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mercredi 13 juillet 2022

Ian DE TOFFOLI « Trilogie du Luxembourg »

 


Trois pièces de théâtre loin du théâtre académique où des personnages échangent des points de vue, se répondent. Ici sont présentés des monologues, des témoignages et une très forte recherche documentaire qui cimente le tout.

« Terres arides » de 2021 plonge dans l’enfer du radicalisme islamiste. Rédigé sous forme de reportage, le texte revient sur le califat de l’ État Islamiste dont l’apogée se situe en 2014 par le nombre de ses combattants, certes en Europe mais plus précisément dans le Grand Duché du Luxembourg. Nous suivons un certain S., portugais du Luxembourg, parti rejoindre l’EI en Syrie, arrêté par les forces kurdes puis incarcéré. Un journaliste luxembourgeois décide de l’interviewer dans sa prison en 2019. Et ce n’est pas une ficiton.

Il n’est pas aisé pour un journaliste d’accomplir son travail d’investigation. Délaissé par sa hiérarchie, il doit seul se démener, chercher des interlocuteurs pour franchir les frontières. S’ensuit une description détaillée des précautions à prendre ainsi que moult informations sur l’appareil administratif international. « À cela s’ajoute la difficulté supplémentaire des relations diplomatiques avec les autorités kurdes, comme l’ONU ne reconnaît pas les territoires autonomes kurdes comme un État légitime. Ce qui signifie, absurdement, que pour demander une extradition d’un prisonnier du Rojava, il faudrait officiellement aborder le régime d’al-Assad. Or, à ce moment-là il n’y a aucun contact entre les États occidentaux et Damas, et on voit mal le gouvernement Syrien faire passer une telle demande au service de renseignement kurde ».

Dans cette guerre totale, l’Occident n’est pas précisément innocent ou victime. Ainsi, l’auteur note l’implication de la cimenterie Lafarge, multinationale française. Il devient difficile de demander l’extradition d’un terroriste amené à être jugé. Or, ne pas juger un terroriste est un affront grave aux familles de victimes. Imbroglio administratif, parcours du combattant, tout ce parcours chaotique est décrit par Ian DE TOFFOLI qui met le doigt sur le rôle des États, qui se lavent parfois les mains sur ce qui pourtant devrait être leur devoir.

« « Tiamat », écrit en 2018 est un long monologue, un soliloque plutôt. Celui d’un homme désenchanté à un tenancier de bar qui jamais ne prendra la parole. Une seule phrase, étouffante, suffocante, dans une mise en page fractionnée. L’homme qui parle dépeint le quartier du bistrot puis se livre. L’argent a rendu le pays cupide, un faste apparent dans un temple de l’hypocrisie et du paraître. Le fric pour seul compagnon fidèle. Pour le reste, chacun pour soi ! Dans un pays comme le Luxembourg, il n’est pas difficile de contourner les lois pour s’enrichir grâce à l’utilisation des sociétés écrans. Forcément, ce privilège crée des vocations, des envies. L’individualisme transformé en égoïsme malsain permet tout.

Dans « Confins », écrit en 2020, Ian DE TOFFOLI creuse encore plus profondément les thèmes pourtant développés dans les deux précédentes pièces. Celle-ci est plus ambitieuse, encore plus aboutie. Dans un avenir proche, dans un autre système solaire, les rescapés de l’apocalypse terrienne font le bilan de la société passée qui s’est en quelque sorte autodétruite. Retour sur le discours de Winston CHURCHILL en 1946, celui qui préfigure la future Europe, cette volonté d’Europe unie et solidaire. En 1950, Robert SCHUMAN peaufine cette idée. L’Histoire avec un grand H s’invite à table : la main d’œuvre étrangère, notamment italienne, employée à bas prix en Europe après la première guerre mondiale afin de reconstruire les pays. Ian DE TOFFOLI dépeint la situation aux « Trois frontières », un coin de terre coincé entre Luxembourg, Belgique et France, où tous les abus sont permis.

Les ouvriers, à majorité étrangers, s’épuisent dans un labeur inhumain, notamment dans la sidérurgie. Mais il faut bien nourrir la famille et éventuellement envoyer de l’argent à ceux restés au pays. Des témoignages précieux viennent donner du corps au récit. Des tragédies surviennent sur les chantiers, qui marquent par leur violence, leur incompréhension : « Il a perdu sa main dans une machine. Clac, cela a fait, un coup sec, puis elle fut écrabouillée par les dents du broyeur. Le sang giclait de son bras et inondait le sol de l’atelier, mais Giuseppe ne hurla pas, non. Il ne pensait même pas au bout d’os pointant de ce moignon qui n’en finissait pas d’inonder l’atelier, non, il pensait à l’alliance qu’il venait de perdre dans la gueule de la machine, cette alliance que les mâchoires d’acier avaient déchiquetée avec sa main, il pensait à ce qu’allait dire sa femme, tout à l’heure, quand elle apprendrait la nouvelle. Elle ne supporterait pas la vue de son bras mutilé ». D’autres drames sont ici déterrés, et non des moindres.

Ces témoignages sont poignants, imbriqués dans un texte documentaire qui renvoie les paroles sans les interpréter, de manière crue, vraie, n’omettant pas d’évoquer les maladies dues au travail, qui se développent. Tout le texte est commenté par les gens du futur, ceux qui ont fui la planète Terre devenue invivable. Ces personnages du futur reviennent sur la charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, cette Europe qui n’a pas tenu ses promesses, notamment en matière d’égalité pour tous. Le texte se fait récit d’anticipation, vertigineux. Et pour le lectorat cette sorte de vision d’un sablier : les immigrés abusés partout, puis resserrement du côté du Grand Duché du Luxembourg, avant de s’amplifier sur la déchéance en cours du monde, de Notre monde. Bien sûr, l’auteur n’oublie pas l’alerte climatique, peut-être le facteur le plus prégnant au milieu de pourtant tant d’autres angoisses devenues vérités.

Cette trilogie fait mal autant qu’elle interroge : documentation soigneusement réinjectée dans trois textes complémentaires qui laissent groggy. Un triptyque désarmant, violent mais indispensable, dans une société où la survie est devenue un quotidien banal. Ce livre fort et puissant vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant qui, en cette année 2022, ont peut-être sorti les textes les plus forts et les plus dérangeants de leur catalogue, mais aussi dans le monde de l‘édition en général, par des récits lucides, historiques, qui ne nous ménagent pas pour nous dépeindre le monde tel qu’il est. Il est par ailleurs rare de croiser des textes de cet éditeur écrits en français, c’est pourtant le cas ici dans cette trilogie éblouissante. À noter que la préface, soignée elle aussi, est signée Jean BOILLOT. Un ouvrage à se procurer de toute urgence, vous voilà au parfum.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

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