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vendredi 17 novembre 2017

Pierre BAYARD « Aurais-je été résistant ou bourreau ? »


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Voilà une excellente question ! Bien que n'ayant pas vécu un événement donné de l'Histoire car pas nés ou vivant ailleurs à ce moment-là, dans quel camp nous serions-nous placés ? Celui des vainqueurs potentiels ? Des dissidents ? Aurions-nous gardé une neutralité sans failles ? C'est ce que demande Pierre BAYARD, en allant exhumer dans le passé du XXème siècle divers massacres mais aussi expériences psychanalytiques (BAYARD est professeur ET psychanalyste !). En début d'ouvrage il analyse l'expérience dite de MILGRAM et sa « soumission à l'autorité » qui fit couler beaucoup d'encre dans les années 1960 (et fut immortalisée dans le magnifique film d'Henri VERNEUIL « I comme Icare » de 1979 avec un redoutable Yves MONTAND). Puis il se penche plus en détails sur la seconde guerre mondiale non sans avoir « fictionné » sa propre personne et utilisé l'uchronie pour se transposer jeune adulte au début la grande boucherie. Il nous invite à nous projeter en arrière en s'appuyant sur des exemples concrets pour démontrer par exemple qu'un destin de résistant n'est pas tout tracé d'avance. Prenons celui de Daniel CORDIER, Maurassien convaincu et fasciste actif, qui se retrouve dans la résistance et devient secrétaire particulier de Jean MOULIN par accident ! Il fera ses classes de résistant sous le célèbre pseudonyme de CARACALLA. BAYARD mentionne avec respect et tendresse Les Justes, celles et ceux qui ne pouvaient concevoir l'alternative au fait d'avoir aidé, protégé, secouru ou sauvé d'une mort certaine quelques éléments d'une population discriminée et traquée. Ces Justes qui resteront anonymes, qui refuseront toute gloire, puisque leur intervention leur parut naturelle (il y en a un paquet qui devraient d'urgence prendre exemple sur ces Justes pour ne pas perpétuellement déborder d'autosuffisance sirupeuse et moite qui tend à nous dégoûter de leur simple évocation). Dans ce bouquin on croise Romain GARY et son parcours de résistant, pourtant à l'opposé de celui de CARACALLA. À classer près de celle de MILGRAM voici l'expérience de BATSON sur « le conformisme de groupe » (un autre grand danger sociétal), détaillée par l'auteur et servant à mieux comprendre les réflexes humains sous l'influence collective (ou comment sciemment se tromper collectivement sans scrupules). BAYARD met également en exergue le parcours de Hans et Sophie SCHOLL et leur organisation « La rose blanche ». Il n'oublie pas une Milena JESENSKA, ancienne muse de KAFKA et perpétuelle révoltée qui tiendra tête à ses gardiens au camp de concentration de Ravensbrück. Il prend des tas d'exemples et contre exemples, où malgré un objectif commun, les motivations ainsi que les parcours personnels sont très différents, très éloignés, voire aux antipodes les uns des autres, chacun comme unique. BAYARD va se rapprocher un peu plus de nous, énumérant les massacres du Cambodge sous les Khmers rouges dans les années 1970 (rappelez-vous Pol POT), ceux de l'ex-Yougoslavie ainsi que de populations entières au Rwanda durant la décennie 90. Pour exposer ses thèses sur sa formule « résistant ou bourreau » durant la seconde guerre mondiale, Pierre BAYARD ne part pas sans munitions : son père a lui-même été résistant, certes pas parmi les premiers, mais pas vraiment non plus en queue de peloton. J'avais récemment lu « Le Titanic fera naufrage » (ÉDITIONS DE MINUIT 2016) du même auteur et, malgré quelques remarques très convaincantes et des exemples à la pelle non dénués d'intérêt, j'avais été quelque peu effrayé lorsque BAYARD tentait de mener son lectorat du côté de la physique quantique ou du paranormal. Rien de cela ici : réflexions solides, recherche psychologique sérieuse, exemples historiques d'une grande précision, travail global très poussé, nombreuses références en matière de documents de tous formats. BAYARD fait réfléchir, nous amène à nous poser ses propres questions, à nous positionner dans cette uchronie déstabilisante, c'est une sorte de jeu cruel dans lequel on prend part de plein gré. Ce petit bouquin est un outil psychanalytique assez remarquable qui nous bouscule, c'est sorti en 2013 aux magnifiques ÉDITIONS DE MINUIT. On reparlera sans doute de ce BAYARD qui vient par ailleurs de signer « L'énigme Tolstoïevski » où sont scrutés les personnages des romans de TOLSTOÏ et DOSTOÏEVSKI, sans doute une belle leçon littéraire et documentée en perspective.


(Warren Bismuth)

lundi 13 novembre 2017

Jean-Paul CHABROL « Anduze dimanche 23 novembre 1692, la foi, le sang et l’oubli »


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Ce 23 novembre 1692 au cœur des Cévennes dans la petite ville d’Anduze, un crime a lieu, celui d’un bourgeois « Nouveau Converti » (les N.C. ou nouveaux convertis étaient les anciens huguenots convertis à la religion catholique), Antoine LAMBERT, consul. Alors qu’il lui avait été signifié que des protestants s’étaient réunis dans une maison d’Anduze, il se rend sur place. C’est alors qu’il reçoit plusieurs coups de couteau d’un dénommé Antoine GAVANON, dit La Vérune, paysan et prédicant (donc protestant). Ce dernier parvient à s’enfuir malgré avoir été blessé par une pierre lancée par le propre fils de LAMBERT qui ignore pourtant tout de l’agression. S’ensuit une enquête sans l’accusé, disparu, un notable mort et une ville en émoi. Dans ce XVIIème siècle, Anduze est un important diocèse de la région. Depuis la révocation de l’édit de Nantes de 1685 interdisant le culte protestant, la ville est en ébullition, les attaques, violences sur personnes sont nombreuses. Beaucoup de protestants se sont officiellement convertis (les fameux N.C.) mais continuent d’avoir un cœur huguenot. LAMBERT, quant à lui, a clairement choisi le camp catholique et pourchasse sans faillir les protestants, ses anciens « amis ». L’Église réformée est victime d’intimidations perpétuelles et se défend sur le terrain. La révolte gronde, et ce fait divers prend une ampleur considérable, d’autant que l’assaillant et meurtrier La Vérune a pu s’enfuir au nez et à la barbe de la population pourtant en partie présente dans les rues, une quarantaine de témoignages en font foi. Cependant, la plupart de ses témoignages se sont évaporés (comme La Vérune), épaississant un peu plus le mystère de cette journée du 23 novembre. La Vérune a-t-il eu des complices ? La population huguenote a-t-elle simplement décidé de se taire pour ne pas accabler un allié ? L’enquête minutieuse de Jean-Paul CHABROL est captivante à plus d’un titre. Non seulement il réalise un travail d’investigation brillant, travail de fourmi où il amoncelle tout détail ayant trait à l’affaire, mais sa verve toute journalistique tient en haleine le lecteur médusé. CHABROL expose les faits, les témoignages glanés, plante un décor plein de suspense qui donne un poids supplémentaire à ce fait divers. Il reprend certains écrits de l’époque, où l’on réalise que la langue française était d’une palpable lourdeur en ce siècle ancien. Un exemple pour imager mes propos, une citation du rapport judiciaire « (…) Nous avons trouvé trois petites plaies sur la main gauche, lesquelles nous croyons avoir été faites avec beaucoup de violence par un instrument aigu et tranchant comme couteau ou baïonnette et lui avoir causé la mort sur le champ pour avoir entièrement coupé la veine forte (la veine porte rectifie l’auteur) et autres vaisseaux considérables, comme il nous parut par la grande quantité de sang extravasé dont le bas-ventre s’est trouvé rempli. Et parce que cela contient vérité, nous avons fait et signé le présent rapport ». Au vu de cet exemple, la réforme de l’orthographe a parfois été d’une grande aide à la compréhension afin de rendre la langue plus fluide pour les générations futures. À ceci nous pouvons ajouter l’illettrisme d’une bonne partie de la population (forcé ? Feint ? Par peur ? À des fins de protection ?), ainsi qu’une langue française méconnue (ici la plupart des citoyens ignorent le français et parlent en occitan), ce qui ne fait qu’embrouiller un peu plus cette affaire déjà peu claire. Les témoignages largement ultérieurs du meurtrier (30 ans après les faits), La Vérune, viennent colorer un peu plus ce petit bouquin : en effet La Vérune est un personnage picaresque qui s’exprime à la troisième personne pour parler de lui. Dans ce documentaire qui peut presque être lu comme un roman à la fois policier et d’aventures par son rythme haletant, sont exposés la situation politique et religieuse en Cévennes, les meurs et coutumes, les superstitions, mais aussi le décor architectural, et bien sûr les rites religieux. Jean-Paul CHABROL, en spécialiste des Cévennes du XVIIème siècle, nous fait partager sa passion sans emphase, de manière simple et facilement compréhensible jusqu’au dénouement inattendu sur la condamnation finale. Est inséré un solide index des noms, activité et religion pratiquée des personnes croisées tout au long de ces pages. Ce petit bouquin inclassable est un vrai sucre d’orge, apaiserait presque, alors que les faits énoncés sont d’une violence sans nom. En parlant de violence, les combats meurtriers entre catholiques et protestants continueront pendant des années, jusqu’à accoucher de la révolte des Camisards en 1702, mais ceci est une autre histoire, une autre partie de l’Histoire. Bouquin sorti en 2011 chez les excellentes éditions ALCIDE, présentées déjà à plusieurs reprises dans ce blog (notamment un autre livre de CHABROL), une façon ludique, j’allais écrire amusante, de nous replonger au cœur de cette fin de XVIIème siècle cévenol. Une maison d’édition à soutenir, travail impeccable, présentation comme contenu.


(Warren Bismuth)

samedi 11 novembre 2017

Evguéni ZAMIATINE « L’inondation » + 2 nouvelles


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« L’inondation » : Adeptes de la sinistrose, soyez ici comblez ! Une nouvelle de ZAMIATINE à faire pâlir de jalousie les plus obscurément nihilistes d’entre vous ! Dans les années 1920 en Russie (pardon, en U.R.S.S.) un couple banal de la quarantaine bat de l’aile dans un immeuble vétuste : Trofim Ivanyvitch et sa femme Sophia, sans enfants. Leur voisin du dessus, un menuisier veuf, se meurt et finit par rendre l’âme. Le couple décide de récupérer son enfant Ganka, une adolescente. Rien ne se passe comme prévu car si Ganka est parfaitement acceptée par Trofim Ivanovytch, elle rejette Sophia qui le lui rend bien. Trofim et Ganka se rapprochent de plus en plus, jusqu’à devenir amants au vu et au su d’une Sophia se réfugiant dans sa noirceur. C’est alors qu’une inondation d’une violence inouïe se répand dans les rues de la ville et emporte tout sur son passage avec notamment la Neva qui sort de son lit. Soudain, une hache va s’abattre sur une tempe… Longue nouvelle de grand style, épurée mais très dense, « L’inondation » est l’un de ces petits joyaux lus en une heure qui vous trotte dans la tête pendant longtemps. Car ce couple représente l’U.R.S.S. Stalinienne balbutiante entraînant déjà misères et mort du peuple dans son sillage (l’inondation). Écrite en 1929 cette nouvelle précède de deux ans l’exil de ZAMIATINE pour la France. Alors qu’il est à Saint Pétersbourg rebaptisé Leningrad depuis 1924, il note le lieu et date de l’écriture du texte « Pétersbourg 1929 », encore une manière de son refus de se plier au diktat Bolchevik. ZAMIATINE fut un éternel pourchassé : emprisonné sous le tsarisme car soupçonné de sympathie Bolchevik, puis sous le régime Bolchevik car accusé de propagande contre-révolutionnaire, et bien sûr censuré par les deux régimes. Il disait en 1921 « Je crains que la littérature russe n’ait bientôt qu’un seul avenir : son passé ». Cette « inondation » est l’un de ses écrits devenus les plus connus, c’est aussi une nouvelle glaciale et divinement écrite. Elle a été éditée à diverses reprises en France, la version proposée est celle de chez ACTES SUD/SOLIN sortie en 1988, mais il existe par exemple une édition bien plus récente (2013) chez SILLAGES. Le réalisateur Igor MINALEV l’a portée à l’écran en 1994 avec Isabelle HUPERT.
« La montre » : Très courte nouvelle visiblement écrite en 1934, soit trois ans avant la mort de l’auteur. L’action se déroule à Leningrad où Saïzer a bien réussi sa vie à travailler le bois. Il n’est pas indifférent à sa secrétaire Verotchka et compte bien le lui signifier. Il veut exhiber sa richesse par une montre en or, symbole de la réussite sociale. Verotchka semble ne même pas remarquer la présence de cette montre, jusqu’à ce que Saïzer, offrant du feu à un homme dans la rue, se rend compte que sa montre lui a été dérobé. C’est lorsqu’il était exilé à Paris que ZAMIATINE a écrit cette micro-nouvelle. Toute l’atmosphère de ses écrits est ici esquissée et vaut bien que vous laissiez filer une demi-heure à vous pencher sur ce texte.
« Le miracle du mercredi des cendres » : Très courte nouvelle là encore, de 1924, où un chanoine et un archevêque font visiblement des choses peu orthodoxes. Un docteur représentant la science va s’entretenir avec le chanoine de la Sainte Vierge. Nouvelle où des sujets comme l’homosexualité (sans doute très mal venu chez les Soviets !), la religion, les péchés sont traités de manière burlesque et grotesque. Pourtant le fond est on ne peut plus sérieux. ZAMIATINE s’attaque de front à des thèmes tabous.
Je n’ai personnellement trouvé ces deux nouvelles qu’en version « pdf » et « epub », vous pouvez donc les lire de votre ordinateur ou les transférer sur votre lieuse. Elles sont lisibles sur l’excellent site « BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE » ou nombre d’écrits d’auteur.e.s russes ou slaves tombés dans le domaine public sont consultables gratuitement. Une vraie mine d’informations. La même « BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE » édite des romans russes à des prix dérisoires en ebooks. Nous y reviendrons. Un site de référence.

(Warren Bismuth)


lundi 6 novembre 2017

J.M.G. LE CLÉZIO « Alma »


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Alma est un domaine sis sur l’île Maurice, propriété de la famille Felsen. LE CLEZIO nous raconte lentement son histoire (qui est aussi la sienne propre) par le biais de deux narrateurs qui se font écho de chapitre en chapitre. D’abord Dominique, dit Dodo, vagabond lépreux sans âge qui erre au gré de ses rencontres. Né pour faire rire, en l’absence de nez mais pourvu d’une longue langue, il peut lécher ses yeux. Il est sans malice et sans haine, pouvant être amoureux platonique et touchant. Ses chapitres sont écrits en italique. L’autre c’est Jérémie, contemporain et possédant ses racines sur l’île, il va enquêter sur sa feue famille (ses grands parents furent les derniers de ses descendants à y vivre, ils finirent par s’exiler), mais aussi sur le sort réservé jadis au Dodo, grand oiseau majestueux disparu de la surface de la terre il y a trois cents ans car chassé et décimé par les européens dès qu’ils colonisèrent à leur sauce les lieux. Il ne reste de lui aujourd’hui que des ossements et beaucoup de légendes. Par ses recherches Jérémie va trouver trace de l’esclavage organisé sur l’île Maurice, de la traite négrière. Bien sûr les deux destins vont finir par se recouper au terme d’une exploration minutieuse. Un livre qui ne se lit pas sur un hall de gare. Beaucoup de personnages y figurent, de manière plus ou moins constante, les époques s’entrecroisent, si bien que l’on ne sait plus toujours dans quel siècle nous nous trouvons. Les différents passages sur l’extermination du Dodo sont saisissants, tous comme ceux sur l’esclavage. Mais j’ai le sentiment de m’être un peu perdu dans ce roman, concentration pas assez poussée, fatigue ou manque de repères historiques et/ou géographiques ? Peut-être un peu tout ça. Il n’empêche que l’écriture de LE CLÉZIO – que je découvrais seulement, que la foudre s’abatte sur moi ! – est une prose poétique, où la nature est très présente. La narration de Dodo le hobo est celle d’un petit garçon, donc paradoxalement parfois difficile à lire. LE CLÉZIO nous fait partager les vieux rites de l’île, les superstitions et coutumes créoles, et il réussit parfaitement à clore un roman dans lequel je me serai en partie noyé, ce qui ne signifie pas que ce livre est raté. Sorti en 2017 dans l’excellente collection « BLANCHE » des ÉDITIONS GALLIMARD.


(Warren Bismuth)

jeudi 2 novembre 2017

Francesco MATTEUZZI & Elisabetta BENFATTO « Anna Politkovskaïa journaliste dissidente »


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Qui n‘a jamais entendu parler de la journaliste d’investigation russe Anna POLITKOVSKAÏA ? Personne ou presque. Un nom de famille qui résonne comme un véritable sacerdoce. Cette BD est une biographie de son combat contre l’arbitraire, pour la liberté d’expression dans un pays écrasé par la corruption et les intimidations. De la négociation sur le terrain avec les rebelles tchétchènes en pleine prise d’otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou en 2002, en passant par la tentative de dialogue lors de la prise d’otages de Beslan en 2004 dont nous avons récemment parlé en ces pages :
Cette fois-là la journaliste sera empêchée, un thé un peu trop « chargé » l’empoisonne dans l’avion la menant vers les preneurs d’otages, elle manque de mourir, s’en sort d’un poil. Ce n’est malheureusement que partie remise. En 2006, le jour même des 54 ans de Vladimir POUTINE fêtés avec faste, elle est fusillée dans la cage d’ascenseur chez elle, un ascenseur pour l’échafaud, ou comment supprimer sans fioritures des témoins gênants, les empêcheurs de trafiquer en rond. Une vie de combat, très résumée certes dans cette BD, mais qui permet d’entrevoir l’ampleur du système mafieux en Russie, mais également de trembler pour ces journalistes dans l’incapacité de faire leur travail au-dessous d’une épée de Damoclès permanente. Le dossier de fin de volume est très riche : biographie d’Anna et historique de la Russie post soviétique succincts, portrait d’Anna par le journaliste italien Andrea RISCASSI, longue interview d’un autre journaliste italien Paolo SERBANDINI, de quoi pénétrer plus avant dans le sujet à propos du journalisme d’investigation en général et sur les prises de risques effarantes d’Anna en particulier. Une BD politique en noir et blanc, sur un sujet brûlant et un incendie loin d’être éteint. Sortie à l’origine en 2010 en Italie, elle est traduite puis paraît en France en 2016 chez STEINKIS.


(Warren Bismuth)

dimanche 29 octobre 2017

Victor REMIZOV « Volia Volnaïa »


Volia Volnaïa, Victor Remizov - PAGE

Un roman d’une très grande richesse. Pas de personnage principal, ici c’est la taïga dans l’immense Sibérie orientale qui tient la vedette. Les humains et les animaux vivent au gré de la nature, rarement de manière propre. De nos jours dans cette Sibérie austère, les hommes gagnent toujours leur vie comme ils le peuvent, en stockant clandestinement des œufs de saumons par tonnes et en vivant d’orpaillage illégal. Les autorités sont au courant, mais tout se déroule bien tant que les flics et les miliciens se font graisser la patte : 20 % des bénéfices, de quoi arrondir les fins de mois. Stepane Kobiakov en a assez de refiler une partie de ses biens et veut le faire savoir. Une fusillade s’ensuit, voilà l’épine dorsale de ce roman fresque de 400 pages. D’accord, Victor REMIZOV n’a pas eu de chance, il pourrait participer à un championnat de vrais sosies de STALINE. C’est ici son premier roman, qu’il a écrit en 2014, à 56 ans, traduit en français en 2017. Sur la couverture nous sommes prévenu.e.s : « Un Jim HARRISON russe » ! Oui, mais pas seulement. Dans une interview, REMIZOV fait part de ses trois influences majeures : TOLSTOÏ, DOSTOÏEVSKI et Jack LONDON. Trois des plus grands, des plus puissants. Eh bien on retrouve leur style ou leurs sujets de prédilection en partie dans ce roman d’une quarantaine de personnages (ce qui nous ramène à TOLSTOÏ) que le romancier laisse parler sans s’immiscer (comme chez DOSTOÏEVSKI) dans des grands espaces sublimés (là on flirte du côté de LONDON). Ici aussi c’est très sombre, ombrageux, polaire, les protagonistes sont taciturnes, charpentés, prennent de la place. Pour les paysages, on sent l’auteur très à l’aise pour les décrire, amoureux de ce qu’il tient à nous faire partager. Sur ce point je l’ai trouvé proche de l’écriture et de l’atmosphère d’un William TAPPLY. Mais c’est aussi un livre sur la situation politique et social de la Russie sous POUTINE : corruption, pots de vin, mainmise des autorités sur les activités clandestines, chantage, violence, intimidations, abus de pouvoir, capitalisme sauvage, alcool à outrance, j’en passe et des meilleures. Le sujet de fond de ce superbe bouquin est la question suivante : jusqu’où l’homme peut-il aller pour sa liberté ? « Volia volnaïa » signifie « Liberté libre » ou « Volonté libre ». L’homme est-il apte à s’adapter au monde moderne, de surcroît dans une Sibérie encore très marquée par les âges anciens, les rites et les croyances ? Comble du raffinement, REMIZOV impose son rythme, la lecture est lente, tendue, âpre, et cette chasse à l’homme suscitée par « l’erreur » de Kobiakov n’est pas sans rappeler les grandes envolées du sublime Edward ABBEY. Un roman à peu près impossible à résumer, les évènements se succèdent et se nouent par les psychologies des personnages, la force extrême de la nature, mais aussi pour la relative complexité de la trame. L’auteur a eu la bonne idée de dresser une liste exhaustive des protagonistes au début du livre, c’est parfois très utile, et accessoirement on peut constater que la gente féminine n’est pas très bien représentée dans un monde où l’homme domine. La relève de la grande littérature russe classique semble assurée. On notera toutefois quelques longueurs et baisses de régime, mais pour un premier roman, c’est un véritable coup de maître, à la fois roman social, identitaire (dans le bon sens du terme hein !), politique, mais s’inscrivant également dans le style très prisé du pur « nature writing ». Pour parfaire le tout, la traduction est remarquable. On en redemande. Sorti chez BELFOND.


(Warren Bismuth)

samedi 28 octobre 2017

Ferdinand VON SCHIRACH « Terreur »


Terreur - Ferdinand von Schirach - Babelio

Un sujet qui rend fou. Ou hystérique. Voire les deux. Un procès fictif,  exposé comme un problème de mathématiques à résoudre à partir d'un fait divers tragique. Voici les données : un avion de ligne avec à son bord 164 passagers est détourné par un pirate de l'air. Il se dirige sur le stade de Munich, Allemagne, dans lequel 70 000 personnes sont entassées pour un match. Le terroriste projette de faire écraser l'avion sur le stade. Un autre avion, de l'armée allemande cette fois-ci, le suit. Dilemme : le pilote de l'armée doit-il laisser l'avion de ligne accomplir sa sinistre besogne au risque de déplorer 70 000 morts ou doit-il l'abattre pour sacrifier « seulement » 164 humains afin de sauver la vie des 70 000 autres ? Il choisit la seconde solution. Son procès commence sous forme de pièce de théâtre. Le pilote va-t-il être condamné ou au contraire élevé au rang de héros national ? Cette pièce est totalement déroutante. VON SCHIRACH qui, ne l'oublions pas, est avocat et connaît de fait très bien son sujet, nous pousse dans nos derniers retranchements à chaque page, la torture mentale est permanente dans cette odeur toute kafkaïenne pour le lecteur dont les certitudes sont bousculées à tout bout de champ. VON SCHIRACH nous OBLIGE à juger, à douter, à remettre en question notre premier jugement, à peser le pour, le contre, à douter encore et toujours, à redistribuer les cartes incessamment, c'est un vrai casse-tête chinois, en beaucoup plus obsédant. Pour nous vriller un peu plus le cervelet, il prend des exemples précis de vrais faits divers sur la même thématique, des exemples implacables qui désorientent et asphyxient par les décisions de justice mais pas seulement. Revenons à Munich (pas en avion s'il vous plaît) : comment juger cette affaire sur les seules bases de la Constitution ? Doit-on prendre en compte les émotions du pilote de l'armée au moment où il va envoyer son missile ? Ces émotions peuvent-elles être perçues comme rationnelles, si oui comme égoïstes ou au contraire altruistes, hasardeuses face à l'urgence ou objectives ? Peut-on sacrifier la vie d'un innocent si l'on en sauve 40 ? Mieux : la démocratie est-elle suffisamment armée et développée pour trancher une telle question ? Un cas particulier peut-il ne pas être jugé de la même manière que ce que la loi prévoit ? Si la réponse est oui, chaque cas peut-il devenir unique ? Ne peut-il pas y avoir jurisprudence pour chaque affaire de justice ? Nous avons le sentiment d'être là, impuissants devant une pelote de laine sans bout, un cul sans fondement, on se voit transformé en un instant en bourreau virtuel ou en seigneur tout-puissant, condamnant arbitrairement ou encourageant la barbarie, ce qui accentue le malaise. Qui sommes-nous pour juger ? D'ailleurs sommes-nous faits pour juger ? Pourtant VON SCHIRACH nous exhorte de le faire, en notre âme et conscience il nous prie d'exposer notre intime conviction, alors que la tête nous tourne et que l'on se sent prisonnier d'une véritable spirale, dans un labyrinthe sans aucune issue, la nausée au bord des lèvres car incapables de répondre objectivement à une seule des nombreuses questions, et que pour tout dire nous irions bien volontiers nous allonger pour oublier tout ça, comme par lâcheté, ou lassitude. Ou incompréhension, terrassés par cette pertinence sans répit. Une autre image peut être ce désert dans lequel on crève de soif à genoux devant une oasis empoisonnée. VON SCHIRACH joue avec nos nerfs (on pense bien sûr au test de MILGRAM pour le thème de l'obéissance à l'autorité) et pourtant chaque question qu'il soulève est fondamentale et déconstruit en permanence nos idées arrêtées, nos préjugés. Brillantissime et quelque part annihilant pour nos convictions théoriques. Je vous conseille de reprendre le Rubik's Cube, c'est bien moins éprouvant. En parlant de jeu, vous avez 100 fois plus de chances de gagner au Loto que de répondre avec certitude à une seule des questions soulevées par l'auteur. Pièce de théâtre (heureusement courte pour diminuer, du moins en temps, la torture, la culpabilité et l'impuissance) sortie en 2017 chez L'ARCHE qui nous propose sur le coup un jeu d'une cruauté absolue mais nécessaire. Personne n'en ressortira sans séquelles, telle est mon intime conviction. En annexe, un discours éclairé de l'auteur après la tragédie de CHARLIE HEBDO et les limites autorégulées de la liberté d'expression et de la satire. Éloquent et dérangeant. J'arrête là, j'ai le sentiment que rien que la chronique va nous rendre tou.te.s cinglé.e.s.


(Warren Bismuth)