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dimanche 3 juin 2018

John DOS PASSOS « Trois soldats »


Trois soldats donc. Chris, Fuselli et Andrews, attendant en cette année 1917 d’être incorporés dans l’armée états-unienne pour participer à la première guerre mondiale en France et se battre contre l’ennemi Allemand. Fuselli l’immigré italien orphelin de mère et ambitieux (il souhaiterait tellement devenir caporal), Chris, un fermier illettré de 20 ans, et Andrews, musicien brillant de 22 ans, instruit, anarchiste, pacifiste et parfaitement athée. Ils ne vont pas tarder à rejoindre l’Europe, chacun de son côté, et enfiler l’uniforme de soldat. Là-bas, comme les autres, ils vont vivre l’enfer au cœur d’une guerre sanglante. Ils vont y côtoyer l’alcool et les femmes, les ennemis et les cadavres quotidiens.

Le chiffre de construction du travail littéraire de DOS PASSOS est souvent le 3. Là encore, Les deux  premières parties (l’attente puis la guerre) s’étendent jusqu’à la première moitié du roman. Puis la troisième partie représentant l’autre moitié se focalise sur la vie après la guerre, notamment celle d’Andrews, sillonnant la France et en particulier Paris, faisant de nombreuses rencontres, avec des femmes surtout, mais aussi des soldats déserteurs comme lui ou démobilisés. DOS PASSOS nous fait suivre ce soldat errant, rêvant en vain d’un monde meilleur enfin débarrassé des haines et des guerres, avide de liberté et de simplicité, et ne se privant pas pour tacler brutalement un allié dans un élan de compassion : « Il y a des prisonniers allemands qui viennent à l’hôpital tous les soirs à six heures pour enlever les ordures. Alors, si vous les haïssez réellement autant que ça, vous n’avez qu’à emprunter le revolver d’un officier de vos amis et à canarder la corvée ».

Ce roman est dense, c’est pourtant seulement le deuxième de l’auteur. Le premier, « L’initiation d’un homme : 1917 » traitait déjà de la première guerre mondiale, guerre à laquelle DOS PASSOS avait participé en tant qu’ambulancier, et qui l’a marqué à vie. À seulement 25 ans il écrit « Trois soldats », l’écriture est déjà pointilleuse, extrêmement précise. Il est par ailleurs très à cheval (ce sera l’une de ses autres marques de fabrique) sur le langage tenu par ses personnages car, si la narration est poussée et limpide, ses « héros » sont issus de diverses classes sociales et s’expriment tantôt de manière élégante, tantôt bourrue voie populaire. Et le rendu est ici parfait, saluons au passage l’excellente traduction de René-Noël RAIMBAULT.

Dans chaque roman de DOS PASSOS, il y a une part d’autobiographie. C’est encore le cas ici. Il est important de noter que ce roman a été écrit en 1921, à cette époque DOS PASSOS fréquente les milieux anarchistes et communistes des Etats-Unis, il est pacifiste et radicalement athée. On peut donc imaginer une facette non négligeable de DOS PASSOS dans le personnage d’Andrews, mais aussi chez Fuselli puisque DOS PASSOS était petit-fils d’immigré portugais. Tout comme Andrews, DOS PASSOS était donc athée, c’est d’ailleurs l’un des rares auteurs de son époque où la religion, tout comme Dieu, n’existe pas, il n’y est jamais fait allusion : il s’est débarrassé de Dieu.

DOS PASSOS va passer par toutes les couleurs politiques, déplaçant ses idées de l’anarchisme au pur conservatisme de McCarthy. Cette évolution sera entreprise après sa participation à la guerre d’Espagne, où il a assisté à des horreurs commises par les staliniens, notamment l’assassinat de l’un de ses proches. Ironie de l’histoire : plus DOS PASSOS se place à la droite de l’échiquier politique, moins son œuvre littéraire est encensée : il a paraît-il perdu son génie, son talent, son esprit visionnaire. Ses ouvrages sont de moins en moins traduits dans le monde. Aujourd’hui encore, et alors qu’il fut un écrivain très prolifique, la plupart de ses bouquins écrits après 1951 (il a disparu en 1970) ne sont toujours pas traduits en France.

De ce fait, DOS PASSOS est un écrivain relativement « oublié », ce qui semble un comble puisqu’il fut sans aucun doute l’un des romanciers états-uniens les plus remarqués et les plus talentueux du XXe siècle, l’un des plus originaux aussi. Souvenons-nous de sa trilogie (encore le chiffre 3 quelque part) tentaculaire et labyrinthique de plus de 1200 pages : « U.S.A. », une œuvre majeure quoique parfois absconse par la structure même du récit (histoire fictionnelle entrecoupée de biographies succinctes, de pensées ou souvenirs, mais aussi de montages de coupures de presse ou de citations, aucun roman ne ressemble à celui-ci, tentez-le un jour où vous avez envie de vous initier à la littérature d’un genre parallèle et sans fond, pour moi l’une des œuvres les plus ambitieuses et les plus obscures du XXe siècle). DOS PASSOS possède un don très développé : l’observation du monde qui l’entoure, qu’il ressert de manière chirurgicale, avec une écriture brillante et souvent journalistique et dégagée.

Ce « Trois soldats » est essentiel car il fut écrit par un jeune écrivain revenant de la guerre, sans avoir encore bâti ce recul nécessaire à la fabrique de l’Histoire, ce n’est pas le roman d’un ancien soldat français ou allemand mais bien celui d’un nord-américain (ayant certes grandi en Europe), de surcroît porté par des valeurs pacifistes et internationalistes. Après cette guerre, en 1921 donc, il semble gardé le cap, même si ce roman laisse entendre que quelque chose vient de se briser chez DOS PASSOS : il ne croit plus à la paix, il ne croit plus à la pensée individualiste.

Un détail peut toutefois paraître gênant dans « Trois soldats » : les diverses rencontres fortuites à plusieurs reprises dans des situations totalement invraisemblables, notamment en plein Paris après l’armistice, ce qui rappelle ce début d’un volet de Tintin, où le héros et le capitaine Haddock sortant d’un cinéma font référence au général Alcazar qu’ils n’ont plus vus depuis longtemps. L’échange à peine terminé ils télescopent ce même général. Mais soyez rassurés : ce léger manque de rigueur dans le roman n’en handicape absolument pas la lecture.

Ce livre de plus de 500 pages n’avait plus été traduit en France depuis il me semble 1993. 25 ans plus tard, et alors que nous célèbrerons dans 2 ans le cinquantenaire de la disparition de DOS PASSOS, les Editions du Castor Astral nous permettent de relire ce roman charnière de la fin d’une époque en le ressortant ces jours-ci.


(Warren Bismuth)

samedi 2 juin 2018

Gaëlle JOSSE « Une longue impatience »


Bretagne, quelque part dans les années 1950, un couple recomposé : Anne la narratrice, mère d'un Louis issu d'un premier mariage avec Yvon, puis une Jeanne et un Gabriel dont le père est Étienne, actuel compagnon d'Anne. Une dispute éclate entre Étienne et Louis, 16 ans, certes pas la première, mais ce coup-ci elle se termine par un coup de ceinturon du beau-père, le geste de trop, Louis se tire. Son vrai père, Yvon, est mort en mer, en 1943. Eh oui, en Bretagne on meurt souvent en mer ou à cause de l'alcool.

À la perte de ce premier mari le chagrin d'Anne fut alors immense, incommensurable. Étienne l'a comme ramenée à la vie (il faut dire qu’il lorgnait sur elle depuis déjà pas mal de temps même lorsqu’elle était avec Yvon), ils se sont même mariés en 1945, juste après la guerre, avec le petit Louis en guise de cadeau pour Étienne. Seulement voilà, lorsqu’Anne tomba enceinte, Étienne commença à s'acharner sur Louis, jusqu’au ceinturon fatal. Donc Louis s'est fait la malle. En mer, comme papa. Ni Anne ni Étienne n'en savent plus. Chez eux, on ne parle pas de Louis, sujet tabou, chacun souffre en solitaire, chagrin exclusif. Anne écrit des lettres à son fils, dans lesquelles elle lui fait part de ce que sera désormais leur vie ensemble, celle à venir, celle qu'ils vont reconstruire, à nouveau à cinq, comme avant.

Dans le village, les ragots, les rumeurs, les regards fuyants : Anne remariée à peine veuve, puis ce fils adolescent qui fugue. En plus Anne et Étienne sont de deux classes sociales différentes, un peu crasseuse et débraillée la Anne, pas fréquentable. Un nouveau drame va se jouer, et ce n’est pas le plus printanier.

Avec une infinie pudeur, Gaëlle JOSSE se glisse dans la souffrance d'un couple avec une écriture minutieuse et intimiste, délicate, imagée, nostalgique par moments. Et puis, alors que l'on ne s'y attend pas, apparaît un épisode méconnu de la seconde guerre mondiale en Bretagne dont CHURCHILL fut l’un des protagonistes. Car si ce roman n'est bien sûr pas historique, il est cependant bien ancré dans une période, celle de la reconstruction d'un pays, d'un peuple, mais aussi d'individus (on apprendra comment Yvon est mort en mer), travail de grande ampleur pour les uns et les autres.

Toute la sensibilité de Gaëlle JOSSE transpire à chaque page, la souffrance infligée aux animaux afin qu'on les bouffe, les difficultés des familles recomposées comme en calque de la renaissance d’après-guerre, la déchirure éternelle de la perte d'un proche, l'impossible nouveau départ, les séquelles, la nausée, le désenchantement. Le tout se lit très vite et c'est une pure régalade. Nous reparlerons de cette auteure, ayez confiance ! Ce petit en-cas à déguster entre deux gros pavés littéraires est sorti fin 2017 aux Éditions Noir sur Blanc. Je reprendrais bien un amuse gueule, même si le terme ne sied pas précisément à cette ambiance mortifère.


(Warren Bismuth)

jeudi 31 mai 2018

MIKAEL « Giant »


New-York city, 1932, l’extension industrielle et capitaliste bat son plein, l’essor semble inexorable. Nombreux sont les migrants, notamment européens, venus chercher du travail aux Etats-Unis. Parmi eux, Ryan et Giant, deux irlandais trimant sur l’édification de gratte-ciel, boulot ô combien périlleux. Ryan, le rigolo, petit et mince, bavard, tête en l’air. Giant est son exact opposé : immense, costaud, profil d’armoire à glace, triste, tourmenté, taiseux, renfrogné, précis. Ils font équipe sur le chantier et une amitié va même naître, avec en toile de fond la femme de Ryan qui écrit des lettres à son mari, sans réponse, et un Giant qui les intercepte. C’est alors qu’une tragédie se produit.

Si Ryan peut vaguement faire penser au personnage maigrichon de Laurel et Hardy, Giant évoque le Lennie du chef d’œuvre de STEINBECK « Des souris et des hommes ». Frappant. Mais cette BD en deux volumes n’est pas qu’une histoire d’amitié, loin de là. En effet, 1932 c’est la crise, trois ans après le crash boursier ayant entraîné de nombreuses faillites. C’est aussi l’époque de la toute puissance de la firme ROCKFELLER (le bâtiment en construction dans cette BD étant le Rockefeller Center), des ouvriers payés à coups de lance-pierres, surtout s’ils sont étrangers. En Europe c’est aussi la montée du nazisme avec des manifestations jusqu’aux Etats-Unis.

Le fait que les deux héros de ce récit soient irlandais n’est pas anodin, l’I.R.A. va jouer un rôle (je ne peux vous en dévoiler plus).

Cette BD du franco-québécois MIKAEL est une petite merveille : l’atmosphère des années
30 est brillamment restituée, les couleurs ne sont pas agressives, plutôt sur un ton marron passé, le scénario est très convaincant. C’est aussi le processus de construction des gratte-ciel que l’on suit page après page. Bien sûr on pense à STEINBECK (surtout « Les raisins de la colère »), Upton SINCLAIR, Jack LONDON et quelques autres.

L’auteur n’oublie pas le petit clin d’œil à cette photo qui a fait le tour du monde : onze ouvriers assis sur une immense poutre d’acier, en équilibre dans le vide, tout le monde s’en souvient. « Giant », c’est un peu l’épopée de cette photo, tout ce qui s’est passé autour, les accidents, les morts, la misère, la solidarité ouvrière, la faim, mais aussi la bonne humeur entre camarades. C’est enfin l’émergence sans fin de la compétition des buildings touchant le ciel, le début de cette folie de l’homme construisant par empilement pour ne pas trop perdre de place au sol, on ne sait jamais, des fois que les places laissées vacantes puissent être constructibles à leur tour et rapporter d’autant plus. « Giant », c’est un peu l’héritier de la littérature prolétarienne d’avant la deuxième guerre mondiale, c’est tout simplement superbe.

Ne pouvant pas trop entrer dans l’histoire proprement dite (chaque vignette ayant son importance), je vous laisse découvrir ce diptyque social et politique sorti en 2017 et 2018 chez Dargaud.


(Warren BISMUTH)

lundi 28 mai 2018

Franz KAFKA « Un artiste du jeûne »


Recueil de quatre nouvelles de la fin de vie de KAFKA. Écrites entre 1922 et 1924 elles mettent toutes en scène des artistes. « Première souffrance » est de ces courtes nouvelles dont vous vous délectez puis vous souvenez par ses images obsédantes : un trapéziste qui ne vit que pour son trapèze, que SUR son trapèze au sein d’un cirque, qui a la nausée dès qu’il foule le plancher des vaches, et ainsi entre deux villes, lorsque la troupe voyage en train, se suspend dans le filet à bagages du compartiment afin de s’apaiser. Un récit tragico-burlesque détonnant.

Dans « Une petite femme », un personnage public est détesté viscéralement par l’une de ses proches (ils ne forment pas un couple), seulement cette dame a un besoin vital de la haine que lui inspire l’artiste, elle ne peut vivre ni sans cette aversion ni sans cet homme.

« Un artiste du jeûne » est particulièrement frappante, nouvelle amorcée par un hommage au jeûneurs professionnels de jadis que l’on venait voir, applaudir, encourager voire admirer dans des foires, elle dévie vers un homme, sorte de professionnel du jeûne, embauché par une troupe où, si son arrivée est tout d’abord vue d’un bon oeil par le public, va bientôt lasser jusqu’à ce que l’artiste tombe dans l’oubli. Nouvelle poignante et amenant un certain malaise.

Le recueil se termine avec cette « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris », dernier écrit de KAFKA alors qu’il est fortement atteint de tuberculose, magnifiquement rédigée en mars 1924, éditée du vivant de l’auteur en avril, KAFKA décédant le 3 juin suivant. Cette nouvelle met en scène une cantatrice qui « couine », qui « siffle » et qui pourtant magnétise ce peuple des souris prématurément vieilli et étiolé qui paraît entièrement dévoué à sa cause. C’est pourtant le déclin de cette chanteuse que l’on va suivre, une plongée au fond du gouffre, dans lequel est lui-même plongé KAFKA lorsqu’il l’écrit. Cette nouvelle est d’ailleurs parfaitement dans le style de KAFKA, faisant figurer des animaux au milieu d’humains jusqu’à ce que l’on finisse par se demander qui est l’animal et qui est l’humain.

Un recueil qui permet de mieux cerner la variété de tons d’écriture dans l’œuvre de KAFKA, qui aide à pénétrer dans l’univers unique de cet auteur, et qui est parallèlement un fort moment d’émotion puisque nous avons là une sélection des derniers écrits de l’auteur, avec une dernière nouvelle en forme d’adieu. Bien moins connues que d’autres nouvelles comme « La métamorphose », « La colonie pénitentiaire » ou « Le verdict », elle sont pourtant un élément indissociable de l’univers kafkaïen en même temps qu’un hommage poignant aux artistes, aux saltimbanques de tous poils.

Il vous faudra sans doute piocher ici et là pour lire ces quatre nouvelles, car si je vous les présente ainsi à la suite dans cette chronique, c’est qu’elles clôturent un volumineux recueil de 1500 pages intitulé « Franz KAFKA : Récits, romans, journaux », dont le contenu du sommaire laisse entendre qu’elles ont été publiées ensemble puisque regroupées distinctement et à part dans le sommaire. Cependant, après plusieurs recherches, il m’a été impossible de trouver trace de ce recueil des quatre récits : chacune des nouvelles est bien sûr disponible, mais jamais elles ne paraissent l’être ensemble sans aucune autre nouvelle ni aucun autre récit supplémentaire (elles le sont toutefois dans la collection Folio classique sous le nom « Un artiste de la faim » - merci à notre fidèle lecteur - mais agrémentées d’autres nouvelles), d’où mon hésitation avant d’introduire cette compilation de nouvelles possiblement fantôme. Dans ce cas, rien ne vous empêche de faire votre propre montage et de créer votre propre recueil tiré à un seul exemplaire, ça aurait franchement de la gueule, et je serais rassuré quant à cette publication du jour, mon perfectionnisme m’amenant à me demander si une chronique d’une compilation inexistante n’est pas un acte diabolique qui devrait être sanctionné par la sainte justice.

Si vous décidez d’investir dans ce « Récits, romans, journaux », sachez que l’on y retrouve les trois romans de l’auteur (aucun ne fut terminé) ainsi que ses premiers textes publiés, le recueil de nouvelles « Contemplations », le recueil de récits « Un médecin de campagne » et pas mal de nouvelles de diverses périodes. Un ouvrage absolument essentiel pour tout fondu de KAFKA qui se respecte.

(Warren Bismuth)

jeudi 24 mai 2018

Christian DE METTER & Pierre LEMAÎTRE « Au revoir là-haut »


Je dois être l’un des rares individus résidant en France qui, à ce jour, n’a ni lu « Au revoir là-haut » de Pierre LEMAÎTRE ni vu l’adaptation cinématographique d’Albert DUPONTEL. On va donc appeler la chronique de cette BD « petite séance de rattrapage sous forme de pénitence pour oublieux et autres archaïques de la culture nationale ».

La version originale de Pierre LEMAÎTRE vous a déjà été chroniquée assez récemment en ces pages (ainsi que la suite « Couleurs de l’incendie »), donc inutile de revenir en détail sur le scénario. Sachez seulement qu’en pleine première guerre mondiale sur le territoire français, le soldat Péricourt sauve la vie de son ami Maillard dans un trou d’obus. C’est ensuite une espèce d’immense arnaque à la mémoire collective qui va voir le jour, avec ses intérêts, ses risques et les pieds essuyés sur des milliers de soldats tombés au front en guise de paillasson. Mon Péricourt, gueule cassée (dessins effroyables à l’appui) recueillie chez Maillard, qui change d’identité afin de se faire passer pour mort et se lance dans un trafic a priori juteux de monuments aux morts commandés par les mairies mais non réalisés. Bref, une manière de ruiner des municipalités déjà exsangues. « Au revoir là-haut » c’est aussi une histoire de famille, d’honneur (important ça, l’honneur, le lendemain de la guerre, tellement les humains ont eu le sentiment de l’avoir perdu pendant quatre ans) et d’amitié entre deux soldats traumatisés.

Quoi qu’il en soit, pour ceusses qui n’auraient pas le temps ou le courage de lire le pavé de LEMAÎTRE, cet exercice sous forme de roman graphique comblera certaines lacunes. Sans doute pas toutes, loin de là, car je suis parfaitement conscient que l’on ne résume un bouquin de 600 pages dans une BD de 170 pages, ni ne pouvons pleinement en projeter le style littéraire. Et je persiste à dire que, malgré des tonnes d’adaptations fort bien exécutées de romans, qu’elles soient sous toute forme artistique, elles restent des adaptations, et qu’il faut absolument lire ou se documenter sur les versions originales sans lesquelles, et Lapalisse ne me contredira pas sur ce point, aucune adaptation n’existerait. Néanmoins, si vous connaissez DE METTER, vous avez conscience de son talent pour peindre des situations tragiques de manière expressive, colorées, force détails au second plan, il a le chic pour nous guider dans l’imagination, sa version des images.



C’est une très belle BD que nous tenons, et la préface de Philippe TORRETON est elle-même plutôt bien fichue. Album sorti en 2013 chez les éditions Rue de Sèvres, et m’est avis que cette BD a dû récemment voir ses ventes grimper tellement « Au revoir là-haut » est devenu en 2017 une curiosité culturelle, d’une part bien entendu par le film au succès non démenti de DUPONTEL, mais aussi par la sortie simultanée de la suite de cette grande fresque par « Couleurs de l’incendie » également cité plus haut. Les retardataires dans mon cas trouveront ici une béquille de choix


(Warren Bismuth)

lundi 21 mai 2018

Daniel PENNAC « Mon frère »


C’est toujours avec une grande émotion que je retrouve PENNAC, un auteur qui résonne singulièrement à mon cœur. Ici c’est une séance d’exorcisme à laquelle il se livre devant nous. Son frère. Décédé. Pendant longtemps, PENNAC n’a pas pu en écrire une seule ligne. Maintenant, 2018, il se lance, il tente le saut sans filet. Comme les mots ont du mal à sortir, il va les distiller : un bref chapitre consacré à son frère, un bref chapitre en italique consacré à un autre de ses héros : le Bartleby d’Herman MELVILLE, merveilleux personnage écrasant une nouvelle de 1853, héros que PENNAC a fait revivre au théâtre, un PENNAC littéralement fasciné par ce Bartleby qui est pour lui la plus grande réussite de la littérature, un Bartleby pour lequel il ne va pas tarder à oser un parallèle avec son propre frère Bernard, mort donc.

Bernard avait 5 ans de plus que Daniel au cœur d’une fratrie de quatre frangins. Ce Bernard a toujours servi d’exemple pour le petit puis le plus grand Daniel, dès l’enfance. Mais comme la plume de Daniel a du mal à faire partager les souvenirs, il digresse avec Bartleby, le texte de MELVILLE, il laisse place à ce qui a déjà été écrit par MELVILLE lui-même. Quand il reprend les commandes, c’est pour conter une anecdote savoureuse, à la façon PENNAC, pour dédramatiser le thème du récit tout en revenant in extenso sur Bartleby et la pièce de théâtre qu’il a jouée : « Je jouais à vingt et une heures, les spectateurs avaient dîné, ils venaient en famille. La digestion parfois endormait les plus âgés. Je prenais garde à ne pas les réveiller tout en veillant à ne pas endormir les autres ».

Retour sur le frère, cet exemple de lenteur. Petit détour par un autre frère, mort lui aussi. Alzheimer. Et encore cet humour noir si particulier pour exorciser une visite qu’il lui rendit : « Dès que je me trouvais en sa présence je me sentais tout à fait empêché. Me reconnaissait-il ? En réalité, c’était moi qui ne le reconnaissais pas, et j’en étais paralysé ».

PENNAC est un auteur qui se raconte rarement, il préfère parler des autres. Ici il se livre comme jamais, ce récit est à coup sûr le plus intime, le plus personnel, et sans doute celui pour lequel il a le plus souffert. Malgré tout il ouvre son cœur pudiquement, avec délicatesse et tendresse. Et puis ces extraits de Bartleby, quel bonheur de le retrouver, celui-ci ! Et une question se pose ici : Bartleby ne serait-il pas le premier personnage littéraire kafkaïen ? Quelques décennies avant KAFKA ?

En fin d’ouvrage, cette petite réflexion de PENNAC sur l’utilité des morts : « Aujourd’hui le destin des morts est d’occuper les fonds d’écran », ainsi Daniel peut dire bonjour à son Bernard dès qu’il allume son ordinateur. Et nous disons merci à PENNAC. Pour l’ensemble de son œuvre. Et pour son sourire. L’un des plus radieux qui existent et qui donnent l’énergie nécessaire pour aller plus loin.

(Warren Bismuth)

dimanche 20 mai 2018

Pierre BOISSERIE & Éric STALNER « Saint-Barthélemy »


Les auteurs n’ont pas choisi le sujet le plus léger de l’Histoire de France pour concocter une BD historique sous forme de trilogie. Comme son nom l’indique, il s’agit du massacre de la Saint-Barthélemy en août 1572, saga racontée en 3 tomes d’égale qualité.

     01-   « Sauveterre »

Mise en bouche avec les jours et les heures précédant la boucherie : l’attentat catholique contre le seigneur Gaspard de COLIGNY, noble influent chez les huguenots. La blessure puis la mort de COLIGNY précipiteront les évènements qui donneront lieu à l’un des plus sanglants massacres intérieurs de France. Parallèlement, une fiction est mise en place avec la famille Sauveterre, où deux frères  vont voir leur destin bousculé par leur appartenance à deux religions alors en guerre ouverte. Dans le déroulement des faits, le duc de GUISE est à la manœuvre, manipulant une Catherine de MEDICIS débordée sur sa droite et un roi CHARLES IX dans le déni.

02-   « Tuez-les tous ! »


L’épisode même de la Saint-Barthélemy intervient dans ce deuxième tome, avec la folie collective, les meurtres sans fin, la Seine qui coule rouge du sang des huguenots, les frictions sans fin de la famille Sauveterre, le poids de la royauté pourtant en totale déshérence, la haine inextinguible entre deux peuples au sein du même royaume.

03-   « Ainsi se fera l’histoire »L’après bain de sang, l’incompréhension après une telle extermination collective. Côté fiction, les mystères de la famille Sauveterre sont peu à peu éclaircis tandis que côté Histoire le roi CHARLES IX perd la raison et se réfugie dans sa chambre, reniant le fait qu’il a commandité une pareille horreur. Dénouement classique mais très crédible.


Sans entrer dans les détails, les auteurs restituent pleinement cette ambiance surchauffée de 1572 dans les rues de Paris où les portes de la capitale seront fermées afin de tendre un piège aux protestants sans aucune chance de s’échapper. La partie fictionnelle est somme toute assez banale avec cette famille tiraillée entre deux religions et deux frères devenus ennemis. On n’échappe pas à l’histoire d’amour qui rend le récit plus dilué, moins sanguinaire. Mais le plus intéressant me semble bien sûr le rappel de ce massacre franco-français avec un état royal complètement exsangue et usé, abusé par les intérêts religieux de familles puissantes. Et pendant ce temps-là, les corbeaux ne cessent de voleter sur un Paris ensanglanté.

Côté dessins c’est tout simplement somptueux : visages expressifs, couleurs peu vives, architectures de Paris d’une immense précision, paysages soignés, le tout sans agressivité, avec une maîtrise parfaite des couleurs et de l’environnement. On pourra regretter certaines planches pourtant magnifiques surchargées de dialogues masquant l’œuvre du dessinateur, mais ne crachons pas dans la soupe, car, d’une part cela n’est pas poli, et d’autre part cette trilogie se lit aisément avec une irrémédiable envie de parvenir à sa conclusion. C’est sorti en 2016 et 2017 aux Arènes BD, maison qui publie pas mal de romans graphiques historiques de qualité.


(Warren BISMUTH)