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dimanche 21 août 2022

Léon TOLSTOÏ « Ce qu’il faut de terre à l’homme »

 


Pakhom, un moujik russe, doit régulièrement payer des amendes à une propriétaire terrienne car son bétail va paître sur ses terres à elle. Ladite propriétaire envisageant de vendre ses biens, les moujiks se rassemblent afin de lui demander de leur en réserver les terres, Pakhom en souhaitant une partie pour lui et sa famille. Pour se faire, il vend lui-même quelques biens et loue son fils pour des tâches de ferme. Pakhom obtient un terrain mais déchante vite : un matin, tous ses tilleuls ont été coupés. C’est alors qu’il entend parler d’un lieu lointain et paradisiaque où le travail de la terre rapporte énormément en peu de temps. Voulant s’émanciper et gagner gros, il se lance dans l’aventure.

Arrivé sur place, il demande un contrat légal afin d’obtenir une grande surface de terre, mais ce que les autochtones lui proposent est on ne peut plus étonnant : « Tu partiras d’un endroit que tu choisiras. Nous y resterons, tandis que tu feras le tour. Nos garçons te suivront à cheval et, là où tu l’ordonneras, planteront des jalons. Puis, d’un jalon à l’autre, nous tracerons un sillon avec la charrue. Tu pourras englober autant de terre que tu voudras. Seulement, sois revenu à ton point de départ avant le coucher du soleil. Tout ce dont tu auras fait le tour sera à toi ».

Cette brève nouvelle de 1886 pourrait être aisément classée parmi les contes de TOLSTOÏ. Elle est écrite de manière légère et détachée, mais pour mieux faire passer un véritable message social, condamner la vanité, la cupidité, la soif d’argent, de pouvoir. Tout en recensant brièvement certaines lois alors en cours pour la paysannerie ainsi que les croyances ancestrales (apparition du Diable en rêve), TOLSTOÏ s’applique à appuyer son propos derrière une apparente candeur. « Ce qu’il faut de terre à l’homme » fait partie de ces petits chefs d’œuvre qui, en quelques dizaines de pages, vous assène un coup de pied monumental dans le fondement. Ce conte peut être vu comme une sorte de revendication « proto-décroissante » déterminée, la dernière phrase vous cueille à froid et vous cimente. A-t-on fait aussi fort dans un format aussi bref ? Je n’en suis pas persuadé. James JOYCE voyait en ce texte « La plus grande histoire jamais écrite ».

Le moujik Pakhom (c’est d’ailleurs sous ce titre que le texte apparaît parfois dans des recueils) est de ces hommes vils qui pourraient être les exemples parfaits des premiers capitalistes du XIXe siècle : « Une heure à souffrir, un siècle à bien vivre » en profitant naturellement du travail des autres. Derrière une sorte d’allégorie, son personnage est loin d’être caricatural, même s’il est difficile de le développer en si peu de pages (40, et encore l’aération est de rigueur). Après avoir donc paru dans de nombreux recueils (il a cependant été jadis plusieurs fois disponible seul en monographie), après avoir été adapté avec talent en bande dessinée par Martin VEYRON (« Ce qu’il faut de terre à l’homme » en 2016, voir la chronique en ces pages), après avoir même été adapté de fort belle manière en album pour tout petits par Annelise HEURTIER et Raphaël URWILLER sous le titre « Combien faut-il de terre à un homme ? », il est de nouveau disponible dans sa version originale, avec la première traduction française, celle d’Ély HALPÉRINE-KAMINSKY publiée la même année que la rédaction du texte en 1886. Cette réédition de 2020 est due aux éditions Sillage, spécialisées dans les publications de vieux textes parfois oubliés et appartenant au domaine public. Allez faire un tour sur leur site, il renferme quelques petits bijoux, notamment en littérature russe. Ce texte inoubliable et écrit simplement est un ravissement de bout en bout, d’une puissance rare pour un format aussi court.

https://editions-sillage.fr/

 (Warren Bismuth)

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