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mardi 29 octobre 2019

Jean CASSOU « Trente-trois sonnets composés au secret »


Nous nous sommes déjà attardés sur la création des Éditions de Minuit, fondées clandestinement en pleine occupation en 1941. De ces éditions très spéciales naîtront une grosse vingtaine d’œuvres, distribuées sous le manteau. De grands noms de la littérature française y participeront sous pseudonymes, dont Louis ARAGON, Elsa TRIOLET, François MAURIAC, VERCORS bien sûr (puisqu’à l’initiative du projet). Le seul auteur étranger et d’ailleurs le seul sous son véritable nom sera John STEINBECK (qui refusera par ailleurs de saluer VERCORS car peu voire pas du tout intéressé par la Résistance française du moment, un ange passe…). Derrière ces pseudos celui de Jean NOIR. Sa réalisation tient presque du miracle.

Jean NOIR, c’est Jean CASSOU. Engagé très tôt dans la Résistance, il est arrêté le 12 décembre 1941 et restera à l’isolement jusqu’en février 1942. Durant ces deux mois de détention, il va profiter de ses insomnies (volontaires ?) de manière fort singulière : le papier et le crayon lui étant interdits, il va composer (et non pas écrire) des sonnets dans sa tête, les apprendre par cœur, boulot nocturne et quotidien, deux mois complets de création littéraire, sans prendre une seule note, juste par le travail de la mémoire, un demi sonnet chaque nuit, et ainsi pendant deux mois. Lorsqu’il est libéré, il peut donc enfin noter sur papier tout ce qu’il a « écrit » dans son cerveau.

Écrire c’est bien, publier c’est mieux. Ce sera chose faite grâce aux Éditions de Minuit clandestines qui sortent ce recueil de sonnets le 15 mai 1944, précédées d’une longue préface magistrale, violente, vindicative et lucide de François LA COLÈRE (en fait ARAGON), préface dénonçant les conditions des prisonniers français arrêtés par l’État français (et collaborationniste), elle s’attarde sur le sort des communistes, traités comme des bêtes, n’ayant pas les mêmes droits que les autres incarcérés, n’ayant d’ailleurs quasiment pas de droits du tout. François LA COLÈRE le communiste militant porte bien son pseudo et vocifère avec un style extraordinaire contre les conditions d’isolement, c’est du grand art !

Place aux trente-trois sonnets de Jean CASSOU, qui n’est pas un débutant à l’époque puisque romancier historique, auteur de plusieurs ouvrages, profondément ancré à gauche et révolutionnaire. Je ne vous cacherai pas que ces sonnets, pourtant d’une grande pureté esthétique et littéraire, sont un poil hermétiques pour moi (le manque d’études sans doute, ce fichu travail de l’autodidacte qui ne possède pas toutes les connaissances requises pour analyser correctement pareilles lignes). C’est très beau à lire mais le fond m’échappe parfois, souvent même. Quoi qu’il en soit, ces sonnets appartiennent à l’histoire, à la Résistance, au combat, bien qu’ils ne traitent pas directement de la guerre ni de l’occupation, plutôt de rêves, d’onirisme, mais aussi de sujets plus personnels. La dernière phrase du dernier sonnet résonne comme une lueur visionnaire : « Persiste, et tu seras sauvé ».

Suivent les analyses des sonnets par des spécialistes. Là je décroche complètement, je n’ai ni le vocabulaire ni d’élément de comparaison. Mais en toute fin de volume, une lumière en forme de présentations de poètes de la Résistance : de courtes biographies et extraits d’œuvres de Paul ÉLUARD, André FRÉNAUD, Robert DESNOS, Louis ARAGON, René CHAR, Georges-Emmanuel CLANCIER. Le recueil se termine par une biographie de Jean CASSOU, courte mais intéressante.

Vous l’aurez compris cette réédition de 2016 (et se vendant pour une bouchée de pain) avec suppléments n’est pas accessible au lectorat de base dont je fais partie. Cependant, je suis ravi d’avoir lu ce bouquin pour plusieurs raisons : la préface incendiaire au style grandiose (celle-ci je l’ai comprise !), la condition de composition des sonnets, les activités de CASSOU dans la Résistance, les sonnets eux-mêmes qu’on imagine lus dans la quasi obscurité, se partager au coin d’une ruelle sombre, d’un coupe-gorge, c’est cela aussi la littérature, et ce témoignage doit laisser une trace, pour ne jamais oublier que certain-es ont risqué leur vie pour que nous parviennent leurs écrits. Bien sûr on se souvient d’Ossip MANDELSTAM, ici le travail est similaire même si les conditions sont bien sûr différentes. Ces sonnets font partie de l’histoire de la littérature, la plus obscure, la plus militante qui soit.

(Warren Bismuth)

dimanche 27 octobre 2019

Larry WATSON « Montana 1948 »


David HAYDEN est un pré-ado de 12 ans issu d’une famille de shérifs, trois générations d’hommes à l’étoile le précèdent. Il est secrètement amoureux de Marie, la gouvernante de famille, plus âgée que lui. Cette dernière, de sang peau-rouge, tombe malade. L’oncle de David, Frank (frère du père) est appelé au chevet de la jeune femme en sa qualité de médecin. Seulement Frank traîne derrière lui des casseroles d’attouchements voire de viols sur patientes. Pas n’importe lesquelles, des malades indiennes. Marie semble être au courant de ses outrages et refuse qu’il s’approche. Il le fait néanmoins. Peu de temps après, Marie agonise et finit par mourir.

David souhaiterait comprendre pourquoi Marie a tant crié avant de mourir, il va judicieusement se cacher à plusieurs reprises afin de surprendre les conversations de ses parents à propos du docteur mystérieux. Ils connaissent la vérité mais gardent le silence. Frank est bien un prédateur sexuel, ses proies sont les femmes indiennes. Oh certes, toute la famille porte en piètre estime ces sauvages, ces tribus refusant le matérialisme et cette civilisation occidentale axée sur le profit et le progrès, mais la mort de Marie sonne comme un abus de trop dans le CV déjà chargé du tonton. La famille va devoir ménager la chèvre et le chou, le papa faire son boulot de shérif faisant respecter la loi, tout en tentant de ne pas faire éclabousser les exactions de Frank sur ses proches. Il va finir par l’enfermer dans la cave de la maison familiale…

Roman noir typiquement états-unien, ambiance sale mais pas suffocante, l’intrigue vue par les yeux de David y étant pour beaucoup. Il est bref et se lit calmement. L’auteur parvient à bâtir une atmosphère âpre sans en rajouter, faisant revivre le quotidien d’une famille du milieu du XXe siècle dans une région dure. Les personnages sont crédibles et pour tout dire attachants. L’autorité blanche sur les populations indienne est dénoncée sans trémolos, brièvement, sans détours.

Ce livre paru dans sa version originale en 1993 fut tout d’abord traduit et sorti en France en 1996 puis 1998 en poche. C’est en 2010 puis 2017 que les éditions Gallmeister le rééditent également en poche. Il est parfaitement à sa place chez cet éditeur, il est simple d’accès avec des personnages charpentés et une intrigue minimale qui pourtant tient en haleine.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 24 octobre 2019

Paul NIZAN « Antoine Bloyé »


Le lectorat est averti dès les premières pages : cet Antoine Bloyé va mourir à 63 ans. Pour le suspense vous repasserez. Cela ne tombe d’ailleurs pas si mal puisque le suspense n’est pas précisément le cœur du récit. On va suivre l’enterrement du défunt, pas à pas, avec les larmes de crocodiles, les pics sournois. NIZAN possède un talent hors normes pour décrire une scène sombre, c’est du haut vol, une précision doublée d’un rare cynisme, succulent : « Car le corps commençait à se défaire. Lorsqu’il fut étendu dans la bière une odeur de pourriture piquante et fade commença à tourner dans le salon obscur : elle contenait comme une arrière-odeur de jacinthes, un rappel surnaturel de la place du Carrousel, au début du printemps ». Funérailles détaillées brillamment, écriture au sommet de l’art.

Puis il faut bien évoquer le parcours du mort, donc projecteur tourné vers l’arrière. Les aïeuls d’Antoine, papa, maman, leur vie pauvre, un ouvrier marié à une femme de ménage. Et puis l’ascension d’Antoine, son accession à la vie bourgeoise, dans les chemins de fer. Carrière professionnelle commencée tout au bas de l’échelle, puis atteignant peu à peu les sommets. Sur la vie du rail, on peut y voir une nouvelle plongée après « la bête humaine » de ZOLA.

Le cas de conscience : fils d’ouvrier, ancien ouvrier lui-même, Antoine Bloyé peut-il accepter les regards durs de ses propres salariés sur leur patron ? Un roman tout en questionnements sur les classes sociales, la vie qui se doit ou non d’être vécue, le bonheur à grands coups de billets de banque, de consommation, de matérialisme, de faux semblants, de paraître et de jalousies. Antoine qui va devoir faire face à une grève, lui qui jadis n’était pas parmi les derniers à défiler.

Un arc-en-ciel en forme de vacances en Bretagne, avec la petite famille, pour dépenser l’argent honnêtement gagné sur le dos de ses ouvriers. Vacances j’oublie tout. Oui mais c’est court tout ça, retour dans les usines, les chemins de fer, les locomotives qui toussent, pareils pour les ouvriers. « Le travail se paie comme la noce, Monsieur ». Bloyé ébauche parfois un début de bilan : « Trois ans d’école, dix-sept et trois font vingt… Vingt ans. Si je dure jusqu’à soixante ans, c’était le tiers… il me restait deux tiers de vie… Un an de Montpellier, vingt et un ans… Six ans de chemins de fer, sur les machines… Vingt-sept ans, j’étais marié… Ma fille est morte quand j’avais trente-cinq ans… Nous sommes en 1905, j’ai quarante ans, j’aurai quarante et un ans le mois prochain… Terrifiant… ».

Ce roman est celui de la déchéance d’un néo-bourgeois, d’un « assimilé », d’un prolétaire ayant construit sa vie sur l’ambition professionnelle. Une fois au bout du chemin, aura-t-il vraiment vécu ? Loin de ses idéaux, dents longues, vanité, écrasement de ses semblables, tout ça pour finir dans un trou. Car bien sûr NIZAN tape fort. Sur la philosophie de la vie, la politique, les c(l)asses sociales, la notion de liberté, de réussite. Livre découpé en trois parties, la dernière est celle de la chute, elle est diablement Simenonienne, l’écriture est sobre mais acérée, le ton se veut neutre mais pousse le condamné dans le dos au bord du précipice.

NIZAN écrit ce livre en 1933, cet Antoine est son père qu’il romance. Alors ce Pierre, fils d’Antoine, qui constate les « dégâts » et l’inutilité de la vie de l’aïeul, est-ce Paul NIZAN lui-même ? Ce récit est aussi et peut-être surtout un constat sur la fin de l’ancien monde, ce XIXe siècle s’éteignant en fait au XXe, aux premiers coups de feu de la première guerre mondiale dont le clairon annonce le monde nouveau. Livre vitriolé, tout en violence retenue, il est l’image d’une époque, efficacité féroce au sein d’un constat quasi maléfique. Grandiose.

(Warren Bismuth)

mardi 22 octobre 2019

Bernard FAUREN « Sur les traces de Kali »


« Sur les traces de Kali » est un court roman de 154 pages qui ne se laisse pas facilement saisir. L’auteur, Bernard FAUREN, nous transporte tour à tour dans un univers où il est difficile pour le lecteur de différencier rêve et réalité.

Tout le récit s’articule entre fantasme, onirisme et psychanalyse. Les premières pages du roman s’ouvrent sur Denis, le psychanalyste de Yohan, anti-héros à la recherche de sa fameuse Kali. Kali c’est une femme mystérieuse, et c’est aussi une déesse de l’hindouisme chargée de la préservation, de la transformation et de la destruction. Elle est en lien étroit avec le temps qui détruit toute chose. Il est évident que la Kali de Yohan entretient des liens clairs avec la divinité que nous venons de décrire.

Rien n’est jamais sûr dans les pages que nous lisons : Yohan raconte sa première rencontre avec Kali, dans une maison, lors d’une visite. Quelques pages plus loin nous apprendrons que ce récit était faux, qu’il relatait uniquement le fantasme de Yohan sur cette première fois qui, selon lui, aurait dû se dérouler ainsi, à ce moment-là.

L’action se divise en plusieurs temps distincts : Denis, son rapport à Yohan et sa vie personnelle ; Yohan, ses récits sur Kali, issus de ses souvenirs et un voyage, que l’on peine à dater. Tout est onirique : le lecteur est dans la quasi-impossibilité de démêler l’écheveau narratif. L’auteur fait bien de nommer les différents (courts) chapitres « fragments », il s’agit en effet de bribes, presque jetées çà et là, au bon gré du lecteur qui s’efforce de reconstituer un puzzle. Les seules certitudes concernent nos deux individus.

Kali se cristallise dans toutes les femmes que rencontre Yohan dans son cheminement : tout à la fois belle et mystérieuse, elle sera cette inconnue sur le bateau qui se dirige vers l’Inde ou encore la petite vendeuse de bidî (cigarette roulée vendue dans la rue). Ces rencontres sont souvent irréelles, tout comme sa relation avec Kali, bien que cette dernière s’accroche à un versant de la réalité non négociable, tels que les lieux qui ont été visités ensemble.

Les personnages ne sont pas causants, ce qui est paradoxal quand on sait le travail psychanalytique mené par Yohan. Il pense plus qu’il ne se livre à Denis et ce dernier va lui-même cheminer dans sa propre vie, inspiré par ce qu’il reçoit. L’ensemble de l’ouvrage s’envisage non seulement sous son aspect irréel, comme onirique mais aussi sous l’aspect sensoriel : le récit est très empreint de la philosophie hindouiste, on trouve de nombreuses références au tantrisme notamment, ce qui renforce indubitablement l’aspect évanescent de l’action.

Le cheminement « physique » de Yohan préfigure son cheminement intellectuel, sa quête spirituelle, tout autant qu’un retour aux sources, un retour sur un amour qu’il sait définitivement perdu mais qu’il ne peut arriver à oublier. Roman à la fois sensuel et déroutant, les images qu’il nous inspire sont vives et tranchées, à l’image du caractère de Kali, dont la féminité est transcendée. Cheminement acté, si je puis dire, dans le roman, car certains fragments se terminent et sont repris dans le fragment suivant, conférant un rythme soutenu au récit, et une grande clarté. Cela dissout aussi les individualités : Denis et Yohan se rejoignent car leurs récits se complètent l’un l’autre. L’Inde, elle aussi, viendra cristalliser leurs similitudes alors qu’au départ, tout les sépare, ou presque.

Chaque début de fragment est écrit dans un ton de gris qui permet de chapeauter la suite du récit : reprise de ce qui a été dit la page d’avant, introduction discrète, monologue intérieur, toutes les hypothèses sont permises.

Un roman aux finitions soignées dont le récit énigmatique ne se donne pas facilement, format poche, qui se laisse lire d’une traite. Aux éditions Brandon, 2018.


(Emilia Sancti)

dimanche 20 octobre 2019

Victor JESTIN « La chaleur »


Victor JESTIN est un jeune auteur de 25 ans, « La Chaleur », son premier roman, figure en bonne place de la rentrée littéraire, chez Flammarion.

Ce court roman (139 pages) nous relate la vie d’un adolescent de 17 ans, Léonard, en vacances au mois d’août, dans un camping des Landes. Jusque-là, c’est très banal. Ce qui l’est moins, c’est l’instantané que nous propose Victor JESTIN de la vie de ce jeune homme.

Léonard est un personnage très banal : se trouvant malingre, détestant le soleil, la chaleur, le bruit, il se retrouve parachuté en vacances avec sa famille sans l’avoir réellement choisi (ni désiré d’ailleurs). Au fil des pages, nous comprenons qu’il est originaire de Lorient. Le narrateur se repère rapidement : il est celui qui cherche les accès ombragés, celui qui refuse d’ôter son tee-shirt et de dévoiler son corps, celui qui assiste, passif, aux amourettes naissantes, sans arriver précisément à s’y retrouver.

Louis c’est son copain de vacances, Louis il a vraiment envie de conclure avec une fille, alors il est connecté régulièrement à Tinder et fait défiler compulsivement les visages et les corps des jeunes filles inscrites présentes dans le périmètre du camping. Il envoie des perches à tout ce qui bouge et dans le laps de temps où se situe le récit, il rencontre Zoé, accompagnée de sa copine Luce. Si la relation de Louis et de Zoé va se terminer en eau de boudin, sous-tendue par une vague d’humiliation sans borne, Léonard va se lier avec Luce, la fille que l’on pourrait qualifier de populaire, et qui volette d’un garçon à un autre mais sans jamais lui donner ce qu’il veut.

Louis va donc faire connaissance avec ses premiers émois mais tout n’est pas aussi simple : l’ambiance globale du séjour prend une tournure particulière quand, une nuit, sur l’aire de jeux des enfants, il se retrouve nez-à-nez avec Oscar, jeune garçon du même âge, manifestement passablement alcoolisé, qui vient de s’entortiller le cou autour d’une corde de balançoire. Acte à mettre sur le compte de l’enivrement manifestement. Louis assiste à la scène, les yeux dans ceux de celui qui s’étouffe et qui n’est visiblement pas satisfait de son destin funeste.

Sidération, fascination ? Impossible de répondre à cette question mais le fait est que Louis ne portera pas assistance à Oscar qu’il regardera mourir. La prise de conscience sera tardive : c’est lui l’auteur de ce crime, il doit le cacher, vite, à l’écart des regards des autres jeunes qui commencent à regagner leur tente après la fête. Entre culpabilité et sentiment amoureux, Léonard va vivre 36 heures déterminantes pour sa vie. Partagé entre ses découvertes, sa famille, il est confronté à un choix douloureux : avouer ou pas ? Et à qui ? La mère d’Oscar, Claire ? Luce ? Ses propres parents qu’il voit comme une zone de confort rassurante ?

36 heures, la fin d’un séjour, le retour à la réalité, tout passe à une vitesse folle, à l’image de la lecture de ce roman qui est brève, comme un coup de tonnerre dans le ciel. Léonard voit s’égrener le temps au rythme de la peur de la découverte de son crime, quelle chute pouvons-nous espérer ?

Roman qui tient en haleine le lecteur, je regrette pour ma part une fin trop attendue, le revirement espéré qui permettrait de sortir d’une vision manichéenne du monde n’a pas lieu et j’avoue, j’ai envie de gifler le narrateur.

« La Chaleur » de cette fin août caniculaire, de ces corps qui s’échauffent au contact des uns et des autres, la chaleur de la honte, de la culpabilité, tout est intimement lié. C’est un roman sans prétention mais qui est efficace, qualité déjà estimable pour une première fois, à l’image de la première fois de Léonard.

Bonne continuation à ce nouvel auteur !

(Emilia Sancti)

vendredi 18 octobre 2019

Paul NIZAN « Aden Arabie »


Étouffé, saturé, dégoûté par la France et surtout les français, leur mode de vie, la compétition, la surconsommation, les vieilles coutumes et les vieux réflexes capitalistes et bourgeois, Paul NIZAN part s’aérer entre septembre 1926 et avril 1927 au Yémen, du côté d’Aden, alors sous domination britannique. « Chacun veut assurer son évasion par ses propres moyens ». Les plaies de la première guerre mondiale sont encore béantes dans les esprits, le traumatisme reste entier. Et NIZAN de ne plus pouvoir supporter l’humain.

Ce texte, premier bouquin de NIZAN, est un essai doublé d’un récit de voyage. Un essai pour le début et la fin du récit, avant que l’auteur ne parte prendre l’air en « Arabie », et après qu’il soit revenu. Tout le reste, la couche fondante entre les deux, est la description d’un pays, d’une région arabe, mais aussi de ses habitants, là aussi les coutumes, là aussi l’humain, là aussi le dégoût.

L’essai est offensif, sorte d’attaque à la mitraillette. Souvenons-nous de la phrase entamant le livre, ô combien célèbre et ô combien révélatrice : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». L’entrée en matière est au moins immédiate, un coup de fer à chauffer au cœur de la couenne.

« Mais nous sommes faibles, l’impuissance est en nous, nous sommes dressés à l’esclavage docile depuis notre enfance confortable : nul moyen de dépister en nous les sources de l’espoir, nous ne sommes pas sourciers. Nul moyen de comprendre que nous souffrons du désoeuvrement de nos besoins humains. Nos maîtres paraissent inébranlables, les machines qui laminent toutes les existences trop bien jointes pour être brisées ». Si ce n’était que ça, mais NIZAN ne supporte plus les philosophes, semble envier les suicidés, envoie des missiles au colonialisme. Alors il va voyager. Il a vingt ans.

Récit de voyage donc : l’auteur raconte ce qu’il voit, ce qu’il entend, peut-être pas de manière reposée mais en tout cas moins sur la brèche que lors du début du bouquin. Là-bas la culture locale semble être propriété des autochtones, les européens vivent à l’européenne, de nombreux paysages rappellent la France et l’économie est reine, tu parles d’un dépaysement ! En somme, l’électrochoc attendu n’a pas lieu (ou alors NIZAN préfère rester silencieux sur ce point), pourtant l’auteur adhère au Parti Communiste à son retour. Renaissance ? Fini l’adhésion aux idées d’extrême droite même si ici le récit est entaché de quelques réflexions antisémites. Nul ne change en un jour. NIZAN revoit à son retour ce qu’il a quitté : « Le cercle bouclé, je vis un matin le château d’If, et devant les collines blanches, Notre-Dame-de-la-Garde. J’étais servi : les premiers emblèmes venus à ma rencontre étaient justement les deux objets les plus révoltants : une église, une prison ».

Désillusion. Existe-t-il quelque part sur cette vieille terre un lieu où l’homme n’est pas un loup pour l’homme ? « C’est le moment de faire la guerre aux causes de la peur. De se salir les mains : il sera toujours temps de voir des frères. Je suis dans cette position de faire la guerre pour être complètement délivré de la peur qui m’atteignit comme une flèche, jusqu’en Arabie, quand j’avais le droit de me croire dans un lieu écarté et enfin pacifique. La fuite ne sert à rien ». Pamphlet aux accents d’un ZO d’AXA, radical, sans concession et sans nuances, « Aden Arabie » se lit comme une charge contre l’homme, colorée par un cynisme quelque peu nihiliste. Provocation ou mal-être ? Sans doute un peu des deux. Les phrases font mal, giflent, écorchent et griffent. Pourtant elles sont belles et parfois lucides. Avec ce bouquin NIZAN entrait dans la cour des grands à grands coups de poings sous le menton. L’entre-deux guerre avait son dynamiteur.

(Warren Bismuth)

mardi 15 octobre 2019

Svetlana ALEXIEVITCH « Derniers témoins »


Svetlana ALEXIEVITCH adopte un postulat singulier dans « Derniers témoins », celui de faire témoigner des enfants. Évidemment les enfants qu’elle entend ne sont pas celles et ceux qui s’expriment : depuis ils sont devenus adultes. C’est un travail unique qu’elle nous livre, une sorte de mise en abyme, un recueil particulier. Ce n’est pas un roman, je le précise à nouveau, mais un témoignage polyphonique.

Toutes les personnes interviewées ont été enfants pendant la seconde Guerre Mondiale et, autre particularité, le conflit raconté s’est déroulé sur le sol russe. Encore une fois on ne peut que louer une telle initiative : quelle vision avons-nous de la chose si l’on s’en tient aux informations scolaires qui sont livrées aux écolier-es que nous avons été et aux générations actuelles ? Rien, si ce n’est le front russe et l’image de guerriers endurants face à des conditions climatiques extrêmes.

Cet ouvrage d’ALEXIEVITCH a donc deux intérêts : faire témoigner des enfants et expliciter une partie de l’histoire tenue pour négligeable dans les manuels scolaires.

Les adultes qui nous livrent leurs témoignages avaient à l’époque entre 2 et 14 ans. Deux témoignages émanent donc de tout petits, ce qui est glaçant. Non pas glaçant par le récit, mais plutôt par la qualité des images qui subsistent dans leurs esprits. S’il en fallait un, c’est un argument indéniable du trauma subi.

Malgré des témoignages souvent durs (la mort des parents sous leurs yeux, les petits camarades le ventre gonflé par la faim, les conditions de vie extrêmes), restent bien présents des récits de jeux (jouer à la guerre), des petits tracas, et une incompréhension globale face aux intentions de l’ennemi. Souvent ressortent de leurs récits des réflexions sur la beauté des soldats allemands : un ennemi sanguinaire ne devrait-il pas être affreux ?

Souvent la mort ne fait même pas peur, ils sont nombreux, ces enfants, à avoir démontré leur volonté d’engagement auprès des partisans, à avoir retourné les morts à la recherche d’un visage connu, à avoir regardé couler le sang.

Les maisons d’enfants, les animaux de compagnie que l’on se résout, malgré la famine, très rarement à sacrifier pour survivre, ces routes que l’on parcourt pour se sauver, avec ou sans ses parents d’ailleurs, qui sont bien souvent engagés chez les partisans eux-mêmes. Point très intéressant d’ailleurs, hommes et femmes étaient à égalité concernant leur engagement patriotique contre l’ennemi, les genres s’effacent totalement dans ce morceau d’histoire qui nous est révélé. On apprend aussi à quel destin funeste les petits enfants blonds étaient soumis : souvent mis à part, résidant presqu’à temps plein à l’infirmerie, les infirmières prélevaient leur sang afin de le transfuser aux soldats allemands, ces derniers étant persuadés que le sang juvénile allait les renforcer. Bien entendu, malgré la nourriture qui leur était apportée et les soins constants, ces petits êtres exsangues finissaient par s’éteindre sans un bruit.

Témoignages embrumés parfois mais très souvent clairvoyants, lucides et glaçants d’objectivité, Svetlana ALEXIEVITCH n’est que l’instrument par lequel les individu-es s’expriment. 101 témoignages d’adultes parfois terrifié-es à l’idée de se remémorer l’indescriptible, adultes dont ALEXIEVITCH nous livre le métier qu’ils font à l’heure de leurs confessions. Ouvrage nécessaire, non pas pour un quelconque devoir de mémoire, mais pour mieux comprendre ce conflit. J’en profite pour citer aussi « Une femme à Berlin » (journal anonyme), qui fait figure, lui aussi d’ouvrage indispensable à découvrir pour avoir le point de vue le plus complet possible sur la seconde Guerre Mondiale.

Et « Derniers témoins » sera complété prochainement par « La Supplication », qu’il sera intéressant et essentiel de mettre en perspective avec ce que nous venons d’écrire.

(Emilia Sancti)