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lundi 5 août 2019

Howard FAST « La dernière frontière »


Ôtons respectueusement nos stetsons devant ce petit bijou. « La dernière frontière » est le western parfait : aucune fausse note, aucune virgule mal placée, aucun accent oublié. Le scénario est très bref voire rustique : en 1878 la fuite d’une bande de Cheyennes de leur « Territoire » (lire leur réserve) de l’Oklahoma où ils étaient parqués, pour retrouver leur liberté et leurs terres ancestrales toujours plus au nord, plus de 1500 kilomètres plus haut. 300 bonhommes et bonnes femmes, enfants, plus les chevaux, les chariots, la poussière, ça doit se voir. Et pourtant, la tribu semble comme évaporée. Les soldats du gouvernement États-unien sont chargés de les ramener coûte que coûte dans leur réserve.

Une fois le décor planté, il faut quand même ajouter pas mal d’ingrédients : des personnages rudes et expressifs, des paysages somptueux, des soldats tiraillés entre le bien et le mal, des Indiens plus pugnaces que prévu, la forte chaleur puis la neige. Et puis le style d’écriture : pourtant simple il est envoûtant de bout en bout car charpenté, puissant et imagé. Aucun des dialogues n’est superflu.

L’action s’étend entre juillet et décembre 1878, sauf pour le dernier chapitre qui empiètera sur 1879. Dans ce roman, c’est bien la résistance indienne qui est mise en avant, des Indiens dépossédés de leurs terres puis prisonniers en plein air par des blancs cupides pour lesquels seul le développement d’une civilisation compte (celle qui ne respecte plus la Terre, la nature, celle qui saccage égoïstement). Des Indiens qui vont aller jusqu’au bout de leurs forces. Lors du moment peut-être le plus tendu du récit, les soldats blancs sont 12000 pour capturer quelque 300 Indiens, une démesure ! Les milices blanches se forment, à leurs têtes quelques fanatiques engagés pour cramer du peau rouge après l’avoir affamé, notamment cette tribu des « Dog Soldiers » en fuite. « Je n’en ai jamais vu un seul, jamais parlé à un seul, sauf à ce Métis, Micky. Mais ils barrent la route au progrès. Comme les hors-la-loi. Le progrès ne doit jamais être stoppé ». À méditer…

Et les médias qui s’en mêlent, et l’armée des blancs qui leur demande d’étouffer l’affaire car l’humiliation est trop forte, les Indiens étant toujours introuvables. Dans leur évasion, ni tuerie, ni destructions, ni incendies volontaires, mais bien un respect de la nature et de l’humain que les blancs ne comprennent pas. Quant aux soldats, ils piétinent, n’avancent pas ou peu, font des demi-tours, s’empêtrent et se questionnent devant l’agilité, la dextérité sans bornes des Indiens. « À cheval, les Cheyennes étaient des démons, à peine humains, tout en spirales et tourbillons, aussi difficiles à atteindre que des oiseaux en plein vol, combatifs comme des loups féroces si leur tribu était menacée, ou se dérobant avec aisance face aux lourds chevaux gris ».

Puis est évoqué le fou Buffalo Bill décimant des millions de bisons par intérêt, sans même utiliser leur chair, seul la peau l’intéresse. Les bisons sont la nourriture première des Indiens, donc l’extinction des premiers entraîne la famine des seconds. Mais au fait « Pourquoi vous ne parleriez pas des milliers d’hommes qui vivent paisiblement dans leurs réserves ? Expliquez comment le gouvernement essaie de créer pour eux de nouvelles conditions de vie et de les civiliser en l’espace d’une génération. Pourquoi ne jamais dire un mot sur les Indiens jusqu’au jour où un engrenage se grippe ? Il s’agit d’une grosse machine. Vous croyez que de tels mécanismes pourraient tourner sans jamais la moindre panne ? ».

Howard FAST était communiste et humaniste, il dépeint ici son propre ressenti, celui d’un homme accablé par tant de folie humaine. Il prend ouvertement position politiquement, historiquement, le récit est très documenté, très précis. Car tout ce qui est raconté dans ce livre est la vérité, tout s’est effectivement déroulé, les bras nous en tombent. Un seul des protagonistes du roman n’a pas existé, il est là pour témoigner des atrocités commises par les seuls blancs.

Ce petit chef d’œuvre est paru en 1941 avant d’être traduit en français. Il sera magistralement adapté au cinéma par John FORD en 1964 sous le titre « Les Cheyennes » (l’une des plus grandes réussites du réalisateur, et même si Howard FAST n’est pas crédité au générique, un oubli très regrettable). Cette « Dernière frontière » est l’un des joyaux du roman western, il a bien sûr été retraduit (par Catherine de PALAMINI) et réédité en 2018 en poche par Gallmeister, les ténors des grands espaces. Ce bouquin est une magistrale chevauchée dans les Etats-Unis du XIXe siècle, du sud au nord, pour des souvenirs en pagaille. Incontournable dans le genre.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 1 août 2019

Benoist REY « Les égorgeurs »


Début de l’action en septembre 1959, lorsque des soldats du contingent français métropolitain embarquent à Marseille. Direction l’Algérie. Pour participer à la pacification. Parmi eux Benoist REY. Car ceci est un récit de vie, pas de fiction dans ce court texte, que du vrai, du sale, du dégoulinant.

Les hommes arrivent dans le nord constantinois (nord-est de l’Algérie) et se fondent dans un commando de chasse, qui n’est autre qu’une unité d’élite de volontaires, têtes brûlées pour lesquelles la guerre est un grand terrain d’apprentissage. Leur spécialité : l’égorgement. Ils vont en user et en abuser. De ce que va voir, entendre Benoist REY, rien ne nous sera épargné : incendies volontaires (parfois de villages entiers), tortures, viols (« Vous pouvez violer, mais faites ça discrètement »), « corvée de bois » (un grand classique de la guerre d’Algérie). Voilà comment ce système se pratique : « On emmène les intéressés dans un endroit tranquille. Puis on les lâche en leur disant : ‘Partez vous êtres libres’. Ils partent, et on les fusille dans le dos. La gendarmerie est alors alertée et dresse les procès-verbaux, où il est dit en substance : ‘X… a tenté de s’enfuir. L’homme de garde a tiré’. Tout le monde est couvert ». Une armée du pouvoir devenue comme folle. Les mulets sont décimés en campagne. Parfois on a l’impression de lire un récit sur le passage de la division Das Reich en France métropolitaine en 1944. Rien ne repousse après celui des unités spécialisées en décimations de tous genres.

Mais la force de ce bouquin réside dans ses questionnements, nombreux et lucides. Exemple : à la suite d’un interrogatoire, doit-on soigner un prisonnier algérien torturé durant une séance un peu trop musclée, sachant que lorsqu’il sera sur pied, il sera à nouveau torturé et sans doute exécuté ? La solution de le laisser mourir est souvent privilégiée par les soldats français les plus sensibles. Pour eux, au moins fichu pour fichu, le prisonnier ne se sera pas mis à table avant de défuncter.

Le livre tourne d’ailleurs beaucoup autour de l’axe du paradoxe entre le bien et le mal, les protagonistes ont-ils réellement conscience de ce qui se trame, toute la violence, les horreurs ? Ne se laissent-ils pas aller dans une vague collective où seuls les gradés pensent et les autres exécutent ? Pas mal de points assez philosophiques sont évoqués, d’autres plus sociaux, dont le rôle de la presse dans ce conflit. Pour Benoist REY les choses se compliquent : il est soupçonné d’avoir écrit clandestinement un article mettant en cause l’État français, il va être interrogé à son tour.

Un mot sur la forme du livre : un texte littéraire, loin des écrits au jour le jour, et pourtant il se présente comme un carnet de bord rédigé entre septembre 1959 et octobre 1960. Le style est travaillé, propre, agréable. Il y est question de la mort d’Albert CAMUS (décédé accidentellement en janvier 1960), des intellectuels gradés, etc.

Cet essai se referme en octobre 1960 lorsque REY change de vie. Bien sûr, le livre s’est fait remarquer dès sa sortie : paru aux éditions de Minuit le 30 mars 1961, il est saisi dès le 7 avril. Pourtant aucune information ne sera ouverte à son encontre. Il est le neuvième et le dernier livre des éditions de Minuit saisi durant la guerre d’Algérie, ce sera l’éditeur qui aura le plus souffert de ces interdictions dans toute la France, le nombre des saisies représentera même 50 % du volume total des saisies. Paradoxalement ce sera aussi un tremplin pour les éditions de Minuit. « Les égorgeurs » fut réédité, notamment dans les milieux libertaires français. La réédition toujours disponible que je vous présente est celle des éditions Libertaires, elle date de 2012, elle est identique à l’originale. Ce pamphlet est à lire d’une traite, à vos risques et périls, il est sulfureux et passionnant.


(Warren Bismuth)




lundi 29 juillet 2019

Noël FAVRELIÈRE « Le désert à l’aube »


Un récit de vie, une autobiographie, un témoignage, classez ce livre où vous voulez, mais ne l’oubliez pas. J’apprécie tout particulièrement les livres qui ont une histoire. C’est le cas pour ce « Désert à l’aube » : paru aux éditions de Minuit, alors engagées contre la guerre d’Algérie, la colonisation et la torture, le 7 octobre 1960, il est saisi par le pouvoir Gaullien dès le 17 octobre pour « Provocation à la désertion et complicité » à l’encontre de Jérôme LINDON (directeur des éditions de Minuit) et l’auteur. C’est le cinquième livre de l’éditeur saisi par les autorités françaises.

Provocation à la désertion ? Noël  FAVRELIÈRE a effectué son service militaire en Algérie après le début des « événements », en 1956. Mais il est rapidement rappelé pour un nouveau tour de piste de quelques mois. Objectif : la guerre, les tortures, la gégène, le racisme, les exécutions sommaires. Dans les parachutistes je précise, gondolade assurée à coups d’intimidations. Mais FAVRELIÈRE en a ras le fusil de ces images quotidiennes : alors qu’il apprend qu’un prisonnier algérien va être exécuter (le « jeu » tant craint du fellagha auquel on va faire croire qu’il est désormais libre pour mieux lui tirer dans le dos ensuite, sous couvert de délit de fuite du prisonnier, on appelle cela la « corvée de bois »), il décide un soir de le faire échapper et de s’enfuir avec lui. Va suivre une errance, des marches sans but de plus en plus proches du désert, la soif, les rencontres avec les moudjahidin, les membres du F.L.N., les fellaghas, etc., et bien sûr Noël, devenu Noureddine, va prendre part au combat, mais contre ses anciens camarades, c’est-à-dire aux côtés des soldats algériens pour l’indépendance. D’où l’accusation de « complicité » pour le livre mis à l’index.

FAVRELIÈRE va voir défiler les morts, des potes parfois, dans la même lutte. « À la guerre, on perd toujours quelque chose. Parfois, c’est seulement la vie ». Il raconte sans vibrato le quotidien d’une armée de Libération nationale dans le maquis, les armes obsolètes ou piquées à l’armée « occupante », les soldats motivés et têtes brûlées, la chaleur, la barrière de la langue, l’ennui (heureusement pour certains il y a la picole, pour d’autres, parfois d’ailleurs les mêmes, la prière). On s’occupe comme on peut : « Mohamed s’éloigna, mais sans quitter le lit de l’oued. Il revint les mains pleines de petits cailloux blancs et de crottes de chameau. Il me fit comprendre  qu’avec ces cailloux et ces crottes, nous allions jouer aux dames. Il dessina un damier sur le sable en faisant un trou pour chaque case, puis nous disposâmes les pions. J’avais choisi les cailloux, car je ne tenais pas à tripoter les crottes, bien qu’elles fussent très sèches et très dures ».

Les bivouacs, les traques, les peurs, les exactions, tout y passe. L’auteur commente tout ceci en version brute, sans recherche stylistique, de manière directe, lucide, parfois froide, distanciée. Ce témoignage est une arme, les récits de « métropolitains » de l’autre côté de la barrière existaient peu à l’époque, et pour cause. Car comme écrit plus haut, bouquin saisi 10 jours après sa parution. Ne pas laisser fuiter, ne pas laisser penser que de bons soldats français passent à l’ennemi de leur plein gré, de surcroît en embarquant un condamné à mort avec eux. Et ça se corse lorsque le récit se fait offensif, contre le patriotisme : « Au moment de partir, il ajouta en regardant Salem qui m’enveloppait le pied : ‘c’est bien la première fois que je vois un drapeau servir à quelque chose d’utile’ ».

FAVRELIÈRE va passer en Tunisie, direction les Amériques, fin du livre. Pourquoi cette nouvelle évasion ? Seul le quatrième de couverture l’annonce : l’auteur a été condamné à mort deux fois dans son pays, il n’y revint que lorsqu’il fut innocenté, en 1966, mais le livre ne dit pas qu’il était entré une première fois clandestinement en France en 1963. Ce bouquin est en décalage par rapport à l’image collective que nous pouvons avoir de la guerre d’Algérie version outre-Méditerranéenne, il met en action la guerre côté colonisés, côté indépendantistes, ce qui était un poil dangereux à l’époque. Le livre ne dit pas non plus que l’infatigable cinéaste militant René VAUTIER soutint FAVRELIÈRE. Témoignage implacable de cette période sombre, il est un pont original pour passer la mer Méditerranée, d’autant qu’il fut écrit presque au cœur du combat, alors que la guerre d’Algérie continuait de sévir. Il fut réimprimé (sans saisie) à plusieurs reprises, la dernière édition à ce jour étant celle de 2012, toujours aux éditions de Minuit où elle est par ailleurs toujours disponible.


(Warren Bismuth)

dimanche 28 juillet 2019

MAURIENNE « Le déserteur »


Roman sulfureux, militant, politique, irrévérencieux. Mais qui est ce MAURIENNE, l’auteur ? Un pseudo bien sûr, celui de l’alsacien Jean-Louis HURST, pseudo trouvé par le directeur des éditions de Minuit, Jérôme LINDON, lorsqu’elles vont publier le roman : « C’est simple, pendant la Résistance, nous avions Vercors. Alors, pour la suivante, j’ai choisi la vallée d’à côté ».

« Le déserteur » est l’un ces romans prétextes à une tribune. L’appellation « roman » le dispense aussi d’avoir à se défendre en cas de plaintes. Mais sachez que dans ce récit, tous les personnages ont bel et bien existé, hormis un seul. C’est bien un récit de vie qui est proposé, mais planqué sous la couverture du fictionnel.

Le scénario de ce « Déserteur » est simple : des potes, jeunes, français métropolitains, discutent régulièrement sur l’attitude à adopter en pleine guerre d’Algérie (le livre est écrit en 1960 pendant les événements) : se battre pour la France ? Euh, mais l’Algérie est AUSSI la France… Alors disons se battre pour le gouvernement de Paris contre les indépendantistes ? Ce serait le défendre, cautionner les actes abominables de l’armée, les tortures. Se battre côté adverse, pour le F.L.N. ? Cela paraît plus alléchant, mais dangereux voire téméraire. Alors quoi ? Déserter ? Pourquoi pas après tout, cette solution semble envisageable, souhaitable même, c’est en tout cas la plus propre des convictions d’une partie des amis.

Certains avaient déjà choisi : devenir déserteurs insoumis avant même d’être appelés. D’autres ont eu cette réflexion trop tard et se sont retrouvés mobilisés avant même d’avoir tranché. En fond, le racisme, la pseudo-supériorité des blancs, l’avènement de de GAULLE en mai 1958, la peur du retour du fascisme (les soldats « français de souche » sont comparés à des S.S.) avec les souvenirs de la deuxième guerre mondiale, le radicalisme d’État, se noyant dans une volonté de tout contrôler, de tout censurer.

En parlant de censure, « Le déserteur » est l’un de ces livres rapidement saisis par l’État français : paru le 7 avril 1960 aux éditions de Minuit, il est interdit dès le 20 avril pour « Incitations de militaires à la désobéissance » à l’encontre du directeur de Minuit Jérôme LINDON et de l’auteur du roman Jean-Louis HURST. C’est le troisième livre de chez Minuit saisi. Pourquoi n’est-il pas mentionné le terme « désertion » dans cette plainte ? Une désertion n’est considérée comme telle que lorsqu’elle s’effectue contre son pays, face à l’ennemi. Or, cette guerre est un conflit franco-français. Reconnaître la désertion serait reconnaître en quelque sorte l’indépendance de l’Algérie. Donc incitation à la désobéissance, voilà.

Le spectre du fascisme récent flotte et brouille les idées : « Je crois que si cette guerre était juste (quelque chose comme une guerre de défense en face d’une invasion fasciste, par exemple), j’aimerais la faire, j’aimerais cette aventure vraie et dure et totale qui m’obligerait à vivre intensément, à me dépasser ». La gauche se fait elle-même fort nébuleuse : « Je crois que tant que la gauche ne dira pas nettement que la classe ouvrière française et le peuple algérien doivent se soutenir mutuellement parce qu’ils ont les mêmes ennemis et le même intérêt à retrouver la paix, la guerre n’a pas beaucoup de chances de s’arrêter… ».

Et puis l’auteur se positionne : « Il faudrait se mettre dans la peau d’un Algérien. Rendez-vous compte que ces hommes ont vécu voués au mépris de tous depuis 1830 jusqu’à maintenant. Ils étaient, le plus souvent, considérés comme du bétail. Pourtant, on a su, pendant la guerre, les employer au même titre que les autres citoyens ! En 1945, on en a massacré 40 000 dans la peur d’une quelconque vague de revendications nationalistes. C’est cette année-là que la guerre d’Algérie a commencé, pas en 1954 ».

Dans le livre sont cités deux poèmes que l’auteur prétend être du répertoire de FERID, maquisard algérien. Il apprendra après l’indépendance de 1962 que ces vers viennent de la main de René VAUTIER lui-même, VAUTIER fortement impliqué dans l’indépendantisme algérien, notamment grâce à sa caméra avec laquelle il tournera de nombreux documentaires sur le sujet (il existe un assez impressionnant et redoutable coffret). Le roman est étayé de correspondances écrites entre divers personnages de l’histoire, et leur motivation ou non à finir par penser à déserter, refusant cette sorte de leitmotiv « N’en tuez quand même pas trop ».

En préambule de ce petit roman, les diverses préfaces qui l’ont précédé. Car plusieurs éditions virent le jour : l’originale aux éditions de Minuit, une réédition en 1991 fit long feu aux éditions Manya, la présente édition étant celle proposée par L’échappée en 2005. Trois préfaces, deux de l’auteur qui, pour cet exercice, a trempé sa plume dans le curare et règle certains comptes jusqu’alors restés en suspens. Un roman chargé d’histoire que les éditions L’échappée ont eu l’excellente idée de rééditer et de « mettre à jour ». Il constitue une base supplémentaire de support pour rendre compte que tout le peuple n’a pas suivi aveuglément et comme un seul homme René COTY, Guy MOLLET ou Charles de GAULLE. Agréable à lire et plein d’infos, il fait partie de ces bouquins qui ont marqué le militantisme français.

https://www.lechappee.org/
(Warren Bismuth)

mardi 23 juillet 2019

COLLECTIF « La gangrène »


Au coeur de la guerre d’Algérie, une parution qui fait rapidement du bruit dès le 18 juin 1959 : « La gangrène », cinq témoignages (en fait un peu plus) d’algériens victimes de la torture pendant des interrogatoires. Certes, la torture a déjà été utilisée à maintes reprises pendant la « pacification », mais tant que c’était sur les terres algériennes, tout le monde ou presque fermait les yeux, cachez cette magnéto que je ne saurais voir. Mais là, c’est pour ainsi dire sous notre nez, dans Paris, rue des Saussaies, dans les sinistres locaux de la D.S.T., donc forcément ça fait un peu plus désordre, d’autant que de GAULLE, au pouvoir depuis un an et qui vient « d’inventer » la Ve République, tend à faire régner enfin l’ordre et l’harmonie (et éviter bien sûr la médiatisation des débordements autoritaires).

Cinq témoignages donc, qui se recoupent : même lieu, mêmes procédures d’interrogatoires, mêmes dates ou presque. Entre le 2 et le 5 décembre 1958, cinq algériens soupçonnés de fomenter contre l’État français sont entendus dans les bureaux de la D.S.T. S’ensuivent intimidations, insultes, menaces et tortures. Le but de cette chronique n’est pas d’entrer dans les détails concernant ces dernières, mais il paraît important de signaler qu’elles sont dénoncées à un moment où les autorités sont perdues quant à l’avenir de l’Algérie et tentent d’éteindre chaque incendie allumé. Les foyers de départ sont nombreux et les éditions de Minuit font partie des étincelles majeures.

Ces témoignages n’entrent pas dans les détails concernant les accusés/torturés : aucune précision ou presque sur les motifs de leurs arrestations, nous ne saurons pas ce qu’ils sont devenus ensuite sinon qu’ils seront jugés. Ce que nous apprendrons fait partie de l’immédiateté de l’action : tortures pendant des séances d’interrogatoires musclées, séances servant à faire avouer : prisonniers pendus tête en bas ou passés « à la broche », forcés à boire de la pisse de soldats français, supplices de l’eau, gégène sur à peu près toute partie muqueuse disponible sur un corps humain, sodomie à la bouteille, j’en passe et des bien pires. Le résultat ? Souvent le même, évanouissements à  répétition, ecchymoses, traumatismes.

« - Qu’est-ce qu’on fait ?
- On le fout dans la Seine ?
- Règlement de comptes... »

Le deuxième témoignage est très bref, deux autres tout aussi brefs viendront durcir les accusations contre la torture en fin de volume, juste avant une postface particulièrement éclairante sur l’histoire de ce livre que je m’en vais vous conter rapidement. En pleins stratagèmes gouvernementaux pour masquer la torture (et même jusqu’à la guerre !) en Algérie, un éditeur a le toupet de sortir au nez et à la barbe des autorités un bouquin les dénonçant, de surcroît effectuées en métropole. « La gangrène » sort donc le 16 juin 1959 aux éditions de Minuit, en vente le 18 juin. Ce même jour la radio Europe N°1 en fait état dans la matinée tandis que le journal Le Monde l’affiche en première page dès le début d’après-midi. Résultat : « La gangrène » est saisie par la police à 16h30, ainsi que dans les principales librairies parisiennes. Ce fut le deuxième livre des éditions de Minuit saisi durant la guerre d’Algérie (le premier fut « La question » d’Henri ALLEG en 1958, sept autres le seront ensuite, en 1960 et 1961). Mieux : c’est le premier ouvrage saisi durant la présidence de GAULLE, tout un signe. Motif : diffamation de la police, police pourtant tortionnaire dont certains membres les plus actifs sont issus des communautés tunisienne et marocaine (diviser pour mieux régner), police à laquelle il sera reproché de souvent se comporter comme des soldats SS (la deuxième guerre mondiale et ses traumatismes ne sont pas loin).

« La gangrène » est de ces ouvrages précieux. Témoignages francs, directs, sans recul donc avec les tripes, témoignages décoiffant particulièrement un État français complètement dépassé par les événements (d’Algérie), un petit bouquin de quelques dizaines de pages, qui ne paie pas de mine mais qui fait trembler en haut lieu. Pourtant il y est vu comme « une affabulation totale », « un assemblage de mensonges », « outrageusement mensonger et diffamatoire » (Michel DEBRÉ). Alors pourquoi le faire « disparaître » des librairies ? Je vous laisse juges. « La gangrène » a été réédité plusieurs fois, la présente édition date de 2012 et semble reprendre à la virgule près l’édition originale de 1959. Le bouquin est toujours disponible et coûte une misère, de quoi vous motiver pour aller creuser dans notre passé peu glorieux.


(Warren Bismuth)

dimanche 21 juillet 2019

Pierre VIDAL-NAQUET « L’affaire Audin (1957-1978) »


Cette sinistre affaire est ressortie des malles en 2018 lorsque le chef de l’État français, Emmanuel MACRON, a déclaré en septembre que le militant communiste Maurice AUDIN avait bien été assassiné à Alger en juin 1957 par des soldats français suite à une séance de torture qui aurait mal tourné. Pourtant, dès 1958 et grâce à un petit livre de Pierre VIDAL-NAQUET sorti à l’époque aux éditions de Minuit, alors impliquées contre la guerre d’Algérie et contre la torture en Algérie, toutes les pistes avaient déjà été explorées et il en avait effectivement résulté ce que MACRON déclarera 61 ans après les faits.

Le cas de Maurice AUDIN n’est malheureusement pas un cas isolé puisque le livre revient sur les tortures effectuées notamment sur Henri ALLEG, Belkacem ZEDDOUR et Georges HADJADJ, pour ce dernier en même temps et en même lieu que Maurice AUDIN. Pour Henri ALLEG, le supplicié relatera son enfer dans le livre « La question » en février 1958, déjà aux éditions de Minuit, livre qui sera saisi par deux fois par les autorités françaises, tout d’abord le 23 mars 1958, puis le 13 novembre 1959, par une plainte contre X pour « atteinte au moral de l’armée ». Dans son bouquin, ALLEG écrit déjà brièvement sur le sort de Maurice AUDIN.

AUDIN était un militant du Parti Communiste Algérien, dissous. Il est arrêté le 11 juin 1957 à 23 heures à Alger pour avoir hébergé des militants de l’ex-P.C.A. Il va être interrogé à plusieurs reprises par l’armée française, aux côtés d’HADJADJ notamment. Puis tout devient plus flou : officiellement, il s’est évadé d’une jeep le 21 juin 1957 vers 21 heures 40 « Que l’évadé n’ait pas donné de ses nouvelles depuis cette date peut s’expliquer par le fait qu’il a gagné un refuge discret, ou même qu’il a gagné le maquis », c’est la version officielle. Oui mais aussi « L’évasion du 21 juin ne serait… qu’un simulacre d’évasion, organisé en vue de couvrir un décès survenu au cours ou à la suite d’une séance de tortures ».

Pour Pierre VIDAL-NAQUET, c’est bien sûr la seconde éventualité qui le pousse à vouloir faire jaillir la vérité. À cette époque, l’affaire Maurice AUDIN a déjà été traitée, peu, par les médias de métropole, mais c’est l’article de Laurent SCHWARTZ, le 21 janvier 1958 dans l’Express, qui met le feu aux poudres, alors que la femme d’AUDIN, Josette, se bat bec et ongles pour que son mari soit retrouvé ou que sa mort fut officialisée. Lors de l’arrestation de son mari, elle fut forcée à rester barricadée chez elle en compagnie de leurs trois enfants durant quatre longs jours. Elle va entamer un travail de titan.

Quant à Maurice, il fut assigné à résidence au centre de triage d’El-Biar à partir du 11 juin. Puis, plus rien à partir du 19 juin. Le bonhomme s’est évaporé. Pierre VIDAL-NAQUET va faire sa propre enquête, minutieuse, scrupuleuse, pour arriver au résultat suivant : AUDIN est bel et bien mort, assassiné sous la torture par des soldats français. L’évasion serait en effet une mise en scène car AUDIN était mort avant. L’article de Laurent SHWARTZ abondait déjà en ce sens et dénonçait l’État français : « L’affaire AUDIN en elle-même doit être séparée des solutions du problème algérien. Ceux qui ont protesté contre l’arbitraire, dans cette affaire ou dans d’autres, avaient les opinions les plus variées sur ce problème ; ils ont agi pour des raisons de conscience. Mais il est évident que l’inconscience de nos gouvernements en face des tortures, l’abandon des responsabilités se reproduisent identiquement devant tout le problème algérien. Il est temps d’arrêter ce processus de décadence. L’affaire Audin aura été un moment de la prise de conscience de l’opinion publique devant les dangers d’une disparition de la démocratie en France ».

À la demande, entre autres, de VIDAL-NAQUET, un « Comité Maurice Audin » va se créer (il en sortira d’ailleurs un livre, bien sûr aux éditions de Minuit en février 1961, immédiatement saisi). Il est intéressant de noter qu’à partir du 19 juin 1957, soit deux jours avant « l’évasion » d’AUDIN, la seule trace de vie émanera des parachutistes français.

Ce bouquin est une bombe destinée à l’État français, à la fin de la IVe République agonisante et au début de la Ve. Il fut donc originellement sorti en 1958, mais dans la version toujours disponible de nos jours, il est augmenté d’une préface, d’un long chapitre sur la disparition de Maurice AUDIN telle que VIDAL-NAQUET a pu la conclure, ainsi qu’une longue « Chronique d’un déni de justice » que l’auteur a rédigé en 1989, ce qui invalide en quelque sorte le sous-titre « 1957-1978 ». L’enquête est passionnante, elle permet de mieux comprendre les enjeux de la guerre d’Algérie, mais aussi et surtout les coups bas, les non-dits, les dissimulations, et bien sûr la torture. C’est un essai remarquable en tous points, qui fait se questionner sur le temps qui passe : l’État français a mis plus de 60 ans pour valider des preuves déjà en place peu après la disparition d’AUDIN, et récoltées par un collectif de militants infatigables. Bien sûr, ce brûlot est à lire, il est phénoménal et n’est pas du genre à enfoncer des portes ouvertes. Sa réédition de 2012 est toujours disponible aux éditions de Minuit, je vous invite à vous la procurer d’urgence. VIDAL-NAQUET ne tire pas la couverture à lui, il précise qu’alors il était un jeune homme à la plume peu sûre, et que c’est donc Jérôme LINDON, directeur des éditions de Minuit, qui a rédigé en partie le texte original de 1958. Du quatre mains sur mesure en somme.


(Warren Bismuth)

vendredi 19 juillet 2019

Erri DE LUCA « Aller simple »

Comme beaucoup de poètes qui se sont également lancés sur le chemin romanesque ou nouvelliste, Erri DE LUCA est surtout connu pour ses romans et ses récits. Pourtant il est aussi un grand poète, et ce recueil le démontre magnifiquement. Originellement sorti en 2008 pour le long poème éponyme, il en est ici augmenté d’autres parus en 2008 dans la langue natale et formant cinq recueils. Pour la traduction, il a fallu attendre 2012 et une version déjà fusionnée et bilingue italien/français.

« Aller simple » est un long poème gracieux mais aussi une sorte de longue complainte lucide sur le parcours des migrants, de la fuite du pays natal à la terre d’accueil (ou pas) en passant par le voyage, la traversée en bateau, épuisante. Un thème que DE LUCA connaît bien, qu’il tient à la perfection comme pour nous jouer une partition magistrale en forme de bouée de sauvetage en mer.

DE LUCA possède le chic de vous jouer la danse du ventre sur des sujets épineux en guise de séduction, les phrases sont simples mais sublimes de délicatesse et de précision :

« On dit : vous êtes le Sud. Non, nous venons du grand parallèle,
de l’équateur centre de la terre.

La peau noircie par la plus directe lumière,
Nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud »

Les phrases peuvent paraître chocs, comme les images, parlantes, photogéniques. Elles renferment des drames, des espoirs, de la violence, passée, à venir, des parcours d’êtres humains en détresse. Et cette traversée, pleine d’imprévus, ces déchaînements, ces rébellions.

« On a retiré le commandant aux assassins
Mais nous ne sommes pas les maîtres, la mer décidera de nous.

Nous sommes plus au large, de quoi s’allonger à l’abri pour tous,
Viennent des pensées de futur, l’ancien dit que c’est la liberté ».

« Surveillés par des gardes, nous sommes coupables de voyage,
Il y a plus d’espace que sur le bateau, des rations d’eau et pas de faim »

Le recueil change de format avec une suite de poèmes, parfois très courts, qu’ils soient naturalistes, engagés, amoureux ou résistants, sur l’émigration, les arbres, la nature ou Israël, intimes ou commémoratifs, hommages à des artistes oubliés, à des révolutionnaires. Ils peuvent être athées ou touchés par la foi, la Bible, olfactifs ou visuels, en mer ou sur terre, urbains ou ruraux. Mais ils sont toujours d’une beauté stupéfiante, d’une quasi perfection dans la forme. Le rythme y est travaillé, chaloupé, la musique variée mais cohérente et même harmonieuse, le style épuré.

« Le prisonnier renferme une graine dans son poing
Il attend qu’elle germe en brisant son étreinte »

Le déchirement amoureux:

« Si tu étais ici, je t’écrirais quand même
Je posterais la lettre dans le col d’une bouteille vide
Et il te faudrait la casser, pour lire,
Au risque de te couper.
Entre nous, seulement des mots acérés »

La littérature, encore et toujours, force de l’image, et de la suggestion :

« Écrivain, plante un arbre pour chaque nouveau livre,
Redonne des feuilles en échange des pages.
Un écrivain doit un obis au monde »

C'est proche du divin, les mots manquent.

(Warren Bismuth)