Dans
la famille « Quatre saisons de pavés », challenge de l’amie Moka du
blog Au Milieu Des Livres, je
demande l'automne ! Et c’est presque tout naturellement que vient s’incruster
Rick Bass, peut-être l’auteur qui prend le plus en compte le rythme des
saisons, ici pour un roman de plus de 600 pages, puisque la règle du jeu de ces
pavés des quatre saisons est de présenter un livre de n’importe quel format
comportant au moins 500 pages.
Rick
Bass enchante dans ses recueils de nouvelles. Ce géant des grands espaces et du
nature writing sait mieux que tout autre décrire des scènes et des images
sauvages qui marquent et questionnent. Ses romans ne possèdent peut-être pas
cette même magie, en tout cas les moments de grâce sont sans doute plus
espacés, ils se méritent.
« Là
où se trouvait la mer » de 1998 est le premier roman de l’auteur, après
plusieurs recueils de nouvelles et des essais. Le travail est ambitieux pour
une première salve, puisque Bass nous entraîne à la frontière entre le Montana
et le Canada pour nous faire suivre plusieurs personnages sur plus de 600
pages. Le vieux Dudley, vieil homme acariâtre, autoritaire et porté sur les
femmes, en plus d’être fauconnier à ses heures perdues, est un géologue de
renom. Il a formé Matthew, en faisant en quelque sorte son double soumis et
effacé. Il imagine aussi un bel avenir pour le jeune Wallis qu’il prend sous
son aile. Mais celui-ci pourrait bien lui donner du fil à retordre.
Dudley,
établi du côté du Texas, envoie Wallis prospecter dans le nord-ouest du Montana
pour rechercher du pétrole dans les entrailles de la terre. Là-bas vit Mel, la
femme de Matthew et fille du vieux Dudley, accessoirement spécialiste des loups
dont elle suit régulièrement les traces des meutes. Le Montana en hiver est un
coin du globe isolé, comme figé par le froid et l’impressionnante épaisseur de
neige. La vie s’y écoule au ralenti, le thermomètre pouvant descendre en
dessous de moins 60 degrés. « Les
Indiens avaient chassé dans cette vallée chaque automne, mais ne s’y étaient
jamais installés. Il faisait encore plus froid, alors, on était plus proche de
l’époque des grands glaciers et la terre, comme un visage qui se serait tourné
vers le soleil, n’avait pas encore commencé son lent réchauffement ».
Les
conditions de vie sont rudes, la coupure avec le monde extérieur totale. Mel et
Wallis vont devoir d’apprivoiser, prendre leur temps pour faire plus ample
connaissance dans cette vallée de la Swan nouvellement habitée par les humains
puisqu’elle ne fut occupée à l’année qu’à partir des années 1910. Soudain,
Wallis tombe sur de vieux carnets de jeunesse de Dudley, et c’est un choc. Car
Dudley est un érudit de géologie, et ses carnets regorgent d’informations de
première main sur la minéralogie, la Terre jusqu’à l’origine du Monde. Dans ce
long roman, Wallis va ouvrir ponctuellement ces carnets, s’en imprégner tout en
tentant de percer à jour la personnalité de Dudley qui lui échappe en partie.
Régulièrement,
Dudley et Matthew viennent rendre visite à Mel et Wallis, traversent le pays
afin de passer quelques jours dans ce coin sauvage du Montana. Dudley se
comporte horriblement, cruellement. Mel n’hésite pas à le remettre en place, à
le houspiller. Puis Dudley et Matthew repartent comme ils étaient venus, après
que Matthew ait embrassé sa femme une dernière fois. Mais Mel et Wallis se
rapprochent inexorablement.
Tout
en étant un roman étrangement silencieux et très contemplatif, « Là où se
trouvait la mer » foisonne en informations : sur l’hiver extrême dans
un coin perdu du monde, sur la géologie, l’origine de la création de la terre,
mais aussi sur la faune locale, les cerfs notamment. Il se fait parfois guide
naturaliste ou minéralogique. Il est aussi roman psychologique, avec ces deux
beaux personnages que sont Mel et Wallis, vivant ensemble un grand isolement,
une sorte de solitude à deux. Les personnages secondaires peuvent également
s’avérer forts, je pense à Joshua, ce fabricant de cercueils aux formes
bestiales pour rendre comme onirique le trépas des habitants de la vallée et
alléger les souffrances des survivants. Il y a aussi la vieille Helen, la mère
de Matthew, en fin de vie, influencée par la sagesse amérindienne, tandis que
se forme à chaque visite de Matthew un faux triangle amoureux entre lui, Mel et
Wallis, bien que Rick Bass soit avare en dialogues malgré de réguliers
rebondissements qui mettent du piment dans la lecture. « La neige ne cessait de tomber, plus vite
qu’on ne pouvait la ramasser, si bien que la plupart des gens finirent par
abandonner et par rentrer chez eux, résignés à attendre le printemps, ne
dépendant maintenant plus que de la pitié des éléments ».
Rick
Bass déploie un redoutable talent pour nous immiscer au coeur de la nature
sauvage, mais plus encore au coeur de la famille qu’il peint. Son talent fait
que nous nous sentons appartenir entièrement à cette quasi fratrie. Certes, les
scènes de chasses, de traques, d’assassinats d’animaux sont irrespirables et
parfois bien trop longues, se perdant dans des détails dont nous nous
dispenserions aisément. Mais il y a tout le reste : la chaleur humaine, la
beauté de la terre, de la nature, la complicité, la lenteur surtout. Qu’il fait
bon se pavaner en ces pages qui filent à un train de sénateur. Rick Bass,
lui-même habitant le nord-ouest du Montana, observe ses égaux, leurs gestes du
quotidien, leurs émotions, leur solitude, pour nous les retranscrire sans
fioritures mais avec cette langue d’une haute porte poétique où plutôt
« poéthique animalière » comme l’écrit dès le titre de son ouvrage de
2021 l’essayiste Claire Cazajous-Augé à propos du travail de l’auteur. Car il s’agit
bien de cela, la poésie par l’éthique et de profondes valeurs animalières. Les
femmes chez Bass sont aussi prépondérantes par leur présence, leurs valeurs,
leur identité de femmes et leur répondant. « Une petite fille prit la parole – c’était Suzie, une des élèves. ‘Vous
avez pas besoin de forer ici, dit-elle avec colère. C’est pas bien. Ça va tout
bousculer, ici – ça va déranger les animaux – leurs vies – leurs… Elle regarda
autour d’elle, désespérée. Leurs cultures, quoi, dit-elle. Leur relation avec
la terre’ ».
Des
êtres vont naître, d’autres vont disparaître, tels est le cycle de la vie sur
terre, simple mais divinement raconté par Rick Bass. Comme ses personnages, son
roman d’aspect sauvage se laisse finalement domestiqué pour ne plus nous
lâcher. Tout est beau dans ce roman : ses protagonistes, sa nature
immense, les cours d’histoire, de biologie, de géologie. Même les excès du
vieux Dudley sont rendus avec tendresse (mais révolte). Car Bass ne juge pas,
il laisse vivre et évoluer ses personnages, il ne les condamne pas, même s’il
est parfois palpable qu’il se dresse contre certains de leurs abus. Et puis ces
cours d’écologie, ces pages contemplatives sont d’une splendeur absolue.
« Là où se trouvait la mer », écrit en 1998, est paru en 1999 en
France, traduit par Anne Wicke. Il souffre de quelques longueurs (quel roman de
plus de 600 pages n’en souffre pas ?), de quelques redites, mais pardon, quel
voyage époustouflant ! Sans les scènes difficiles de souffrance animale,
ce roman serait peut-être un chef d’oeuvre dans son genre. Il peut aussi être
vu comme une version fictionnelle de sa fausse trilogie nature des grands
espaces (fausse car elle n’est pas du tout présentée comme trilogie, même si
les trois volumes se complètent et me paraissent en partie indissociables)
comprenant « Winter », « Le livre de Yaak » et « Le journal
des cinq saisons », qu’il vous faut à tout prix avoir lu (et même si je
n’ai parlé sur ce blog que d’un seul des trois titres). « Toute la terre
qui nous possède », l’un de ses rares romans, ne m’avait pas provoqué la
magie nécessaire à l’appréciation d’une œuvre, mais « Là où se trouvait la
mer » en comble peut-être les manques. Roman à apprécier loin de la
vitesse et du bruit, comme une offrande.
(Warren Bismuth)