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mercredi 29 mars 2023

Erri DE LUCA « Grandeur nature »

 


D’ores et déjà, l’année littéraire 2023 restera comme celle d’Erri DE LUCA. Fort d’un copieux recueil de plus de 1000 pages, « Itinéraires – Œuvres choisies » sorti très récemment et proposant des romans, recueils de nouvelles, pièces de théâtre, etc. cueillis dans l’impressionnante oeuvre de l’auteur, mais faisant aussi la part belle aux textes inédits (j’y reviendrai très prochainement par le biais d’une chronique), le napolitain dégaine également son tout nouveau livre, « Grandeur nature », un recueil de neuf nouvelles aux atmosphères diverses.

Offrant un parallèle entre la toile du peintre Marc (Marek) CHAGALL « Le père » de 1911 et le cruel et tragique destin d’Abraham et Isaac, l’auteur intimise ensuite son propos en dévoilant la modestie de ses parents, l’absence de rapport de son père avec l’argent (sans employer le terme de « Décroissance », il en est pourtant fortement question ici, et je lui préfère d’ailleurs nettement le terme de « Sobriété volontaire »).

Erri DE LUCA déroule ses histoires, comme toujours lentement et méticuleusement, avec des images très fortes qui restent longtemps gravées (il n’a pas son pareil pour cet exercice), dans son style poétique et épuré où chaque mot constitue une entité propre imbriquée dans un texte charpenté sans aucune superficialité. Dans ce recueil, on retrouve une réécriture actuelle du roman « Le tort du soldat », texte ici peut-être encore plus puissant, sur le passé nazi d’un père que sa fille rejette tout en essayant de le comprendre. L’auteur en profite pour distiller intelligemment et sans jamais le signifier des bribes de sa propre vie : « Puis j’ai descendu les marches qui menaient aux chambres à gaz, qu’on avait fait sauter avec les fours crématoires attenants, dans le vain espoir d’effacer les preuves. Pouvoir remonter ces marches était le privilège de l’invité en retard ».

Le lectorat va ensuite faire connaissance avec les pavés de 1968 mais ceux de Rome, puis avec un berger sourcier avant une immersion dans les écritures saintes dont DE LUCA est un spécialiste reconnu. Le tout se termine par une très brève biographie d’un héros anonyme du ghetto de Varsovie. Car l’Histoire n’est jamais bien loin dans les récits de DE LUCA.

DE LUCA sait placer avec justesse ses propres et parfois lointains souvenirs : « J’ai appris la démocratie des assemblées, l’éloquence des mots d’ordre, les votes à main levée. Une jeunesse nouvelle de fond en comble prenait la parole et ne tolérait pas qu’on la lui retire même dans une salle d’audience, où elle était jugée par groupes ramassés dans la rue ». Car DE LUCA fut et reste un combattant, militant infatigable des causes justes, d’une force morale exceptionnelle, peut-être surhumaine. À 72 ans il maintient le cap, continue à informer et à faire rêver en même temps, il est de ces rares écrivains quasi intemporels semblant issus d’un ailleurs jamais caressé.

La cohérence est l’un des maîtres mots de son œuvre. Ici par exemple, derrière ces quelques nouvelles, c’est bien la filiation qui est en filigrane. Chaque récit en est un volet, dans des registres divers dont l’auteur a le secret. C’est aussi un recueil sur la portée de voix, sa prépondérance qu'il exprime dans une lumineuse préface. Je ne saurais pas l’expliquer, mais je considère toujours comme un immense privilège le simple fait d’ouvrir un nouveau livre d’Erri DE LUCA. Alors quand deux se télescopent dans l’actualité, ma joie en devient peut-être incontrôlable, en tout cas démultipliée, dans cette tendresse infinie que j’éprouve pour l’artisan de cette œuvre, et je garderai ma vie durant l’image de son regard d’une profondeur vertigineuse plongé dans le mien, ébahi et ébloui, lors d’une rencontre littéraire. Ce souvenir est précieux, comme beaucoup des scènes parsemant son œuvre, il est tellement marquant qu’il écrase peut-être tous les autres, et nous ramène à cette notion que jamais nous ne devrions perdre de vue : l’humilité.

 (Warren Bismuth)

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