C'est un sacré voyage poétique que nous propose l'autrice amérindienne du peuple Creek Joy Harjo. Un voyage dans l'Histoire d'une nation qui, à l'instar de toutes les tribus amérindiennes, a souffert plus qu'à son tour. 1930 : la déportation des peuples indigènes vers l'ouest devient légale et entretenue. Avant elle s'effectuait pourtant, illégalement, en ce XIXe siècle d'une violence inouïe envers les autochtones, des infamies rappelées ici.
La famille de la poétesse est originaire d'Alabama, a subi à son tour les déplacements et les déportations, en plus des assassinats, des vagues de suicides, des abus de drogues, d'alcool. Joy Harjo projette sur un drap taché de sang des instantanés du quotidien de jadis, avec la persécution des Creeks. « Nous sommes encore en deuil. // Les enfants furent volés à ces terres adorées par le gouvernement / Leurs cheveux furent coupés, leurs jouets et leurs habits faits main à eux / Arrachés. Ils furent baignés de pesticides / Et, propres désormais, se virent donner à réciter des prières en langue étrangère / Tant qu'on les mettait en rang pour les faire dormir seuls dans leurs cages militaires ».
Poésie historique et sensorielle, alternant courtes proses et vers libres, elle est un rappel brutal au vitriol du passé que ne passe pas. Car les Creeks ont accepté de partager leurs propres terres aux chrétiens. Qui les ont expulsés ensuite. Une poésie axée sur les croyances et le mode de vie amérindiens et Creeks en particulier, percuté par la réminiscence de l'évolution des lois sur les droits des amérindiens, toujours plus arbitraires et drastiques.
« Jusqu'à l'adoption de l'Indian Religious Freedom Act de 1978, il était illégal pour nous, citoyens indigènes, de pratiquer nos cultures. La prohibition englobait la création et la diffusion de chants et d'histoires. Les chants et les histoires d'une culture sont la poésie et la prose d'une autre. Ils sont indispensables à la souveraineté culturelle. Écrire ou crever, pour une personne indigène, était, fondamentalement, illégal ». Le texte ne verse pourtant pas dans l'apitoiement, il est combatif et regarde l'avenir en face.
Les souvenirs familiaux, et ce long et beau poème « Laver le corps de ma mère », sur la mort et la filiation. Joy Hajo s'inspire de l'art et la culture amérindiens, elle épure pour ne garder que l’essentiel, en une longue offensive, imagée et musicale. « Le passé s'est levé avant nous, il a crié / Dans les voix des enfants qu'on traînait / À l'école indienne, et qu'on ne revoyait jamais. / Le présent a parlé et ceux qu savaient encore / Comment écouter ont entendu. / Nous avons offert du tabac et prêté attention / À leurs récits. / L'avenir était un sentier entre les soldats / Armés de mitrailleuses Gatling et les récoltes gâtées par les OGM / Qui nous indiquait d'un geste un abri sûr ».
La silhouette d'Emily Dickinson se profile par moments, les pensionnats religieux pour autochtones ressurgissent avec leurs horreurs, comme les déplacements de populations, incessants et tragiques. « Tant de migrations empilées dans la mémoire du ciel », avant que la poétesse ne se réincarne furtivement en oiseau. Puis elle insiste sur la notion de pays et la gouvernance qui devrait être appliquée, à l'écoute de l'autre, sans préjugés.
« L'aube américaine » est une poésie sensible mais qui garde le couteau entre les dents, sans amnésie. Elle est l'une de ces belles poésies amérindiennes contemporaines, qui exhument les dossiers tabous. Le recueil bilingue de 2019 est d'abord paru en France en 2021 puis tout juste réédité en poche chez Pocket cette année, et il est magnifique, en partie grâce à la traduction d'Héloïse Esquié. Les pages de gauche sont réservées au texte original en anglais, celles de droite à la version française.
(Warren Bismuth)
