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dimanche 11 janvier 2026

Dimitri MANESSIS & Jean VIGREUX « Rino Della Negra, footballeur et partisan »

 


Si Rino Della Negra fut un jeune footballeur prometteur, il fut aussi un résistant, membre du groupe Manouchian et exécuté au Mont valérien avec la plupart de ses camarades en février 1944. Mais commençons plutôt par le début.

Rino Della Negra est né en 1923 dans le nord de la France, de parents immigrés italiens. La famille vient rapidement habiter à Argenteuil, le petit Rino a 3 ans. La ville comporte alors une solide unité italienne. Rapidement, Rino s’intéresse au foot. Plus tard il découvre l’engagement ouvrier et syndicaliste lors de ses premiers métiers. Naturalisé français en 1938, il continuera néanmoins à être perçu comme immigré ou italien.

Très doué pour le ballon rond au poste d’ailier droit, il rejoint le prestigieux club du Red Star (de Saint Ouen, vainqueur de la coupe de France la saison précédente) à la rentrée 1943, mais il n’aura pas l’opportunité de s’y exprimer à titre professionnel : « Si Rino Della Negra fut bien engagé par le club, il n’eut pas le temps de figurer dans l’équipe première, professionnelle. En 1943 en effet, le Red Star, à l’image d’autres clubs, est démantelé et ses joueurs éparpillés dans des équipes dites ‘fédérales’ ».

Réfractaire au S.T.O. (Service du travail Obligatoire, s’effectuant pour l’occupant), il entre dans la clandestinité alors que parallèlement il garde sa vraie identité en tant que footballeur. Il devient résistant début 1943 avant de rejoindre la lutte armée, membre des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans Main d’œuvre Immigrée) et du groupe Manouchian. Arrêté le 12 novembre 1943 avec de faux papiers sur dénonciation d’un camarade au cours d’une attaque (Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés quatre jours plus tard), il est hospitalisé car blessé lors de son arrestation. Il est interrogé peu après sur son lit d’hôpital et maintenu à l’isolement dans l’attente de celui qui fut appelé le procès de l’Affiche Rouge et qui se déroule du 15 au 18 février 1944.

Della Negra est d’ailleurs absent de la sinistrement célèbre affiche rouge. Les photos représentant des membres du groupe Manouchian avaient été prises en prison. Or comme Della Negra était hospitalisé, il ne pouvait être photographié. Les 24 accusés sont condamnés à mort et la grande majorité, dont della Negra, exécutés le 21 février 1944 sur le Mont Valérien. Le corps de Della Negra est rapatrié fin 1944 au cimetière d’Argenteuil à la demande de la famille. Contrairement à certaines affirmations, Della Negra ne fut jamais encarté, ne fut membre d’aucun parti politique. Voilà pour la biographie.

Outre ce récit d’une courte vie active – 20 ans -, les auteurs du documentaire, Dimitri Manessis et Jean Vigreux s’attardent bien volontiers sur l’atmosphère : celle de la banlieue parisienne, celle du pays, mais aussi celle au sein des regroupements des immigrés italiens. Les auteurs retracent aussi les vies associative, politique et syndicale d’alors (et le reniement de la FSGT face à l’occupant), se basent sur de nombreux documents, largement cités, pour dépeindre l’itinéraire de Della Negra.

Les auteurs reviennent aussi sur les attentats de la résistance sur Paris et sa banlieue lors de l’occupation allemande, des photographies des archives familiales sont extirpées et ici présentées, en même temps que les deux ultimes lettres que Della Negra écrit à sa famille, nous le montrant comme un homme fort qui ne regrette rien. Ce passionnant documentaire se termine par l’héritage laissé par le groupe Manouchian et Della Negra par-delà les âges, dans la culture populaire (cinéma) comme dans les communes (avec par exemple des bâtiments ou des rues portant le nom du footballeur).

Ce qui ressort peut-être le plus est ce racisme au quotidien, Della Negra vu comme un éternel immigré, son nom souvent mal orthographié. Mais aussi l’insistance des médias ou personnalités politiques pour dire que tous les membres de groupe Manouchian étaient d’origine étrangère (ce qui est par ailleurs faux), la presse était quant à elle aux ordres du Reich nazi et comme lui poussée vers l’antisémitisme. Le climat délétère de l’époque est révélé sans fards, c’est aussi tout l’intérêt de ce documentaire ample et foisonnant, sorti en 2022 chez Libertalia. J’ajoute pour terminer qu’il n’est pas nécessaire d’être féru de football pour suivre les pages consacrées à ce sport (ouf !).

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

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