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mardi 26 novembre 2019

Chrònis MÌSSIOS « Toi au moins, tu es mort avant »


« Ce qu’on faisait à des être humains dans cet enfer, à deux pas de la capitale de la Grèce, c’est impossible à décrire… Je crois qu’il n’y a jamais eu dans aucun autre coin du monde un choc aussi direct entre l’homme et la pire barbarie ».

Chrònis MÌSSIOS (1930-2012), méconnu par ici, et dont il semble que ce livre soit le seul traduit en français, fut un militant communiste grec qui passa pas moins de 21 ans en détention et déportation, dès l’âge de 16 ans. Ce livre de mémoire sortit originellement en 1985 et, croyez-moi, il fait partie de ces coups de poings – presque littéralement - inclassables.

« Toi au moins, tu es mort », ce titre fait référence à un ami du narrateur, tué par balles au tout début des affrontements de 1946 et qui, de fait, n’a pas connu la suite. L’OVNI littéraire (il n’y a pas d’autres mots) est une longue lettre que ce narrateur, surnommé Salonique (MÌSSIOS lui-même en fait) écrit à son ami défunt. Dans celle-ci il décrit ce qu’il voit, dans les cachots, les prisons, pendant la déportation, prisonnier des autorités grecques à partir de 1947. Le récit est une suite de mots collés, de révolte, de scènes épouvantables, mais aussi de moments de franche amitié et de solidarité entre détenus. Les humiliations, les intimidations des geôliers, la résistance des captifs. Pas une autobiographie, plutôt un témoignage.

L’auteur prévient : il est prisonnier politique, pas de droit commun, il doit de ce fait être traité comme un prisonnier politique, c’est son étendard, sa fierté.

Mais surtout, MÌSSIOS a besoin d’une soupape, il la nomme humour. En effet, tout au long de la lettre, il en use et abuse, sans jamais lasser, c’est sans doute ce qui le fait tenir, ce qui l’empêche d’aller rejoindre son pote : « Trois mille ans de civilisation pour en arriver là, de quoi se flinguer… ».

Mais ce qui est frappant au-delà de tout, c’est le style, brutal, parlé, du phrasé des rues, populaire, vindicatif, violent, agressif, un langage de la classe sociale inférieure, plein de rage. Il serait trop simple de le taxer d’argotique car la plupart des mots n’appartiennent pas à la langue verte. Il serait plus judicieux d’y voir là un jet retranscrit, une haine criée puis immédiatement écrite selon les mêmes termes en version brut de décoffrage, sans guillemets, sans retravailler le texte.

Second élément marquant : l’absence absolue de chronologie, comme si l’auteur suivait ses pensées, telle anecdote lui rappelant un détail survenu 10 ans avant ou après. Le lectorat ne sait pas où se placer, il sait simplement que ce qui est décrit s’est déroulé entre 1946 et 1974. Il est de ce simple fait difficile de savoir si l’auteur, dans la scène qu’il raconte, se trouve en prison ou en déportation (voire enfin libéré, certaines anecdotes étant post-détention), quelle en est la date, l’écriture ressemblant à un éboulis, un tremblement de terre, un tsunami. Pas de temps mort mais de la vocifération, du cri encré, couché sur papier, loin des normes du politiquement correct. À ce propos, on peut être choqués voire lassés par les nombreuses insultes homophobes, sexistes (certes d’un autre temps, mais n’expliquant pas tout), récurrentes et grognées, quand tout à coup…

« Très souvent, ceux que je trouve les plus courageux, les plus forts, c’est les homosexuels – les pédés, quoi – qui ont le courage de dire tout net à cette société de merde, aux familles de merde, aux employeurs de merde : oui, bande de connards, on est différents de vous, ce qu’on aime c’est pas baiser, c’est se faire baiser, voilà… Tu les imagines, seuls face à tout le système, sans la promesse d’objectifs lointains pour tous les hommes, sans la justification du bon Samaritain, qui affirment leur différence, purement et simplement, sans chichis, pendant leur courte vie, ce qu’on appelle l’amour, autrement dit par besoin de vivre ? Alors que nous, on ose bien tout sacrifier à la révolution contre le système, mais on n’ose pas vivre notre liberté personnelle en dehors du système existant ». Donc une écriture qu’il ne faut pas accueillir comme de l’homophobie, mais « juste » (et même si cela peut paraître trop et ne dédouane rien) comme un crachat verbal pas toujours conscient de ce qu’il désigne, ni toujours bien contrôlé.

MÌSSIOS parle des grèves en détention – violentes aussi -, des réprimandes, d’un combat quotidien. Il ne sera quasiment jamais question de la situation au dehors, les colonels au pouvoir, la dictature. Pour MÌSSIOS, tout se vit de l’intérieur, derrière les barbelés, parfois au mitard. « Tout le monde, bourgeois ou communistes, écrit cette putain d’Histoire de la même façon : horizontale, aplatie. Ils parlent des peuples, des masses, mais aucun d’eux n’a jamais pu sentir l’intensité, la passion, l’ascension et la chute de mondes entiers, contenus dans vingt-quatre heures de la vie d’un révolutionnaire ».

En fin de volume le traducteur Michel VOLKOVITCH – dont le travail a dû s’avérer ardu -, après une brève immersion dans la Grèce politique au sortir de la seconde guerre mondiale, brosse un portrait du livre et des réticences des éditeurs. S’ensuit de passionnantes pages sur le travail d’un traducteur de grec. Nous remarquons l’ampleur de la tâche, les difficultés de choix d’un mot plutôt qu’un autre, d’une expression. Ce qui me fait immédiatement penser à Anne-Laure BRISAC, traductrice (mais pas seulement) de grec et passionnée, à qui je dédis cette chronique.

L’occasion également de présenter enfin les éditions numériques Publie.net qui font paraître des tas de volumes dématérialisés, de la littérature classique aux textes méconnus (avec une collection axée sur la littérature grecque) en passant par la poésie et tant d’autres choses. Allez voir leur catalogue, il est fort impressionnant. Le présent livre, tout d’abord paru en France en 1991, vient d’être réédité en 2019, mais la version que nous proposons ici est bien celle de Publie.net, parue en 2008.


(Warren Bismuth)

dimanche 24 novembre 2019

Pierre VIDAL-NAQUET « La torture dans la république (1957-1978) »


Le titre annonce la couleur, ou plutôt la douleur : longue dissertation sur l’un des sujets les plus tabous en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale. VIDAL-NAQUET, comme toujours, va aller chercher avec les dents et une patience redoutable tout ce qui a bien pu être publié en France sur le sujet, notamment sur les exactions commises durant la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962. Le présent bouquin est d’abord corrigé en 1972, le temps pour l’auteur de se laisser un peu de recul pour bien digérer le plat un peu indigeste sur la torture en Algérie.

Corrigé en 1972, oui. Mais écrit dès les jours suivants la fin de la guerre, il sortit en 1963 à peu près simultanément en Angleterre et Italie. Pour la version française, entre le sujet qui semblait éculé et le lectorat pas encore près à affronter le double thème brûlant de la guerre d’Algérie (que l’on n’appelait par ailleurs pas guerre) et la torture pratiquée, il faudra patienter et donc relire, corriger, afin qu’une première version soit présentable 10 ans après la guerre. Mais pour que l’existence même de la torture en Algérie puisse être expliquée, il faut revenir sur la situation du peuple algérien avant les événements qui prennent comme point de départ les violences du 1er novembre 1954. C’est ce que fait brièvement mais précisément l’auteur.

« La torture dans la république » est une immense fresque atroce de la torture : sa naissance dans l’Histoire, son développement, et jusqu’à sa singulière utilisation durant la guerre d’Algérie, sans oublier certaines propositions de lois pour la rendre légale (on n’a pas dit « obligatoire », mais dans nombreux cas on n’en pense pas moins). Refus du gouvernement de la faire figurer dans la constitution, mais néanmoins protection et couverture pour les acteurs de tortures (souvent des militaires).

Durant la « pacification », la torture fut employée tout d’abord en Algérie. Nombreux sont ceux qui pensaient qu’elle s’y cantonnerait. Mais elle finit pas passer la Méditerranée et se répandre en métropole. Des algériens ou marocains furent même désignés pour la faire subir à leurs frères, il faut pour les généraux pouvoir se défendre en cas de procès.

Des procès, il y aura, entre flops et déceptions, charbons ardents et tabous, le sujet va être peu évoqué ou développé en profondeur pendant ceux-ci. Car les militaires ne sont pas seuls impliqués ou en tout cas défenseurs de la torture des années noires : l’Eglise se positionne par moments de manière fort troublante voire absolvante. Quant à l’État, officiellement il remue peu, pas de vagues, sujet sensible, poudrière assurée. L’envers du décor est tout autre : entre justifications, motivations, il apparaît, surtout les premiers temps, qu’il a sinon encouragé, en tout cas légitimé et couvert la torture.

Les médias semblant s’être désengagés du sujet, même si les premiers articles sont parus dès 1957. Le pays est comme figé, pratiquant l’autocensure. Ce sont des éditeurs comme les éditions de Minuit ou Maspero qui vont mettre le feu aux poudres en sortant de véritables pamphlets contre la torture, en partie sous formes de témoignages à charge (nous en avons présenté plusieurs sur notre blog). D’où les procès, d’où l’effet boule de neige, d’où la position de l’autruche intenable de la part de l’État, d’où le retour de de GAULLE aux affaires, d’où l’escalade de violence fomentée par l’O.A.S., tout se tient.

VIDAL-NAQUET fut un historien talentueux et méticuleux, jamais il ne s’enflamma même s’il prit parti. Ici il pèse chaque mot (les procès il connaît), il ne diffame pas, il apporte des preuves irréfutables, montre du doigt l’ère des soupçons, le silence médiatique, la peur, la souffrance, l’arbitraire. Il revient sur des épisodes précis de la guerre d’Algérie, notamment la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris qui se solde par une charge phénoménale de la police française, tuant, noyant. VIDAL-NAQUET y emploie le mot de pogrom. Il revient sans relâche sur sa suite, les assassinats du 8 février 1962 au métro Charonne. Il enfonce les clous avec des sujets qu’il connaît bien pour les avoir étudiés en profondeur, notamment la disparition puis l’assassinat en Algérie du militant communiste Maurice AUDIN.

Il serait ennuyeux de vous tartiner ici des pages et des pages sur tout ce qui peut se ressentir en lisant un tel essai. Pour la vérité, pour l’Histoire, pour le souvenir, pour la mémoire, il faut le lire. Il fut réédité à plusieurs reprises aux éditions de Minuit, la dernière réédition en cours, toujours disponible, est celle de 2007. Elle est un poil corrigée mais absolument pas réécrite, elle reste ce jet d’encre post 1962 et elle est palpitante et brillante.


(Warren Bismuth)


jeudi 21 novembre 2019

Vladimir NABOKOV « Nouvelles complètes »


NABOKOV disait de lui-même en 1964 « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze ans en Allemagne. Je suis venu en Amérique en 1940 et j’ai décidé de devenir citoyen et de faire de ce pays mon foyer ».

L’intégrale des nouvelles de NABOKOV (1899-1977) est ici publiée (en 2010), pas moins de 68, présentées par ordre chronologique, écrites entre 1921 et 1958. Ce qui retient l’attention, et en écho à la phrase d’introduction de cette chronique, ce sont les diverses influences de style de l’auteur : on y sent comme un vent russe, une brise allemande, un souffle français et bien sûr une légère bourrasque états-unienne, le tout souvent proche des romans classiques du XIXe siècle pour l’atmosphère générale.

Les premières nouvelles s’avèrent peut-être un poil maladroites ou hésitantes, mais très vite la plume se met en place. Curieusement, c’est pourtant dans ses premières nouvelles que l’on peut ressentir la plus grosse influence outre-Atlantique alors que l’auteur vit en Europe. On voyage comme des forcenés (l’écrivain a énormément déménagé dans sa vie) dans des récits qui souvent se déroulent dans un train ou autre moyen de transport, jusqu’à la période où NABOKOV ira justement habiter aux U.S.A. À ce stade, elles se feront plus sédentaires (mais pas toujours).

Il est beaucoup question d’exilés russes établis à Berlin (comme NABOKOV), leurs vicissitudes du quotidien, avec parfois une grande introspection. Et les femmes, très présentes, pour des amours boiteuses, déchirantes, sans suite. La ville, longuement dépeinte, fait figure d’héroïne centrale. D’ailleurs NABOKOV écrivait comme on peint, en maniaque du sens de la description, établissant de grands tableaux épiques constellés de détails ajoutés parcimonieusement en touches sombres.

Étonnamment, c’est une fois implanté aux Etats-Unis que NABOKOV écrit le plus longuement sur la Russie devenue l’U.R.S.S., celle qu’il a pourtant quitté vingt ans plus tôt. Plus on avance dans ces nouvelles, plus le passé semble ressurgir, enserré dans une langue poétique, maniérée et exigeante.

À de nombreux égards, NABOKOV ne peut pas être taxé d’écrivain politique, même si elle est là, en fond, comme une ombre, mais rarement elle prend le dessus sur la tranche de vie contée. NABOKOV a fait de l’écriture un art. Le reproche majeur consiste toutefois peut-être dans le fait que NABOKOV raconte la classe aisée, l’aristocratie (dont il était issue), ce qui peut engendrer une certaine lassitude. L’ouvrier, le prolétariat, la misère sociale sont à peu près absents de cet épais recueil. Il n’empêche qu’il renferme de petits chefs d’œuvre, je pense à des nouvelles époustouflantes comme « L’extermination des tyrans » (peut-être la plus politique) « Un poète oublié » ou encore « Le temps et le reflux ».

Cette intégrale de plus de 850 pages ne se lit pas d’une traite bien sûr, elle demande réflexion, digestion, notamment sur les nombreuses influences littéraires évoquées ci-dessus, rendant de fait NABOKOV inclassable. En début de volume, une biographie détaillée de l’auteur ainsi que de nombreuses photographies, le recueil est complet et visuellement plaisant. Il permet de mieux appréhender un auteur dont jusqu’ici je ne savais somme toute pas grand-chose. Le mal est réparé, tout ceci grâce à un ami proche, l’un des plus fidèles, des plus attentifs, des plus à l’écoute, donc des plus précieux, qui a su me faire aller au-delà de ma zone de confort (même si la Russie est souvent évoquée…), qui m’instille patiemment son goût de la littérature vue comme art majeur pour l’un de ces pavés envoyés comme un témoignage de la littérature du XXe siècle. Grâce lui soit rendu ici.

(Warren Bismuth)

mercredi 20 novembre 2019

Antoine WAUTERS « Nos mères »


Un récit supplémentaire, très fort, que nous livre Antoine WAUTERS dans « Nos mères ».
L’action se situe dans un pays du Proche-Orient que l’on ne peut véritablement identifier. Trois personnages peuplent une maison, quatre si l’on compte le mort, des dizaines en écoutant Jean.

Jean, c’est l’enfant, 9 ans, 10 ans à peu près. Il vit sous les toits, dans un grenier exigu qu’il traverse en quelques pas. Pourquoi le grenier ? Parce que c’est la guerre, les bombes tombent régulièrement autour de l’habitation. La mère, quant à elle, tente de préserver son fils unique. Fils unique, pas si sûr, Jean parle à ses frères et ses sœurs, Maroun, Charbel, Mona, Rita, Charles… ils sont très nombreux. Ils peuplent ses rêves et les longs silences de l’enfant en tête-à-tête avec lui-même. Il y a Luc aussi, la petite amie que Jean nomme comme il veut, même si c’est un prénom de garçon. Il découvre sans ses bras oniriques les joies de l’amour charnel qui s’achèvent néanmoins dans l’oreiller, puisque de Luc n’existe que le fantasme.

Jean n’a pas qu’une seule mère, il a plusieurs mères. Une mère aimante, une mère distante, une mère malade et qui gobe des cachets bleus. Jamais il ne peut la nommer au singulier, elle est plurielle. Cette femme en plein deuil vit principalement au rez-de-chaussée de la maison, tourne et vire, sans jamais trouver la paix. Au purgatoire, sous le grenier, il y a le grand-père, alité constamment, qui ne dit quasi plus rien, qui se borne à perdre du poids, de plus en plus, attendant patiemment et calmement que la mort l’emporte.

Jean a un père aussi, un père engagé dans cette guerre, un père qui a été tué.

« Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l’oubli. »

Le cadavre du père repose aux côtés de son fils, contre lequel il se blottit, aux heures sombres.

Les mères préviennent : l’enfant va bientôt pouvoir reprendre l’école, la guerre semble s’être tue. On prépare les affaires, la date se rapproche, septembre marque la rentrée.

A mi-chemin de l’ouvrage, la situation change. Jean est en Europe, en France, sans ses mères, sans ses frères et ses sœurs oniriques. Jean est désorienté, il n’arrive pas à faire le lien, que s’est-il passé ? Qui est cette Sophie qui veut se faire appeler maman, qui elle aussi gobe des cachets bleus, qui reste alitée toute la journée, et qui pleure. Manuele, son amoureux, qui reste en retrait, qui vit chez lui, qui passe voir Sophie de temps à autre et qui joue avec Jean. Luc, bien loin maintenant, remplacée par Alice qui chasse aussi les émois vécus dans l’oreiller en s’ouvrant charnellement à lui.

Faire le deuil d’un passé douloureux, faire remonter à la surface les souvenirs enfouis, les flammes du Saint-Chœur, les disques de Verdi…

Roman d’apprentissage aux forceps, roman de la résilience, Jean se construit contre vents et marées.

Le livre s’achève sur une perspective nouvelle, Jean fait connaissance avec sa mère enfant, rencontre son grand-père maternel à travers un récit aussi dur et froid que la roche, la boucle est bouclée car Jean découvre ses mères tout en laissant derrière lui les vestiges de son passé.

« Ma brebis, ma poule d’eau, bravo ! Je ne pensais pas que tu arriverais à faire ce que tu fais là, à te passer de tes amis et devenir toi-même, dur et fort comme le quartz et la topaze. Bravo ! Maintenant, je fais le vœu que tu ne baisses pas les bras, que tu tiennes bon. Travaille mon grand, écris, ne t’arrête pas. Ah ! et aussi : n’écoute pas les conseils des mères. Toutes les mères sont au bord de la folie et ne savent pas ce qu’elles disent. Du reste, ne culpabilise pas d’aimer Sophie : on n’a jamais assez d’une mère et toute main qui se tend est bonne à prendre, crois-moi ».

Avec bonheur, je me rends compte que je suis loin d’avoir tout lu de ce fabuleux Antoine WAUTERS, attendez-vous à le revoir, encore et encore. Et pas seulement chez VERDIER !


(Emilia Sancti)

dimanche 17 novembre 2019

Marie COSNAY « Éléphantesque »


Un roman historique qui retrace la vie et la mort  de Marc BOURGUEDIEU, Résistant de la deuxième guerre mondiale mais aussi de racines communes avec la narratrice. « Le dossier réunit toutes les informations connues à ce jour sur Marc Bourguedieu, petit cousin de ma mère, fils de Pétronille Gardère et d’Adrien Bourguedieu, né le 18 janvier 1925 à Saint-Laurent-de-Médoc, arrêté par la Gestapo une première fois le 14 août 1943, une deuxième fois un an plus tard, sur dénonciation, déporté à Dachau, envoyé à Neuengamme, mort au Kremlin-Bicêtre le 11 juillet 1945 après avoir passé la baie de Lübeck ». Marc s’est engagé très jeune dans Résistance Action B en Gironde en 1943. Il sera dénoncé par René DORSON, qui plus tard niera. Libéré en janvier 1944, il est de nouveau arrêté la même année à 18 ans sur dénonciation d’un certain COUTEAU, le maire de Saint-Laurent-de-Médoc, à qui des vaches ont été volées.

Marc disparaît des radars après sa deuxième arrestation, courant 1945, la narratrice tente de lever le voile sur ce trou temporel. Parallèlement, le 3 mai 1945, le paquebot Cap-Arcona, transportant des déportés de camps nazis, après que ceux-ci aient vidé lesdits camps avant l’arrivée des alliés, est bombardé ainsi que d’autres navires du côté de Lübeck. Ce sont ces alliés qui ont coulé cette flotte, farcie d’individus qui viennent pourtant d’échapper à la mort durant des années. 750 morts, une énorme bavure.

En reprenant le fil du temps, la narratrice mêle histoire familiale et deuxième guerre mondiale avec brio, écriture sobre mais précise en détails et travail de documentation. Elle insiste sur les dénonciations par la France collaboratrice, même celle arborant une écharpe tricolore, sur l’atmosphère délétère, l’antisémitisme, l’amnésie collective dès la déclaration de fin de guerre. Marc ressemble à ces nombreux jeunes Résistants se battant pour un idéal, contre un totalitarisme de l’occupant. L’évocation de la tragédie du Cap-Arcona est racontée par petites touches, comme pour inciter le lectorat stupéfait à aller lui-même se renseigner sur cet atroce fait divers oublié des mémoires.

Roman sorti en 2018 dans la superbe collection Grands Fonds de chez Cheyne éditeur, il est peut-être un roman de plus dans la lutte que fut l’anti-nazisme en temps de guerre, mais il n’épargne pas toujours les libérateurs. Il s’avère passionnant sur le (grand) fond et esthétique sur la forme, le style faisant mouche à chaque page.


(Warren Bismuth)

vendredi 15 novembre 2019

Jim HARRISON & Gary SNYDER « Aristocrates sauvages »


Entretien entre deux figures emblématiques de la littérature « Beat » états-unienne. Jim HARRISON pose les questions ou donne le tempo tandis que Gary SNYDER répond, développe et anecdotise. SNYDER témoigne de son expérience de vie. Attiré très tôt par la culture zen et le bouddhisme, il a vécu une dizaine d’années au Japon, d’où il en a retiré une culture de vie très personnelle et spirituelle.


Mais dans cet ouvrage c’est surtout de nature dont il sera question. Les deux auteurs sont proches d’elle, lui ont dédiés de nombreuses pages, de nombreux chapitres. Leur philosophie naturaliste peut se voir comme complémentaire, c’est en tout cas la sensation dans ces échanges d’une grande beauté. « Je marchais un jour dans les montagnes de la Sierra Nevada, parmi les talus d’éboulis, en regardant mes pieds. Et j’ai alors remarqué que chaque caillou était différent. Il n’y avait pas deux pierres identiques. Il n’y a donc peut-être pas d’identité dans l’univers, pas deux choses exactement semblables ». C’est SNYDER qui parle.

Cet entretien peut être lu comme une biographie rapide de Gary SNYDER, il donne quelques détails sur certaines expériences de sa vie, certaines conclusions que le poète a pu en tirer. Quant à HARRISON, il est l’intervieweur donc il prend peu la parole, souvent pour acquiescer aux dires de son interlocuteur, ou pour bien sûr, sortir une plaisanterie dont il a le secret. Les deux poètes sont de la même génération (SNYDER, né en 1930, HARRISON en 1937) et les souvenirs de l’un peuvent raviver une flamme chez l’autre. SNYDER tient en revanche le gouvernail dès qu’il s’immisce dans la culture orientale et asiatique.

Les animaux : SNYDER les respecte, peut-être même les révère-t-il. « Nous sommes encore dans une phase où l’on apprend à connaître les animaux, à interagir avec eux. Les inclure dans notre dialogue est déjà une grande nouveauté ». Le progrès : « L’Amérique est maintenant à soixante-quinze pour cent urbaine. Quand je suis né, c’était l’inverse : elle était à soixante-quinze pour cent rurale. Pour un gars de la campagne comme moi, le problème est que le niveau d’attention dont j’ai besoin en ville m’épuise très vite ». Cependant, ne vous attendez pas à obtenir de criantes révélations sur la vie de Jim HARRISON puisque le bouquin est tout de même consacré avant tout à SNYDER.

À l’issue de cet entretien sont proposés 18 poèmes de SNYDER en version bilingue avant une longue postface d’Antoine WYSS. Au début et à la fin de l’ouvrage, des photographies de la collection personnelle de Gary SNYDER mais pas que. Même si leur impression ne ressort pas forcément par manque de qualité, elles sont là pour témoigner elles aussi.

Enfin, ce joli livre est accompagné… d’un DVD, « La pratique sauvage » ! Il est en quelque sorte la version filmée de ce face à face de deux géants (mais pas tout à fait non plus, je vous laisse la surprise), mais aussi des lectures des poèmes de Gary SNYDER par lui-même, ainsi que des prises de paysages somptueux. De nombreuses interviews viennent étoffer le DVD. Le tout est sorti en 2011 dans la collection Tête nue de Wildproject éditions.


(Warren Bismuth)

mercredi 13 novembre 2019

Jean GIONO « Les vraies richesses »


Cet ouvrage est sorti en 1935. La seconde guerre mondiale n’a pas encore pointé son nez, GIONO n’a pas encore eu de gros ennuis. Il est jeune, plein d’espoir, très contestataire par son analyse anarchiste et pacifiste (c’est cette dernière qui va bientôt lui coûter cher). « Les vraies richesses » est de ces livres inclassables : peut-être un peu roman en partie autobiographique, mais plutôt essai, même si somptueux travail de poésie en prose. Les chapitres se suivent sans se ressembler, par exemple l’un d’eux est théâtral, mythologique, biblique même. En bref, tout l’univers de GIONO paraît compresser dans ce bouquin.

« Les vraies richesses » fut écrit à l’époque du Contadour, ce hameau où GIONO et quelques-uns de ses amis se sont réunis deux fois l’an entre 1935 et 1939, jouant aux bons vivants et profitant de la vie, isolés et maîtres du monde, le refaisant. Ce livre est contemplatif, olfactif, sensible, amoureux de la nature, des animaux, des rivières, du soleil, des arbres et du ciel. Mais pas seulement. Il est aussi un formidable pamphlet contre le progrès à tout prix, l’individualisme, le capitalisme, la destruction de la nature, les humains des villes : « Je suis le compagnon en perpétuelle révolte contre ta captivité, qui que tu sois, et si tu n’es pas révolté en toi-même, soit que le travail ait tué toutes tes facultés de révolte, soit que tu aies pris goût à tes vices, je suis révolté pour toi malgré tout pour t’obliger à l’être ». D’ailleurs le livre commence du côté de Belleville, où GIONO peut coucher ses sentiments sur la vie épouvantable dans les villes où les humains ont désappris les gestes simples du quotidien et la connaissance de leur environnement.

La brève pièce de théâtre met en scène un mendiant et sa fille. Lui fut roi, ne va pas tarder à devenir dieu, sa fille en est persuadée, d’autant que c’est elle qui, à travers sa jeunesse, l’éduque. GIONO s’autorise un luxe : proposer le dernier chapitre inédit de l’un de ses romans les plus connus « Que ma joie demeure » qui rappelle son point de vue exposé dans un certain « Les vraies richesses ».

Puis vient le GIONO par lui-même, les journées du côté de la Provence, loin des conglomérats, l’odeur de pain remplaçant celle de la pollution et des usines, ce pain que l’on partage comme on partage un bien précieux ou un secret. Ce pain qui représente les paysans, les vrais, ceux qui refusent la société industrielle, le développement sans limites des fermes agricoles. Cette société loin des vicissitudes des capitales et grands pôles décisionnaires : « De cette terre d’Île-de-France qui était aussi humaine que n’importe quelle autre, tu as fait sortir les palais barbares, dicteurs de lois, rois des arts, silos à phosphore où dort, inutile, la cristallisation des intelligences mortes. De cette terre capable de porter un grand poids d’arbres, tu as fait sortir des forces artificielles qui imposaient la distraction du monde naturel. Tu trompais la jeunesse des enfants avec de fausses mystiques, tu faisais travailler les hommes pour de fausses richesses, sous l’admirable tendresse de ton ciel gris où survit le regard des poètes massacrés ».

GIONO dénonce, foudroie en même temps qu’il enchante, philosophe. Il se place en visionnaire par sa révolte contre le gaspillage des matières premières, la nourriture. Les pages sur la vie des blés devenus marchandise sont époustouflantes. Aujourd’hui, on dirait que ce texte est écolo. À l’époque il est sans aucun doute juste lucide et prévenant, un poil utopiste. On peut avoir le sentiment que le monde dépeint en 1935 est révolu, pourtant la lecture de ses « richesses », celles de la terre et de l’intérieur de l’âme humaine, sonne comme actuelle, voire moderne. C’est ce GIONO là qui enchante, qui fascine par son maniement de la langue, de la poésie, par sa description de la nature, celle qui n’a pas besoin de l’Homme pour s’épanouir. Sa lecture est parfois ardue mais toujours divine, elle peut perdre le lectorat mais lui permet en fin de compte de toujours retomber sur ses pattes pour mieux l’approcher et la sanctifier. Deux récits viendront par la suite augmenter celui-ci, « le poids du ciel » paru en 1938, et « Triomphe de la vie » en 1942, formant un triptyque. Il est fort probable que nous y revenions à brève échéance.

(Warren Bismuth)