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dimanche 29 novembre 2020

Jacques JOSSE « Vision claire d’un semblant d’absence au monde »

 


En 2003 paraissait aux éditions Apogée un recueil de poèmes de Jacques JOSSE, réédition d’un livre de 1998 (aux éditions Paroles d’aube) mais augmenté de quelques textes. Le patchwork continue à s’accroître avec cette nouvelle édition chez Le Réalgar, encore complétée de deux petits recueils : « Au célibataire, retour des champs » (originellement paru en 2015 aux éditions Le Phare du Cousseix) et « Des solitudes » (en 2000 aux Cahiers Blanc Silex).

Jacques JOSSE est ce magicien des mots et des images. Son univers est à la fois restreint et immense : instantanés sur de petites gens, bretons notamment, mais nous pourrions les croiser au détour d’un bistrot un peu partout sur terre, ces invisibles qui pourtant font le Monde.

À partir de faits divers souvent tragiques (assassinats, suicides, accidents), Jacques JOSSE reconstitue par sa poésie méticuleuse une société défigurée, des destins amputés. Ce conteur de solitudes observe dans la brume, sous le crachin ses égaux, et partant du pire, il en restitue le meilleur, ou le plus vrai.

« ici / quand / un homme / se mouche / dans un verre de bière / on entend rouler / des paquets de mer / sous sa langue / il évite le regard / de celui qui sait / tout sur sa croix / derrière le zinc ».

La nature est représentée, sans jouer un rôle actif, mais elle est là, dans sa superbe, servant de décor, plantée comme le sont tous ces arbres dans les campagnes bretonnes. Elle est témoin des drames, des regards, des remords, sur fond d’alcool, de tabac, d’abus en tous genres. Les images sont toujours saisissantes : « Le fossoyeur officie. Pas à la petite cuiller mais à l’aide d’une pelle il décolle la langue chargée des morts ».

La langue de JOSSE est sonore, à la fois radieuse et inquiétante. Elle transporte, embarque, parfois jusqu’à un port mais jamais sur un bateau. Ici elle percute par de brefs textes, la plupart en vers, très peu en prose, mais tous, en très peu de mots, nous mettent dans l’ambiance, nous permettent de nous imprégner du climat. Écriture épurée ou plus un cheveu ne dépasse, elle est d’une rare concision, elle bouleverse.

« J’ouvre le livre, / un peu comme / on ouvre une fenêtre / pour découvrir, dès l’aube, / un fragment du paysage. / Alors je bénis le jour. / Personne ne me voit. Je parle. / Je donne du pain aux morts. / Et je jette les dernières étoiles / au fond du puits ».

Un court détour par le Cambodge, puis retour en Bretagne où des gueules cassées taiseuses semblent échappées d’un Musée de la Trogne local.

L’œuvre de Jacques JOSSE est un Grand Livre des Morts, une Anthologie des Trépassés. Elle est à lire lentement, en arrêtant notre regard pour mieux fermer les yeux et imaginer. Il est un ténor de notre littérature contemporaine. Dans ce recueil, l’évolution de son travail d’écriture au fil des ans est très visible. De vers tout d’abord choisis finit par s’évader une prose libre, de plus en plus présente dans son oeuvre à partir de l’année 2000 environ.

Cette petite perle est à commander d’urgence aux éditions Le Réalgar (collection L’Orpiment), où l’auteur a par ailleurs déjà publié plusieurs livres, qui sont eux aussi à découvrir et à faire circuler.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

vendredi 27 novembre 2020

Henrik REHR & Chantal VAN DEN HEUVEL « Léon & Sofia Tolstoï »

 


Pour cette ambitieuse biographie du grand Léon TOLSTOÏ (1828-1910), les auteurs se sont centrés sur la relation à géométrie variable entre l’écrivain et sa femme Sofia. Car c’est aussi à travers Sofia que TOLTOÏ put devenir ce monstre sacré. C’est notamment elle qui relut, corrigea et recopia les grands romans de TOLSTOÏ.

BD éblouissante revenant sur la jeunesse tumultueuse et arrogante de l’écrivain, les femmes, les fêtes, l’alcool dans le monde aristocratique russe. Il devient propriétaire terrien et n’est guère tendre avec ses serfs. La relation avec Sofia devient sérieuse, mais c’est pourtant sa sœur que le comte visait.

Sur proposition de son frère, TOLSTOÏ va participer à la guerre dans le Caucase puis en Crimée. Parallèlement il écrit ses souvenirs de jeunesse. Il revient de la guerre métamorphosé, se lie d’amitié avec TOURGUENIEV bien que leur relation soit volcanique. TOLSTOÏ s’intéresse à la doctrine anarchiste de PROUDHON tout en se retirant dans sa résidence bourgeoise de Iasnaïa Poliana. C’est là que ses relations avec Sofia se compliquent.

TOLSTOÏ fut un homme de l’excès, y compris dans son amour pour Sofia. Excessif également dans sa croyance chrétienne lorsqu’il a une cinquantaine d’années, foi d’où il finira par tirer une « nouvelle religion » : le tolstoïsme. Il se met à rédiger ceux qui deviendront ses futurs chefs d’œuvre. C’est Sofia qui porte son travail, par ses appréciations, ses corrections, ses encouragements.

Cependant TOLSTOÏ se détache de plus en plus de sa femme. Il souhaite libérer le peuple, le pousser coûte que coûte vers l’indépendance et l’émancipation, qui passent par la foi, encore et toujours. À sa demande, son œuvre tombe dans le domaine public, Sofia est furieuse, d’autant qu’ils ont 13 enfants à nourrir. Sofia qui elle-même commence à regarder ailleurs, jusqu’à sa rencontre avec un pianiste, alors que son Léon de mari s’entiche d’un certain TCHERTKHOV, qui deviendra son maître à penser et aura une forte emprise sur TOLSTOÏ.

Dans cette BD lumineuse, tous les grands traits de la vie de TOLSTOÏ sont abordés, mais ceux de Sofia également : son incompréhension aux décisions de son mari, son abnégation devant leurs enfants, mais aussi son âme de femme qui se révolte devant le caractère parfois misogyne de l’écrivain, un TOLSTOÏ par ailleurs fort jaloux qui écrit « La sonate à Kreutzer » en référence à un professeur de piano de sa femme, professeur que TOLSTOÏ imagine dans un bien autre rôle.

C’est cette « Sonate à Kreutzer » qui met le feu aux poudres dans le couple. Sofia prend les armes de son mari et lui répond par un livre. Ce sera « À qui la faute ? » (j’y reviendrai très prochainement). Dès lors, la guerre est déclarée. Les auteurs de cette BD n’oublient pas la fin pathétique, à la fois du couple et bien sûr la mort de TOLSTOÏ, s’éteignant en 1910 dans une gare perdue, à 82 ans, alors qu’il fuit définitivement sa femme.

La vie de TOLSTOÏ fut un ensemble de rebondissements, de nouvelles pensées, de chefs d’œuvre littéraires. Mais il ne faut jamais oublier l’intime. Le moins que l’on puisse dire, c’est que celui du grand écrivain fut d’une rare complexité. Cette BD donne fort justement la parole à Sofia, cette sorte d’oubliée, de sacrifiée de l’histoire, une femme en retrait qui pourtant finit par s’affirmer. Sa figure rythme la présente biographie.

Dans une mise en page classique et sobre, les dessins font l’effet d’une gifle. Une couleur principale de fond qui change selon la période évoquée, mais surtout une succession de vignettes détaillées qui retranscrivent judicieusement l’ambiance de la Russie profonde de la fin du XIXe siècle. Les personnages sont expressifs et le rythme général assez rapide. Une BD qui, pas si curieusement que cela, donne envie de se repencher sur l’œuvre de TOLSTOÏ, mais aussi sur ce « À qui la faute ? » intrigant, écrit de la main de Sofia. C’est sorti en 2020 chez Futuropolis, pensez à vos cadeaux de Noël (pub gratuite)…

http://www.futuropolis.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 25 novembre 2020

Kaouther ADIMI « Les petits de Décembre »

 


Dans le quartier Dely Brahim de l’ouest d’Alger de nos jours se trouve un terrain d’un hectare et demi servant d’aire de jeu à de jeunes désargentés. Des enfants d’une dizaine d’années y jouent au foot avec pas grand-chose, pour se rassembler, discuter, faire du sport ensemble. Seulement le terrain appartient au ministère de la défense algérienne et les militaires veulent le récupérer pour y construire des résidences. En effet, le quartier a été créé en 1987 par ce même ministère qui avait alors distribué des lots aux militaires.

Mohamed et Cherif sont deux anciens militaires aujourd’hui engagés en politique du côté de l’opposition, bien que Cherif soit un militant plus réticent car il occupe un poste en communication. Mais l’une des figures de ce quartier de la cité du 11-Décembre 1960 de Dely Brahim se prénomme Adila, elle a combattu pour l’indépendance pendant la guerre de libération. Femme engagée et dissidente, elle paraît influente et crainte.

Un bras de fer s’annonce entre les gamins de la cité et les militaires qui veulent récupérer le terrain, le tout sur fond de corruption dirigée par les responsables locaux, chefs des magouilles et distributeurs des rôles à jouer dans cette affaire. La révolte du quartier semble imminente : « A-t-on jamais vu en Algérie des généraux se montrer bienveillants à l’égard  d’une révolte ? ».

Cette révolte gronde, elle est celle de la jeunesse algérienne contre un pouvoir miné par les pots-de-vin. Quelques drames ne vont pas tarder à se jouer avec des scènes que l’on croirait issues du passé : « Tiens, mouche-toi dans cette feuille de papier, il n’y a rien d’autre. C’est bon, tu t’es calmé ? On peut reprendre ? Allez, raconte, qui vous a prévenus tes copains et toi que les généraux étaient là ? Vous étiez dans le coin ? ».

Tout est permis dans un pays en déliquescence, et le pouvoir joue avec les moyens techniques mis à sa disposition : « On va faire comme d’habitude : création de milliers de faux comptes pour attaquer ceux qui diffusent, faire croire que c’est une fausse vidéo ». Tous les coups sont permis. Mais contre toute attente, ce sont les militaires qui finissent pas reculer…

Ces gamins du quartier représentent l’avenir de l’Algérie, les militaires le présent et la grand-mère Adila le passé. Cette dernière tient un carnet de souvenirs, historiques et politiques, du premier village algérien colonisé par les français en 1832 jusqu’à l’indépendance et même au-delà, des petites touches peintes pour comprendre l’histoire de l’Algérie. Ce carnet est sans doute le point culminant, les moments les plus poignants de ce roman par ailleurs fort et très bien mené. Les personnages sont bien campés, l’écriture alerte, et l’aspect historique très présent et raconté de manière concernée.

Kaouther ADIMI est une jeune romancière algérienne qui n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Son univers est certes politique, mais aussi intimiste, proche du peuple. ADIMI s’engage dans ce livre de 2019 contre la corruption du pouvoir algérien, de la première à la dernière phrase qui d’ailleurs résonne comme un avertissement : « Nos pieds sont enfoncés dans la boue. Nous ne bougerons pas ».

(Warren Bismuth)

dimanche 22 novembre 2020

Raymond PENBLANC « Une ronde de nuit »

 


C’est en traversant une ville qu’il a bien connue 25 ans plus tôt que le narrateur de ce nouveau roman de Raymond PENBLANC se voit revenir en pensée dans son adolescence. Tout d’abord il se perd dans la ville métamorphosée, puis fait connaissance avec un homme de 20 ans son benjamin dans un restaurant où il a échoué : Simon, cet inconnu qui semble être le double physique du narrateur et qui ne tardera pas à se comporter agressivement.

Simon entreprend une conversation avec le narrateur, celle-ci d’ailleurs surtout monologuée, qui fait rejaillir des situations anciennes à un interlocuteur propulsé à la période de sa jeunesse chaotique, violente, faite de sexe peu glamour, de bastons, d’alcool, d’intimidations et règlements de comptes. Et puis la figure de son ami Berg surgit, un camarade mort à l’âge de 20 ans.

Le narrateur arpente la ville comme il l’a arpentée jadis, et les images remontent encore dans un dédale structurel et de lieu : son statut d’enfant de choeur, le lycée, les bringues, les femmes, les errances, les embrouilles, etc. Chaque recoin de la ville semble être hanté par un épisode de jeunesse. Puis dans le présent, apparition d’une organiste qui va jouer un rôle essentiel.

Cette ronde de nuit pourrait être lue comme un condensé de la carrière littéraire de Raymond PENBLANC, tant les thèmes qui lui sont chers prennent encore ici une place de choix : description d’une ville et de ses merveilles architecturales, notamment religieuses, rôle de la peinture artistique (lire « L’âge de pierre »), errances, souvenirs de jeunesse (voir notamment « Phénix ») et de la musique classique, violence, érotisme, désir de renaissance, rôle de l’art, évolution urbaine (« L’âge de pierre »). Sans oublier une forte âpreté générale : « Il ne veut pas emprunter le chemin de plus en plus étroit et escarpé de la vie. Il ne veut pas d’une épouse, d’une maison, d’un métier. Il ne veut pas d’une canne, d’une barbe blanche, d’un grabat puant, il ne veut pas de ces mots qu’on s’arrache, de ces syllabes qui se télescopent et s’engluent sous la langue, de ce goût du sang dans la bouche, de cette urine le long des cuisses, de ces diarrhées qu’un sphincter mou ne retient plus ».

Mais dans ce roman, l’auteur semble avoir repris également d’anciennes scènes, ici remises au goût du jour : les graffitis éphémères de palissades (« L’âge de pierre »), la femme organiste qui pourrait bien tout faire basculer (« Miroir des aigles »), la figure de RIMBAUD aperçue lors d’une promenade (« L’égyptienne »), jusqu’à la ville arpentée qui pourrait bien être Aix-en-Provence (« Miroir des aigles » également). L’humour est présent, à petites doses injectées au détour d’une phrase.

Les scènes pouvant être pourtant considérées comme futiles sont très réussies : « Il devait être sept heures. Sept heures du soir sur une plage en fin d’été, et à cette heure ne venaient se baigner que ceux qui avaient choisi de se soustraire à l’humanité moutonnière, sinon à l’humanité tout court. Comme souvent à cette époque, le garçon était seul ; c’est donc en solitaire qu’il avait passé l’après-midi à écumer les rochers découverts par la marée basse. Sa pêche ne comptant qu’une douzaine de crabes verts, il les avait rejetés à la mer l’un après l’autre, testant au passage la qualité de leurs réflexes et la robustesse de leurs pinces, ne gardant qu’une poignée de petites galets blancs très lisses pour la décoration de son aquarium ».

Les (très) longues phrases se succèdent dans une écriture classique, poétique comme rugueuse, mais toujours précise, les monologues de Simon imbriqués dans la narration par des italiques, le style possédant sa propre identité très marquée, les indices distillés également. Le roman vient de sortir aux éditions Le Réalgar, maison à soutenir en ces temps de disette généralisée.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

vendredi 20 novembre 2020

MERALLI & DELOUPY « Algériennes 1954-1962 »

 


Au menu du jour une BD historique retraçant le combat des femmes algériennes indépendantistes durant la guerre d’Algérie. Le personnage fil rouge de ce récit est une jeune femme dont le père a participé en tant qu’appelé sur le front.

 

La trame est classique : cette jeune femme va être amenée à s’intéresser à cette guerre par le biais de sa propre mère qui lui donne l’adresse de l’une de ses amies ayant combattu sur place, de l’autre côté de la Méditerranée. D’après ce témoignage crucial, elle décide de se rendre à Alger afin d’obtenir des renseignements complémentaires. C’est au mémorial du martyr que ses yeux croisent une photo représentant trois combattantes algériennes, les Moudjahidates. Troublée, elle va mener une enquête afin de retrouver les trois femmes de la photographie.

 

Les vieilles militantes vont parler. De la scolarité en Algérie avant le déclenchement des hostilités en 1954, où les autochtones sont maltraités, l’impossibilité de revendiquer son appartenance à l’Algérie, les inégalités criantes, l’implantation très solide du colon comme être supérieur, les premiers attentats, la peur qui monte, et puis l’inéluctable.

 

L’implantation du F.L.N. est bien réelle dans les rues algériennes, l’animosité avec les colons devient générale. Guerre, tortures, emprisonnements sommaires, formations de collectifs clandestins d’indépendance, avant la folie collective de l’année 1961.

 

Les témoignages de femmes recueillis des décennies plus tard n’ont rien perdu de leur hargne de jadis, rien n’est oublié, et tout est loin d’être pardonné. Les parcours de ces femmes furent variés après la déclaration d’indépendance, il n’en est pas moins vrai qu’elles combattirent au sein d’un mouvement qui fut en quelque sorte leur famille politique.

 

Les couleurs des vignettes sont très sobres, fond grisâtre et appuis sur des tons ocres, rougeâtres ou bleuâtres. Superbes dessins de DELOUPY, à la fois dépouillés et concis, retenus en couleurs. L’aspect historique du scénario de MERALLI est, derrière les balises datées concernant la guerre d’Algérie, assez original, puisqu’il y est question des femmes combattantes aux côtes des indépendantistes, thème rarement traité par les arts. Ne pas oublier qu’à l’instar de leurs camarades hommes, elles furent torturées, emprisonnées, abattues, mais aussi violées, dégradées et humiliées.

 

BD au sujet fort, elle est parue en 2018, et elle vaut bien que l’on y jette un œil plus qu’attentif.

 (Warren Bismuth)

mercredi 18 novembre 2020

Olga TOKARCZUK « Histoires bizarroïdes »

 


Ce recueil du prix Nobel de littérature 2018 renferme 11 nouvelles, pas toutes inédites, puisque sur le blog avait déjà été présenté « Les enfants verts », nouvelle parue à l’origine chez La Contre Allée en 2018, et présente ici de manière légèrement remodelée.

Olga TOKARCZUK semble s’amuser à brouiller les pistes tout au long de ces récits, tour à tour mystérieux voire gothiques, puis dystopiques, futuristes, s’appuyant sur une science à venir poussée et basés sur des recherches en cours. Seule la nouvelle « Les enfants verts » se déroule dans un lointain passé, en l’occurrence le moyen-âge.

La plupart de ces textes sont brefs, parfois quelques pages seulement, seules les deux dernières nouvelles sont construites comme de petits romans. Toutes sont destinées à faire peur, mais pas gratuitement, puisque l’âme humaine y est scrutée avec force détails, elles forcent la réflexion, dans une écriture ronde et ciselée. Une ambiance très XIXe siècle peut se dégager d’un récit, puis tout à coup climat d’anticipation avec des humanoïdes pouvant s’avérer effrayants.

Le talent réside bien dans la variété des récits. La quatrième de couverture intrigue en annonçant un monde entre Edgar Allan POE et la série « Black Mirror », ceci semble pour le moins saugrenu, et pourtant ces références sont diablement pertinentes. Il est en effet impossible de ne pas songer à l’une ou l’autre au cours de la lecture. En effet, ces nouvelles forment un tout, que l’on pourrait désigner comme l’évolution humaine au fil des derniers siècles, et ce jusque dans un futur plus ou moins proche.

Derrière cette atmosphère mystérieuse, inquiétante voire angoissante ressortent quelques facéties, des drôleries qui ne sont pas des blagues de potache mais s’intègrent harmonieusement, formant un tout très homogène. À noter cette splendide couverture qui donne le ton.

Les nouvelles futuristes sont teintées de science-fiction, appuyées par les technologies actuelles et les possibilités de leur avancée prochaine, y compris concernant les pertes de liberté individuelle. C’est sorti dernièrement aux éditions Noir sur blanc, qui ont fait paraître par ailleurs d’autres livres d’Olga TOKARCZUK. Traduction du polonais par Maryla LAURENT.

« Le monde sauvage. Sans êtres humains. Nous ne pouvons pas le voir car nous sommes des humains. Nous avons choisi de nous en distancier et, désormais, pour y revenir, nous devons changer. On ne peut pas voir ce dont on est exclu. Nous sommes prisonniers de nous-mêmes. C’est un paradoxe. Une perspective de recherche intéressante, mais également une erreur fatale de l’évolution : l’homme ne voit jamais que lui-même ».

http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 15 novembre 2020

Jacques BAUJARD « Panaït Istrati, l’amitié vagabonde »

 


Une biographie de Panaït ISTRATI ne se prend pas à la légère. Surtout lorsque celle-ci, sortie en 2015 aux éditions Transboréal, est palpitante de bout en bout. La vie se présente mal pour le futur grand écrivain roumain né Gherasim ISTRATI en 1884, dont le père contrebandier décède alors qu’il n’a que neuf mois. Jeunesse marquée par la violence et ses premiers émois avec l’esprit révolutionnaire. Son « baptême » sera une manifestation en janvier 1905 en soutien aux travailleurs russes.

ISTRATI vagabonde entre 1907 et 1913 en Orient. Puis il écrit des articles militants et devient secrétaire du syndicat des ouvriers du port de Braïla, une petite ville qui va beaucoup compter dans son oeuvre future.

Panaït se marie une première fois en 1915, mais seulement 10 mois plus tard il s’enfuit du domicile conjugal et de Roumanie, où il ne reviendra qu’en 1925. Dès 1916 il apprend le français. Pacifiste convaincu, il s’installe tout d’abord en Suisse, pays neutre durant la première guerre mondiale, il y est travailleur itinérant. Il en repart en 1920, tuberculeux. Entre temps, il avait fait publier son premier article en français à propos de Tolstoï et du bolchevisme. À la même période sa chère mère décède.

Le tournant de sa vie se situe en 1921. Désespéré, il tente de se suicider en se tranchant la gorge avec une lame de rasoir. Cependant, il survit, mais lorsqu’il était entre la vie et la mort, une lettre trouvée sur lui et adressée à l’écrivain Romain ROLLAND, alors adulé, est transmise à son destinataire. ROLLAND entre alors en contact avec le jeune Panaït, une amitié de plusieurs années vient de naître. Mais pas seulement.

ROLLAND, confiant en le talent du roumain, lui conseille d’écrire. « Cette œuvre s’imposera par la violence du cœur ». Des livres, des romans, dans lesquels il déploierait avec sa verve un univers brossant un portrait de son parcours et de ce qui l’entoure. Ce qu’il fait. Lui et ROLLAND se rencontrent pour la première fois en 1922.

ISTRATI n’écrira plus qu’en français. C’est en 1923 que paraît son premier roman, « Kyra kyralina », très bien reçu par la critique. ISTRATI se remarie en 1924, mais là encore c’est un cuisant échec. L’écrivain vagabond vit enfin en partie de sa plume. Celui qui a jusqu’alors exercé tant de métiers, dont celui notamment de peintre en bâtiment, semble enfin avoir trouvé sa voie. Il rencontre Joseph KESSEL qui deviendra son ami.

Nouveau tournant : en 1927, ISTRATI est invité à Moscou pour célébrer le dixième anniversaire de la révolution d’octobre. Enthousiaste et plutôt admiratif du régime en place en Russie, il s’y rend. L’année suivante, il part en voyage en Russie pour 16 mois. Là-bas il déchante rapidement en observant la réalité du bolchevisme. Rencontre avec l’auteur grec Nikos KAZANTZAKI qui l’impressionne grandement (il lui rappelle son ami Mikhaïl qu’il immortalisa dans plusieurs de ses romans) et deviendra un proche. C’est en 1929 qu’il publie « vers l’autre flamme », violent pamphlet contre le pouvoir soviétique. C’est alors que non seulement il est lâché par ses amis – dont Romain ROLLAND – mais doit affronter des attaques incessantes des camarades communistes, notamment les agressions écrites à répétition de l’écrivain Henri BARBUSSE. Le but est de faire taire ISTRATI. Mieux : faire en sorte qu’il n’a jamais existé en tant qu’écrivain. Le verdict est sévère : tout le milieu littéraire l’abandonne.

ISTRATI est alors isolé. Il ne peut plus voyager, se fait refouler de nombreux pays pour lesquels il représente désormais un danger. Il se commettra même dans un journal tendancieux, mais en tant qu’homme libre n’ayant de compte à rendre à personne.

« N’adhérer à rien, c’est ne pas mettre un seul genou à terre. N’adhérer à rien, c’est laisser au loin les fausses consolations du monde. N’adhérer à rien, c’est prendre son courage à deux mains et faire un pas de côté. La vie, avant tout ».

Troisième et dernier mariage en 1932 avant un retour définitif en Roumaine en 1934 pour y mourir. Ironie de l’histoire : en revenant chez lui à Braïla, il constate que sa maison a été transformée… en musée Panaït ISTRATI ! En effet, tout le monde le croyait mort. Il préfère en rire et chercher une autre demeure à Bucarest. Il semble d’ailleurs que le musée soit toujours en activité de nos jours.

ISTRATI s’éteint le 16 avril 1935, oublié et malheureux. Victime d’une véritable entreprise de démolition, c’est au moment où il sera célèbre qu’il lui deviendra horriblement difficile de s’exprimer par sa plume.

Heureusement, des décennies après sa disparition, des voix s’élèveront pour rendre justice et réhabiliter ISTRATI. Il peut être vu aujourd’hui comme l’écrivain vagabond et rebelle par excellence, anarchiste sans doctrine, libre-penseur et réel conteur d’exception. Auteur d’une quinzaine de courts romans, son univers d’errances libertaires teintées d’atmosphère de contes persans le rend unique et reconnaissable. Merci à Jacques BAUJARD, de la librairie parisienne Quilombo, de nous avoir fait partager ce voyage avec l’un des plus grands.

À 20 ans, Panaït ISTRATI écrivait : « Dans ce mouvement, j’ai toujours été un dilettante chaud, parfois impétueux. Pour moi, toute la vie se résume dans le mot sentiment. Aussi ne me suis-je attaché qu’aux seuls militants qui faisaient de l’amitié la plus vivante des religions. De la doctrine, je m’en moque ». Il s’y tiendra jusqu’au bout.

http://transboreal.fr/

(Warren Bismuth)