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samedi 14 décembre 2019

Georges SIMENON « Long cours »


L’un des romans les plus longs de SIMENON, peut-être aussi l’un des plus denses, il fut achevé en 1935. Contrairement à la plupart des trames de l’écrivain, celle-ci est complexe et met en scène de nombreux personnages sur environ 450 pages. Un scénario où pas mal d’anti-héros vont vire côte-à-côte, pas toujours en harmonie.

Tout commence lorsque Charlotte, après avoir tué son ancien employeur à Paris, est en fuite avec son petit ami, Mittel. Au moment du drame, elle cherchait à se faire offrir une forte somme d‘argent afin de financer des actions anarchistes. Mittel lui-même est fils d’un anarchiste ayant appartenu à la célèbre Bande à Bonnot, et de ce fait hautement respecté. À Dieppe ils parviennent à embarquer clandestinement (le nom de Charlotte comme criminelle est sorti dans les médias) sur un cargo pas très net, puisque transportant des mitrailleuses destinées à aider l’action révolutionnaire en Équateur en vue de renverser le gouvernement, action qui par ailleurs échouera, rendant les armes du cargo inutiles. Le capitaine mystérieux et taciturne du rafiot, Mopps, tombe sous le charme de Charlotte, ils font rapidement leur affaire. Enceinte, Charlotte ne semble pas savoir de qui est l’enfant qui va naître. Elle assure à Mittel tout comme à Mopps que c’est bien son interlocuteur le père du bébé.

Mopps se lasse de cette idylle et propose au couple boiteux de lui fournir des faux papiers afin qu’ils s’enfuient (car toujours recherchés par les autorités). Ce sera la Colombie. Ce n’est que plus tard que Mopps propose à Mittel qu’il vienne le rejoindre à Tahiti, accompagné de Charlotte. Cette dernière devient serveuse dans un bar, aguiche les clients. Un bras de fer se dessine à l’horizon…

Une première partie maritime, dont l’atmosphère rappelle furieusement certains romans ou nouvelles de Joseph CONRAD (que SIMENON avait beaucoup lu), avec son défilé de gueules cassées, de marins au caractère trempé, de termes techniques sur la navigation et la vie sur un bateau. Une grosse pincée du Jack LONDON marin est également perceptible, peut-être pour le côté politique, qui n’est par ailleurs qu’un prétexte à SIMENON pour présenter un couple traqué, historiquement rien n’est conséquent, sinon un climat délétère des 30’s, « La situation en Europe est tendue et… ».

Lorsque les protagonistes atteignent la terre ferme, le roman, bien entendu, se fait plus Simenonien, avec ces couples dépareillés, ses jalousies, ses coups de pied de l’âne, cet univers aigre, désenchanté, collant, boueux, sur fond d’alcool. Il paraît même être une sorte de fiche technique des thèmes et convictions (pas toujours très propres) du romancier : à la fois roman de la fuite et de l’échec (DES échecs devrais-je plutôt écrire), influencé par le roman classique, le roman d’aventures, l’intimiste et la rancoeur, il est aussi l’occasion pour SIMENON de brèves réflexions racistes ou sexistes qui en gênent la lecture. Cependant, et au risque de me faire l’avocat du diable, je considère ce roman comme une des grandes réussites de l’auteur, peut-être justement parce qu’il avance sans maquillage ni bouclier, au risque de se faire torpiller. Je n’excuse en rien les dérapages de SIMENON car, même s’ils font partie de l’œuvre, ils en sont à jamais un caillou dans la godasse. Mais dans ce roman, l’auteur semble plus dépeindre un état de fait que prendre position ouvertement, même si bien sûr il possède ses faiblesses et ses ignobles certitudes.

« Long cours » est de ces romans qui dépeignent à la fois une époque et l’idée d’une littérature d’un temps. Il est charpenté, très structuré. Il aurait pu être politique, mais SIMENON aurait alors peut-être dû se glisser dans des réflexions personnelles qu’il aurait pu avoir du mal à tenir. Il s’est parfois – à tort – présenté comme anarchiste, il est possible qu’il pense l’être tout à fait en faisant vivre ce couple en fuite, même si rarement il approfondit le thème politique et social. Ses personnages sont plutôt ancrés dans une relation sociale, sociétale et surtout psychologique (sans doute la force du romancier tout au long de sa carrière). Lire « Long cours » c’est à la fois avoir la conviction du réel talent de l’écrivain imaginatif qu’était SIMENON, tout en brandissant les garde-fous sur ses idées rétrogrades d’homme blanc occidental. « Long cours », de 1935 donc, tend à montrer une fois de plus que les SIMENON d’avant 1939 restent ses meilleurs, partant du principe que nous devons avoir une lecture critique de l’œuvre.

(Warren Bismuth)

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