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vendredi 13 novembre 2020

CHRISTIN & VERDIER « Orwell »

 


Cette BD parue en 2019 aux éditions Dargaud est ambitieuse et époustouflante. Elle retrace la vie de George ORWELL, le célèbre écrivain anglais du XXe siècle, né en Inde en 1903 dans une famille bourgeoise. En 150 pages, son parcours est rapporté, principalement en noir et blanc, avec de superbes dessins réalistes.

De sa jeunesse en Birmanie bercée par les auteurs classiques, en passant par sa participation aux forces de l’ordre colonial en Birmanie, sa difficile scolarité en Angleterre dans une école stricte, son retour en Inde, ses divers métiers exercés, ses escapades miséreuses à Londres et à Paris de 1927 à 1929 (il en tirera un livre « Dans la dèche à Londres et à Paris »), la vie de cet Eric BLAIR qui prendra le pseudonyme de George ORWELL (du nom d’un cours d’eau) est méticuleusement évoquée.

Déçu par son roman « Une fille de pasteur », il persiste à écrire. Il se rend dans une Espagne en pleine guerre civile dès 1936 en tant que journaliste. Il soutient (par défaut ?) le POUM. Cette expérience le marque à vie, elle est gravée dans le marbre avec le récit « Hommage à la Catalogne ». Cette partie de sa vie est longuement développée dans le présent ouvrage.

ORWELL est atteint de pneumonie qui se transforme en tuberculose. Il publie « La ferme des animaux » en 1945 qui deviendra l’un de ses plus grands succès. Politiquement il se situe plutôt dans la mouvance anarchiste conservatrice.

La BD fait la part belle à l’ORWELL intime, sa vie de famille, ses passions, ses sorties en barque. Mais il tousse abondamment et doit se ménager. Sa femme décède. La BD se referme avec « 1984 », le chef d’œuvre paru en 1949 de l’écrivain qui meurt peu après.

Sacré travail esthétique que ce roman graphique ! Dessins précis et profonds, rythme soutenu, les vignettes s’enchaînent rapidement. À noter la participation de André JUILLARD, Olivier BALEZ, Manu LARCENET, BLUTCH, Juanjo GUARNIDO et Enki BILAL qui chacun offre entre une et quatre planches couleurs du format du livre. Cette BD est une manière sûre d’entrer en contact avec l’univers d’ORWELL, mais aussi de pénétrer dans son intimité. Premiers pas avant d’aller plus loin dans son œuvre, ou tout simplement pour le plaisir.

(Warren Bismuth)

lundi 9 novembre 2020

Pierre BARRAULT « Catastrophes »

 


Ce petit livre de 120 pages est bien plus complexe qu’il pourrait paraître. 63 séquences, qui vont d’une demie à quelques pages, se succédant sans répit. Dans ces séquences, des actions vécues par le narrateur, souvent au côté de Claire (qui va pourtant disparaître puis réapparaître, à Strasbourg, bref). Enfin, vécues, rien n’est moins sûr, une partie pouvant se présenter sous forme de rêves ou de pressentiments, voire de manière moins rationnelle.

 

Des textes à première vue absurdes voire improbables ou surréalistes, seulement identifiables après une trop forte consommation de psychotropes, à l’image de la couverture, le fameux animal-bogue.

 

Il est question de portes qui s’ouvrent, se referment, de transports en commun ou non, de corps démembrés, de baignoires qui se remplissent toutes seules sans ensuite pouvoir se vider, des situations impossibles mais burlesques. Car Pierre BARRAULT n’a pas oublié de se munir d’une bonne boîte à humour. Les dialogues entre le narrateur et Claire sont très drôles et vifs. La « toute petite fille » qui les accompagne reste quant à elle muette.

 

Certains éléments présents dans une séquence réapparaissent dans d’autres, ce qui est vrai aussi pour quelques personnages ou leurs vêtements. Des personnages qui ne se trouvent jamais où ils devraient être, dans des situations impossibles, des détails sans queue ni tête, sans explication, pour des postures parfois beckettiennes. « Je suis dans la rue et ma jambe droite remonte la rue sur le trottoir de droite tandis que ma jambe gauche la descend sur le trottoir de gauche. À mi-chemin entre ma jambe droite et ma jambe gauche, donc au milieu de la chaussée, mes bras font de grands moulinets, mes poings gigantesques défoncent les parebrises et écrasent les automobilistes à l’intérieur de leurs véhicules ».

 

En fait seule la version officielle ne peut se permettre d’envisager une explication quelconque. Celle de l’auteur tient de la physique quantique en mode gaz hilarants, de trous noirs farceurs, d’espaces-temps libres. Et là tout devient possible. Si l’on ne se trouve pas à un endroit au moment où l’on croit, mais plus tôt, ou plus tard, ou sous une autre forme, alors tout peut être réécrit. C’est ce s’amuse à faire Pierre BARRAULT dans un récit vitaminé et haletant, qui déconstruit les codes du genre. C’est grâce à ce subterfuge qu’il lui est notamment possible de dialoguer avec Patrick Mc GOOHAN dans la plus kafkaïenne des séries : « Le prisonnier ». Ceci jusqu’à la « Catastrophe ultraviolette ».

 

« Claire me montre les photos qu’elle a prises lors de la visite de notre futur appartement, puis elle déclare que nous mettrons le canapé là, ou plutôt ici, et la bibliothèque ici, contre le mur du fond. Je l’arrête immédiatement : on ne peut pas mettre la bibliothèque contre le mur du fond puisqu’il y a déjà l’agent immobilier. Mais Claire lève les yeux d’un air agacé et me répond qu’il va dégager. Alors c’est jouable… ».

 

Livre inclassable et maudit puisque ajourné en mars dernier pour cause de confinement, et peinant à sortir aujourd’hui pour cause de reconfinement, jamais une « Catastrophe » n’aura aussi bien porté son nom, à moins que là aussi, la physique quantique ait agi d’une manière discrète mais efficace. Ce texte est cependant disponible chez Quidam éditeur qui vient de le faire paraître.

http://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 8 novembre 2020

Jeton NEZIRAJ « Vol au-dessus du théâtre du Kosovo… »

 


La case ci-dessus ne permet pas d’écrire le titre de ce livre en entier. En effet, en se fiant à la couverture, il faudrait rajouter le titre de la seconde pièce, « Une pièce de théâtre avec quatre acteurs, avec quelques cochons, vaches, chevaux, avec un Premier ministre, une vache Milka, des inspecteurs locaux et internationaux ».

Ce recueil de deux pièces de théâtre contemporain signées Jeton NEZIRAJ, auteur dramatique kosovar est, comme il nous y a par ailleurs habitué, déboussolant. La première de 2012 met en scène sur 19 séquences une poignée de personnes qui vont devoir jouer une pièce au Théâtre National du Kosovo le jour de l’indépendance du pays. Une pièce dans la pièce donc. Or, la date cette indépendance n’est pas connue, tandis que le technicien du théâtre voudrait en profiter pour réaliser son rêve : construire un avion destiné à faire le tour du monde.

La pièce devrait entre autres reprendre le discours du Premier ministre accompagnant la commémoration de l’indépendance. Or, le discours lui non plus n’est pas connu. Alors que faire ? « Je veux que ce discours soit intégré à la pièce. De cette manière, il fera partie de… Vous savez, ce fameux discours de Martin Luther King ? Ce sont les artistes qui ont rendu ce discours célèbre ».

D’autant que le discours en question semble imminent et que la troupe n’est toujours pas prête pour une pièce qui devra durer deux heures tout de même. Le metteur en scène est de plus en plus nerveux et anxieux, le travail artistique à accomplir semblant irréalisable. Le but de la pièce consiste en effet à décrire un événement qui n’a pas encore eu lieu.

De plus, tout se complique lorsque le secrétaire général du ministère de la culture demande d’apporter au texte de la pièce en préparation des correctifs, biffer des mots ou bouts de phrases, en rajouter. Le metteur en scène est près d’exploser.

Une question s’impose d’elle-même : doit-on inclure le discours du premier ministre dans la pièce puisque l’élu refuse pour l’instant de le prononcer ? « Le jour où la première fois on a joué Guillaume Tell en Allemagne a été proclamé fête nationale. La même chose peut se produire avec cette pièce. On s’en souviendra à chaque commémoration de l’Indépendance. Au fil des ans, les gens ne saurons plus si la pièce a été montée à cause de l’Indépendance ou si l’Indépendance a été proclamée à cause du spectacle ».

Pièce jouée à 100 à l’heure, elle est dissidente et cynique, avec un humour que ne renierait pas le théâtre de l’absurde. Derrière cet imbroglio, c’est bien une pièce engagée politiquement présentée ici, mais traitée de manière hilarante.

La seconde pièce, dont je ne vous ferai pas l’affront de retaper le titre, fut écrite en 2016 et se base sur le même fait historique : l’indépendance du Kosovo. Mais ici de très nombreux acteurs vont se succéder. Acteurs ? Pas toujours, puisque vont notamment parler une vache, un taureau, un cochon, un cheval, un bouc, sans oublier la souris, la brebis et la fameuse vache Milka.

En plus de tout cela viennent un boucher propriétaire d’une boucherie-abattoir, sa femme militante ainsi que plusieurs inspecteurs. Pour les animaux, il y est question de leurs prochaines techniques d’abattage que ne manquera pas d’imposer l’Union européenne. Pour le boucher et sa femme, le but premier est la survie car les nouvelles règles en vigueur pourraient s’annoncer draconiennes et impossibles à tenir sans crever.

La Serbie pourrait ravir la place du Kosovo en sien de l’Union européenne, l’occasion pour les personnages de se questionner sur le départ du Royaume-Uni de cette belle et grande famille européenne.

Une partie de la pièce se découpe comme un roman, sans l’identité des protagonistes qui dialoguent. KAFKA et autre BECKETT ne sont pas loin, ce théâtre de l’absurde joue dans la cour des grands jusqu’à la dernière page en forme de poème : « … Europe, ouvre-nous ta porte / Ne nous laisse pas dehors / Dans ton sein reprends-nous / Car nous en avons assez bavé / Nous avons eu assez peur comme ça / Nous en restons là / Nous y mettons fin, car nous sommes fatigués / Et si jamais la pièce ne vous a pas plu / Allez à Bruxelles, allez vous plaindre / Allez vous plaindre ».

Ces deux pièces viennent de paraître aux éditions L’espace d’un Instant. Traduites de d’albanais par Sébastien GRICOURT et Evelyne NOYGUES, elles valent largement le détour. Le même Jeton NEZIRAJ, qui devient par ailleurs un habitué du blog grâce aux quelques publications sorties chez L’espace d’un Instant, revient très bientôt chez le même éditeur avec « Bordel Balkans » et « Cinq saisons » en un volume.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

vendredi 6 novembre 2020

Aurélien DUCOUDRAY & Jeff POURQUIÉ « La troisième population »

 


Une BD reportage sur un lieu symbolique de la psychiatrie française : la clinique de La Chesnaie dans le Loir-et-Cher. Établissement unique et renommé, il accueille à ciel ouvert un public en particulier névrotique ou psychotique. L’originalité de La Chesnaie est que les patients gravitent dans une sorte d’autogestion : ils participent à la vie du lieu de manière active, mais exercent toutes les missions par un système de rotation des tâches. Il en est de même pour le personnel hospitalier.

Au cœur du Loir-et-Cher, La Chesnay se dresse sur un terrain assez privilégié : grande surface de nature où les patients peuvent se promener en toute liberté. Les deux auteurs de cette BD ont donc décidé de s’immerger afin de raconter ce qu’ils y ont vu, entendu. Et c’est foutrement instructif. Retour sur l’historique du lieu, de sa gestation à son ouverture en 1956.

De leur séjour dans cet établissement, les auteurs en ramènent des émotions qu’il font partager : des moments d’inquiétude, mais aussi beaucoup de fou rires, les rencontres, les échanges, c’est toujours très humain et non jugeant. Discussions avec le personnel médical, et en fin de volume avec le créateur du lieu !

Mais pourquoi ce titre ? « La première population c’est les patients, la deuxième population, c’est les moniteurs et les médecins, et la troisième c’est tous les extérieurs qui viennent à La Chesnaie pour donner quelque chose aux première et deuxième populations ». Modèle du genre, La Chesnaie est aujourd’hui réputée pour sa grande liberté, son humanisme et l’originalité de sa démarche. Haut lieu de la psychiatrie, il est un exemple concret de l’accompagnement psy en autonomie partielle.

Responsabiliser les malades est l’un des leitmotivs très ancré dans l’institut, ce sont par exemple eux qui distribuent les médicaments à leurs collègues de cure. Le but est de faire ressentir aux patients leur enfermement comme naturel, comme une simple vie en communauté.

Les couleurs de cette BD sont variées, tantôt pastel, tantôt noir et blanc, avec quelques pointes dans les couleurs franchement agressives. Tout dépend bien sûr de l’anecdote contée. L’atmosphère reste feutrée, intimiste, même si les patients peuvent aller se balader à l’extérieur des espaces délimités, même en ville, bien que celle-ci soit très loin d’être une mégalopole.

À titre personnel, ce petit coup de cœur fut aussi influencé par le fait que je connais très bien les environs de La Chesnaie, qu’ils me sont (Loir et) chers, et que je retrouve dans cette BD, cachée entre les bulles, un peu de cette vie de la région Centre, y compris le supermarché du coin.

C’est sorti en 2018 chez les toujours inspirés Futuropolis, ça se déguste tranquillement, avec en ligne de mire le travail psychiatrique original fourni dans un lieu devenu mythique.

http://www.futuropolis.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 4 novembre 2020

Adeline BALDACCHINO & Edouard JOURDAIN « Le testament du banquier anarchiste »

 


Ce curieux roman hybride se permet bien des libertés ! Comme son nom l’indique il s’appuie en trame de fond sur le texte dynamite « Le banquier anarchiste » écrit en 1922 par Fernando PESSOA, le poète portugais. Il l’analyse, mais a en plus le culot d’imaginer une rencontre de nos jours sur la terrasse d’un café entre les auteurs du présent livre et LE banquier anarchiste, qui développe un peu plus l’idéologie politique qu’il a commencé à mener dans le roman de PESSOA.

 

Les rencontres ente les auteurs et le banquier se tiennent chaque jour sur cette terrasse durant une semaine. Plus qu’une interview du banquier, il s’agit d’échanges de réflexions politiques, historiques et philosophiques, qui pleuvent et argumentent les thèses. Adeline et Edouard, les deux interlocuteurs du banquier, le questionnent à propos de plusieurs idées couchées sur papier en 1922, mais font part de leurs propres convictions.

 

Beaucoup de sujets actuels défilent en ces pages, jamais traités à la légère, et souvent avec une grande pertinence. Des points de vue de PESSOA, du moins de son banquier, sont validés, d’autres débattus. Le fond de ce livre est très pacifiste mais offensif, il ouvre des horizons, entre action collective ciblée et efforts individuels isolés.

 

Il est aussi guide historique, faisant allusion à de nombreuses dates qui ont pu marquer le mouvement anarchiste, en plus de l’analyse actuelle d’événements historiques majeurs. Le débat est foisonnant autour de l’histoire de la démocratie, ses conséquences, son présent et son avenir. Beaucoup de thèmes sont abordés sans ton professoral, mais laissant ouvertes les solutions possibles ou envisagées.

 

Bien sûr, ce fameux banquier croisé vers 2019 par les auteurs aurait au minimum 120 ans de nos jours, donc un secret se cache derrière cette exceptionnelle longévité. Car ce banquier anarchiste dont nous ne connaîtrons pas l’identité a été de tous les fronts, a connu par exemple des figures majeures de l’anarchisme des arts, comme ORWELL ou ISTRATI, ceux de la politique comme Nestor MAKHNO, raconte sa vision des combats du XXe siècle, qu’il soient en U.R.S.S., en Espagne en France ou ailleurs.

 

Les références égrenées dans ce faux roman sont très nombreuses et ont besoin d’être digérées une à une. Le récit est un peu construit à la manière de « La mémoire des vaincus » de Michel RAGON (auquel il fait d’ailleurs référence), souvenirs d’un homme qui a été durant sa vie de toutes les luttes.

 

« Il ne s’agit pas de consacrer sa vie à la politique, ce serait épuisant et nous passerions à côté de choses plus ou moins importantes. Non, il s’agit seulement de donner la capacité aux individus de s’occuper de politique quand ils le souhaitent. De parier sur le fait que s’ils ont le pouvoir, ils s’investiront davantage ».

 

Sorte de pamphlet contre la violence, il en développe ses arguments : « Le pouvoir est démuni devant ceux qui lui opposent une résistance active non violente : il ne peut plus justifier de les réprimer. C’est ce qui a permis des révolutions démocratiques en Europe de l’Est ou en Afrique du Sud, dans les dernières décennies. Voyez-vous, j’ai réalisé que le propre de l’anarchisme n’est pas seulement de lutter contre le pouvoir autoritaire de l’État mais… Contre le pouvoir autoritaire en général ! Or, qu’est-ce que la violence, si ce n’est le pouvoir autoritaire par excellence ? La lutte contre la domination étant une affaire de culture et d’éducation, il est nécessaire de lutter au maximum contre cette violence qui peut contaminer toute société, y compris celle qui se réclamerait de l’anarchisme ».

 

Ce « testament » laisse des portes ouvertes, il n’est ni figé ni péremptoire, c’est ce qui en fait indéniablement sa force. Il est sorti en 2020 aux éditions Libertalia, et même si l’on s’en tenait là, ce serait un ouvrage à lire d’urgence, mais si j’ajoute que l’intégralité du bref roman de Fernando PESSOA « Le banquier anarchiste » qui a servi de support à ce livre est ici proposé en intégralité, quelle sera votre réaction ? Et pourtant oui, cet extraordinaire texte est offert en fin de volume.

 

« Le banquier anarchiste » de PESSOA a donc été écrit en 1922, fort de seulement quelques dizaines de pages, cependant suffisantes pour admirer la puissance du poète. Contrairement à son petit enfant de 2020 présenté ci-dessus, il est plus un monologue qu’un dialogue entre interlocuteurs. Le banquier y raconte brièvement sa jeunesse ouvrière, son goût pour la culture, son envie de monter en grade. Il se fait tour à tour philosophe, sociologue, historien.

 

Le banquier possède un ennemi : les fictions sociales. Pour les combattre il ne croit pas au collectif en tant que force politique, dans lequel il voit une certaine tyrannie (il s’en explique fort judicieusement), il revendique plutôt une somme d’individualismes sincères et quotidiens. Il est contre la révolution car il ne voit en elle qu’une future dictature militaire, une dictature révolutionnaire, il se fait visionnaire : « Qu’a-t-elle engendré, la Révolution française ? Napoléon et son despotisme militaire. Et vous verrez ce qu’engendrera la Révolution russe : quelque chose qui retardera de plusieurs dizaines d’années l’accomplissement de la société libre ». Il croit en revanche à la révolution sociale de tous les jours.

 

Le banquier s’entretien sur l’égoïsme (qu’il ne faut surtout, mais alors surtout pas confondre avec l’individualisme), a horreur de ce qu’il appelle la « théorie du secours » où un être va en aider un autre en lui prodiguant par exemple force conseils qui en fait ne font que pointer les limites de la personne aidée, ne pas lui laisser la marge de manœuvre suffisante à son épanouissement, et accessoirement la prendre pour un être inférieur incapable de décider seul. Le banquier n’est jamais vraiment tendre avec ses semblables et l’un de ses leitmotiv est « Travailler tous dans le même but mais séparément ». On pourrait y ajouter sans grand risque de se tromper : combattre non pas les capitalistes mais le capital. Car le banquier préfère s’attaquer aux institutions, puisque les humains sont interchangeables.

 

Mettre en place une société anarchiste ? « On peut admettre que le système anarchiste est réalisable et douter qu’il le soit d’un coup – c’est-à-dire qu’on puisse passer de la société bourgeoise à la société libre sans qu’il y ait un ou plusieurs stades ou régimes intermédiaires. Celui qui émet une telle objection considère bonne – et réalisable – la société anarchiste, mais il a l’impression qu’il doit y avoir un quelconque stade transitoire ente la société bourgeoise et celle-ci ».

 

Le banquier anarchiste est un texte bref et résolument corrosif, dans lequel il nous semble que tout est dit, de manière intemporelle, le genre de textes qui fait date, qui s’impose au-delà de l’Histoire. Merci aux éditions Libertalia pour l’avoir rendu à nouveau facilement accessible.

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 novembre 2020

Nikos KAVVADIAS « Nous avons la mer, le vin et les couleurs »

 


Extraites d’une correspondance inédite en français étalée sur 40 ans, ces 131 lettres signées Nikos KAVVADIAS, romancier et poète grec (1910-1975), mais aussi et peut-être surtout marin sont destinées à ses proches, de quoi entrer dans l’intimité d’un écrivain qui a passé la majeure partie de sa vie en mer, loin des siens, matelot puis télégraphiste à partir de 1939.

KAVVADIAS a laissé peu de publications, ce livre est donc une espèce de petit trésor pour qui s’intéresse à cet auteur, mais plus largement à la littérature grecque du XXe siècle.

Qu’il s’adresse par ces lettres à sa famille ou à ses amis, KAVVADIAS est un homme complexe : tantôt apparemment satisfait de sa vie, voire fier de son parcours, tantôt accablé, se dévalorisant avec cynisme. Mais une chose est sûre : il ne pouvait vivre ailleurs que sur mer. Cependant jamais il n’oublie ses proches, qu’il couvre de cadeaux achetés dans divers ports du globe.

Dans cette correspondance sur papier libre ou cartes postales, il écrit de plusieurs coins de la planète : Royaume-Uni, France, Australie, Grèce bien sûr, Egypte, Yémen, Italie, Inde, Liban, Singapour, Belgique, Allemagne, Suède ou encore Chypre. Il raconte ce qu’il y voit, y entend, passe des coutumes locales dans les villes portuaires aux anecdotes vécues en mer ou non. Il s’y raconte aussi : son rapport à l’alcool, au tabac, au haschich, aux femmes (les prostituées surtout), son cœur qu’il parvient à considérer par moments comme asséché, son isolement, sa solitude même. Avec une pointe d’autocritique dure et violente pouvant laisser entrevoir un homme tourmenté : « Je ne me souviens jamais quand j’ai été heureux, amer ou affecté ».

Mobilisé au tout début de la deuxième guerre mondiale, KAVVADIAS, ce petit bonhomme d’un mètre cinquante-trois, entrera en résistance, sera incarcéré. La correspondance de cette période de guerre est moindre. « Mes journées s’écoulent de manière monotone, tantôt sentinelle, tantôt chef de chambrée, et parfois de faction à l’entrée du camp. Mais encore rien de concert pour ma démobilisation ».

KAVVADIAS est un amateur éclairé de peinture, il fait partager ses émotions par écrit et commente plusieurs tableaux dont certains sont ici reproduits en noir et blanc. Il se fait parfois nostalgique voire mélancolique : « Même les erreurs des autres me font vieillir ».

Les femmes, peut-être un péché, en tout cas un vice : « J’ai les mains affreusement sales. Les femmes que je vénère sont des femmes pour qui il n’existe ni ciel, ni horizon ». Et « ses » femmes, adorées : sa sœur Tzénia et sa nièce Elga auxquelles il écrit avec tendresse, affection et amour, lettres publiées ici. Il se dépeint comme un homme manquant de confiance en lui, mauvais écrivain aux sentiments bancals. Mais son humour est acéré.

La littérature prend une place non négligeable dans cette correspondance, ne serait-ce que parce qu’une partie est destinée à son ami de toujours, M. KARAGATSIS, lui-même écrivain, ainsi que d’autres lettres écrites à l’écrivain Startís TSÍRKAS. L’éditrice a eu la très bonne idée de faire paraître dans ce recueil dix lettres de KARAGATSIS à destination de KAVVADIAS. Concernant ce dernier, il est (très peu) question de son unique roman (disponible en France sous le titre « Le quart »), que l’auteur semble ici ne pas apprécier ou en tout cas mésestimer, critique (dirait-on) envers son œuvre, pourtant majeure.

Le titre du recueil est issu d’une lettre de KAVVADIAS. Dans ce volume, en plus des lettres écrites par KAVVADIAS, vous découvrirez une poignée de poèmes, une préface concise, précise et exemplaire d’Anne-Laure BRISAC (par ailleurs éditrice du présent ouvrage), quelques citations et notes, un glossaire, ainsi qu’un bref repère bibliographique. Les lettres sont traduites par Françoise BIENFAIT, les poèmes par Gilles ORTLIEB.

« La mousson a follement malmené le bastingage, la nuit dernière. Tu tiens dans ta main un mince rameau, une plume, du papier. À force de tempêtes et de saisons, te voila maintenant dépenaillé- Je voudrais te couvrir… mais tu glisses, je ne peux rien y faire »

Les éditions Signes et Balises d’Anne-Laure BRISAC donnent une place très particulière à Nikos KAVVADIAS dans leur catalogue. Écrivain peu connu en France, c’est pourtant déjà son second ouvrage à être présenté chez cette maison d’édition après « Journal d’un timonier et autres récits » (écrits de jeunesse, d’ailleurs assez magistraux) en 2018. Mais ce n’est pas tout. Prochainement sortira un recueil de poèmes du même KAVVADIAS, projet alléchant que l’on espère voir aboutir au plus vite. Merci à Signes et Balises pour sa confiance, sa complicité et sa remarquable et toujours pertinente ligne éditoriale.

https://signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 28 octobre 2020

Didier DAENINCKX « Municipales, banlieue naufragée »

 


Didier DAENINCKX est très en colère et le fait partager. L’homme aux « 10000 pages publiées », l’écrivain natif de Seine-Saint-Denis et ayant vécu une grande partie de sa vie à Aubervilliers (même département), va devoir déménager. Ceci est pour le préambule, il va ensuite se mettre à table et justifier son choix. Enfin, un choix qui n’en est pas vraiment un.

Comme bien d’autres, DAENINCKX a assisté à la déliquescence d’un système de gestion, à un abandon de l’humain au profit du profit. Mais la véritable et vertigineuse chute, il la voit en mars 2014 lors des élections municipales (il en avait déjà fait état en 2014 justement dans son offensif roman-documentaire « Retour à Béziers »). De plus en plus de voyous au CV de délinquants long comme le bras se présentent sur les listes électorales, la communication est une sorte de pantalonnade grotesque dans une ville ouvrière de 90000 habitants dans laquelle une infime partie des citoyens votent. La fonction politique en tant que vocation tombe aux oubliettes, laissant place aux dents qui rayent le parquet, aux coups bas et au spectacle. Place à l’escroquerie organisée et aux connivences.

Dans ces banlieues abandonnées, l’islamisme radical a posé ses jalons, y compris au sein de la politique locale. DAENINCKX observe cette évolution au cœur de la Seine-Saint-Denis, puis revient sur les événements du 17 octobre 1961 où des centaines d’algériens furent jetés dans la Seine en fin de manifestation, un tragique fait divers qui a marqué l’auteur à jamais, DAENINCKX a beaucoup milité et écrit afin que cette date reste dans les mémoires (voir notamment son superbe « Meurtres pour mémoires » qui le rendra célèbre en 1984).

Avec cet auteur, on est toujours plongé au cœur de l’Histoire, ses récits abondent d’anecdotes franchement instructives, posées là au milieu d’un paragraphe, diversion nécessaire pour apprendre et parfois souffler si le fond est trop âpre. Alors on glane, comme ceci par exemple : « L’Algérie aussi occupait une place de choix à une époque où l’on prenait soin de placer le mot travailleur avant immigré. Lors de la réorganisation administrative de l’Île-de-France au milieu des années 1960, la Seine-Saint-Denis avait d’ailleurs hérité du fameux numéro « 93 » que portait jusqu’à l’Indépendance le département algérien de Constantine... ».

DAENINCKX semble désillusionné, éreinté par son combat d’une vie, lui qui se proclame de très jolie manière « éveilleur de mémoire » n’en peut plus des violences autour de sa zone de vie, que ce soit sur fond de trafic de drogue, ou bien d’intimidations gratuites et disparition du « tous ensemble », DAENINCKX jette l’éponge, du moins il déménage, le cœur déchiré. Oh, il ne va pas bien loin : du « 93 » il rejoint le « 94 ». Mais pour lui c’est tout un symbole, une fuite inexorable.

Ce texte brutal, lucide et salutaire est sorti en 2020 dans la collection Tracts de chez Gallimard, une collection un peu fourre-tout sur l’engagement politique ou social, mais dans laquelle on retrouve par exemple les noms d’Erri de LUCA et autres René FREGNI. DAENINCKX a parfois du mal à tenir le rythme dans ses textes, les plus longs pouvant s’avérer pénibles voire caricaturaux. Ici, et comme dans la plupart de ses nouvelles et de ses récits brefs, il met les poings sur les « i », et c’est dans ce registre qu’il brille avec le plus de force.

(Warren Bismuth)