Le challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores nous a habitués aux duels entre deux écrivains. Ainsi ce mois-ci c’est une « battle » amicale entre Jane Austen et les sœurs Brontë qui fait rage. DLR a tout naturellement choisi la seconde option, fasciné depuis près de deux décennies par le destin tragique de la famille Brontë. De plus, je me promettais depuis de longues années une relecture en bonne et due forme de « La recluse de Wildfell Hall » d’Anne Brontë, la benjamine de la fratrie. Le voyage fut une fois de plus merveilleux. À propos : si je l’ai lu sous le titre « la dame de Wildfell Hall » (voir plus loin), je lui préfère celui que j’ai mis en exergue ici. Et de remercier chaleureusement Moka et Fanny qui, par le choix du thème du mois, m’ont enfin permis de trouver un prétexte à la relecture de ce cher livre.
Paru en juin 1848 sous pseudonyme, celui de Acton Bell (les trois sœurs Brontë faisaient alors paraître leurs publications sous des pseudonymes non genrés), ce roman est le second et ultime de Anne Brontë après « Agnès Grey » publié six mois plus tôt. Il raconte les vicissitudes rurales de divers protagonistes évoluant en partie en vase clos (comme vécut d’ailleurs la famille Brontë).
La narrateur Gilbert Markham, 24 ans, écrit une longue lettre à son ami Halford, dans laquelle il lui conte son quotidien, et surtout sa rencontre avec une jeune châtelaine, Helen Graham, mystérieuse tant dans son comportement que par son passé que tout le monde semble ignorer. Helen Graham vient d’aménager en compagnie de son jeune fils Arthur au manoir délabré de Wildfell Hall. Elle est en deuil. Les résidants alentour voient d’un sale œil l’arrivée de cette étrangère sur laquelle ils imaginent des tas d’histoires peu glorieuses, la rumeur malsaine est en route. Mais Markham, attiré par la jeune femme, cherche à percer son identité et ses mystères.
Les proches de Markham se méfient d’Helen, mieux : ils la rudoient sur l’éducation d’Arthur. Helen est solitaire, peu encline à entamer des relations amicales avec ses voisins, d’autant que les médisances s’accentuent jusqu’à atteindre un certain paroxysme. Alors que Gilbert et Helen semblent s’apprivoiser peu à peu, cette dernière prête un carnet à Gilbert, son journal intime dans lequel est consigné son passé. Le récit du carnet commence en 1821, soit quelques années avant l’arrivée de Helen au manoir.
S’ouvrent alors les plus belles pages du roman. Dans son carnet Helen dévoile ses secrets, ses souffrances, sa vie détruite. Elle fut mariée à un monsieur Huntington, noceur, dragueur, manipulateur et possessif. Un homme vil, narcissique autant que d’âme corrompue. Le couple a eu un enfant, cet Arthur. Helen n’omet aucun détail de son voyage en enfer.
« La recluse de Wildfell Hall », fort de plus de 500 pages, est un chef d’œuvre de la littérature victorienne. On dirait aujourd’hui un redoutable « page-turner ». Une femme abusée, maltraitée, se dresse contre son mari, les conventions, l’éducation patriarcale, faisant de ce roman un récit féministe, l’un des premiers de la littérature. Il m’est impossible d’aller plus loin dans le résumé, au risque de vous dévoiler certains faits qu’il ne faut découvrir qu’à la lecture de l’ouvrage. Car « La recluse de Wilfell Hall » fourmille de secrets enfouis, d’êtres peu fréquentables. Le carnet d’Helen est un exemple parfait de la littérature du XIXe siècle, il happe par sa construction qui incite à aller toujours plus loin dans la lecture. Pour le reste, il n‘y a qu’à objecter ce choix des lettres de Gilbert à son ami pour conter l’histoire et la faire progresser, choix qui ne tient pas longtemps la route et alourdit inutilement le récit. Mais dans l’absolu le lectorat se retrouve emprisonné – bien volontairement et avec délectation. Il n’est pas aisé d’écrire quoi que ce soit qui ne dévoile en partie ce monument littéraire, tant est fragile le mystère et qu’il pourrait être gâché par une simple allusion à une scène, à une relation, un comportement, d’autant que j’ai peur d’en avoir déjà trop écrit sur son compte.
Sachez seulement que Helen et Graham vont se revoir suite à la lecture du carnet par ce dernier. Que Graham va reprendre la plume pour évoquer la suite à son ami Halford. Mais derrière cette histoire tragique d’amour dévasté, derrière ces drames se cachent ceux de la famille Brontë. Car c’est un roman savamment autobiographique, Huntington représentant le frère, Branwell Brontë. Il est à ce propos saisissant de constater que le seul de la fratrie survivante (d’autres enfants moururent en bas âge) qui n’ait pas écrit de roman est pourtant le plus présent dans l’œuvre de ses sœurs. Sous des traits divers il apparaît dans la plupart de leurs écrits, il est l’influence majeure de leurs chefs d’œuvre, il y est le personnage principal. Branwell l’excessif est la source principale d’inspiration de Emily, Charlotte et Anne.
Ce roman est une plongée au cœur de la bourgeoisie victorienne rurale, fait de drames, de traîtres, d’êtres égocentriques, de coups bas, de rumeurs, de mépris. Il a peut-être été écrasé par le succès fracassant des « Hauts de Hurlevent » de Emily (dont ce fut le seul roman) et du « Jane Eyre » de Charlotte. Il n’a pourtant rien à leur envier, il est le plus féministe des trois, peut-être en un sens le plus optimiste aussi, le plus intimiste. Tout fan des sœurs Brontë se doit de le lire, le relire, il renferme des pages extraordinaires, il est une création exceptionnelle qui peut-être rassemble toute la littérature victorienne. Il est ce livre intemporel que l’on se passe entre générations. Et j’espère ardemment que les nouvelles le découvriront à leur tour assez tôt.
« La recluse de Wildfell Hall » est ici traduit par Denise et Henry Fagne. À ce propos, et sous diverses traductions, il fut publié en France sous plusieurs titres : « La dame du manoir de Wildfell Hall », « La dame du château de Wildfell », « La châtelaine de Wildfell Hall », « La locataire de Wildfell Hall » et donc sous le titre ici présenté. Ce livre est à l’image de la famille Brontë : destructeur, hanté par la mort, les abus, la religiosité (le père Brontë n’était-il pas Pasteur ?). Le roman sort donc en juin 1848. Trois mois plus tard meurt Branwell, le Huntington du récit, suivi dans la tombe à nouveau trois mois plus tard par Emily, comme dans un sinistre rythme des saisons. Cinq mois après le décès de Emily, c’est celui de Anne qui est à déplorer en mai 1849, moins d’un an après la publication de « La recluse de Wildfell Hall ». En 1950, Charlotte, la seule survivante, s’oppose à sa réédition. La légende Brontë est en marche.
« Me venger ? Non, à quoi bon. Il n’en deviendrait pas meilleur et je n’en serais pas plus heureuse ».
(Warren Bismuth)
Ta chronique me donne envie de le sortir de ma Pal et de ressentir ce que tu as ressenti pendant cette lecture. Tu écris si bien !
RépondreSupprimerN'hésite pas à sauter le pas, lecture garantie pleine d'émotions !
SupprimerMerci pour cette belle chronique détaillée !
RépondreSupprimerJ’ai hésité à lire celui-ci au lieu des poèmes d’Emily mais je ne l’avais pas en ma possession, j’ai choisi la facilité.
Tu me donnes encore plus envie de le découvrir.
C’est vrai que la pauvre Anne a été éclipsée par ses sœurs. Difficile de vivre dans une fratrie où beaucoup ont les mêmes aspirations.
Je constate que Charlotte est beaucoup intervenue sur l’œuvre de ses sœurs. Dans le recueil lu d’Emily, elle avait fait des choix et coupes.
Oui Charlotte a en quelque sorte géré l'œuvre de ses sœurs disparues, avec d'ailleurs une certaine autorité voire censure. De plus Anne était la plus effacée, peut-être paradoxalement la plus libre aussi.
SupprimerJe ne connais pas cette Brontë, la plus méconnue, me semble-t-il, des trois (?). Je suis ravie que l'activité de Moka et Fanny soit l'occasion de la mettre en avant. Je m'empresse de noter ce titre !
RépondreSupprimerAnne la discrète donc forcément et hélas éclipsée, ce roman dénote pourtant un sacré talent de conteuse.
SupprimerJ'ai hésité à relire ce livre que j'avais beaucoup apprécié il y a une bonne décennie et, en te lisant, je m'aperçois que mes souvenirs sont un peu flous. D'autant que je dois avouer que mon féminisme n'était pas aussi éclairé à l'époque, ma lecture en serait peut-être quelque peu différente. Malgré tout, je te rejoins sur le fait que c'est un excellent roman !
RépondreSupprimerBonne prochaine relecture alors ! J'espère que tu y trouveras ce que tu recherches.
SupprimerOh que ça donne envie (je ne connaissais même pas ce titre) ! J'ai mal choisi mon autrice, sans aucun doute...
RépondreSupprimerIndispensable lecture à mon goût.
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