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dimanche 14 mai 2023

Valérie LEFEBVRE-FAUCHER « Promenade sur Marx – Du côté des héroïnes »

 


J’apprécie beaucoup le fait que des amis me permettent, par des présents inespérés, de découvrir des éditions indépendantes. C’est le cas ici avec les éditions du Remue-Ménage qui sont pour le moins surprenantes et originales. Basées au Québec, elles proposent depuis 1976 (!) des textes résolument féministes. J’ignore ce qu’il en est des formats habituels, mais pour celui qui nous concerne aujourd’hui, le livre est minuscule, 13 cm sur 10, la police de caractère resserrée et petite et il faut de bons yeux – de bonnes loupes -, notamment pour déchiffrer les notes. Des citations sont imprimées pleine page, en blanc sur noir. Les illustrations (libres de droit) se succèdent pour appuyer le propos, et ce petit livre rouge de seulement 70 pages est un exemple parfait de l’objet esthétiquement attirant, couverture d’aspect carnet pour prises de notes d’une autrice que l’on découvre aussi par la même occasion.

Valérie LEFEBVRE-FAUCHER entame son propos sur la notion de « femmes de », des épouses d’écrivains connus, qui ont elles-mêmes écrit mais dont leur œuvre fut éclipsée par celle de leur partenaire. L’exemple qu’elle développe ensuite est concret dans le contexte : la famille MARX. L’autrice essayiste note tout d’abord que ce sont bien les spécialistes (de littérature ou autre) qui falsifient l'Histoire en escamotant sciemment le rôle de la femme. Par exemple, même si l’extrait d’un écrit d’une femme est repris, il est tronqué, coupé, pour permettre au lectorat de ne découvrir que la partie « décente » (par qui ? Pour qui ?) du texte.

Mais je m’égare. Revenons à la famille MARX, Karl le mari, quasiment entouré que de Jenny (sa femme mais aussi trois de ses filles). Un arbre généalogique succinct est disponible dans le livre. Les femmes MARX ont eu une influence majeure sur Karl, furent également impliquées et fortement politisées (certaines étaient des amies proches de communardes), elles furent à ses côtés, actives et même influentes. Mais que dit l’Histoire ? L’autrice propose ici quelques anecdotes confondantes. Prenons l’exemple de Jenny Laura, deuxième enfant du couple MARX, elle va surtout laisser des traces pour avoir été la compagne de Paul LAFARGUE. Et pourtant : « La page Wikipédia presque vide de Laura Marx Lafargue nous apprend qu’elle a traduit en français Le manifeste du parti communiste, ce qui est tout de même une contribution non négligeable (Je note dans l’édition d’Aden, qui a fait le choix de se baser sur la traduction originale de Laura, qu’au départ ce texte n’était pas signé. Il était, tiens, tiens, présenté comme un travail de traduction collectif, basé sur les idées de la Ligue des communistes…) ».

L’Histoire se réapproprie des légendes, des figures, il en est de même pour celle de Karl MARX, ne pas mettre les femmes de la famille en scène de peur de faire de l’ombre au mâle. Pourtant MARX pour le coup n’y est pour rien, c’est le traitement de l’Histoire qui est ainsi fait. Mais revenons à Laura. L’enterrement de son mari Paul au Père Lachaise fut longuement et partout commenté, mais « On oublie de mentionner qu’il s’agissait d’un enterrement double. Laura s’est suicidée avec Lafargue, en conformité avec son plan à lui de mourir avant ses 70 ans, et en laissant aux historien.nes un doute gênant sur ses intentions à elle ».

Ainsi va la vie, reconstituant des destinées (masculines), gommant des figures (féminines), à tous points de vue d’ailleurs. Dans cet ouvrage remarquable, Valérie LEFEBVRE-FAUCHER a sélectionné des photos de la famille MARX, représentant lui et une ou plusieurs de ses femmes. La photo est axée sur la figure de MARX, en revanche, encore aujourd’hui, on n’est pas sûr des identités des femmes présentes à ses côtés, le doute subsiste, puisqu’elles ne sont pas référencées sur les photos, se contentent d’être de la famille proche de karl.

Ce petit bouquin paru fin 2020 est salutaire, il accepte et reprend l’héritage laissé par Virginia WOOLF par exemple (dont l’autrice se revendique), il se fait mordant, documenté et précis, il se lit avec grand intérêt car il offre une lecture originale de l’oubli que l’Histoire a pu réserver aux femmes, il rebat les cartes avec une nouvelle proposition du sens de l’histoire. Sorti en 2020, il est à découvrir pour illustrer le courageux et intelligent combat actuel du féminisme. Et j’étais loin de penser en commençant cette chronique qu’elle serait aussi longue pour un ouvrage aussi court. J’espère que l’enthousiasme sera contagieux.

https://www.editions-rm.ca/

 (Warren Bismuth)

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