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mercredi 5 novembre 2025

Maxime OSSIPOV « Luxemburg »

 


Ce recueil de quatre nouvelles a tout pour plaire. Imaginez un auteur contemporain « médecin-écrivain » au même titre que Anton Tchékhov et Mikhaïl Boulgakov par exemple, ayant retenu les leçons stylistiques de ses aïeuls tout en s’en affranchissant, y rajoutant quelques scènes absurdes dignes de Nikolaï Gogol, le tout dans une Russie actuelle corrompue, et vous obtenez un mets délicat et fort appétissant.

Des  descriptions minutieuses de villes de province qui s’occidentalisent au climat antisémite dont le pays ne s’est jamais départi, Maxime Ossipov raconte sa Russie, par ses yeux de médecin empathique (encore un point commun avec Tchékhov) qui écoute les souffrances de ses patients, en y agrémentant de nombreuses références à la littérature, surtout la russe classique. Que demander de plus ?

Le plus, ce sont ces petites notes historiques, l’ombre de Marina Tsvétaïeva, le désespoir par l’humour, toujours recommencé. Ossipov est doté d’une profonde conscience dans ses descriptions de portraits souvent abîmés, il fait pétiller ses scènes, sait les rendre burlesques malgré la noirceur ambiante.

La deuxième nouvelle, « Luxemburg » (une ville de province à l’est de Moscou, à ne pas confondre avec le pays européen), qui donne son nom au recueil et se présente plutôt comme une novella, nous permet de suivre Sacha, le narrateur trois fois baptisé, traducteur et intellectuel, au nom à connotation juive alors qu’il ne l’est pas ou ne pense pas l’être, Sacha dont le père avait inventé une façon de cacher des livres interdits dans le caveau d’un cimetière (les cimetières sont quasi omniprésents dans tout le recueil). La famille de Sacha est encore aujourd’hui victime de l’antisémitisme et des tombes sont même profanées. Pourtant, « Les juifs sont horribles, seuls tous les autres sont pires ». La violence va crescendo, les juifs envisagent de quitter le pays pour simplement sauver leur peau et celle de leurs proches.

Si les deux dernières nouvelles sont bien plus brèves, elles rajoutent une touche locale fort intéressante. Maxime Ossipov est de ces auteurs russes qui ont su puiser à la source, celle des aînés, mais qui l’ont remodelée pour la rendre actuelle, faire vivre ses actions dans un pays contemporain, qui comporte pourtant des similitudes avec l’ère stalinienne et même tsariste. Il emprunte à Dostoïevski pour rendre ses propos plus lumineux, plus pétillants. Il dépeint à son tour une Russie plongée dans la corruption, la haine, l’individualisme, la perte de repères. En tant que médecin, il se fait parfois légiste pour tenter de comprendre d’où vient le mal.

« Luxemburg », recueil de nouvelles écrites entre 2017 et 2021, est à la fois un diagnostic et une quête, un regard vers l’Occident sans superlatifs. Du soupçon au remède, le chemin est tortueux. L’exil peut être une solution, un but à atteindre. C’est d’ailleurs le choix que fera Maxime Ossipov après l’invasion russe en Ukraine, allant s’établir quelque part en Europe Occidentale.

« Luxemburg » qui vient de paraître est une nouvelle pierre à l’imposant édifice littéraire russe, son auteur n’a pas à rougir des « classiques » qui ont fait tellement d’ombre aux diverses descendances, ce qui est encore vrai aujourd’hui. C’est le quatrième livre de Ossipov publié en France. Comme les précédents c’est par le soin des éditions Verdier et de leur collection Slovo qu’il nous est divulgué, il est à déguster bien calé dans un gros fauteuil un brin défoncé par les âges.

https://editions-verdier.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 2 novembre 2025

Christos CHRYSSOPOULOS « Maison Alma »

 


Dans un pays indéterminé se dresse une Unité adjacente à une maternité. Dans l’Unité, six appartements occupés par des patients, des personnes déficientes mentales. Mais qui sont ces patients ? Ils vont intervenir les uns après les autres, prendre la parole, parfois laborieusement, parce que toutes et tous portent les traumas d’un passé qu’ils n’ont jamais soigné.

Les résidents vivent en vase clos, à la fois seuls mais dans un collectif représentant une entité pleine. Sans l’un des membres le château de carte s’écroule. Cette communauté s’autorégule en une complémentarité minutieuse. Chacun y va de sa petite histoire, ses souvenirs, réels ou inventés. « Quelle que soit l’histoire choisie, chacun la relate dans les moindres détails avec ses mots et de façon immuable. Ils ne l’oublient jamais, ni celui ou celle qui l’a imaginée, ni les autres. Et si elle recèle en elle des faussetés, cela relève désormais de la vérité de l’Unité. Quels que soient les mensonges, ils doivent avoir été inventés ex nihilo, pour en dissimuler d’autres et devenir à leur tour la vérité de l’Unité. Puis on les oublie. Vivre dans l’Unité suppose de renoncer à la contradiction. Et de ne jamais laisser place à l’objection ».

Les souvenirs sont souvent liés aux parents, aux moments dramatiques, à tout ce que l’on aimerait voir rejaillir de ses tripes mais qui reste coincé dans une gorge trop nouée. Alors par petites touches, parfois, une mince partie est expectorée… Mais pas tout, jamais, et ce collectif n’est qu’une suite de solitudes en chaîne. « Ils ont beau cohabiter sous le même toit, en fait ils sont isolés. Les quelques conversations entre eux ressemblent à des soliloques, ou plutôt à des flèches égarées dans l’infini, qui ne se croisent jamais. La vie est dénuée de profondeur. Il n’y a aucune interaction ; juste la répétition et le silence ».

Dans tout cet édifice précaire va surgir Alma, introduite par le Visiteur, née dans la maternité tout à côté. Et elle va métamorphoser les résidents, ensoleiller l’atmosphère, réchauffer les cœurs.

Dans un texte flirtant allègrement avec le fantastique, le grec Christos Chryssopoulos poursuit son œuvre protéiforme, y compris dans un même récit. C’est le cas ici avec un roman qui titille parfois la poésie avant de basculer dans une structure théâtrale où tout n’est plus que dialogues, très peu de décors – savamment décrits au début -, le tout mêlé d’onirisme, où les protagonistes semblent vivre dans un autre monde, un monde parallèle, le leur.

« Maison Alma » est un hommage vibrant à la jeunesse, à tout ce qu’elle peut apprendre aux aînés par sa fougue, sa spontanéité. Il est faux de croire que les plus anciens détiennent plus de vérités. C’est un récit dans lequel plusieurs naissances ont lieu en diverses périodes, d’ailleurs les résidents racontent leurs propres naissances, les uns après les autres, tandis que Alma arrive dans leur univers, pour une naissance de plus. Mais la naissance est aussi le moment où les inégalités commencent.

Roman hybride sur la filiation, le « redépart », le renouveau, l’acceptation de la différence, un texte humaniste présenté de manière originale, notamment par cette longue séquence où Elle (nous ne connaîtrons jamais son prénom) est enceinte, dans la maternité jouxtant les appartements de l’Unité, une grossesse extrêmement détaillée, y compris scientifiquement, cette grossesse qui bientôt va bouleverser la vie de plusieurs personnes qui n’attendent plus rien de l’avenir. Un roman où l’espoir, pourtant peu présent, ne se fait plus tout à coup lueur mais quasi certitude. Car Alma est cette enfant aux dons prodigieux qui lui permettent de réparer des vies. Les dernières lignes sont extraites d’une chronique de 1938 de Joseph Roth, ce qui peut représenter un indice quant à l’espace temps et pourquoi pas géographique… Ce point de vue étant entièrement gratuit et personnel, merci de n’en pas tenir compte.

« Maison Alma », écrit en 2019, vient de paraître aux nécessaires éditions Signes et Balises, dont Anne-Laure Brisac, directrice éditoriale, signe ici la traduction du grec. Soutenez cette maison, elle est magistrale !

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 29 octobre 2025

Jean-Patrick MANCHETTE « Le petit bleu de la côte ouest »

 


Gerfaut, un cadre parisien, traîne à l’hôpital le plus proche un accidenté de la route. Il ne sait pas qu’à ce moment précis il vient de se mettre dans de sales draps, le blessé ayant été en fait touché par balles. Alors Gerfaut part en vacances avec femme et fillettes en Charente-Maritime. C’est là qu’il réalise que sa vie est peut-être en danger car il se sent suivi. Il repart soudainement à Paris où son ami Liétaud lui confie une arme. Gerfaut veut retrouver les hommes qui lui en veulent, mais doit-il retourner sur son lieu de villégiature, où par ailleurs sa famille court peut-être un risque majeur ?

« Le petit bleu de la côte ouest » de 1976 est à coup sûr un palier important dans l’œuvre de Manchette, il restitue à la perfection toute l’atmosphère unique de l’auteur : modernité stylistique, suspense, précision toute cinématographique des scènes, inventaires à la Prévert en des plans fixes, situation politique de l’époque, humour omniprésent. Manchette joue sur la tension. Ainsi les fins de chapitres restent en suspens. Mieux : il nous apprend que son Gerfaut va se faire agresser, puis il renvoie la scène à une date ultérieure. On verra ça plus tard.

La musique, le jazz surtout, joue toujours un rôle primordial dans un Manchette, histoire d’imposer sa bande originale. Car chez lui tout est cinéma, tout est décrit bien au-delà de la littérature, tout est script. Manchette vit avec son temps et dispose ainsi d’objets hétéroclites témoins de leur époque, ou même paraissant en avance (un peu comme dans un épisode de Columbo).

Tout à coup, en fuite et après bien des péripéties, Gerfaut atterrit pataudement au cœur d’une nature inhospitalière. Et là Manchette frappe fort. Il évoque sans le nommer le western chef d’oeuvrissime de Richard Sarafian « Le convoi sauvage » (1971)… avant de faire vivre à son héros des scènes similaires, comme littéralement piquées au film, Gerfaut jouant Zachary Bass (Le Hugh Glass interprété par Richard Harris). On atteint le somptueux. « Il atteignit la basse branche à demi brisée d’un arbre, acheva de l’arracher et l’utilisa en guise de béquille. Il parvint à reprendre la progression débout et atteignit la vitesse de 4 km/h. Il envisagea et rejeta l’idée de repérer des abeilles qui butinaient, de les suivre, atteindre la ruche, chasser l’essaim d’une manière ou d’une autre et bouffer le miel. Il lui parut qu’il subirait d’innombrables piqûres et serait définitivement mis hors de combat, si même il n‘en crevait pas. De toute façon, il n’y avait pas d’abeille ». Car Manchette ne respecte rien, caricature à tout va, emprunte en remodelant, en imposant son style fait de nouveaux codes dans une littérature noire alors en manque d’inspiration.

Fleurant bon la dystopie, le roman se resserre à nouveau vers du plus tangible, toujours en mouvement, car « Le petit bleu de la côte ouest » est une incessante course poursuite… sans course. Et attention à ne pas se prendre les pieds dans le tapis. La vitesse d’exécution des actions risque de nous faire perdre un infime détail qui peut plus tard s’avérer d’importance. Or, Manchette ne répète jamais ses indices deux fois. Tout en se fendant la pêche, nous nous devons de rester concentrés sur le fond du texte.

« Le petit bleu de la côte ouest » a été adapté ultérieurement en bande dessinée avec Jacques Tardi au crayon, tandis que le cinéma s’en est également emparé à sa manière. Ça ne vous dit rien « Trois hommes à abattre » de Jacques Deray avec Alain Delon ? Quoi qu’il en soit, ce « Petit bleu » est une grande réussite, il est parfait si vous souhaitez découvrir l’univers de Manchette, d’autant qu’il est aussi bref que percutant. Sa langue est on ne peut plus novatrice, elle n’en est que plus addictive.

Ce roman a été lu dans le cadre du cycle toujours en cours pour célébrer dignement les 80 ans de la Série Noire. Quant à moi, je vais continuer, dans l’ordre chronologique, mon exploration de l’œuvre de Manchette, le sourire aux lèvres.

« Il fit plusieurs essais infructueux ponctués de chutes ridicules et douloureuses. L’idée lui vint enfin de ramper en crochant dans la terre avec ses doigts. Il franchit une courte pente et accéda à une zone de terrain tout bouleversé, très décourageante. Ce n’étaient qu’abrupts ressauts, affleurements de granits, entrelacs de troncs abattus par la foudre ou les avalanches, surplombs vertigineux. Plastiquement, c’était fort romantique. Du point de vue de Gerfaut, c’était la merde totale ».

(Warren Bismuth)

dimanche 26 octobre 2025

Arthur Conan DOYLE « Le chien des Baskerville »

 


Nous allons goûter ce mois-ci à « La vie de château » pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres. Concernant Des Livres Rances, ce ne sera pas le long fleuve tranquille ni coquet que l’on pourrait espérer en tel lieu, puisque c’est une sordide affaire policière qui va hanter les murs et les abords d’un vieux manoir. À vous de jouer monsieur Sherlock Holmes !

Quelque part vers 1900, un certain docteur Mortimer rend visite à Sherlock Holmes et son fidèle acolyte le docteur Watson à Londres pour une affaire curieuse : l’un de ses amis, Charles Baskerville, richissime propriétaire du manoir de Baskerville Hall dans le Devonshire, vient de mourir mystérieusement des suites de problèmes de cœur. Seulement, une légende tenace raconte qu’un chien gigantesque rôde sur la lande autour du manoir depuis la mort violente de sir Hugo Baskerville en 1742, alors propriétaire du manoir et tyran notoire, au passé sulfureux.

L’héritier du domaine se trouve être sir Henry Baskerville, neveu de sir Charles et résidant au Canada. Il souhaite se rendre rapidement sur les lieux du drame ainsi que pour recevoir son précieux bien. Il a cependant reçu une lettre énigmatique dès son arrivée en Angleterre, les mots ont été découpés dans un journal, collés grossièrement avant que le tout ne soit adressé à sir Henry. Cette lettre prévient : « Si vous tenez à votre vie et à votre raison, éloignez-vous de la lande ». Sir Henry doit être escorté pour se rendre sur place, et Sherlock Holmes, préoccupé par d’autres affaires en cours, ne peut l’accompagner afin de le protéger. Ce sera Watson qui lui servira d’ange gardien.

Nous allons faire connaissance avec les personnages les plus proches du manoir dans cette campagne triste et humide, grâce au docteur Watson, épaulé notamment par le docteur Mortimer. Mais il se déroule des faits étranges et comme surnaturels, sans doute en rapport avec ce chien, qui par ailleurs hurle dans le brouillard, alors qu’un forçat évadé, Selden, rôde à son tour, peut-être afin de nuire…

« Le chien des Baskerville », rédigé entre 1901 et 1902, est l’un des titres les plus célèbres des aventures de Sherlock Holmes. Il n’appartient toutefois pas directement à la série (s’il marque le retour de Sherlock Holmes, que Doyle avait pourtant fait mourir en 1893, rien n’est dévoilé quant à la « résurrection » de son personnage fétiche) , et c’est l’une des rares enquêtes contées en roman et non en nouvelle. L’ambiance y est gothique et en partie fantastique, même si tout y est parfaitement rationnel. Comme à son habitude, Holmes brille par son esprit de déduction, Watson par son flair et sa soumission. Nous voilà parfaitement ancrés dans un roman typique d’une certaine littérature anglaise du XIXe siècle.

L’un des intérêts de ce roman (bien qu’il y en ait beaucoup) est l’absence de Holmes durant une partie des événements. Néanmoins, Watson lui a promis de le tenir au courant de l’affaire, ce qu’il fait par le biais de plusieurs lettres, jointes au récit, de sorte que Holmes, bien qu’absent, n’est pas effacé du récit. Les personnages, la plupart mystérieux, confèrent un attrait supplémentaire à l’intrigue et à ce climat, même si Doyle s’applique à ne surtout pas rendre le tout sombre ou poisseux. Au contraire, les bons mots ne manquent pas, et le résultat est un pur divertissement malgré une enquête sinistre à résoudre.

« Le chien des Baskerville » est un sommet du genre par son décor, ses protagonistes, ses rebondissements, la richesse et la complexité de la trame. Si Holmes peut agacer par sa suffisance et son narcissisme, force est de reconnaître qu’il possède néanmoins un sacré charisme. Mais les autres personnages ne sont pas là pour faire tapisserie, tous ont un rôle qu’ils jouent par ailleurs à la perfection. La recette fonctionne parfaitement, on ne s’ennuie pas une seule seconde. Le dénouement, méticuleusement expliqué par Holmes lui-même, tient du grand art.

Le roman fut adapté à de très nombreuses reprises, je retiendrai toutefois deux références qui m’ont accompagné juste avant la lecture du roman (oui, je peux prendre mon travail très au sérieux). Tout d’abord un livre audio de 2008 aux acteurs éblouissants (Philippe Lejour, Jean-Marie Fonbonne, Jean-Claude Ray, etc.), reflétant excellemment l’ambiance, puis ce film de 1959, devenu une sorte de classique, réalisé par Terrence Fisher, avec Peter Crushing dans le rôle de Sherlock Holmes, André Morell dans celui de Watson et Christophe Lee jouant sir Henry Baskerville. Ces deux supports mettent en valeur ce scénario solide à l’atmosphère si particulière. Un vrai tiercé gagnant !

(Warren Bismuth)



mercredi 22 octobre 2025

Rick BASS « Là où se trouvait la mer »

 


Dans la famille « Quatre saisons de pavés », challenge de l’amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, je demande l'automne ! Et c’est presque tout naturellement que vient s’incruster Rick Bass, peut-être l’auteur qui prend le plus en compte le rythme des saisons, ici pour un roman de plus de 600 pages, puisque la règle du jeu de ces pavés des quatre saisons est de présenter un livre de n’importe quel format comportant au moins 500 pages.

Rick Bass enchante dans ses recueils de nouvelles. Ce géant des grands espaces et du nature writing sait mieux que tout autre décrire des scènes et des images sauvages qui marquent et questionnent. Ses romans ne possèdent peut-être pas cette même magie, en tout cas les moments de grâce sont sans doute plus espacés, ils se méritent.

« Là où se trouvait la mer » de 1998 est le premier roman de l’auteur, après plusieurs recueils de nouvelles et des essais. Le travail est ambitieux pour une première salve, puisque Bass nous entraîne à la frontière entre le Montana et le Canada pour nous faire suivre plusieurs personnages sur plus de 600 pages. Le vieux Dudley, vieil homme acariâtre, autoritaire et porté sur les femmes, en plus d’être fauconnier à ses heures perdues, est un géologue de renom. Il a formé Matthew, en faisant en quelque sorte son double soumis et effacé. Il imagine aussi un bel avenir pour le jeune Wallis qu’il prend sous son aile. Mais celui-ci pourrait bien lui donner du fil à retordre.

Dudley, établi du côté du Texas, envoie Wallis prospecter dans le nord-ouest du Montana pour rechercher du pétrole dans les entrailles de la terre. Là-bas vit Mel, la femme de Matthew et fille du vieux Dudley, accessoirement spécialiste des loups dont elle suit régulièrement les traces des meutes. Le Montana en hiver est un coin du globe isolé, comme figé par le froid et l’impressionnante épaisseur de neige. La vie s’y écoule au ralenti, le thermomètre pouvant descendre en dessous de moins 60 degrés. « Les Indiens avaient chassé dans cette vallée chaque automne, mais ne s’y étaient jamais installés. Il faisait encore plus froid, alors, on était plus proche de l’époque des grands glaciers et la terre, comme un visage qui se serait tourné vers le soleil, n’avait pas encore commencé son lent réchauffement ».

Les conditions de vie sont rudes, la coupure avec le monde extérieur totale. Mel et Wallis vont devoir d’apprivoiser, prendre leur temps pour faire plus ample connaissance dans cette vallée de la Swan nouvellement habitée par les humains puisqu’elle ne fut occupée à l’année qu’à partir des années 1910. Soudain, Wallis tombe sur de vieux carnets de jeunesse de Dudley, et c’est un choc. Car Dudley est un érudit de géologie, et ses carnets regorgent d’informations de première main sur la minéralogie, la Terre jusqu’à l’origine du Monde. Dans ce long roman, Wallis va ouvrir ponctuellement ces carnets, s’en imprégner tout en tentant de percer à jour la personnalité de Dudley qui lui échappe en partie.

Régulièrement, Dudley et Matthew viennent rendre visite à Mel et Wallis, traversent le pays afin de passer quelques jours dans ce coin sauvage du Montana. Dudley se comporte horriblement, cruellement. Mel n’hésite pas à le remettre en place, à le houspiller. Puis Dudley et Matthew repartent comme ils étaient venus, après que Matthew ait embrassé sa femme une dernière fois. Mais Mel et Wallis se rapprochent inexorablement.

Tout en étant un roman étrangement silencieux et très contemplatif, « Là où se trouvait la mer » foisonne en informations : sur l’hiver extrême dans un coin perdu du monde, sur la géologie, l’origine de la création de la terre, mais aussi sur la faune locale, les cerfs notamment. Il se fait parfois guide naturaliste ou minéralogique. Il est aussi roman psychologique, avec ces deux beaux personnages que sont Mel et Wallis, vivant ensemble un grand isolement, une sorte de solitude à deux. Les personnages secondaires peuvent également s’avérer forts, je pense à Joshua, ce fabricant de cercueils aux formes bestiales pour rendre comme onirique le trépas des habitants de la vallée et alléger les souffrances des survivants. Il y a aussi la vieille Helen, la mère de Matthew, en fin de vie, influencée par la sagesse amérindienne, tandis que se forme à chaque visite de Matthew un faux triangle amoureux entre lui, Mel et Wallis, bien que Rick Bass soit avare en dialogues malgré de réguliers rebondissements qui mettent du piment dans la lecture. « La neige ne cessait de tomber, plus vite qu’on ne pouvait la ramasser, si bien que la plupart des gens finirent par abandonner et par rentrer chez eux, résignés à attendre le printemps, ne dépendant maintenant plus que de la pitié des éléments ».

Rick Bass déploie un redoutable talent pour nous immiscer au coeur de la nature sauvage, mais plus encore au coeur de la famille qu’il peint. Son talent fait que nous nous sentons appartenir entièrement à cette quasi fratrie. Certes, les scènes de chasses, de traques, d’assassinats d’animaux sont irrespirables et parfois bien trop longues, se perdant dans des détails dont nous nous dispenserions aisément. Mais il y a tout le reste : la chaleur humaine, la beauté de la terre, de la nature, la complicité, la lenteur surtout. Qu’il fait bon se pavaner en ces pages qui filent à un train de sénateur. Rick Bass, lui-même habitant le nord-ouest du Montana, observe ses égaux, leurs gestes du quotidien, leurs émotions, leur solitude, pour nous les retranscrire sans fioritures mais avec cette langue d’une haute porte poétique où plutôt « poéthique animalière » comme l’écrit dès le titre de son ouvrage de 2021 l’essayiste Claire Cazajous-Augé à propos du travail de l’auteur. Car il s’agit bien de cela, la poésie par l’éthique et de profondes valeurs animalières. Les femmes chez Bass sont aussi prépondérantes par leur présence, leurs valeurs, leur identité de femmes et leur répondant. « Une petite fille prit la parole – c’était Suzie, une des élèves. ‘Vous avez pas besoin de forer ici, dit-elle avec colère. C’est pas bien. Ça va tout bousculer, ici – ça va déranger les animaux – leurs vies – leurs… Elle regarda autour d’elle, désespérée. Leurs cultures, quoi, dit-elle. Leur relation avec la terre’ ».

Des êtres vont naître, d’autres vont disparaître, tels est le cycle de la vie sur terre, simple mais divinement raconté par Rick Bass. Comme ses personnages, son roman d’aspect sauvage se laisse finalement domestiqué pour ne plus nous lâcher. Tout est beau dans ce roman : ses protagonistes, sa nature immense, les cours d’histoire, de biologie, de géologie. Même les excès du vieux Dudley sont rendus avec tendresse (mais révolte). Car Bass ne juge pas, il laisse vivre et évoluer ses personnages, il ne les condamne pas, même s’il est parfois palpable qu’il se dresse contre certains de leurs abus. Et puis ces cours d’écologie, ces pages contemplatives sont d’une splendeur absolue. « Là où se trouvait la mer », écrit en 1998, est paru en 1999 en France, traduit par Anne Wicke. Il souffre de quelques longueurs (quel roman de plus de 600 pages n’en souffre pas ?), de quelques redites, mais pardon, quel voyage époustouflant ! Sans les scènes difficiles de souffrance animale, ce roman serait peut-être un chef d’oeuvre dans son genre. Il peut aussi être vu comme une version fictionnelle de sa fausse trilogie nature des grands espaces (fausse car elle n’est pas du tout présentée comme trilogie, même si les trois volumes se complètent et me paraissent en partie indissociables) comprenant « Winter », « Le livre de Yaak » et « Le journal des cinq saisons », qu’il vous faut à tout prix avoir lu (et même si je n’ai parlé sur ce blog que d’un seul des trois titres). « Toute la terre qui nous possède », l’un de ses rares romans, ne m’avait pas provoqué la magie nécessaire à l’appréciation d’une œuvre, mais « Là où se trouvait la mer » en comble peut-être les manques. Roman à apprécier loin de la vitesse et du bruit, comme une offrande.

(Warren Bismuth)





dimanche 19 octobre 2025

Natacha LEVET « Le roman noir, une histoire française »

 


Aujourd’hui nous allons nous cultiver. Plus précisément, nous allons plonger au cœur de l’histoire du roman noir, en insistant sur les ramifications françaises. C’est Natacha Levet qui va nous servir de guide avec ce passionnant et méticuleux essai de 2024 où elle s’immisce jusqu’aux racines du genre, en fait jusqu’à la tragédie grecque !

Car le roman noir aurait ses racines lointaines et indirectes du côté de la tragédie grecque, bien avant d’être un héritier plus direct du roman gothique des XVIIIe et XIXe siècles. Natacha Levet met en perspective toutes les accointances entre plusieurs styles qui vont accoucher du roman noir, débarquant en tant que tel dans les années 1920 aux Etats-Unis, alors qu’en France il faut attendre un petit peu plus, et notamment dans l’héritage du roman prolétarien, duquel est directement issu le roman noir. Les pionniers français peuvent aller se chercher du côté de Jean Meckert ou autre Léo Malet, mais le vrai précurseur francophone est Georges Simenon, un belge qui écrit des romans noirs (même s’ils ne portent pas encore ce nom) dès le tout début des années 1930. Pour les deux autres, il faut attendre les années 1940. Ces deux-là posent d’ailleurs leur pierre à l’édifice avec l’incorporation d’une langue populaire et argotique qui fera son chemin par la suite. Boris Vian prend rapidement leur sillage sous le pseudonyme de Vernon Sullivan en 1946.

Deuxième guerre mondiale, le roman noir se situe entre résistance et collaboration, deux camps s’affrontent là aussi. Car il ne faut pas perdre de vue que le roman noir français fut alors abondamment écrit par des conservateurs, des réactionnaires aux thèses parfois proches de celles de l’extrême droite. Le terme « roman noir » apparaît après la guerre, bien qu’il existait en partie avant, notamment par la dénomination de « littérature noire ». Le roman noir est par essence pessimiste voire nihiliste. Ce n’est que bien plus tard qu’il prend le nom de « polar », lequel aurait été inventé en 1965 par un certain Michel Audiard, mais sera surtout popularisé à partir des années 1980. Le roman noir et le polar ne sont pas toujours absolument synonymes, un long débat serait nécessaire sur le sujet, mais nous manquons de temps et d’espace.

La Série Noire de chez Gallimard a joué un rôle prépondérant dans la représentation des codes du roman noir. Créée en 1945, elle va d’abord voir se succéder toute la fine fleur du roman hardboiled (dur à cuir) étatsunien avant qu’apparaissent les premiers titres français. C’est en partie avec l’apparition de la Série Noire que le roman et le cinéma se rapprochent inexorablement, le film noir, dont l’appellation est antérieure au roman noir, était déjà fort prisé. Le roman va lui permettre un succès encore plus grand (Aparté : la maquette des couvertures de la Série Noire « évoque un faire-part de deuil inversé »). L’un comme l’autre sont alors dépolitisé, servent de divertissement, ne sont en rien sociaux hormis quelques exceptions, notable dans la littérature par la figure de Jean Meckert (qui paraîtra bien seul jusqu’aux débuts des années 1970). Le roman noir français est jusqu’à cette date volontiers cocardier, chauvin, nationaliste et rétrograde.

Il est aussi profondément sexiste, machiste, misogyne, la femme jouant un rôle ingrat à l’aspect sexuel extrêmement visible. Manipulatrice, elle est aussi démoniaque. Ce n’est que fort tard que l’esprit général du roman noir va évoluer, notamment par le fait que des femmes vont se mettre à en écrire… et obtenir un certain succès. Avant cette ère, la « culture du viol » est omniprésente.

Natacha Levet revient brièvement sur le pouvoir détenu dans ce genre littéraire par un homme comme Gérard De Villiers, qui propose par ses romans ou ses collections du roman noir raciste, sexiste, anticommuniste, homophobe et profondément réactionnaire. Après les événements de mai 68, il trouve en face de lui les enfants de la Révolution, les gauchistes déterminés : Jean-Patrick Manchette bien sûr, mais aussi Francis Ryck et Pierre Siniac, tous derrière l’infatigable et bouillonnant Jean Meckert, qui traverse les époques sans plier l’échine et seul parmi ces noms à être ouvertement politique. Dans les années 1970, il est à peu près le dernier rescapé des premières années du roman noir (à ce propos Simenon range sa machine à écrire en 1972, alors que Meckert écrira encore pendant plus de 12 ans).

Une nouvelle structure narrative prend part au développement du roman noir. Amenée par Jean-Patrick Manchette, qui en 1979 la requalifie de « Néopolar », elle fait émerger la fin du livre comme simple produit de consommation, elle se rapproche de la littérature blanche, avec ses auteurs diplômés et critiques sociaux, souvent de gauche (exception faite de A.D.G., un proche du Front national et de Jean-Marie Le Pen). Quelques noms s’imposent, comme Frédéric Fajardie, Jean Vautrin (bien que né en 1933) et autres Didier Daeninckx. C’est l’arrivée du roman noir politisé mais non activiste, plutôt témoin désespéré de son temps avec une partie documentaire et historique. Un roman engagé dans son époque, le « polar polaroïd » selon les mots de Jean-Bernard Pouy. Il subit aussi la concurrence de la science fiction et du thriller, de plus en plus en vogue.

« Si le polar des années 1970 et 1980 donne l’image d’un phénomène de reconversion militante, menant des militants politiques, syndicalistes, vers un autre monde d’expression, parfois à la suite d’une désillusion politique, le polar des années 1990 et du XXIe siècle marque l’avènement d’une prise de parole qui n’est ni le fruit d’un engagement ni le résultat d’une déception militante. Les auteurs rejettent même l’image d’un « polar de gauche » telle que la leur renvoient les médias, figés sur une certaine idée des auteurs des années 1970 et 1980 : politique, oui, politisé, pas nécessairement, partisan, surtout pas ».

Aujourd’hui les frontières entre littérature blanche et roman noir sont de plus en plus poreuses et il peut être bien difficile de les distinguer. Les femmes sont bien implantées, ayant parfois choisi un prénom androgyne par peur d’être immédiatement étiquetées. Elles jouent aujourd’hui un rôle crucial dans le roman noir et par extension le thriller. Quant au roman noir français, désormais il constate, fait le bilan pessimiste d’une société, devient de plus en plus international car nombre de ses histoires se déroulent loin de l’hexagone, nous permettant de découvrir de nouvelles terre peuplées d’autres êtres. Les frontières ont en partie disparu. Pour ce qui est « intra-muros », les scénarios sont de plus en plus basés sur un certain passé problématique de la France, pour ne pas dire un passé sulfureux. Aujourd’hui, le roman noir se retourne historiquement, il compare passé et présent, l’écologie vient aussi de plus en plus souvent s’asseoir à la table des négociations.

Natacha Levet égrène une liste conséquente d’auteurs contemporains, elle en connaît un rayon et provoque des envies de lecture, puisque c’est aussi le but d’un tel ouvrage. Elle décortique avec précision tout un genre et même une véritable institution, pour un résultat riche en informations. Le seul bémol que l’on pourra trouver à ce puits de références est l’absence totale des auteurs contemporains des éditions de Minuit (hormis une apparition plus que timide de Christian Oster) qui sont pourtant aujourd’hui parmi les plus innovants dans le domaine du roman noir, je pense à Jean Echenoz bien sûr, mais aussi à Tanguy Viel, Yves Ravey, Vincent Almendros et pourquoi pas à Laurent Mauvignier (par exemple « Histoires de la nuit » est un roman noir magistral). Mais il serait stupide de bouder alors que cette petite encyclopédie renferme tant de noms, de titres et de références en tout genre. Cet essai est paru au P.U.F. en 2024, c’est dire s’il est toujours d’actualité.

(Warren Bismuth)

mercredi 15 octobre 2025

Maria FAGYAS « La cinquième femme »

 


Fin octobre 1956 dans les rues de Budapest, Hongrie : quatre femmes gisent sur le sol. Un char russe a tiré sur la foule qui faisait la queue devant une boulangerie. Nemetz, 59 ans, passe par là et les remarque avant de rentrer chez lui. Il est inspecteur à la brigade criminelle, vit avec sa belle-sœur avec laquelle il ne s’entend pas bien. Une femme vient le voir, Anna Halmy, 33 ans, et lui assure que son mari veut l’assassiner. Elle a peur. Nemetz ne la prend pas tellement au sérieux. Elle repart. Quant à Nemetz, il ressort un instant et repasse devant la boulangerie. Les cadavres de femmes sont désormais cinq ! Et le cinquième est celui… de Anna Halmy !

Anna Halmy n’est pas morte sur place, son corps a été transporté après sa mort. Nemetz commence à enquêter. Toute la famille de Anna vit dans un même immeuble et les relations semblent délétères avec le voisinage. Mais qu’en est-il exactement du mari, médecin dans un hôpital de Budapest, l’homme que Anna a désigné comme le meurtrier avant même qu’elle ne soit retrouvée morte ?

Au cœur d’un événement historique d’envergure, soit l’insurrection hongroise contre les russes dans les rues de Budapest en 1956, Maria Fagyas tisse une intrigue simple mais redoutablement efficace. Faisant remonter l’histoire de ses protagonistes jusqu’à la seconde guerre mondiale avec l’occupation nazie en Hongrie en 1944 et la libération par les russes en 1945, mais qui s’installent ensuite, voici un peuple dont le sort a été fort secoué en seulement quelques années.

Pendant l’insurrection de 1956, beaucoup tentent de passer la frontière à l’ouest par l’Autriche, fuir et recommencer à zéro. Il n’y a plus de place dans les cimetières, aussi de nombreux corps sont enterrés à la va vite dans les squares et parcs de Budapest, la ville est en ébullition, les rues sont jonchées de cadavres. Sur fond de corruption, la cité est devenue une poudrière. « On commençait à se rendre compte que le glissement vers la droite n’était pas aussi prononcé que certains l’avaient redouté au début du soulèvement. Un homme pouvait être communiste et ne rien craindre, du moment qu’il n’était pas coupable de cruauté et d’actes contraires aux droits humains ».

Mais revenons à Anna. Elle s’était lancée dans le marché noir et son parcours pourrait bien lui avoir valu beaucoup d’ennemis. Quant à son mari, il possède une maîtresse, la mystérieuse Alexa, fille d’un ancien ministre exécuté. Aurait-elle joué un rôle dans l’assassinat de Anna ? « La vérité, c’est ce que l’on croit ». Le roman s’écoule sur une durée de douze jours, pendant cette insurrection, il la prend en cours et se termine alors qu’elle n’est pas achevée.

« Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d’arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution ». Car « La cinquième femme » est aussi un roman politique, la véritable intrigue semblant être celle qui se déroule dans la rue, les quelques semaines où le pays bascula vers une possible indépendance grâce à l’insurrection dans les rues de Budapest. L’enquête ne semble presque qu’un prétexte pour placer des personnages et les faire évoluer au centre d’un climat de confusion et de suspicion dans une tension sociale où la détaslinisation n’a pas porté ses fruits. Et pourtant elle vaut largement le coup, cette enquête !

Nemetz est une sorte de Maigret, calme et à la constante recherche de petits indices sur le terrain. Tous les personnages de ce roman sont réussis, bons ou mauvais, aucun ne sonne de manière caricaturale. L’épilogue se joue dans les tréfonds d’une profonde animosité entre hongrois et russes. « Actuellement, leur politique, c’est de terrifier les gens, de les affoler. Ils arrêtent et déportent des hommes dont ils savent pertinemment qu’ils n’ont pris aucune part à l’insurrection ». La fin époustouflante et somptueuse est tout bonnement kafkaïenne et peut faire porter à ce roman le superlatif de petit chef d’œuvre.

« La cinquième femme » est de ces romans qui envoûtent par leur atmosphère et leur double décor : un fait historique d’envergure et une enquête minutieuse. Pourtant, Maria Fagyas n’a pas vécu la révolution en direct même si elle semble s’être largement documentée. Elle est bien née en Hongrie en 1905, mais elle a fui aux Etats-Unis en 1937. Cette réédition très récente n’en est pas vraiment une. Si le roman de 1963 est déjà paru dans la collection Série Noire en 1964, il avait été amplement amputé pour que le format ne dépasse pas les 256 pages alors fatidiques de cette collection (pour éviter des frais supplémentaires). C’est ainsi que de nombreuses traductions vont souffrir de coupes rases, notamment à cette période des 50’s et 60’s. Pour la première fois, le roman, toujours traduit par Jane FIllion, mais révisé et splendidement préfacé par Marie-Caroline Aubert, par ailleurs collaboratrice à la Série Noire, voit le jour dans son entièreté.

Cette publication s’inscrit précisément dans le cadre d’une sous-collection de la Série Noire, intitulée « Classique » et née en novembre 2023. Au menu, des rééditions, comme son nom l’indique, de classiques de la Série Noire (je vous avais présenté dès sa sortie la réédition du premier Jean Amila « Y’a pas de bon dieu ! »), mais aussi et surtout parfois l’occasion de ressortir des traductions pour la première fois proposée en intégralité. C’est le cas pour ce formidable polar de Marie Fagyas (le seul qu’elle ait écrit) qui atteint enfin son vrai nombre de pages, soit 320 ! Cette collection est admirable et permet de dépoussiérer des titres et/ou auteurs oubliés, une vraie mine d’informations agrémentée de préfaces pointues.

Cette chronique a été présentée dans le cadre du cycle sur les 80 ans de la Série Noire. Un autre titre de cette Série Noire Classique devrait suivre très bientôt, le suspense est à son comble. D’autant qu’il y a de fortes chances pour que je suive régulièrement à l’avenir les rééditions de cette sous-collection.

(Warren Bismuth)