loin à de l'or. Les organisateurs de meetings commencent à faire la moue : puisqu'il va gagner, puisqu'on ne va parler que de lui, est-ce bien nécessaire de l'inviter ? Le faire venir pour tuer le suspense ? Ne même pas mettre d'autres performeurs en avant ?

Peu à peu les autorités s'en mêlent : Emil (ÉCHENOZ l'appelle Émile, comme pour le rendre plus proche au lectorat francophone) est invité partout, dans tous les meetings. Mais le bougre serait bien capable de tenter de passer à l'ouest et y rester, là où l'on parle de liberté et où le rationnement n'existe pas. Alors pas de risques inutiles : les fédérations refusent la plupart de ses demandes de participations hormis dans les pays idéologiquement proches de l'U.R.S.S., arguant le refus de participer dans les autres pays d'une baisse de forme, d'une maladie, tout comme les médecins qui ne lui laissent pas longtemps à vivre devant de tels résultats surhumains qui vont sans doute rapidement épuiser son corps.

ZAPOTEK ne court pas, il vole. De victoires en records, toujours humblement. Lui, pourvu qu'il puisse courir, il ne demande pas plus, une boisson chaude et au lit. Sa femme est athlète aussi, professionnelle du lancer de javelot, il y a des passions qui rapprochent.

Le destin de ZATOPEK est un parallèle à celui du bloc de l'est, son déclin également.  ÉCHENOZ en parle avec une immense affection, sur un ton presque parental. Il prend en mains la carrière de ZATOPEK. Deuxième du triptyque biographique Échenozien, « Courir » en est une page pleine, peut-être la plus belle, la plus politique en tout cas, complète les deux autres (sur RAVEL et TUSLA) dans une profession toute différente. Mais diable de moi-même, j’ai définitivement égaré la chronique sur Maurice RAVEL, je me sens comme un immense foutoir décrépi. Bref, le grand talent d'ÉCHENOZ dans cette trilogie est justement de remettre en scène trois personnages publics et reconnus qui n'ont absolument rien à voir, ni même par les racines. Gros tour de force que celui de nous faire vibrer en prenant en exemple trois mondes inconnus les uns des autres, pour ne pas dire à l'opposé. C'est très fort dans le rythme, le fond, l'écriture, la forme, la fausse légèreté, l'humour britannique, la phrase parfaitement ciselée.

Mention spéciale pour cette incroyable anecdote que je tiens à vous faire partager. ZAPOTEK est alors un ardent défenseur d'Alexander DUBCEK, le politicien tchécoslovaque en train de faire basculer les mœurs vers la démocratie et l'égalité, ce qui ne plaît pas du tout à l'oeil de Moscou qui décide de blâmer ZAPOTEK en lui « offrant » un poste d'éboueur. C'est  ÉCHENOZ qui raconte magnifiquement la suite. « D'abord, quand il parcourt les rues de la ville derrière sa benne avec son balai, la population reconnaît aussitôt Émile, tout le monde se met aux fenêtres pour l'ovationner. Puis, ses camarades de travail refusant qu'il ramasse lui-même les ordures, il se contente de courir à petites foulées derrière le camion, sous les encouragements comme avant. Tous les matins, sur son passage, les habitants du quartier où son équipe est affectée descendent sur le trottoir pour l'applaudir, vidant eux-mêmes leur poubelle dans la benne. Jamais aucun éboueur au monde n'aura autant été acclamé. Du point de vue des fondés de pouvoir, cette opération est un échec ».

Ce n'est plus un secret pour personne : ÉCHENOZ est un orfèvre du mot, c'est particulièrement vrai ici. Les trois récits, assez courts, se boivent à petites gorgées, en dégustant la partie sucrée avec gourmandise. Aucune page de ces trois volumes n'est à jeter, tout est terriblement en place, un mur sans accrocs, prêt à défier les temps et les tempêtes. Ce « Courir » est sorti en 2008 chez Minuit, il est à lire, c'est peut-être le plus abouti de la trilogie, même si celle-ci est un régal absolu dans son ensemble.


(Warren Bismuth)