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mercredi 20 novembre 2019

Antoine WAUTERS « Nos mères »


Un récit supplémentaire, très fort, que nous livre Antoine WAUTERS dans « Nos mères ».
L’action se situe dans un pays du Proche-Orient que l’on ne peut véritablement identifier. Trois personnages peuplent une maison, quatre si l’on compte le mort, des dizaines en écoutant Jean.

Jean, c’est l’enfant, 9 ans, 10 ans à peu près. Il vit sous les toits, dans un grenier exigu qu’il traverse en quelques pas. Pourquoi le grenier ? Parce que c’est la guerre, les bombes tombent régulièrement autour de l’habitation. La mère, quant à elle, tente de préserver son fils unique. Fils unique, pas si sûr, Jean parle à ses frères et ses sœurs, Maroun, Charbel, Mona, Rita, Charles… ils sont très nombreux. Ils peuplent ses rêves et les longs silences de l’enfant en tête-à-tête avec lui-même. Il y a Luc aussi, la petite amie que Jean nomme comme il veut, même si c’est un prénom de garçon. Il découvre sans ses bras oniriques les joies de l’amour charnel qui s’achèvent néanmoins dans l’oreiller, puisque de Luc n’existe que le fantasme.

Jean n’a pas qu’une seule mère, il a plusieurs mères. Une mère aimante, une mère distante, une mère malade et qui gobe des cachets bleus. Jamais il ne peut la nommer au singulier, elle est plurielle. Cette femme en plein deuil vit principalement au rez-de-chaussée de la maison, tourne et vire, sans jamais trouver la paix. Au purgatoire, sous le grenier, il y a le grand-père, alité constamment, qui ne dit quasi plus rien, qui se borne à perdre du poids, de plus en plus, attendant patiemment et calmement que la mort l’emporte.

Jean a un père aussi, un père engagé dans cette guerre, un père qui a été tué.

« Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l’oubli. »

Le cadavre du père repose aux côtés de son fils, contre lequel il se blottit, aux heures sombres.

Les mères préviennent : l’enfant va bientôt pouvoir reprendre l’école, la guerre semble s’être tue. On prépare les affaires, la date se rapproche, septembre marque la rentrée.

A mi-chemin de l’ouvrage, la situation change. Jean est en Europe, en France, sans ses mères, sans ses frères et ses sœurs oniriques. Jean est désorienté, il n’arrive pas à faire le lien, que s’est-il passé ? Qui est cette Sophie qui veut se faire appeler maman, qui elle aussi gobe des cachets bleus, qui reste alitée toute la journée, et qui pleure. Manuele, son amoureux, qui reste en retrait, qui vit chez lui, qui passe voir Sophie de temps à autre et qui joue avec Jean. Luc, bien loin maintenant, remplacée par Alice qui chasse aussi les émois vécus dans l’oreiller en s’ouvrant charnellement à lui.

Faire le deuil d’un passé douloureux, faire remonter à la surface les souvenirs enfouis, les flammes du Saint-Chœur, les disques de Verdi…

Roman d’apprentissage aux forceps, roman de la résilience, Jean se construit contre vents et marées.

Le livre s’achève sur une perspective nouvelle, Jean fait connaissance avec sa mère enfant, rencontre son grand-père maternel à travers un récit aussi dur et froid que la roche, la boucle est bouclée car Jean découvre ses mères tout en laissant derrière lui les vestiges de son passé.

« Ma brebis, ma poule d’eau, bravo ! Je ne pensais pas que tu arriverais à faire ce que tu fais là, à te passer de tes amis et devenir toi-même, dur et fort comme le quartz et la topaze. Bravo ! Maintenant, je fais le vœu que tu ne baisses pas les bras, que tu tiennes bon. Travaille mon grand, écris, ne t’arrête pas. Ah ! et aussi : n’écoute pas les conseils des mères. Toutes les mères sont au bord de la folie et ne savent pas ce qu’elles disent. Du reste, ne culpabilise pas d’aimer Sophie : on n’a jamais assez d’une mère et toute main qui se tend est bonne à prendre, crois-moi ».

Avec bonheur, je me rends compte que je suis loin d’avoir tout lu de ce fabuleux Antoine WAUTERS, attendez-vous à le revoir, encore et encore. Et pas seulement chez VERDIER !


(Emilia Sancti)

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