Saison 7 challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, deuxième round. Penchons-nous ce mois sur un nouveau beau sujet : « Un essai en littérature ». Et tout de suite pour DLR, l'attrait représenté par James Baldwin.
Entre 1979 et 1981, un tueur de masse sévit dans la ville d'Atlanta, Géorgie, États-Unis. 28 enfants et 2 adultes sont assassinés, tous sont noirs. À la demande du magazine Playboy, l'écrivain noir afro-américain James Baldwin alors exilé en France s'y rend pour un reportage. Dans cette affaire, un homme noir est inculpé pour le meurtre des 2 adultes et jugé pour l'ensemble des 30 crimes.
James Baldwin (1924-1987) fut de tous temps un combattant acharné pour la cause noire, ce qui le fera quitter les États-Unis jugés trop dangereux pour un homme comme lui. Il y retourne cependant pour l'affaire brûlante d'Atlanta. Après avoir exposé les faits, Baldwin se lance dans un message particulièrement offensif dont les premiers portraits dessinés sont ceux de la Femme. « La plupart des femmes réussissent fort brillamment à survivre sans se laisser enfermer dans les définitions d'autrui. Elles ignorent tout simplement les catégories dans lesquelles on voudrait les enfermer lorsque celles-ci sont susceptibles de les menacer. Ou bien encore, elles trouvent parfois même une façon de les tourner à leur avantage. Et cela, peut-être, parce qu'elles ne rêvent pas. Mais les hommes ne sont pas aussi flexibles ou subtils. Un homme doit se battre pour sa virilité : c'est le minimum en-deçà duquel il n'existe pas. C'est que l'homme ne dispose tout simplement pas des armes féminines ».
Baldwin ouvre le débat sur l'intégration, problème réglé car selon lui ayant déjà eu lieu. Reste la déségrégation, c'est pour ce motif qu'il se bat en compagnie des autres noirs militants. Il raconte sa lutte et son engagement au quotidien, analyse les rouages de la ségrégation et tape au bon endroit. Baldwin revient sur son enfance émaillée par la violence de rue contre les noirs, considérés comme « Traîtres au fameux rêve américain ». Les mots, les images de Baldwin giflent, sont une radioscopie d'un pays malade de son racisme. « Les Noirs n'ont jamais été vraiment considérés comme des citoyens ici. Dans l'imaginaire américain et vis-à-vis des institutions de ce pays, les Noirs existent selon les termes du Code esclavagiste : la première reconnaissance juridique de notre présence demeure la plus puissante, la plus contraignante. C'est pourquoi chaque nouvelle génération a dû revendiquer face à une oppression de plus en plus forte, et au prix de sacrifices de plus en plus lourds, ses droits « civiques » : revendication éloquente pour ceux qui sont déjà des citoyens ! Seuls les Amérindiens, c'est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d'égards ». Aux États-Unis, les Noirs subissent la Loi du marché.
Selon Baldwin, il faut bien différencier la ségrégation des noirs et la persécution des juifs, il n'oublie pas que « mes ancêtres sont entrés dans le monde civilisé après avoir été vendus aux enchères » dans l'autobiographie partielle d'une enfance dans le quartier de Harlem à New York et la prise de conscience dans un pays violent et raciste.
Mais revenons aux drames d'Atlanta. Un homme a donc été arrêté, Wayne Williams, mais Baldwin ne croit pas à sa culpabilité, du moins pas pour l'ensemble des meurtres, et s'en explique. Il revient sur les faits avant de les analyser : « Les enfants étaient presque tous des jeunes Noirs de sexe masculin vivant dans le purgatoire, ou l'éternité, de la pauvreté. Impossible d'être pauvre et noir dans un pays aussi riche et blanc sans porter sur soi-même un jugement sans appel. On n'a rien à perdre. Pourquoi refuser une invitation à faire un tour en voiture ? Au fond de la misère, le pire existe-t-il ? Et un enfant pauvre est aussi un enfant solitaire ». À ce stade de ma lecture, je réalise que la majorité de ce livre précieux pourrait être annotée et citée, notamment par les faits d'une actualité criante : ils se déroulent encore dans l'Amérique de Donald Trump, et bien sûr progressent dans cette Amérique là, la pire de toutes celles envisagées.
« L'histoire qui se nomme blanche est un désastre incommensurable : tout d'abord parce que, dans le monde où nous vivons, il n'en existe pas d'autres. L'histoire est un hymne aux Blancs écrit par des Blancs. Nous autres, tous les autres, avons été « découverts » par les Blancs, qui détiennent le droit de nous laisser entrer ou non dans l'Histoire ». C'est partant de ce postulat que Baldwin évoque la figure de Martin Luther King avant de reparler de Wayne Williams, qui sera condamné à la prison à vie (il y est encore au moment où je tape ces quelques lignes).
« La lâcheté de notre époque est révélée avec clarté par le mensonge permanent suivant : on attribue tous les désastres qui atteignent la société à une voire une demi-douzaine de créatures cinglées, et on explique qu'elles doivent être emprisonnées ou éliminées. Ainsi, de nos jours, il suffit de traiter une personne ou un groupe de gauchistes, de guérilleros ou de terroristes pour refuser de les considérer comme humains : il ne sont plus aux yeux de l'opinion que de la vermine à détruire ». Un message d'une acuité bouleversante dans le « nouveau » monde du XXIe siècle. « Meurtres à Atlanta », rédigé en 1985, soit deux ans avant la disparition de l'auteur, devrait être étudié aujourd'hui dans les classes, justement à cause de cette Amérique de Trump qui rend de nouveau vivace la haine de la différence. Cet essai est un coup de poing nécessaire et majeur écrit par un homme engagé et lucide, un livre à lire absolument tant il marque et tant il est une photographie d'un pays hélas duplicable à l'infini, vous pouvez enchaîner par le visionnage de « I am not your negro », portrait DVD éblouissant de l'auteur, le support se trouve encore facilement. La traduction est ici signée James Bryant et révisée par Florence Noblet, la préface est l’œuvre de Jacqueline Woodson. Ce livre marquera les esprits à long terme, n'en doutons pas.
(Warren Bismuth)


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