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dimanche 5 avril 2020

Albert CAMUS « Exhortation aux médecins de la peste »


(Le texte qui suit fut écrit en 1941 et édité le 4 avril 2020

dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.

Offert en période de confinement)

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Publié avec un autre texte en avril 1947 dans les Cahiers de La Pléiade, sous le titre « Les Archives de La Peste », Exhortation aux médecins de la peste a probablement été écrit par Albert Camus en 1941, soit six ans avant la parution de La Peste dont il constitue l’un des travaux préliminaires. Alors que le grand roman d’Albert Camus est lu et relu aujourd’hui dans le monde entier, en toutes langues, la collection « Tracts », avec l’aimable autorisation de la Succession Albert-Camus, vous propose de découvrir ce texte méconnu, mais d’une brûlante actualité, dans lequel l’écrivain adresse ses recommandations aux médecins dans leur combat quotidien contre l’épidémie.

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Les bons auteurs ignorent si la peste est contagieuse. Mais ils en ont le soupçon. C’est pourquoi, messieurs, ils sont d’avis que vous fassiez ouvrir les fenêtres de la chambre où vous visitez le malade. Il faut se souvenir simplement que la peste peut être aussi bien dans les rues et vous infecter de la même façon, que les fenêtres soient ouvertes ou non.

Les mêmes auteurs vous conseillent aussi de porter un masque à lunettes et de placer, au-dessous de votre nez, un linge imbibé de vinaigre. Portez également sur vous un sachet composé des essences recommandées dans les livres, mélisse, marjolaine, menthe, sauge, romarin, fleur d’oranger, basilic, thym, serpolet, lavande, feuille de lauriers, écorce de limon, et pelure de coings. Il serait souhaitable que vous fussiez entièrement vêtus de toile cirée. Cependant, cela peut s’accommoder. Mais il n’y a point d’accommodements avec les conditions sur lesquelles bons et mauvais auteurs sont d’accord. La première est que vous ne devez tâter le pouls du malade qu’après avoir trempé les doigts dans du vinaigre. Vous en devinez la raison. Mais le mieux serait peut-être de vous abstenir sur ce point. Car si le malade a la peste, cette cérémonie ne la lui enlève point. Et, s’il en est indemne, il ne vous aura pas fait appeler. En temps d’épidémie, on soigne son foie tout seul, pour se garder de toute méprise.

La deuxième condition est que vous ne regardiez jamais le malade en face, pour ne pas être dans la direction de son souffle. De même, si, malgré l’incertitude où nous sommes touchant l’utilité de ce procédé, vous avez ouvert la fenêtre, il sera bon de ne pas vous placer dans l’orientation du vent qui risque de vous apporter en même temps le râle du pestiféré.

Ne visitez non plus les patients quand vous serez à jeun. Vous n’y résisteriez pas. Mais ne mangez pas trop cependant. Vous vous abandonneriez. Et si, malgré toutes ces précautions, quelque chose du venin est venu se placer dans votre bouche, il n’y a pas de remède à cela, sauf que vous n’avaliez jamais votre salive, durant tout le temps de votre visite. Cette condition est la plus dure à observer.

Lorsque tout ceci, tant bien que mal, aura été respecté, vous ne devez pas vous tenir pour quittes. Car il est d’autres conditions, très nécessaires à la préservation de votre corps, bien qu’elles touchent plutôt aux dispositions de l’âme. « Aucun individu, dit un vieil auteur, ne peut se permettre de rien toucher de contaminé dans un pays où règne la peste. » Cela est bien dit. Et il n’est endroit que nous ne devions purifier en nous, fût-ce dans le secret des cœurs, pour mettre enfin de notre côté le peu de chances qui nous restent. Cela est surtout vrai pour vous autres, médecins, qui êtes plus près, s’il se peut, de la maladie, et qui en apparaissez d’autant plus suspects. Il vous faut donc devenir exemplaires.

La première chose est que vous n’ayez jamais peur. On a vu des gens faire très bien leur métier de soldats tout en ayant peur du canon. Mais c’est que le boulet tue également le courageux et le tremblant. Il y a du hasard dans la guerre tandis qu’il y en a très peu dans la peste. La peur vicie le sang et échauffe l’humeur, tous les livres le disent. Elle dispose donc à recevoir les impressions de la maladie, et, pour que le corps triomphe de l’infection, il faut que l’âme soit vigoureuse. Or, il n’y a point d’autre peur que celle d’une fin dernière, la douleur étant passagère. Vous donc, médecins de la peste, devez vous fortifier contre l’idée de la mort et vous réconcilier avec elle, avant d’entrer dans le royaume que la peste lui prépare. Si vous êtes vainqueurs sur ce point, vous le serez partout et l’on vous verra sourire au milieu de la terreur. Concluez qu’il vous faut une philosophie.

Il vous faudra aussi être sobre en toutes choses, ce qui ne veut point dire être chaste, qui serait un autre excès. Cultivez la raisonnable gaîté afin que la tristesse ne vienne point altérer la liqueur du sang et la préparer à la décomposition. Il n’est rien de meilleur à ce sujet que d’user du vin en quantités estimables, pour alléger un peu l’air de consternation qui vous viendra de la ville empestée.

D’une façon générale, observez la mesure qui est la première ennemie de la peste et la règle naturelle de l’homme. Némésis n’était point, comme on vous l’a dit dans les écoles, la déesse de la vengeance, mais celle de la mesure. Et ses coups terribles ne frappaient les hommes que lorsqu’ils s’étaient jetés dans le désordre et le déséquilibre. La peste vient de l’excès. Elle est excès elle-même, et ne sait point se tenir. Sachez-le, si vous voulez la combattre dans la clairvoyance. Ne donnez pas raison à Thucydide, parlant de la peste d’Athènes et disant que les médecins n’étaient d’aucun secours parce que, dans le principe, ils traitaient du mal sans le connaître. Le fléau aime le secret des tanières. Portez-y la lumière de l’intelligence et de l’équité. Ce sera plus facile, vous le verrez à l’usage, que de ne pas avaler sa salive.

Vous devez enfin devenir maîtres de vous-mêmes. Et par exemple, savoir faire respecter la loi que vous aurez choisie, comme celle du blocus et de la quarantaine. Un historiographe de Provence dit qu’autrefois, lorsque quelqu’un des consignés venait à s’échapper, on lui faisait casser la tête. Vous ne désirez pas cela. Mais vous n’oublierez pas non plus l’intérêt général. Vous ne ferez pas d’exception à ces règles pendant tout le temps où elles seront utiles et même si votre cœur vous presse. On vous demande d’oublier un peu ce que vous êtes sans jamais oublier cependant ce que vous vous devez. C’est la règle d’un tranquille honneur.

Munis de ces remèdes et de ces vertus, il ne vous restera plus qu’à refuser la fatigue et garder fraîche votre imagination. Vous ne devrez pas, vous ne devrez jamais vous habituer à voir les hommes mourir à la façon des mouches, comme ils le font dans nos rues, aujourd’hui, et comme ils l’ont toujours fait depuis qu’à Athènes la peste a reçu son nom. Vous ne cesserez pas d’être consternés par ces gorges noires dont parle Thucydide, qui distillent une sueur de sang et dont une toux rauque arrache avec peine des crachats rares, menus, couleur de safran et salés. Vous n’entrerez jamais dans la familiarité de ces cadavres dont même les oiseaux de proie s’écartent pour en fuir l’infection. Et vous continuerez de vous révolter contre cette terrible confusion où ceux qui refusent leurs soins aux autres périssent dans la solitude tandis que ceux qui se dévouent meurent dans l’entassement ; où la jouissance n’a plus sa sanction naturelle, ni le mérite son ordre ; où l’on danse au bord des tombes ; où l’amant repousse sa maîtresse pour ne pas lui donner son mal ; où le poids du crime n’est jamais porté par le criminel, mais par l’animal émissaire qu’on choisit dans l’égarement d’une heure d’épouvante.

L’âme pacifiée reste la plus ferme. Vous serez fermes, face à cette étrange tyrannie. Vous ne servirez pas cette religion aussi vieille que les cultes les plus anciens. Elle tua Périclès, alors qu’il ne voulait d’autre gloire que de n’avoir fait prendre  le deuil à aucun citoyen, et elle n’a pas cessé depuis ce meurtre illustre jusqu’au jour où elle vint s’abattre sur notre ville innocente, de décimer les hommes et d’exiger le sacrifice des enfants. Quand même cette religion nous viendrait du ciel, il faudrait dire alors que le ciel est injuste. Si vous en arrivez là, vous n’en tirerez cependant aucun orgueil. Il vous revient au contraire de songer souvent à votre ignorance, pour être assurés d’observer la mesure, seule maîtresse des fléaux.

Il reste que rien de cela n’est facile. Malgré vos masques et vos sachets, le vinaigre et la toile cirée, malgré la placidité de votre courage et votre ferme effort, un jour viendra où vous ne pourrez supporter cette ville d’agonisants, cette foule qui tourne en rond dans des rues surchauffées et poussiéreuses, ces cris, cette alarme sans avenir. Un jour viendra où vous voudrez crier votre dégoût devant la peur et la douleur de tous. Ce jour-là, il n’y aura plus de remède que je puisse vous dire, sinon la compassion qui est la sœur de l’ignorance.

ALBERT CAMUS

LES CAHIERS DE LA PLÉIADE, 1947 ; ŒUVRE COMPLÈTES, II,

GALLIMARD, 2006 (« BIBLIOTHÈQUE DE LA PLÉIADE »)


vendredi 3 avril 2020

ALAIN BORER « Le retirement du monde »



(Le texte qui suit fut édité le 1er avril

dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.

Offert en période de confinement)

 

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Allons ! à l’assaut du pouvoir, de la liberté, de la terre,

De la santé, des défis, de la gaîté, de l’estime de soi,

de la curiosité ; Allons ! trêve de formules !

 

Walt Whitman, Chanson de la piste ouverte

 

Enfermés au dehors,

libres au dedans

à l ’assaut de ce qui sauve :

le vertical en nous 


André Velter, Le Grand Sursaut, 20 mars 2020

 

Pour Jean-Gab de Bueil

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Quand même nous comptons les morts, quand même nous compterions prochainement parmi eux, la pandémie se distinguerait d’avoir été d’abord langagière, d’un mot nouveau, inconnu la veille, prononcé pour la première fois par l’humanité tout entière et simultanément, un mot à consonance latine (mais de morphologie américaine) long de cinq syllabes telle une chenille noire proliférant soudain en milliards d’occurrences, et dont taire le nom ici, quelques instants ; un seul mot, signe sûr de l’événement inouï, procédant à l’unification de ce monde (c’est le sens même d’épidémie : « tout le monde ») ! Entraînant à sa suite d’autres locutions locales, geste barrière, hydroalcoolique, confinement — et bien sûr une propagation de l’anglobal, cluster à la place de foyer, dont un ministre se fait promoteur et porteur, transmis par toutes les télévisions, tandis que le Président appelle care un comité scientifique : parlons la langue du maître pour les choses sérieuses, et le soir français à la maison.

Le pape marche seul dans les rues de Rome fantomatiquement désertes, comme s’il était le dernier survivant de l’humanité décimée. Pas un domaine n’échappe à la dérégulation générale, santé publique, économie, politique, société, la vie intime de tout humain : ainsi l’épidémie ne se laisse-t-elle pas saisir en un objet – parce qu’il n’y a pas d’extériorité d’où en parler ; comme la langue et le Réel, nous sommes à l’intérieur. Nous sommes entrés dans une période smectique : qui concerne le savon. Même ces grands témoins d’une grande époque déjà lointaine, Bardot, Belmondo, Delon, Godard, toujours parmi nous, que font-ils à cette heure-ci ? Ils se lavent les mains, probablement. À Melbourne Rod et Nicole se lavent les mains ; sur la côte Ouest Mark chante I will survive ! en regagnant sa maison enneigée du Colorado.

Trois milliards de confinés. S’agit-il encore de la « mondialisation » ? Non, il ne s’agit plus que de l’espèce humaine. On pourrait opposer les confinés aux héros, les planqués et le personnel sanitaire ; les uns montent au front pour les autres, les confinés tiennent tout autre à distance, comme ils firent avec les migrants ; et tant de morts qu’on s’en lave les mains. Les confinés succèdent à « ces bureaucrates inemployés » qui fuyaient Paris pour Versailles à la suite d’Adolphe Thiers, le 18 mars 1871 et qui, « bénéficiant d’un congé extraordinaire, attendirent la suite des événements, préoccupés seulement de savoir si l’on paierait ces deux mois de vacances non réglementaires » ; mais l’événement tient sa puissance de se dire en un seul tableau d’Albertus Pictor (1457), La Mort jouant aux échecs : pour la première fois dans l’histoire, l’humanité tout entière réagit en même temps comme un seul humain à l’approche de la mort. C’est ainsi que l’on peut reconnaître dans cet accroissement d’intensité collective tous les comportements de l’homme devant la mort qui rôde, courage et lâcheté, culpabilité, élévation d’âme, blagues proliférantes pour conjurer l’angoisse, et ce sentiment du moment ultime qui est sans doute le plus fréquent à mesure qu’elle s’approche : l’incrédulité. À l’histoire, cependant, qui réclame qu’on l’honore en entrant par une seule grande Porte à deux battants, celle du Réel économique et politique, répond soudain une petite porte dérobée, brusquement ouverte sur les utopies d’hier instantanément réalisées. Et voilà que le ciel chinois s’éclaircit ! Le pont de Brooklyn apaisé ! On entend à nouveau les oiseaux dans Paris, les trente-neuf espèces différentes ! Venise déserte, délestée de ses bateaux géants et approchée par les dauphins de l’Adriatique… L’État vous dit, face caméra : je t’interdis d’aller travailler ! Sous peine de contravention ! Les humains se répartissent harmonieusement dans la nature. Dans le temps retrouvé, veillez à votre santé, redécouvrez vos proches, apprenez à vivre avec eux. Antidote à la pandémie, par l’internet qui a aussi ses virus, la bibliothèque de la Sorbonne est en accès libre et l’on peut visiter tous les musées du monde : ce qui relève du commun est enfin accessible ! De même que les avocats leurs robes noires, les infirmières jetaient leurs blouses blanches ? Aujourd’hui la Voix dit : la santé est un trésor public, la santé échappe aux lois du marché ! Le Commandeur prend la parole à 20 heures pour dire : « lisez ! » – et non plus : bossez, payez, comprenez ! L’impossible brusquement réalisé : la suspension sine die de toutes les lois-du-marché, la décroissance immédiate, le retour à soi et à la solidarité, le grand virage écologique !

Et personne pour voir venir un tel changement planétaire. Aucune décision humaine, aucun révolutionnaire pour l’engager. Restera-t-il sans conséquence de s’être à tout le moins laissé entrevoir ? Il se peut après tout qu’un virus, en dépit ou en raison du peu de cas que nous portions à la survie de notre monde, en prenne la défense contre les excès des hommes, cette espèce animale qui aurait bientôt fini d’exterminer toutes les autres espèces et se trouvait à deux doigts de détruire la planète elle-même. Pour se tenir du côté de l’homme malgré tout, celui qui veut encore l’harmonie générale, et se réjouit d’entrevoir le rêve advenu, un espoir se fait jour : au contraire du confinement (si ce mot dit prison alors qu’il parle des confins !), cet espoir tient au retirement, d’un mot francophone réapproprié au sens d’un refus de revenir au libéralisme, à l’exploitation éhontée du monde, un retirement comme la mer se retire, et comme l’humanité elle-même le fera bien un jour complètement – un jour comme ceux-ci que nous vivons, qui en sont la répétition ou l’annonce.

ALAIN BORER


mercredi 1 avril 2020

Hanna KRASNAPIORKA « Lettres de ma mémoire »



Récit de vie et Histoire mêlés dans un documentaire tout à fait étonnant ! Non pour le sujet (la vie dans un ghetto durant la seconde guerre mondiale) mais bien pour le lieu géographique à partir duquel peu d’écrits de cette période sont arrivés jusqu’à nous : la Biélorussie ! Ouvrage comme rapiécé où les scènes s’enchaînent avec une rapidité quasi diabolique. Hanna KRASNAPIORKA livre ici des images (oui des images tant le potentiel évocatoire de l’ouvrage est fort) de ce qui s’est passé dans l’un des plus grands ghettos d’Europe, tristement classé deuxième en nombre de morts.

 

Hanna KRASNAPIORKA raconte dans les années 1970 ce que fut sa vie entre 1941 et 1942, quand lorsqu’à 15 ans, elle et sa famille sont assignées à résidence dans le ghetto de Minsk, un ghetto construit seulement quelques semaines après la rupture du pacte germano-soviétique et au commencement de l’invasion allemande. Le ghetto de Minsk : entre 1941 et 1943, 100000 prisonnier-es dont 20000 juifs y furent entassés, seuls 2000 à 5000 en seraient ressortis vivants. L’on ressent, à la lecture des pages, qui filent et font défiler devant nous de terribles moments, l’impuissance totale et le désarroi des prisonnier-es.

 

Il est difficile, après cette lecture, de différencier véritablement camps de la mort et/ou de déportation, de ce qui s’est passé dans le ghetto. On y trouve des différences, certes, les gens se terrent dans des habitations, dont les résidents précédents ont été chassés ou plus vraisemblablement tués. Il reste des bribes d’une société qui a existé, fut un temps, notamment avec la mention du photographe, mais tout cela reste très fugace. Les étoffes jaunes cousues, les règles au sein même du ghetto, encore et toujours pour rappeler aux juif-ves qu’il-les sont persona non grata dans la cité, et doivent obéir tout à la fois à des règles injustes et absurdes (ne pas marcher sur les trottoirs, ne pas saluer).

La sélection existe aussi dans le ghetto : qui travaille, qui peut travailler, qui est essentiel à l’effort de guerre ? Les autres seront tués, souvent pour des motifs autant arbitraires que fallacieux. Les enfants enterrés vivants ou égorgés, les hommes qui creusent les fosses où leurs cadavres viendront s’empiler, après avoir été arrosés d’essence puis fusillés. Ces femmes, trop belles, que l’on prend comme femmes de ménage et qui se retrouvent à servir d’esclaves sexuelles, ou alors que l’on tue, sur ce simple constat d’une beauté trop dérangeante, sans doute

Hanna KRASNAPIORKA reconstitue ses souvenirs sur ce ghetto, le quotidien pour une famille juive devant porter cette étoffe (et non une étoile) jaune. Hanna qui a vu sa maison brûler, son père partir au front, a assisté à trois pogroms, a vu le typhus se répandre, tellement de gens mourir. Ce livre en un sens elle ne l’écrit pas seule : elle est allé chercher des témoignages d’anciens prisonniers. Et là il est difficile de ne pas penser au remarquable travail de Svetlana ALEXIEVITCH elle-même biélorussienne.

 

Plusieurs personnes se succèdent pour parler de leurs souvenirs : violence, crasse, famine, maladies, pogroms, torture, morts, certains pelotons d’exécution se déroulant… en musique ! Tous ces faits nous sont contés à travers des lettres que l’auteure nous confie dans un dernier effort pour faire connaître la vérité. Récits émaillés d’autres documents, extraits quant à eux de journaux tenus par des amies. Cela vient renforcer ce que l’auteure nous livre, comme une patate chaude. Car il y a de l’urgence dans les mots qui sont écrits, l’urgence d’être exhaustive, de raconter le mal. Mais aussi de raconter le bien. Ces gestes qui ont sans doute sauvé, ces cachettes où des inconnus saisissent les compagnes et compagnons d’infortune d’un même élan, pour échapper aux nombreux pogroms dont il ne subsistait, après coup, que des rues lavées du sang versé par celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de se cacher.

 

Et puis les moments de grâce à l’intérieur du ghetto : les mariages, les femmes qui veulent malgré la peur et l’appréhension rester coquettes, celles qui parviennent à percer les barbelés et trouver des complices afin de s’évader. « Demain, nous quitterons pour toujours ce maudit ghetto. Quoi qu’il arrive, nous n’y reviendrons pas. Nous sommes prêtes à tout. Si c’est la mort, alors qu’elle soit digne. Si c’est la vie, alors, qu’elle nous offre la liberté ». Sous le joug allemand certes, mais encadrés par des biélorusses, on assiste parfois à des actions, certes isolées mais salvatrices, pensons à Otto, qui, de nombreuses fois épargna à l’auteure et à ses compagnes, le pire. On repense à ces pommes de terre échangées, à la chaleur d’un poêle qui réchauffe le corps et le cœur.

 

Oui le récit qui est fait dépasse l’entendement mais montre aussi à quel point, dans ces moments d’une noirceur indicible, il y a des rais de lumière. Chacun-e d’entre nou-es a les moyens d’être cette fragile bougie qui ne se consume pas et reste debout, conservant, jusqu’au bout de la cire, sa dignité et son aménité pour son prochain. Davantage que les horreurs qui finissent par devenir presque banales dans le contexte de l’extermination raciale, retenons la solidarité, les mains tendues, les tunnels sous les grillages, les embrassades, l’humanité, au sens noble, en somme.

 

On ne peut ressortir indemne de cette lecture. Comme tous les ghettos, celui de Minsk finît par être liquidé. Celles et ceux qui ne purent ni s’échapper ni se cacher furent tué-es, abominablement. Celles et ceux qui purent se cacher ont parfois péri sous les bombardements venus par la suite. Un pan d’histoire qui doit être connu, car hormis le ghetto de Varsovie, on parle peu de ce qui se passa en Biélorussie à cette époque.

 

Tous ces témoignages bousculent, pourtant ils sont sans trémolos, sans en rajouter des caisses, la vérité est déjà assez glaçante. Surtout de ne pas surenchérir, ne pas entrer dans un jeu morbide. Ce qui a sauvé Hanna ? Peut-être son éducation : elle avait appris l’allemand à l’école, la connaissance de cette langue, comme le raconte ce récit, lui fut plus qu’utile.

 

À la fois récit historique et précieux témoignage paru dans sa langue natale en 1984, « Lettres de ma mémoire » est un document fort et jusqu’à ce jour resté inédit en France, ici traduit du biélorussien par Alena LAPATNOIVA sous la direction de Virginie SYMANIEC, par ailleurs fondatrice et directrice des éditions du Ver à Soie, merci à elle d’avoir proposé quasiment l’intégralité de son catalogue en version Epub, en ces temps troublés où nos librairies nous manquent. Grâce à elle, nous avons pu découvrir ce texte, merci aussi pour elles, pour eux.

Mais revenons au présent livre : la préface, particulièrement éclairante sur la situation politique en Biélorussie à l’époque évoquée dans ce témoignage, est magistrale et signée, outre les deux femmes nommées ci-dessus, Jean-Charles LALLEMAND. Alors, quand les librairies auront rouvert, quand il sera à nouveau possible de se procurer des livres en papier dans des librairies indépendantes, faites-le ! De plus, comme beaucoup de maisons d’édition indépendantes, Le Ver à Soie sera en danger, alors en achetant ce bouquin, d’une part vous aiderez une éditrice 100 % indépendante, d’autre part vous aurez entre vos mains et vos murs le témoignage d’un traumatisme jusque là peu mis en lumière : la vie dans le ghetto de Minsk. Bravo au Ver à Soie et merci pour ce très beau livre ! Laissons la parole à l’auteure en guise de conclusion : « Je n’ai pas inventé cette histoire. J’ai raconté ce que m’a dicté ma mémoire (…) je l’écrirai probablement toute ma vie ».

 

https://www.leverasoie.com/

 

(Emilia Sancti & Warren Bismuth)

 


dimanche 29 mars 2020

Ginette KOLINKA « Retour à Birkenau »


Ginette KOLINKA (avec Marion RUGGIERI), dans son ouvrage « Retour à Birkenau » nous livre le témoignage qu’elle reproduit inlassablement, année après année, aux classes, aux élèves et aux enseignant-es à travers l’Hexagone.

Ce témoignage a une saveur particulière, à 94 ans, Ginette KOLINKA se doute que ses escapades mémorielles dans les collèges et lycées de France risquent d’être plus compliquées. Nous ne pouvons qu’être admiratif-ves devant cette ténacité dont elle a fait preuve depuis tant d’années pour aller raconter, expliquer, mais aussi accompagner, lors de voyages scolaires à Auschwitz, ce que ses compagnons d’infortune et elle-même ont vécu.

Le livre est divisé en plusieurs parties, courtes, l’ouvrage étant lui-même très bref (97 pages, dans un format à peine plus grand qu’un poche) mais est largement suffisant. Ginette KOLINKA raconte le voyage en France pour remonter jusqu’à Drancy, nous raconte comment elle a été dénoncée, sans avoir pu jamais savoir d’où venait « la fuite ». Juste des suppositions.

Ginette KOLINKA a été envoyée vers Birkenau en avril 1944 : le 16, elle sort du train accompagnée de son père, de son neveu et de son petit frère. On propose aux plus faibles de partir en camion, elle encourage son père et son petit frère à monter dedans, pour les soulager. Elle ne pouvait pas savoir que le camion partait directement pour les chambres à gaz. Son neveu choisit de ne pas rester avec les adultes et malgré son âge, part avec le groupe des enfants, parce qu’il s’était lié d’amitié pendant le transport. Ginette KOLINKA se retrouve donc seule et raconte son vécu, puis son rapatriement, puis son retour en France. Elle a retrouvé sa mère et ses sœurs qui ont réussi à se cacher et à ne pas être déportées, et qui peinent à la reconnaître. 20 ans et une vingtaine de kilos, des traces des sévices vécus, au corps et au cœur. Un retour à la vie « normale » qui se fait non sans peine, un bonheur que l’on n’arrive pas vraiment à identifier, des phases de dépression assez sévères.

Cet ouvrage est rédigé en toute humilité, tout comme les premières interventions de Ginette KOLINKA dans les classes, au début des années 2000, alors qu’elle est veuve. Au départ elle décline, ne se sent pas légitime car selon elle n’a pas assez de culture, trop timide aussi. Puis elle se laisse fléchir, et elle fonce. Elle donne ce qu’elle a et apprend elle aussi des choses terribles. Lors d’une visite du camp qu’elle a si tragiquement trop bien connu, elle apprend, grâce au témoignage d’un survivant des Sonderkommando que le supplice des gazés durait… 25 minutes. Des corps emmêlés et tordus que l’on retrouvait en ouvrant les portes pour dégager les cadavres. Que son block, le 27, était situé tout à côté de l’endroit où était donnée la mort de la manière la plus barbare qui soit. Ces détails, l’auteure les donne mais sans aucune forme de pathos, ni de débordement. Fidèle à chaque témoignage de survivant-es que j’ai pu lire, il se dégage uniquement des faits, l’émotion est secondaire et l’on sent que c’est le-a lecteur-ice qui va surtout devoir jongler avec les images que cela évoque.

Ginette KOLINKA nous fait part aussi de l’impensable pour elle : le long de la rampe, là où débarquaient les condamné-es, là où étaient triés les individu-es, des pavillons ont vu le jour, des habitations, avec des toboggans et des jeux pour enfants. Tout ceci semble tellement irréel.
« Quelqu’un qui n’en connaît pas l’histoire peut ne rien voir (…) Je ne reconnais rien, rien du tout. »

Une phrase vient clore son récit, une phrase qui semble irréelle et pourtant, l’ombre du négationnisme plane toujours au-dessus de nos têtes.
« J’espère que vous ne pensez pas que j’ai exagéré, au moins ? »

Publié en 2019 chez Grasset, c’est court, et ça remet les pendules à l’heure, au besoin.

(Emilia Sancti)

Vincent RAYNAUD « L’éclipse, situations italiennes »


(Le texte qui suit fut édité le 25 mars
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)

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En 1827, Alessandro Manzoni publie la première édition des Fiancés (I Promessi Sposi), qui fonde le genre du roman en Italie — où, jusqu’alors, la poésie, le théâtre et la philosophie dominaient. Un Don Quichotte ou un Tristram Shandy dûment étudié à l’école par tous les Italiens, qui en connaissent l’histoire par cœur. Lombardie, 1628. Lucia doit épouser Renzo, mais Don Rodrigo s’est épris d’elle et la fait enlever. C’est le début de multiples péripéties avant le mariage final, dans une région dévastée par la peste.

Devant les images dramatiques de camions militaires quittant Bergame et emportant en pleine nuit des dizaines de cercueils hors de la ville afin qu’ils soient incinérés, on pense à la Lombardie de Manzoni. Nous sommes en 2020 et c’est une autre épidémie qui sévit, faisant payer un lourd tribut à une grande partie du pays. Que se passe-t-il en Italie ? se demande-t-on face à une situation de catastrophe, à un drame humain sans précédent depuis un siècle et à des chiffres en constante augmentation. Il y a bien des explications (la pyramide des âges, le manque de place en réanimation, voire la pollution, dans ces zones très industrialisées), mais elles paraissent insuffisantes. Le temps de l’analyse viendra. Dans l’immédiat, il faut tenir, contre une épidémie qui échappe à tout contrôle et menace les structures sociales, politiques et économiques. On craint pour le Sud très peuplé, à la population âgée, et dont le système sanitaire ne résistera pas au choc que subissent ces jours-ci la Lombardie, la Vénétie, l’Émilie-Romagne et le Piémont, le Nord prospère. Tenir, mais comment ? Panique à la Bourse. Nous sommes à Rome, pas Piazza Affari à Milan. Mais c’est tout comme, tant la ville est crépusculaire et méconnaissable, dans l’attente du pire. C’est une scène de L’Éclipse, le film de Michelangelo Antonioni qui clôt en 1962 la trilogie dite de « l’impossibilité du couple ». Alain Delon déambule seul dans le décor monumental d’une ville de fin du monde, et sa solitude complète semble bien peu italienne. Ne pas pouvoir se rendre au bar, au stade ou au théâtre est plus difficile à vivre dans un pays où le besoin de sociabilité est si fort. D’où la formidable inventivité dont tous font preuve ces jours-ci afin de recréer du lien social. Point d’existentialisme antonionien : dès le début du confinement, les gens sont sortis sur leur balcon et se sont mis à chanter, à jouer de la musique, à se parler et à rire. Puis le reste de l’Europe les a imités. Les Italiens chantent Fratelli d’Italia, l’hymne de Mameli, alors qu’ils ne se sentent d’abord italiens (et non lombards, toscans, napolitains ou siciliens) que tous les quatre ans, pour suivre la Nazionale en Coupe du monde de football. Ils l’ont écouté sur toutes les radios du pays – une première – le vendredi 20 mars, étrange façon de célébrer les 159 ans de l’Unité. L’ont suivi trois chansons choisies par la population : Azzurro de Celentano, La Canzone del sole de Battisti et Nel blu dipinto di blu de Modugno. Pourquoi pas Mina, pourquoi pas Patty Pravo, pourquoi pas De André ? Qu’importe. Écoutez-les : c’est l’Italie, vivante et joyeuse. On le sait, les Italiens possèdent une remarquable capacité à parler de leur présent et de leur passé récent : romans et films, mafia et années de plomb, règne berlusconien et intrigues vaticanes, ils ont cette audace. Depuis le début de l’épidémie, artistes, intellectuels, romanciers et romancières de premier plan racontent l’Italie du virus à leurs concitoyens. Des interventions vidéo d’Alessandro Baricco, de Paolo Fresu et de Jovanotti ; des articles de Paolo Di Paolo et Stefano Massini ; un essai de Paolo Giordano à paraître dans les prochains jours ; des contributions de Marco Missiroli, de Melania Mazzucco ; souvent ils habitent dans les régions les plus touchées ou en sont originaires, et ils racontent ce qu’ils observent autour d’eux. Ils écrivent ou s’expriment alors que les salles de concert, les théâtres et les librairies sont fermés, que les imprimeries sont à l’arrêt et que le monde du livre – pas à la fête en temps normal – souffre encore plus qu’à l’ordinaire. L’Italie se relèvera, l’hymne de Mameli le dit bien : L’Italia s’è desta. Indépendamment et parfois malgré ceux qui la gouvernent, elle a une capacité de rebond, une énergie et une fantaisie qui l’aideront à se remettre en mouvement après la crise, et il y aura beaucoup à apprendre de cette « République fondée sur le travail » (c’est dans sa Constitution). Entre-temps, que peut-on faire pour l’Italie ? Écouter ses artistes, lui dire notre solidarité et donner rendez-vous à la Squadra azzurra en finale de l’Euro 2020.

En 2021.

VINCENT RAYNAUD

samedi 28 mars 2020

Cynthia FLEURY « Répétition générale »


(Le texte qui suit fut édité le 19 mars
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)

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Lorsqu’on vit des situations exceptionnelles, la première peur concerne le maintien de la vie. Le réel de la mort du coronavirus existe mais il est faible, et semble submersible. Je n’ose imaginer la sidération et la violence, le grand retour des archaïsmes, si la létalité avait été plus forte et disséminée.

Impossible d’anticiper cela sauf en imaginant le pire, la peur véritable, la haine pour ce monde. Là, nous avons une forme de chance au sens où si nous acceptons la responsabilité collective et la discipline, si nous produisons un comportement collectif coordonné et stratégique, nous réduirons considérablement son impact délétère. Telle est notre chance : avoir encore un peu de maîtrise. S’offrir une occasion à moindre coût de redécouvrir les bienfaits de la solidarité, des services publics, de l’État de droit et social combinés, articulés, alliés de toujours, qui ne sont rien l’un sans l’autre. Extrême chance malgré l’ingratitude souvent témoignée ces derniers temps, la bêtise, la vue courte des stratégies néolibérales qui fantasment la toute-puissance illusoire de l’homo economicus dans sa version la plus radicale. C’est une répétition générale pour autre chose, et cela me glace déjà le sang. Car la deuxième crainte qui m’agite est celle de l’absence d’apprentissage et de transformation de nos modes de vie. Passer à côté de la chance, cela s’est vu tant de fois. Ne pas saisir le kairos, retourner à la condescendance meurtrière. Nous sommes nombreux à le craindre, mais il nous faudra être très vigilants face à l’endormissement futur qui se profile, toutes les mauvaises raisons trouvées pour continuer comme avant, car nous serons dans une phase de récession économique et l’on nous expliquera qu’il n’est pas temps encore de faire autrement, qu’il y a le feu économique qu’il faut éteindre, et que celui-ci – ô délire – ne s’éteint qu’avec le poison inflammable, tant de fois dénoncé. Mais parions sur l’intelligence et la détermination à évoluer, parions sur une nouvelle conviction partagée : mieux vivre ensemble. Le confinement 3.0 a des vertus particulières : être dans la distance mais néanmoins connectés, et pour une fois les « deux minutes de la haine » orwelliennes, souvent banalisées ces derniers temps, se sont calmées : les voix sont plus sereines, les réseaux sociaux servent à distribuer une information capable de ferrailler avec les fausses, les grandes institutions académiques tentent d’assurer la continuité ou le partage des enseignements, les médias font de même, les artistes se relaient pour proposer des accès culturels, l’école fait comme elle peut avec la faiblesse de son environnement numérique de travail – là, franchement, on ne va pas se mentir, va falloir monter vite en gamme, car c’est terriblement pauvre, et cela ne peut perdurer. Mais globalement, ces premiers jours de confinement ne dessinent pas la victoire de l’immaturité, mais plutôt l’envie d’être résilients, d’apprendre, d’innover, de profiter de cette chance pour respecter autrui et les valeurs de responsabilité commune. Toute la question, maintenant, est celle de la durabilité de la prise de conscience et de la volonté de faire autrement.

CYNTHIA FLEURY

vendredi 27 mars 2020

Didier DAENINCKX « On a cru te perdre »


(Le texte qui suit fut édité le 21 mars 2020
dans la collection Tracts de crise chez Gallimard.
Offert en période de confinement)


« Pendant trois jours, on a cru te perdre… », c’est ce que me disait ma mère chaque fois qu’une catastrophe ravivait le souvenir des grands périls. En ce mois d’octobre 1957, avec mes deux sœurs nous venions de nous installer au rez-de-chaussée d’un bâtiment de la cité Robespierre, à Aubervilliers, et une forte fièvre m’avait forcé à rester à la maison. Pendant une semaine j’avais gardé le lit face à la fenêtre baignée par le soleil d’automne jusqu’à ce que les murs se mettent à se tordre, les meubles à s’étirer, le plafond à fondre comme une guimauve. Dans le même temps, le poids des draps m’était devenu insupportable, j’avais la sensation de grossir démesurément, de peser des tonnes, d’occuper tout l’espace disponible. Le docteur Saiz, dépêché d’urgence, avait fourni quelques médicaments pour apaiser la fièvre intense qui provoquait le délire. Il avait conseillé de me découvrir, de placer des linges frais sur mon front. C’est tout ce qu’il pouvait faire, et contre toute attente le miracle avait eu lieu.

J’étais resté quinze jours sans sortir à faire des moulages en plâtre, du découpage de bois grâce à une panoplie de menuisier. Le mal, venu de Chine, rôdait en Europe depuis juin mais personne ne l’avait vraiment pris au sérieux jusqu’à ce qu’il s’installe dans douze provinces italiennes à la toute fin du mois d’août : À Rome, trente-cinq jeunes congressistes de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, hollandais et belges, ont été isolés dans un lazaret. On fait remonter la source de l’infection au port de Naples, d’une part, et, d’une autre, à la contamination d’un jeune sportif à son retour du Festival de la jeunesse de Moscou. Le virus aurait passé les mers et survolé les monts Oural en même temps. Un mois plus tard, en l’absence de tout organisme international de veille, « l’influenza » avait franchi les Alpes et un bref article du journal Le Monde, le 28 septembre, rassurait la population à propos de la rentrée scolaire alors fixée au premier octobre : Des craintes se sont manifestées concernant la rentrée des classes à la suite de l’apparition en quelques points du pays de cas particuliers de grippe « asiatique », affections au demeurant assez bénignes. Une semaine plus tard, on dénombrait 450 morts en Angleterre, ce qui n’empêchait pas les autorités de préciser « que ces chiffres sont très comparables à ceux de 1956 ». En France, la comptabilité macabre ne concernait alors que le résultat des combats en Algérie : 250 rebelles tués à Tébessa sur le djebel Tadjetount, 28 à Médéa, 48 fellaghas tués par la 12e division d’infanterie coloniale à Beni Ouazzane, 50 autres à Batna, Palestro, Khenchela… Les équipes de l’Institut Pasteur s’étaient néanmoins lancées dans la fabrication d’un vaccin, nécessitant de disposer d’un nombre impressionnant d’œufs de poule fécondés de 5 à 9 jours pour un investissement de 250 millions de francs non subventionné par l’État. Le professeur Lépine estimait que 15 millions d’œufs, au minimum, seraient indispensables à la vaccination de 25 % de la population française avant de conclure : Le problème consiste à savoir si l’on veut engloutir des millions de francs et soustraire du marché un précieux aliment pour fabriquer un vaccin dont on ne peut être sûr qu’il soit efficace contre une souche dont on doute qu’elle soit dangereuse.

Selon les sources les plus fiables, la pandémie connue sous le nom de grippe asiatique qui submergea le monde en 1957 fit plus de deux millions de morts dont 15 000 en France métropolitaine. La chance a fait que je ne me suis pas fondu dans ce chiffre, que je suis demeuré un individu. Le virus mutant rôde à nouveau. C’est un touriste opportuniste, il prend son temps, il profite de toutes les occasions, il fait des selfies, serre la main du premier venu, applaudit ceux qui s’époumonent, se faufile dans les cortèges, visite les églises, les assemblées comme les bidonvilles. Le Temps, lui, est plus déterminé. Il avance de son pas mesuré, droit devant lui. Il prend son temps pour mieux prendre le nôtre. Et même s’il est mécanique, moins imprévisible, je lui donne la préférence.

DIDIER DAENINCKX