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lundi 13 décembre 2021

Erri de LUCA, Paolo CASTALDI & Cosimo Damiano DAMATO « L’heure H – Pour ne plus jamais baisser la tête »

 


Cette bande dessinée, la première scénarisée en partie par Erri de LUCA, est à la fois un hommage et un souvenir. Hommage à la lutte des classes en Italie durant les années de plomb des 60 et 70’s, hommage aux grèves, à l’action directe dans un pays au cœur du tourbillon social. Souvenir de ces luttes d’un temps ancien, souvenir de l’organe en partie médiatique Lutta continua, journal militant sans concession qui était ce lien entre les ouvriers notamment (de LUCA y était un membre à part entière), le tout dans la bouillonnante ville de Tarente, région des Pouilles, Italie. Lutta continua était en partie financé par les ventes de toiles de peintres offertes par les auteurs. Ici c’est l’usine de sidérurgie de Tarente qui est au cœur de l’action, avec cette lutte syndicale menée notamment par Sara et Sebastiano alors que la production générale se tourne vers la quantité plutôt que la qualité et que les conditions de sécurité se dégradent manifestement.

Les dessins de Cosimo Damiano DAMATO, simples et épurés (comme l’est l’écriture d’Erri de LUCA) sont des aquarelles, parfois pleine page. Quant au texte, au message plutôt, il est celui de la combativité, de la lutte contre le capitalisme, pour la sécurité au travail, contre les cadences inhumaines que des centaines d’ouvriers ont payé de leur vie sur les dix dernières années (dans les 60’s et 70’s), notamment cette fois de trop, un mort, avec un verdict accusant la négligence des prolétaires, alors que c’était bien la sécurité seule qui était en cause, son absence plutôt. Les syndicats freinent des quatre fers quand les actions se succèdent dans tout le pays...

La résistance s’organise : «  Nous ouvriers nous devons inciter à l’embauche. Travailler moins et travailler tous ! ». 1975, préparations de tracts, combat pour la semaine des 35 heures. La pêche était l’une des grosses activités industrielles de Tarente, mais l’usine locale a pollué les eaux, impactant de plein fouet l’activité piscicole. Les grèves dans l’entreprise sont perlées avec des arrêts de travail de quinze minutes sur les chaînes de production, parfois même de simples ralentissements de cadence. « Au lieu de faire les grèves habituelles devant les portes en y laissant leur salaire, les ouvriers ont inventé les arrêts d’un quart d’heure sur la chaîne de montage ». Et puis il y a la motivation insufflée par l’ailleurs, celle se déroulant au Vietnam par exemple, avec le petit Poucet en passe de manger l’ogre, ou bien encore la Révolution des œillets au Portugal. Puis bref retour sur l’Italie fasciste, il n’y a pas si longtemps en fin de compte, cette Italie dont l’héritage est ces années de plomb.

Cette bande dessinée très aérée est à la fois historique, humaniste et sans concession, elle est une approche originale et pas du tout déformée ni fantasmée de l’œuvre d’Erri de LUCA, militant infatigable qui fut au cœur de ces révoltes des années 70 quand il était lui-même ouvrier. Avec pudeur, modestie, passion et rigueur, il revient sur ces années de lutte sans merci. La BD se lit un peu comme un « vrai » livre d’Erri de LUCA : lentement pour bien profiter de chaque mot, de chaque tournure de phrase, de chaque image. Elle dépeint ce temps presque révolu où l’ouvrier décidait qu’il n’avait plus rien à perdre et s’organisait en conséquence. Ce récit est clairement un appel à la rébellion ainsi qu’un document historique sur la lutte en noir et rouge. « Notre victoire ne se mesurera pas au nombre d’ennemis tués, mais au nombre de ceux qui s’uniront à nous ».

Dans plusieurs de ses ouvrages, de LUCA a déjà plus ou moins longuement fait état de Lutta continua, de la lutte sociale des 70’s en Italie (je pense notamment à « Impossible », mais pas seulement). Ici, des dessins sont ajoutés, donnant une certaine forme au message, dans des tons grisâtres comme la morosité de cette décennie mortifère.

« L'heure H » est sortie cet été chez Futuropolis, elle me semble un très bon marchepied pour découvrir le message politico-social de de LUCA, mais elle est aussi une pièce à part de cette œuvre riche même si elle peut facilement s’imbriquer dans le tiroir estampillé « autobiographie » de l’auteur.

https://www.futuropolis.fr/

(Warren Bismuth)

samedi 11 décembre 2021

Allain GLYKOS & ANTONIN « Kazantzaki – 1 – Le regard crétois 1883-1919 »

 


Dans cette BD foisonnante, Allain GLYKOS et ANTONIN s’emparent littéralement à bras le corps du parcours de l’auteur crétois Nikos KAZANTZAKI (1883-1957) et lui redonne vie dans une fresque majestueuse. Par ordre chronologique minutieusement suivi, le duo va créer délicatement et sûrement une passerelle en forme d’héritage entre un écrivain célèbre et un jeune homme à l’ascendance un peu similaire qui s’en va l’interviewer par-delà la mort.

KAZANTZAKI est né en Crète en 1883 à Candie (= Megalo Kastro = Heraklion selon les époques) de deux familles fort dissemblables : côté père des corsaires, des chefs de guerre, côté mère de discrets paysans. La figure du père est écrasante : homme puissant, taiseux, froid, il a inspiré le personnage du capétan Michel pour le roman « La liberté et la mort ». En Crète, depuis deux millénaires jusqu’en fin de XIXe siecle, l’indépendance de l’île peut se résumer à moins de 100 ans. Pour le reste, l’île fut sous diverses dominations, occupations, notamment celle des Turques durant 267 années consécutives. C’est en partie ce qui va construire le destin de la famille KAZANTZAKI.

Dans des pages richement colorées, de pastel à rouge vif en passant par le noir le plus opaque, les dessins parfois en forme de fresques s’étalent pleine page en plusieurs petites parties se rejoignant, se complétant dans une atmosphère chaleureuse, résolument moderne dans un décor pourtant passéiste, en passant par les successions de vignettes. C’est l’une des grandes forces visuelles de cette œuvre, mêler le passé au présent de manière cohérente et esthétiquement marquante.

Mais retour sur le fond : des images fortes sont gardées en mémoire, comme ce canari, propriété du tout jeune Nikos KAZANTZAKI qui le libère ponctuellement de sa cage dans sa chambre, canari qui se pose au sommet d’un globe terrestre, sur un pôle, et de là naît l’imagination du futur romancier poète. Ce jeune Nikos affecté par la violence de ses instituteurs, une violence qui semble présente sur toute l’île, et sans doute par-delà les mers. Mais ceci, il ne l’apprendra que plus trad.

Ici c’est toute la première partie de vie de Nikos KAZANTZAKI qui est contée, avec passion et volonté évidente de partage. Le jeune homme questionneur apparaissant sur chaque page minuscule médaillon aux côtés de KAZANTZAKI, vignette constituant le fil rouge de cette BD imprégnée de la lutte incessante entre la Crète et la Turquie notamment par le biais de cet échange voluptueux et plein de saveur.

« Sois le bienvenu, malheur, si tu viens seul ». Des phrases fortes viennent ponctuer cette magistrale biographie. Et l’on constate que l’œuvre romanesque de KAZANTZAKI est loin d’être fictive, tant les éléments tirés de sa propre vie y sont légion, ne serait-ce que ses personnages, dont cet Alexis Zorba. Qui a existé, certes sous un prénom différent.

La Crète paraît ne jamais avoir été épargnée par les turpitudes. Les occupations étrangères successives faisant suite à des tremblements de terre, même le sol semble s’être ligué contre l’avenir de la Crète. Quant à Nikos, il rencontre l’amour, ça se passera plus ou moins bien, il commence à voyager, à Athènes d’abord à partir de 1902 pour ses études de Droit (c’est là qu’il rédige son premier roman « Le lys et le serpent » sous le pseudo de Karma Nirvami), à Paris ensuite afin de poursuivre lesdites études. Il y suit les cours d’Henri BERGSON dont la pensée philosophique est un choc pour le jeune Nikos, comme le sera peu après celle de NIETZSCHE pour lequel il dirige ses pas en Suisse, un besoin de voir par lui-même et de s’imprégner des lieux où a vécu le philosophe, sur lequel il écrira une thèse. La curiosité, compagne d’une vie. Puis ce sera la visite aux moines de l’île de Naxos. Nouveau choc.

Dans cette BD, le fantôme post-mortem de KAZANTZAKI se livre, parle de ses convictions, des rencontres décisives qui influenceront sa vie à jamais, ses désillusions, ses espoirs, la religion bien sûr : « On raconte qu’à ma naissance, la sage-femme qui m’a mis au monde a dit qu’un jour je deviendrai un évêque. L’idée me plaisait. Mais plus tard, quand j’ai vu ce que faisaient les évêques, j’ai changé d’avis ». KAZANTZAKI se fait philosophe, entre sagesse et révolte.

Et le combat presque fratricide quoique ennemi entre Crète et Turquie, et plus généralement cette situation géopolitique de la Grèce, position provoquant les tempêtes historiques : « De nouvelles forces montent de l’Orient et de l’Occident. La Grèce, entre ces deux poussées, devient une fois de plus le lieu du remous ».

KAZANTZAKI participe à la première guerre balkanique de 1912, il en est brièvement fait état dans cette BD copieuse au travail de titan. L’entretien s’achève en 1919, alors que KAZANTZAKI commence à posséder quelque puissant bagage pour affronter les vicissitudes de la vie. Mais soyons patients : un second tome sur la suite de cette existence en forme d’épopée est prévu, il sera ardu de patienter après ce premier volume de plus de 200 pages époustouflantes, emplies de détails documentaires entre vie intime et destin universel. C’est paru en 2021 aux éditions Cambourakis et c’est très chaudement recommandé.

https://www.cambourakis.com

(Warren Bismuth)



jeudi 9 décembre 2021

Charlotte DELBO « Spectres mes compagnons »

 


En 1975, Charlotte DELBO prend la plume pour s’adresser une dernière fois à Louis JOUVET, homme de théâtre et acteur décédé en 1951. Avant la seconde guerre mondiale, tous deux ont travaillé ensemble pour le théâtre, Charlotte fait ici preuve d’une grande reconnaissance envers l’homme qui l’a formée, lui a donné l’envie et la passion, et dont elle devint l’assistante. Mais la guerre est passée par là, Charlotte DELBO est déportée en janvier 1943 et définitivement traumatisée. La plus grande partie de son œuvre portera les stigmates de cette expérience mortifère.

Dans un préambule rédigé en 1972, l’autrice prévient quant au futur choix de son titre : « Les créatures du poète ne sont pas créatures charnelles, c’est pourquoi je les nomme spectres. Elles sont plus vraies que les créatures de chair et de sang parce qu’elles sont inépuisables. C’est pourquoi elles sont mes amis, nos compagnons, ceux grâce à qui nous sommes reliés aux êtres humains, dans la chaîne des êtres et dans la chaîne de l’histoire ».

Charlotte DELBO a terriblement souffert de la déportation en camp de concentration. C’est alors qu’enfin un peu apaisée en 1975, plus de 30 ans après son calvaire, elle trouve l’énergie nécessaire pour rédiger ce texte de seulement quelques dizaines de pages en forme d’hommage à son maître Louis JOUVET. Raviver sa mémoire est pour elle un exercice de toute une vie.

Dans une poésie en prose au style précis et distancié, Charlotte DELBO évoque ses souvenirs, ceux d’août 1939 alors que le monde paraît encore en paix. Elle fait œuvre de mémoire littéraire, convoquant STENDHAL, BALZAC, DICKENS, PROUST, FLAUBERT et quelques autres. Mais son amour pour le théâtre est vivace, elle s’en explique par l’intermédiaire de personnages fictifs de la création théâtrale, celle de Jean GIRAUDOUX, SHAKESPEARE, MARIVAUX, etc.

Charlotte DELBO fait revivre quasi charnellement ces figures, analyse la différence entre personnages de roman et de théâtre. « Le personnage de roman est suivi tout au long de son existence. Le personnage de théâtre est pris au moment de sa vie où il se déclare. Il est pris dans une action dont l’agencement est tel qu’il ne peut y échapper. Il faut que cette action soit décisive. C’est la vie même du héros qui est en jeu, quelquefois plus que sa vie, l’idéal qu’il incarne. Lorsque le personnage de théâtre entre dans cette action, il y entre tout entier. Il est obligé de se déclarer en tant que caractère et en tant que héros, c’est dans cette action décisive qu’il se livre ». Le héros théâtral est à la fois une figure abstraite créée par un auteur, devenant concrète et vivante dès qu’elle est jouée par un comédien. « Un personnage de théâtre s’agite et ne tient pas dans une cellule en lecture ». Les figures théâtrales ne vivent que dans un monde libre.

Lors de sa déportation, Charlotte DELBO a peu l’occasion de lire. Cependant, « La chartreuse de Parme » circule sous le manteau, l’occasion pour la prisonnière de s’y plonger et de faire vivre en pensée le héros Fabrice Del Dongo. Elle se souvient que le danger paralyse l’imagination, la rend aride.

Charlotte évoque avec douleur son voyage en train vers l’enfer, avec ses compagnes d’infortune. C’est à l’arrivée du convoi que les héros théâtraux semblent l’avoir abandonnée, sauf le Alceste d’EURIPIDE. Mais pour un temps seulement. « Là où les humains souffraient et mouraient, les personnages de théâtre ne pouvaient pas vivre. Le personnage succombait, ou plutôt cessait d’être, et c’était comme s’il n’avait jamais été ».

Charlotte DELBO livre ici son rapport tout personnel, passionnel et profondément respectueux aux héros théâtraux, en même temps qu’elle diffuse une sorte d’autoportrait de l’absence, celle d’après son retour dans la « vraie » vie, son mutisme, son incapacité à ouvrir un livre, à l’explorer, à lui trouver une utilité, tant elle en imagine le sens caché et les non-dits. Avec pudeur, retrait, mais toujours avec cette émotion palpable, Charlotte DELBO se raconte en remettant en scène des figures notoires du théâtre si chères à son vieil ami disparu, Louis JOUVET.

Ce récit est un document à part dans l’œuvre de Charlotte DELBO, même si le thème de la déportation est très prégnant. Il est à la fois un souvenir douloureux d’une déportation à jamais ancrée dans sa mémoire, ainsi qu’un hymne à la vie, pour ne jamais désespérer. Il est enfin une déclaration d’amour quasi universelle au théâtre, celui que Louis JOUVET lui a fait tant aimer. Édité pour la première fois dès 1977, il est une part singulière mais très cohérente dans l’œuvre magistrale de Charlotte DELBO.

(Warren Bismuth)



lundi 6 décembre 2021

Fiodor DOSTOÏEVSKI « Carnets »

 


Suite de la commémoration du bicentenaire de la naissance de DOSTOÏEVSKI avec ces carnets en partie inédits et publiés en 2005. DOSTOÏEVSKI tint un journal conséquent entre 1860 et 1881 (année de sa disparition). Il servira de terreau à son « Journal d’un écrivain ». Les textes sélectionnés ici se divisent en six chapitres datés, rédigés entre 1872 et 1881, donc durant les neuf dernières années de sa vie.

Ces carnets sont précieux pour tout amateur frappé de « Dostoïevskite » aiguë. Plus que l’écrivain, c’est l’homme qui se dévoile, par ses idées, ses convictions, ses combats, et force est de reconnaître qu’il n’est ni de tout repos ni franchement sympathique. S’il est engagé dans ses idéaux, il ne brille pas précisément pour sa tolérance et son humanisme. Anti-communiste, anti-européaniste, chrétien orthodoxe mystique (même s’il se défend de tout mysticisme dans sa démarche), il prend position de manière parfois fort réactionnaire. Après sa condamnation à mort de 1849 et la grâce sur le peloton d’exécution, DOSTOÏEVSKI n’est plus le même homme. Et vieillissant, ses opinions penchent de plus en plus à droite, vers une sorte de souverainisme russe, pour une « Grande-Russie » détachée de l’influence occidentale.

Au contraire, DOSTOÏEVSKI voit l’avenir politique du côté de l’Asie, de la Chine notamment. Ses réflexions politiques globales peuvent être perçues comme émanant d’un homme paranoïaque et torturé. Et d’un coup, contre toute attente, il se fait défenseur des opprimés, admirateur du Peuple (russe). Car DOSTOÏEVSKI est un être éminemment complexe et ambivalent, à la fois révolté contre la révolte (il ne goûte guère l’événement historique russe des décembristes – appelés ici décabristes – de décembre 1825, tout comme il se dresse en partie contre la Commune de Paris de 1871), il sait se faire porte-parole des sans-grade.

Un exemple frappant : s’il est pour la totale liberté de la presse, c’est pour que chaque citoyen russe puisse se rendre compte par lui-même des inepties de ses congénères, pour juger et prendre position contre. Historiquement il s’oppose avec force au règne passé de Pierre le Grand, tout comme il égratigne violemment l’intelligentsia russe du XIXe siècle et la chrétienté non orthodoxe (lire entre les lignes « non russe »).

DOSTOÏEVSKI est un intellectuel tourmenté, maladivement orgueilleux et pétri de contradictions (mais qui n’en a pas) : « Seuls les gens incultes et guère évolués méprisent ce qui est artistique, et ce qui est artistique est essentiel, car cela aide à l’expression de la pensée grâce au relief d’un tableau et d’une image, alors que sans art, en ne fonctionnant que par la pensée, nous ne produisons que de l’ennui, nous produisons chez le lecteur de l’inattention et de la distraction, et parfois aussi de la défiance vis-à-vis des idées mal exprimées, et envers les gens de papier ». Il verse à la fois dans le spiritisme (même s’il sait être critique) et la science (même constat).

Serait-ce du fait que cette sélection d’écrits est destinée à un public français et qu’elle ait pu être de ce fait ciblée ? Toujours est-il que DOSTOÏEVSKI évoque beaucoup la France (il appréciait beaucoup la culture française), parfois pour la brocarder, parfois pour rendre hommage à ses arts, notamment par la figure pour lui emblématique de George SAND. Par ailleurs il écrit, certes avec parcimonie, tout le bien qu’il pense des femmes : « beaucoup d’espoirs reposent sur les femmes ».

Si sa pensée peut nous paraître parfois confuse voire paradoxale, elle peut être la résultante des nombreuses crises d’épilepsie de DOSTOÏEVSKI qui les note et en fait le décompte dans ses carnets : il est souvent frappé de crises violentes précédant une certaine dispersion des idées.

Ses violentes salves politiques entraînent par moments des raccourcis dans la pensée, DOSTOÏVSKI s’emballe, se mue presque en nihiliste (doctrine que pourtant il méprise), « retourne la table », avant de se calmer (pas toujours). Il sait s’enflammer pour les sujets qui lui tiennent à cœur. Il est notable que dans ces carnets il prend une grande liberté avec la ponctuation. Certaines courtes phrases percutantes publiées ici résonnent comme des aphorismes.

Son nationalisme est empreint d’un certain chauvinisme pour lequel il part en envolées lyriques : « Une nouvelle politique n’est pas inventée chez nous, car elle existait déjà chez nous, telle qu’il était impossible d’en inventer une, mais seulement de la développer. Nous apportons à l’Europe l’orthodoxie, l’orthodoxie va encore être confrontée aux socialistes. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler maintenant. Tout cela est discutable et demande des explications, mais ce qui est indubitable, c’est notre signification comme amis des peuples, amis des hommes, amis de l’esprit humain ».

Bien sûr, et c’est la moindre des choses, la littérature prend une place importante dans ses carnets : TOLSTOÏ, qu’il déteste et détestera jusqu’à son dernier souffle (il attaque encore par sa plume peu avant sa mort son principal « concurrent »), TOURGUENIEV, qui l’insupporte par son occidentalisme et ses réflexions sur la Russie alors qu’il en est géographiquement éloigné. Quant à son propre travail d’auteur, il l’évoque un peu, notamment lorsqu’il prépare la nouvelle « La douce » son avant-dernière, rédigée en 1876. Il fait état d’un plan et des particularités des personnages. Il dresse également au détour d’un chapitre une liste de ses récentes lectures.

DOSTOÏEVSKI est donc un homme de convictions, sachant se faire philosophe, critique politique ou religieux, il trempe sa plume dans une encre brûlante, et nous en sommes par ailleurs témoins dès la première page : « L’homme adhère fort souvent à une certaine catégorie de convictions pas du tout parce qu’il les partage, mais parce qu’il est beau d’y adhérer, cela donne un uniforme, une position dans le monde, souvent même des revenus ». Et toc !

Une absente de taille dans ce recueil concernant les thèses de DOSTOÏEVSKI : son antisémitisme viscéral. Que certaines de ses réflexions d’une violence inouïe aient été bannies de cette sélection, pourquoi pas ? Mais alors la préface de Bernard KREIZE, par ailleurs traducteur du livre, aurait pu, aurait dû faire état de quelques mots sur la haine de l’écrivain envers les juifs, tant cet état de fait se reflète en partie dans son œuvre, et en tout cas dans sa conception de vie. Pour le reste, ces carnets sont un témoignage parfaitement adapté pour redécouvrir la pensée multiple et complexe de DOSTOÏEVSKI, qui peut à la fois s’avérer visionnaire ou éloignée d’une certaine réalité dans l’avenir qu’il imagine.

 (Warren Bismuth)

samedi 4 décembre 2021

Corina CIOCÂRLIE « Europe zigzag »


Ce petit bouquin est fascinant. Corina CIOCÂRLIE nous fait traverser, visiter l’Europe, mais en choisissant méticuleusement des lieux symboliques vus par des écrivains pour la plupart prestigieux. Le voyage ne s’effectue pas dans un ordre précis, laissant libre choix à l’autrice mais aussi à son lectorat qui pourra de fait ouvrir cette sorte de manuel de voyage à n’importe quelle page pour se délecter.

Le plan est le suivant : un lieu ou bâtiment évoqué en quelques lignes d’un écrivain tirées de l’œuvre, puis photo dudit lieu ou bâtiment, suivie d’une fine analyse d’une Corina CIOCÂRLIE s’y transportant afin de s’en imprégner et d’empoigner des pensées de l’auteur. D’Henry MILLER explorant le port du Pirée en 1939 en passant par les flâneries de STENDHAL autour du Panthéon d’un Rome du XIXe siècle, ou encore le cimetière juif de Prague surchargé de cadavres, vu par les yeux d’Umberto ECO, nombreux sont les écrivains intervenant de leur passé afin de nous présenter un endroit stratégique.

Tant de lieux sont ainsi scrutés, permettant un voyage immobile cher à PESSOA (qui nous invite d’ailleurs dans les dédales de Lisbonne), une épopée géographique, historique et littéraire. Nombreux sont les coins de l’Europe analysés par Corina CIOCÂRLIE, épaulée par ses aïeuls plumitifs. Le voyage s’effectue également dans le temps avec ce plan huilé et rarement trahi : citation originale d’un auteur sur une page, photo en noir et blanc du lieu évoqué, intervention de l’autrice sur quelques pages, pour des chapitres brefs et foisonnants.

Le Joseph CONRAD de « Au coeur des ténèbres » décrit un phare de la Tamise de Londres, temporaire et aujourd’hui disparu. L’autrice nous rappelle « À Londres comme ailleurs, il arrive que la réalité s’applique à imiter la fiction. De 1849 à 1957, un phare flottant posé sur un tripode métallique, conçu par l’ingénieur civil écossais James Walker, signalait aux marins les bans de vase de Chapman, près de l’île Canvey, dans l’estuaire de la Tamise. Démolie depuis lors, cette construction singulière n’existe plus désormais qu’à travers des images d’archive en tous genres ».

Longue escale en France, avec notamment l’escalier de la Madeleine de Paris dépeint dans le « Bel-ami » de MAUPASSANT, l’un de ces auteurs à introduire la fiction dans une architecture au passé chargé. Arpenter, déambuler autour, jusqu’à, pour Corina CIOCÂRLIE, découvrir l’anecdote à partager, en l’occurrence une brève archive vidéo montrant Marcel PROUST sur les marches de cette Madeleine (et sans aucun jeu de mots sur la madeleine du même Marcel).

Mais déjà nous voici près de l’église San Carlo al Lazzaretto, avec « Les fiancés » de l’italien Alessandro MANZONI, ou encore au bas de Westminster avec Virginia WOOLF, et cette remarque toujours judicieuse de Corina CIOCÂRLIE qui livre ici un récit fort documenté : « Ce n’est pas pour rien qu’à l’origine Mrs Dalloway était intitulée The Hours. Douze heures de la vie d’une femme suffisent parfois pour instiller dans son cœur fragile un soupçon à la fois perfide et séduisant ». L’exercice se corse lorsque TABUCCHI nous amène dans les ruelles de Lisbonne lui-même guidé par PESSOA, ou encore lorsque trois auteurs différents s’emparent à leur manière des jardins du Luxembourg. Et les écrivains contemporains ne sont pas oubliés, je pense notamment à Patrick MODIANO.

Les bâtiments répertoriés peuvent rappeler des souvenirs universels à l’autrice, littéraires ou non. Corina CIOCÂRLIE se fait passeuse de mémoire, réactive le passé dans l’évocation d’une construction, d’un parc ou autre, tout en sélectionnant de courts paragraphes de livres où un lieu devient l’une des images fortes d’une œuvre : le Paris de PEREC, le Tibre de Rome de MORAVIA, le Senate House chez ORWELL, l’autrice ajoutant avec justesse quelques réflexions sur le building en question « Son imposante silhouette a servi d’inspiration pour ce que George Orwell, dans 1984, appelait le Miniver, ou le ministère de la Vérité. Si la description de ce bâtiment qui écrase l’architecture environnante fait froid dans le dos, c’est parce qu’elle n’est pas un pur produit de l’imagination : la femme du romancier, Eileen O’Shaughnessy, y travailla pendant la Seconde Guerre mondiale, et pas n’importe où, au département de la censure du ministère de l’information... » Lorsque la réalité rejoint la fiction...

On peut picorer au hasard de ces 200 pages et, comme les héros des romans, flâner dans cette odyssée factice et littéraire qui n’est pas sans rappeler certains ouvrages de la collection Paradoxe des éditions de Minuit. VERLAINE tire sur RIMBAUD près de la Grand’Place de Bruxelles en 1873. L’occasion de raviver un troublant fait divers. Le voyage se termine à Ithaque, je vous en laisse découvrir la saveur...

Le titre du présent livre est diablement bien trouvé tant il n’y a pas d’ordre précis dans ce qui est bien plus qu’un guide de voyage : nous traversons l’Europe sans préméditations, au gré de nos envies, en zigzaguant, en nous arrêtant avec délectation au pied de certains bâtiments, appréciant autant leur architecture que leur histoire ou leur mise en valeur dans la littérature. Mieux : l’envie nous vient subitement de découvrir, redécouvrir une œuvre en partie citée en ces pages. Car ce récit est aussi une sorte de bibliographie sélective de lieux hantés par la silhouette d’un auteur ou de son héros.

Ce livre dont le format poche vous permettra de l’amener au gré de vos découvertes géographiques et historiques vient de sortir aux éditions Signes et Balises, qui tiennent à rester en marge d’une ligne éditoriale classique. Et force est de reconnaître que le pari est merveilleusement réussi.

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)


jeudi 2 décembre 2021

Jacques CHESSEX « Le vampire de Ropraz » + « Un juif pour l’exemple »

 


Deuxième et dernière participation pour Des Livres Rances au challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores pour ce mois consacré à « Quand l’histoire raconte l’histoire », avec la présentation de ces deux petits chefs d’œuvre inséparables du grand Jacques CHESSEX, et même si ces deux brûlots furent écrits respectivement en 2007 et 2009, ils font déjà partie des classiques de la littérature historique tant par leur précision, leur style que par leur puissance redoutable.

« Le vampire de Ropraz »



Dans ce bref roman de 2007, Jacques CHESSEX (1934-2009), peu avant sa mort, exhume celles de jeunes filles dans le canton de Vaud, Suisse romande, au tout début du XXe siècle. CHESSEX s’est en effet intéressé à un fait divers rural survenu tout près du lieu où il avait décidé de vivre dès 1978, Ropraz.

Début 1903, dans cette région protestante de Suisse, Rosa Gilliéron, 20 ans, fille d’un juge de paix et député, meurt d’une méningite. Elle est enterrée dans le cimetière de Ropraz. Mais deux jours plus tard, son corps a été exhumé et profané. De nombreux soupçons, de nombreuses rumeurs enflent sur les habitants des environs. Une véritable psychose collective s’empare des villages.

Moins de deux mois plus tard, à huit kilomètres du drame, même scène d’horreur, rapidement suivie d’une autre, toujours dans le même secteur, une semaine après. La suspicion devient généralisée, de nombreux pays s’intéressent à ces sordides faits divers, jusqu’en Amérique du nord. Les vieilles querelles de clochers réapparaissent dans une région où la misère sexuelle est totale et les croyances ancestrales bien ancrées, « Car partout on a ressorti le Christ qu’on gardait des temps catholiques. Dans tous les villages, les hameaux, maintenant sont accrochés aux cadres des fenêtres, aux espagnolettes, aux linteaux, aux balcons, aux grilles, même aux portes dérobées et aux caves, des guirlandes d’ail et de saintes images qui révulseront le monstre de Ropraz. À nouveau se dressent dans ce pays protestant où on ne les voyait plus depuis quatre siècles ».

La série semble ne plus vouloir s’achever, des vaches sont retrouvées violées, la morbide surenchère est lancée. Un suspect est cependant arrêté : enfance dramatique, parcours chaotique, puis la dérive avec l’alcool comme seul compagnon de route. L’homme est tout d’abord incarcéré puis orienté vers un hôpital psychiatrique. La peine de mort est pourtant abolie mais les « bons citoyens » suisses, avides de « justice », la réclament pour l’accusé.

Dans cette région fortement troublée par l’alcoolisme et la violence, les esprits s’échauffent, les coups bas pleuvent. CHESSEX raconte cette affaire sans nous épargner les détails horribles, sanguinolents, inhumains. Il déroule son histoire à la manière journalistique, joue avec l’affect, devient grinçant, provoque son lectorat qui se questionne. Certes le texte est bref, mais ponctué d’atrocités avant une fin éblouissante où la petite histoire locale rencontre la grande tragédie mondiale de 14-18, nous laissant hagards, une fin digne de ce nom qui marque pour longtemps, qui ne cesse de hanter notre quotidien à propos d’une célébration toute française dont je vous laisse découvrir la teneur.

CHESSEX est reconnu comme l’un des plus grands écrivains suisses, malgré ses excès (il a beaucoup écrit sur le sadisme par exemple), il est aujourd’hui placé presque aussi haut que son aîné helvétique Charles Ferdinand RAMUZ, il est une figure littéraire majeure de ce pays neutre et indépendant. C’est à jour le seul auteur suisse à avoir obtenu le prix Goncourt (en 1973 avec « L’ogre », un texte sur son père suicidé, tragédie qui le dévorera toute sa vie). « Le vampire de Ropraz » constitue l’un de ses chefs d’œuvre, brillamment maîtrisé, rédigé un siècle après l’une de ces affaires qui rongent un pays entier pour très longtemps.

Ce roman me paraît définitivement associé à un autre des grands textes de CHESSEX : « Un juif pour l’exemple » pour plusieurs raisons : brièveté du récit, l’un et l’autre ayant comme point de départ une histoire vraie, l’un et l’autre âpres et fortement dérangeants, l’un et l’autre survenus sur des terres qu’a ensuite beaucoup arpenté Jacques CHESSEX, tous deux écrits vers la fin de sa vie, à deux ans d’intervalle. Et à titre personnel, il m’est difficile de dissocier ces deux œuvres, puisqu’elles me furent offertes le même jour, il y a de cela quelques années, par un proche, l’un de ceux qui aiment nous pousser dans vos derniers retranchements, vous tirer sans ménagement aucun hors de votre zone de confort littéraire, c’est-à-dire résolument vers le haut. Et il faut bien reconnaître que ce cadeau a parfaitement fonctionné.

En 2009, Jacques CHESSEX est inhumé dans le même cimetière où Rosa tente de trouver enfin la paix.

« Un juif pour l’exemple »

 


Deux ans après « Le vampire de Ropraz » Jacques CHESSEX s’attache à rédiger « Un juif pour l’exemple », en 2009 donc (l’année de sa disparition, c’est d’ailleurs si je ne m’abuse le dernier roman publié de son vivant, deux suivront à titre posthume), avec une fois de plus la Suisse vaudoise rurale comme décor.

Payerne, par ailleurs lieu de naissance de l’auteur en 1934, est une petite ville bourgeoise de 5000 âmes, la haine du juif et du franc-maçon est alors vivace en ce mois d’avril 1942, avec notamment comme figure de proue son Pasteur hitlérien, Lugrin. Dans cette région reculée, le repli sociétal est quasi total. Une vingtaine d’habitants ont prêté serment au régime nazi, dont Fernand Ishi, garagiste. Son but : assassiner un juif. Pour l’exemple. Pour ceci il doit recruter des têtes brûlées, notamment au sein même de son garage. Après concertation, la victime est désignée, ce sera Arthur Bloch, un marchand de bestiaux de 60 ans. Justement, le lieu du crime sera la foire aux bestiaux de Payerne, toute la région paysanne étant présente pour ce grand rassemblement. Le groupe des futurs meurtriers de Bloch est déjà constitué, ils sont sept et chacun a son rôle à jouer. La vente d’une vache va servir d’appât afin d’attirer Bloch hors de la foule et le tuer à coups de barre de fer. Le corps n’est pas tout de suite retrouvé.

« Mais curieusement, au lieu que l’horreur de la disparition, ou l’angoisse qu’elle diffuse, éveillent la compassion ou la tristesse, un ricanement secoue encore les cafés, ironie sale, propos appuyés sur la « juiverie », le « profit », les commerces « parasites ». Des numéros de Gringoire et de Je suis partout continuent à circuler parmi les notables. Jamais, depuis l’avènement de Hitler et les persécutions de La nuit de cristal, on n’a pas perçu un tel sentiment de haine à l’endroit des israélites ».

« Un juif pour l’exemple » est un petit roman coup de poing, un fait divers issu de la campagne d’un pays pourtant neutre en pleine guerre mondiale, au moment même où la haine du juif est démultipliée. Alors quoi ? Mimétisme au cœur de ce pays tranquille ? Fanatisme aveugle ? En tout cas volonté évidente de plaire au Führer. La violence psychologique et physique est omniprésente tout au long de ces pages particulièrement sombres, même si CHESSEX ne tombe pas dans la facilité de conter à grands renforts d’effet lacrymal, il sait rester éloigné, non sans émotions, non spécialement avec pudeur puisque de nombreux détails sont retranscrits dans ce texte offensif, mais ne veut pas faire pleurer dans les chaumières, il choisit le style journalistique, détaché, comme pour le rendre plus crédible encore. Il n’empêche qu’il est fort difficile de ne pas avoir froid dans le dos.

Comme pour « Le vampire de Ropraz », la fin de ce roman est soignée, après que CHESSEX soit entré en piste en se remémorant son bref entretien avec Lugrin, le pasteur nazi, longtemps après qu’il ait été impliqué dans la mort de Bloch. « Un juif pour l’exemple » est un format parfait : affaire monstrueuse et détaillée, mais sans déborder sur le privé ni en de longues diversions, elle est au contraire resserrée au maximum. CHESSEX reste factuel, froid, distant, et dans sa plume ciselée, il sait nous faire vibrer à la manière forte, car choisissant un sujet ô combien sensible (comme il le fit pour « Le vampire de Ropraz »). Au risque de me répéter, je crois que ces deux romans doivent être lus l’un après l’autre, ils forment une sorte de diptyque parfaitement agencé, ils sont devenus des références en affaires criminelles romancées, même s’ils ne s’attachent à aucun personnage en particulier. Ils font parler toutes les âmes d’un village, c’est lui seul qui est au cœur de l’action, ses habitants semblent n’être que des pantins s’auto-influençant brutalement. Deux lectures indispensables en période hivernale.

 (Warren Bismuth)



lundi 29 novembre 2021

Jean MECKERT « La tragédie de Lurs » & Jean AMILA « Contest-flic »

 




Quand l’histoire raconte l’histoire est le thème de notre rendez-vous mensuel « Les classiques c’est fantastique » orchestré par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, l’occasion pour Des Livres Rances de brouiller les pistes, puisqu’à partir d’un seul célèbre fait divers, nous allons vous guider vers deux pistes du même auteur. Jean MECKERT propose en effet deux versions de la fameuse affaire DOMINICI, l’une en format documentaire, l’autre en fiction polar et sous pseudo près de vingt ans plus tard, de quoi y perdre ses repères.

« La tragédie de Lurs »

 


Rappel rapide : un triple assassinat a lieu en août 1952 dans le département rural des Basses-Alpes, en pleine montagne, du côté de Lurs, aux abords d’une ferme familiale, celle de la famille DOMINICI. Les victimes : les trois membres d’une famille anglaise, les DRUMMOND, sauvagement assassinés, à l’arme à feu pour les deux parents, à la crosse de fusil pour leur petite fille de 10 ans. Les enquêteurs sont immédiatement sur les dents, l’affaire s’annonce complexe… et surmédiatisée.

Un flic, SEBEILLE, donne ses informations au compte-goutte, les médias extrapolent, s’empêtrent, évasifs et pourtant définitifs à chaque ruade, la concurrence est vive ainsi que la surenchère. Une famille vit cet affrontement au quotidien, les DOMINICI. Z’ont pas l’air blancs comme neige ceux-ci, avec le patriarche Gaston, 76 ans mais encore vif et peut-être menteur, ce qui est d’ailleurs le cas de son fils Gustave. Les soupçons vont donc rapidement se tourner vers les habitants de la Grand’Terre, les DOMINICI.

Ce sordide fait divers fut en France l’un des plus mémorables et des plus retentissants du XXe siècle, par un acharnement de la justice, des médias et des accusateurs. L’impasse est faite sur une possible histoire d’espionnage dont les ramifications iraient bien au-delà de cette départementale alpine. Pourtant il existait des indices, des pistes, sir DRUMMOND étant un ingénieur très connu pouvant receler de lourds secrets (d’Etat ?). Rien ne fut fouillé en profondeur, au contraire de la vie des DOMINICI, offerte comme une tête sur un billot.

La force de ce récit-témoignage de Jean MECKERT est multiple. Déjà, il se rendit sur place juste après la barbarie, a écouté, interrogé en tant que journaliste. Ensuite il a refusé de prendre part aux thèses de confrontations entre les pro et les anti-DOMINICI, s’en tenant aux faits et aux preuves (maigres). Il ne condamne ni Gaston, ni Gustave, ne les innocente pas non plus. Il flaire, note les détails, les incohérences, les non-dits, les silences. MECKERT ne juge pas. Son précieux témoignage paraît en 1954, c’est-à-dire avant même l’ouverture du premier procès, donc baignant toujours dans le jus de l’affaire, sans franchement de recul, ce qui en donne un documentaire quasi en direct, dans le feu de l’action.

MECKERT n’oublie pas que Gustave DOMINICI est connu pour être un fervent communiste, ce qui en fait un coupable idéal. La politique est d’ailleurs au cœur de l’affaire, comme s’il ne pouvait y avoir d’autre explication rationnelle. Les témoins ne manquent pas, paraissent même étonnamment trop nombreux et trop bavards : combien ont eu l’air de se promener sur une départementale de haute montagne une nuit à une heure du matin alors que par coïncidence on assassinait ?

Sur place le grand Orson WELLES s’est également emparé du sujet, tournant un reportage inachevé sur les lieux du crime, documentaire intéressant à plus d’un titre. Jean GIONO a assisté au procès et rédigé « Notes sur l’affaire Dominici » qui reste aujourd’hui encore une référence. Nombreux furent les supports tout à fait réussis (je pense au film « L’affaire Dominici » de Claude BERNARD-AUBERT réalisé en 1973, avec l’immense Jean GABIN dans le rôle principal). Une affaire démesurée qui par ses nombreux formats vous hante une vie entière. Mais ici chez MECKERT le texte est écrit peu après le drame.

Jean MECKERT ajoute du contenu : des traits biographiques tracés rapidement pour chaque protagoniste de l’affaire, ce qui tend à mieux repérer les acteurs, sans jugement, mais au feeling. Il donne une dimension humaine à ce fait divers d’une rare démesure.

L’affaire DOMINICI ne fut jamais élucidée.

« Contest-flic »

 




18 ans après « La tragédie de Lurs », Jean MECKERT revient en quelque sorte sur les lieux du crime. En 1972 il écrit, sous son pseudonyme d’auteur de polars noirs, Jean AMILA, un remake de l’affaire, cette fois-ci sous le prisme de la fiction, même s’il s’inspire très largement de l’histoire originelle pour planter le décor.

Nous sommes toujours dans les Basses-Alpes au bord d’une départementale, même si les noms des lieux ont changé. La nationalité des victimes aussi, elles sont désormais allemandes. Et c’est un jeune flic, Magne, dit Géronimo, un hippie assez cliché des 70’s, bien dans son monde, qui s’attelle à dénouer la complexité de l’affaire sur fond d’ère Pompidolienne.

Ne tournons pas autour du pot : « Contest-flic » est un roman noir raté. MECKERT/AMILA, certes prend la responsabilité de dévier de l’histoire de base, certes met le paquet sur les dialogues rédigés dans un langage populaire lorgnant du côté d’AUDIARD, mais il tient absolument à ce que les DOMININCI soient innocents. L’idée peut paraître plaisante, mais pourquoi faire intervenir des réseaux d’espionnages internationaux avec bien sûr des gueules endurcies, des mectons des vrais, roulant des mécaniques, des nanas un brin aguicheuses, un poil agaçantes. MECKERT semble procéder avec un strict cahier des charges sur le polar à la papa, tout semble devoir être scrupuleusement respecté, jusque dans les clichés éculés qui rendent la lecture pénible et ennuyeuse. Il a voulu reprendre l’enquête là où elle avait été stoppée net dès le début de l’affaire et de son excellent « La tragédie de Lurs », il part sans lumière et sans freins sur la piste de la machination… Et rate sa cible.

Voulant laisser ses personnages s’exprimer comme ceux d’Albert SIMONIN, les faire évoluer dans une ambiance à la MANCHETTE ou encore IZZO, MECKERT en oublie son propre scénario, qui par ailleurs est peu crédible. Allez, ouste, à la cave !

(Warren Bismuth)