Recherche

jeudi 20 janvier 2022

Raymond PENBLANC « L’éternel figurant »

 


Pour son nouveau livre, Raymond PENBLANC a opté pour des nouvelles, format dans lequel il est souvent particulièrement à l’aise. Douze courtes histoires sont ici au menu, parfois rassemblées dans un thème commun et pouvant posséder des passerelles entre elles.

Les habitants d’un village se regroupent dans une église devant des assaillants armés, un lecteur voit les pages qu’il vient de lire disparaître, des arbres sont plantés dans une allée de la Paix, avant que nous suivions l’opération chirurgicale d’un chien (pages quasi insoutenables). Un homme témoin d’une crucifixion puis en partie lapidé, scène préfigurant une autre nouvelle où il sera question d’un prélude à une décapitation, l’univers de Raymond PENBLANC est riche et varié dans ce recueil. D’une écriture souple, sombre et froide parfois distanciée, l’auteur sait faire preuve d’humour, notamment dans cette représentation pathétique d’une troupe théâtrale à la dérive, avant de narrer une sortie nature tournant au drame dans un style revenu subitement tragique.

Si « L’éternel figurant » est le titre choisi pour ce recueil, il est aussi celui d’une nouvelle, peut-être la plus belle. Car dans celle-ci, Raymond PENBLANC déroule en quelques pages tout son talent d’écriture, alliant parfaitement humour caustique et dramaturgie. Ce figurant de cinéma, acteur multitâches jamais reconnu, évolue au gré de ses rôles en sympathique « loser ». « On m’appelle pour jouer n’importe quoi. Je deviens le figurant bouche-trous. C’est facile, j’ai une gueule passe-partout. Je suis mobile, adaptable, vite disponible. Aussi serviable et généreux qu’un donneur de sang universel. On me réclame pour des bouche-à-bouche délicats, des sauvetages désespérés, et tout de suite j’accours. Je suis la lumière ». Nouvelle à la fois drôle et désenchantée, elle met en scène un clown pathétique, ambitieux mais pas trop, se contentant de miettes et de rôles largement subalternes.

Cette galerie de portraits plus ou moins sympathiques est l’occasion pour l’auteur de s’emparer du corps humain, dans un ouvrage en partie anatomique, thème récurrent reliant presque chaque nouvelle, y compris dans des évocations érotiques quoique profondément pudiques. La précision des scènes sait capter chaque détail de ces tranches de vies, dans un souci chirurgical (ce qui fait sens avec l’aspect anatomique général). La plume est maîtrisée, elle sait parfaitement où elle va et nous embarque avec elle dans ces peintures fluctuantes et ses décors toujours reconstruits, ses paysages jamais répétés.

Raymond PENBLANC est ici sur son terrain de prédilection, entre écriture au cordeau, peintures d’âmes de notre temps, scènes d’amour ou/et de désir, empathie, humour pétillant et chutes soignées (n’y voyez aucune volonté de trait d’esprit évoquant la fin de la nouvelle « Le saut de l’ange », vous en comprendrez ma réflexion à sa lecture), l’univers de l’auteur est ici représenté dans son intégralité, faisant de ce recueil une suite cohérente et opportune de portraits plus ou moins gracieux présents dans toute son oeuvre.

Ce livre à la fois plaisant et dérangeant par certaines de ses scènes vient de sortir aux éditions le Réalgar, l’une des « maisons » attitrées de l’auteur. Le tout se lit d’une traite, lentement, avec une certaine délectation.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

lundi 17 janvier 2022

Gueorgui DEMIDOV « Doubar et autres récits du goulag »

 


Dans la famille Littérature concentrationnaire, je demande Gueorgui DEMIDOV ! Physicien de grand talent arrêté en 1938 pour activité politique, DEMIDOV est envoyé dans un des camps de la tristement célèbre Kolyma. Ces récits, rédigés entre 1966 et 1974, représentent un témoignage d’envergure sur ce que fut le destin des prisonniers de la Kolyma.

Gueorgui DEMIDOV (1908-1987) fut déporté durant 18 ans. Dans ces textes, il se souvient de l’atmosphère des camps de la Kolyma, avec notamment ces prisonniers creusant eux-mêmes les tombes des nombreux morts dans un sol gelé, morts recouverts de deux sacs (car les planches pourtant pourries paraissaient trop luxueuses pour leur confectionner des cercueils). Si le camp situé à un kilomètre de la mer et dans lequel survit tant bien que mal DEMIDOV est mixte, les relations physiques avec les femmes sont interdites. Il raconte entre autres comment il a dû transporter puis enterrer un jeune enfant mort en camp (séquence horreur).

DEMIDOV dresse le portrait d’un peintre bègue délinquant respecté par les truands du camp, artiste n’ayant jamais connu la liberté. Un dur à cuire réalisant ses œuvres sur des bouts de contre-plaqué. Puis c’est le tour de la présentation d’un garde qui va péter les plombs après avoir lui aussi connu l’enfer : « Le camp avait été conçu pour cinq ou six mille hommes, mais ils étaient parfois quarante mille à s’entasser là. On manquait de bateaux, mais les convois amenaient presque chaque jour leur cargaison vivante. La dysenterie faisait des ravages. À l’extrémité du camp le plus éloigné, le long du dôme protecteur, s’étendait le cimetière de ceux qui n’avaient pas pu attendre le bateau. Des dizaines de cadavres, que l’on jetait là chaque jour, étaient entassés dans les petites tombes remplies d’eau marécageuses ; les fossoyeurs, choisis parmi les détenus, s’affairaient de l’aube au soir, trempés jusqu’aux os et gardés par les hommes munis de fusils ».

La Kolyma renferment de nombreuses mines d’or près du cercle polaire. C’est là que les prisonniers creusent lorsqu’ils ne réalisent pas de trous dans la terre pour enterrer leurs congénères. Ils abattent également des arbres pour le bois de chauffage. L’auteur, comme bon nombre de ses co-détenus, tente de s’oublier par le sommeil. Les bagarres sont nombreuses et violentes, l’atmosphère irrespirable avec une surpopulation s’entassant par parfois moins 60 degrés. Un détenu, qui va devenir le héros de l’un des textes, écrit une lettre avec son propre sang. DEMIDOV va suivre sa destinée. Elle est bouleversante.

L’auteur sait utiliser l’argot pour faire parler les prisonniers. La force de ce recueil réside dans le fait que certains des textes sont rédigés comme de longues nouvelles littéraires, comme pour les rendre émotionnellement plus accessibles. DEMIDOV sait aussi manipuler l’humour, sans doute pour les mêmes raisons. Prisonnier reconnu pour sa dextérité et son innovation en ingénierie, il se révèle possesseur d’une plume s’alliant parfaitement à ce qu’il veut partager. Il sait enrober son style pour faire passer la pilule, sur les atroces conditions de détention, mais aussi sur les connivences, les traîtrises, les abus de pouvoir.

Ce récit est dense et peut difficilement être résumé en seulement quelques paragraphes. Il ne se contente pas de décrire le quotidien des prisonniers, il glisse intelligemment son objectif vers les gardiens de camp, vers la condition des femmes détenues, ou encore du côté de la hiérarchie se bâtissant presque naturellement au sein du camp. Il insiste dans un dernier et long chapitre sur le travail et le sort des procureurs. Il n’omet pas les détails, d’allures détachées voire inoffensives, qui pourtant sont empreints d’une image forte faisant froid dans le dos : « Au plafond, une ampoule luisait faiblement, sans doute allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle était couverte d’un épais plafonnier, coiffé d’un abat-jour en gros fil de fer, dans le but évident d’empêcher les suicides : même en supposant que le prisonnier parvienne à atteindre le plafond, il ne pourrait pas saisir les fils électriques. La prison faisait des efforts louables pour conserver la vie de ses habitants ». Peu avant la fin de ce témoignage saisissant, DEMIDOV parle de nécrophagie au sein des camps, l’horreur semble absolue. Il la rend néanmoins supportable par son style d’écriture.

Il est impossible de ne pas relier ces récits du goulag au copieux « Récits de la Kolyma » de Varlam CHALAMOV (livre déjà présenté ici) et ses 1500 pages vertigineuses. Ici, fort de « seulement » 270 pages, le témoignage est pourtant dense, riche, et relate dans le détail l’enfer de la Kolyma. DEMIDOV et CHALAMOV se sont connus, ils furent même détenus ensemble dans les camps de la Kolyma et entreprirent ensuite une correspondance qui tourna court : démarrée en 1965, CHALAMOV reproche en 1967 à DEMIDOV de trop appuyer ses récits par un choix littéraire qu’il condamne. La brouille est immédiate. Pourtant, CHALAMOV, toujours dans son recueil, avait rendu hommage à DEMIDOV dans deux textes où il le mettait en scène.

La préface en forme de biographie rapide de DEMIDOV est signée Luba JURGENSON. Quant à la postface, elle est l’œuvre de la propre fille de DEMIDOV, Valentina DEMIDOVA. En quelques pages seulement, elle fait revivre son père avec brio et nous apprend entre autres dans un hommage poignant comment elle a vécu l’absence de père jusqu’à l’aube de ses 20 ans.

Ce « Doubar » fut déjà édité en 1991, mais ici nous avons droit à une récente réédition qui tient toutes ses promesses, parue en 2021 aux éditions des Syrtes, spécialisées en littérature russe, éditions qui ambitionnent par ailleurs d’éditer l’intégrale des textes de Gueorgui DEMIDOV. Pour ce premier volet traduit du russe par Antonio GARCIA, Alexandra GAILLARD et Colette STOÏANOV, le voyage vaut largement le détour et s’inscrit comme l’un de ces indispensables témoignages de littérature concentrationnaire.

« La vérité ne triomphera jamais chez nous, en Russie ».

https://editions-syrtes.com/

 (Warren Bismuth)

jeudi 13 janvier 2022

Quentin MARGNE « La Célébration du lézard »

 


Lors d’une rave party campée dans les bois, Hector, jeune homme en mal de sensations, quitte la fête pour un instant afin de se lover contre un arbre, puis grimpe en son sommet sous une pluie battante. C’est alors qu’un éclair surgit, qu’un océan emplit la forêt et qu’Hector dégringole du hêtre (de son être ?). Trou noir…

Dans un état second, Hector voit des animaux marins jouer de la musique. Brève apparition de son ami Ulysse. Est-elle vraie ou hallucinée ? D’autant qu’Hector va nouer une conversation avec Saison, le lézard qui lui conseille « Pars à la recherche de la phrase qui sauve la vie », tandis qu’Hector ne parvient pas à identifier si c’est lui qui est en train de mourir, ou bien au contraire si chaque humain se délite, le laissant seul rescapé amené à témoigner ultérieurement. Dans ce technival, « Têtes fendues, pirates, free, autogérés, autodégénérés. Un exutoire, un espace de liberté, entre l’extrême pénombre et une lumière, où on disparaît apparaît entre ses amis le temps d’une fugue loin de nos habitudes, on pousse à bout chaque limite ».

Dans ce premier et bref roman aux accents cyber punk, aussi poétique que labyrinthique, kaléidoscopique qu’apocalyptique, Quentin MARGNE (né en 1990, c’est dire si l’avenir lui tend les bras) fait preuve de culot et de dextérité. Langue maîtrisée et frappante, pure et épurée, dans une atmosphère glaciale et futuriste, mais aussi paradoxalement tendant vers un retour ancestral à une sorte d’obscurantisme de masse qui semble faire écho à notre actualité brûlante. Hector craint « Les contrôleurs », ces êtres sans visage qui veillent sur l’obéissance de ses citoyens en voulant « régner seuls sur le royaume des morts », qui pourraient bien être tout droit échappés de pages choisies de « 1984 » d’ORWELL et revisités à la sauce contemporaine.

Roman polyphonique, psychédélique, son titre est d’ailleurs puisé d’une chanson des DOORS, groupe dont l’abus de certaines substances n’est plus à démontrer. Il est aussi un hommage à la beat generation littéraire États-unienne de KEROUAC et consort.

Mais c’est aussi le roman de la perte de repères, d’identité. Hector, on l’aura compris, a abusé de drogues. Voit-il, perçoit-il ce qu’il décrit ? Tout ne se passe-t-il pas dans son seul délire ? La réapparition d’Ulysse permet au récit de répondre à nos questions, le voile se lève sur l’une des images de début de roman qui pourrait peut-être le résumer jusqu’à ce que les digues cèdent : « Une vitesse jamais atteinte explose le sol, ne laisse derrière elle rien que fracas, cratères, remplis d’eau boueuse, paysage de fin ou de début du monde. Des filaments phosphorescents d’effilochent dans le ciel. La foudre s’abat sur le sol et décharge sa puissance accumulée depuis des millénaires. Je m’envole un soir de pluie, une nuit d’orage. Dans ma tête c’est le chaos, la tornade ».

Texte dans lequel la lumière se dispute à l’obscurantisme, où les couleurs se mirent dans une boule à facette déformée, où au prix de la liberté le corps est mis en danger, où la réalité paraît un enfer et la fuite en avant par des paradis artificiels une chimère pouvant s’avérer fatale. « La Célébration du lézard » est un grand premier roman qui trifouille sans ménagement dans notre espace de confort, qui le chatouille avec une lame de rasoir pour mieux le perforer. Il met mal à l’aise, nous perdant dans une lecture moderniste avant de nous remettre sur les rails d’une réalité éclairante. Il bouscule par son atmosphère nébuleuse, sombre et cataclysmique, mais sa force est qu’il propose une lueur éclatante en fin de récit.

L’excellente postface est signée Emmanuelle MOYSAN, par ailleurs responsable des éditions Le Soupirail dont ce titre est extrait. Le Soupirail est aussi membre du collectif d’éditrices indépendantes Les Enlivrantes aux côtés des éditions Signes et Balises, Le Ver à Soie et Le Laboratoire existentiel. Brochette de qualité, tout comme ce roman perturbant et diablement accrocheur sorti en 2021.

https://www.editionslesoupirail.com/

(Warren Bismuth)

lundi 10 janvier 2022

Jocelyn LAGARRIGUE « La nuit recomposée »

 


Antoine Lepage est un acteur de théâtre parisien de 41 ans qui vient de frôler la mort par overdose, c’est ce que nous apprenons dès le prologue de ce premier roman de Jocelyn LAGARRIGUE, qui va revenir sur les circonstances de cette admission à l’hôpital, mais aussi en tirer les conséquences.

L’action se déroule en 2012, à la période charnière entre le quinquennat SARKOZY et celui de HOLLANDE. Antoine Lepage est pressenti dans la troupe Les Vilains Bonhommes pour jouer le rôle de Don Juan dans « Le convive de pierre » (titre qui sera par ailleurs débaptisé plus tard) de POUCHKINE. Mais suite à son séjour à l’hôpital, il devient Don Carlos, dans un rôle secondaire et tellement moins prestigieux, le metteur en scène désirant le ménager. Celui de Don Juan est proposé à l’un de ses ennemis du métier, Thomas. Le coup est sévère. Cependant, l’appât d’un contrat plus juteux pour Thomas provoque le départ de ce dernier.

Le héros de ce roman est un homme assez mégalo, adorateur de la gente féminine, ce qui entraîne quelques remous. Sa vision de la femme est assez binaire, misogyne et machiste. Il ne déclenche aucune empathie ni compassion, même dans ses moments de doutes et de souffrance. Les scènes érotiques parsèment le récit comme concluant les pensées parfois libidineuses d’un Antoine peu attendrissant dans son narcissisme.

Antoine entrevoit déjà sa fin de carrière, à son âge il est aisé d’être supplanté dans des rôles dynamiques. Il a certes su faire illusion, mais son avenir semble désormais professionnellement bouché. « Disons que depuis dix mois, ma vie est un champ de bataille qui aligne les échecs et les déconvenues. Je ne vois pas mes fils ou très peu, les projets de théâtre se sont annulés les uns après les autres, j’ai perdu mes droits Assedic, je suis passé au RSA et j’ai touché petit à petit ce que je pensais être le fond, mais qui n’était qu’une étape supplémentaire vers ma lente descente aux enfers ». Antoine amorce une reconversion en tant que serveur.

Parallèlement l’auteur nous entretient des amours d’Antoine, l’ex-femme avec laquelle il a eu deux enfants, puis vient le portrait de l’actuelle élue, une actrice, dont le caractère ne lui correspond pas. Antoine est axé sur l’introspection, et même lorsqu’il essaie de s’intéresser au monde extérieur, aux informations, le sujet revient rapidement sur sa personne, il pourrait par ailleurs être estampillé comme séducteur intempestif et compulsif.

L’hôpital : si le narrateur l’a trop connu lors de son admission, il va devoir y retourner, mais cette fois ce sera dans un service psychiatrique avant un retour impossible à la dure réalité. Les voix intérieures se font omniprésentes, dérangeantes…

Ce premier roman nous plonge au coeur des coulisses du théâtre guidées par un protagoniste principal encombrant et antipathique, intéressé par bribes à l’actualité sociale sombre mais revenant à son mal être comme par réflexe ou désespoir. Ce roman vient de sortir chez Quidam.re mais revenant à son mal être comme par réflexe. Ce roman vient de sortir chez Quidam.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

vendredi 7 janvier 2022

Isabelle FLATEN « Triste boomer »

 


John Coleman porte la soixantaine impulsive. Ancien entrepreneur conseil en développement durable, il vit mal sa mise à la retraire et s’ennuie. « Il hésite à sortir. Il semble tellement abattu qu’il doit penser que dehors, ce n’est sans doute pas mieux ! La rue appartient à ceux qui savent où ils vont, il n’en fait plus partie ». Il tue le temps sur son ordinateur. C’est d’ailleurs ce dernier qui, dans un jeu original de narration, dissèque le quotidien de John. Pas seulement sa vie actuelle, mais aussi son passé. Car l’ordinateur possède en sa mémoire de nombreux dossiers parfois sensibles concernant son propriétaire. Toute la vie du type depuis les années 70 est consignée sur disque dur, notamment par le biais de vieilles photographies. Ainsi le « cerveau » de John, son ordinateur donc, remonte le temps et s’arrête sur les amours passées. Et ce qu’il découvre n’est guère reluisant. Sa machine le dévoile aussi au quotidien, possédant une caméra braquée sur lui.

 

Salomé, ancienne petite amie de John. Ils se sont un peu loupés lors de leur ancienne relation. La vie de Salomé, c’est le marquis Gustave Honoré de Mercueil qui la raconte, enfin plutôt le portrait du monsieur d’un autre siècle, encadré dans un tableau et trônant sur le mur d’un château où la brave Salomé est devenue une dame du monde, une aristo un brin étiolée qui va de questions en jugements sur son bilan personnel. John repense soudainement à elle, Salomé, et se promet de la retrouver au plus vite.

 

Avec une imagination débordante, un rythme pétillant et trépidant, Isabelle FLATEN nous guide vers deux vies parallèles, non par le prisme de l’humain, mais bien celui d’objets-témoins les entourant, l’un moderne, l’autre des temps anciens. Et ainsi le récit navigue entre plusieurs climats d’époques. Entre les regrets d’un parcours que les protagonistes auraient souhaité différent, les prémices de l’inexorable vieillesse, l’ennui, les envies pour égayer le futur, le patrimoine national qui tombe en miette, l’autrice s’empare de son joker le plus désarmant : l’humour. Car ce roman jubilatoire en est truffé. Malgré ses personnages suscitant peu d’empathie (ou peut-être grâce à cela), Isabelle FLATEN sort la sulfateuse à gaz hilarant, à la fois cruelle et bienveillante, avec laquelle Isabelle FLATEN lance un regard amusé sur notre monde à la dérive. Et l’on se gondole franchement !

 

La collision, voire parfois la collusion entre passéisme et modernité est totale et mordante. Dans une écriture sachant se faire directe et interpellante, Isabelle FLATEN scrute ses contemporains avec ses yeux ouvertement féministes, les hommes ne sont pas épargnés, et nous les mecs, devons non seulement admettre mais acquiescer à ce tableau sans langue de bois et judicieux, vrai. John, cet « archétype du mâle dominant », est capricieux, autoritaire, opportuniste, imbu de sa personne. Bref, une vraie tête à claques. John est l’un des « boomers », un enfant du baby-boom largué dans le monde actuel mais voulant désespérément y appartenir pleinement.

 

Amplifiant son récit, Isabelle FLATEN égratigne avec grand talent les collectifs de bien-être, ceux de la santé mentale « zénifiée », les coachs de vie empreinte d’un spiritisme encombrant, vente par mensualisations d’une illusion du bonheur par le groupe servie sur un plateau trop doré avec ce brin de croyance mystique pour parachever le travail, ces sectes qui poussent comme des champignons dans un monde en déshérence et qui semblent avoir trouvé un bon filon, du moins financièrement. Pour ce qui est de la liberté individuelle, c’est bien sûr tout autre chose. D’ailleurs, concernant les spécialistes en vie meilleure, John ne va sans doute pas tarder à nous dégoter un projet de son chapeau magique pour se faire reluire l’ego.

 

La romancière prend le risque d’incorporer les dialogues dans la narration, et force est de constater que le tout fonctionne parfaitement. Seules deux voisines de John vont discourir en face à face à propos de cet homme mystérieux qui semble faire faux bond de plus en plus souvent à son quartier. Et puis il y a le début du récit avec ses termes anglo-saxons documentés désignant le numérique (n’oublions pas que le Computer est ici co-narrateur).

 

Roman mené à tambour battant, il est le premier coup de cœur de cette année 2022. Difficile à lâcher, il est pourtant bien plus qu’un « page turner » (mais avec ce terme, ne serais-je pas moi-même déjà contaminé par l’écriture d’Isabelle FLATEN ?), il développe des sujets sociétaux actuels sans sombrer dans le cliché ni la facilité. Ce roman vient de sortir aux éditions Le nouvel Attila, m’est avis qu’il sera fort remarqué sur notre planète littéraire. Un grand merci à Isabelle FLATEN pour son œuvre, dont ce « Triste boomer » en est l’une des plus jolies facettes, qu’elle ne change rien surtout !

http://www.lenouvelattila.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 6 janvier 2022

Eugene MARTEN « Ordure »

 


Avant même la plongée en ces pages « sablemouvantes », nous savons grâce ou plutôt à cause de la couverture et du titre du présent ouvrage que l’on se dirige vers du noir. Et nous ne sommes pas trompés sur la marchandise ! « Ordure » est de ces romans qui suintent par leurs pores, qui sentent les miasmes et la pourriture, hanté par des bestioles faisandées, la crasse et les effluves frelatés.

Sloper est un agent d’entretien quelque part aux États-Unis, dans un quartier possiblement populeux, qui en tout cas ne semble pas être une invitation au tourisme. Il vit dans un immeuble chez sa mère. À la cave plus précisément. La mère réside au-dessus, en propriétaire avare et de santé chancelante (ses jambes douloureuses l’empêchent de se déplacer), qui loue à des personnes dont nous ne saurons rien, si ce n’est qu’entre elle et eux c’est loin d’être l’ambiance de fête. Sloper ne croise jamais sa mère ou presque. Il lui paie le loyer de la cave, de manière quasi bestiale : « Une fois par mois, il glissait une épaisse enveloppe sous sa porte au rez-de-chaussée. Espèces uniquement. Il n’était pas autorisé à utiliser la cuisine et devait faire les lessives. Qu’elle lui envoyait par un sac plastique par le vide-ordures ». Ce vide-ordures qui est un peu leur seul lien de communication à elle et lui, leur seul relais d’échanges vocaux, c’est dire. Et la mère, Sloper ne l’aperçoit que de loin, de la haute fenêtre de la cave, alors que la vieille se meut difficilement dans son fauteuil roulant poussé par une aide-soignante.

Les pages de ce livre sont imprégnées d’odeurs nauséabondes, de climat malsain voire carrément répugnant qui décrit un quotidien au milieu des ordures au sens propre (?) ainsi que dans un cadre professionnel, mais aussi au-delà avec cette cave dégueulasse, jusqu’aux idées malséantes de la plupart des protagonistes de ce texte bref et dérangeant. L’écriture d’une profonde oralité, sorte de langage de la rue, accompagne cette peinture dégradée d’une race humaine dégénérée.

Et puis ce « tu », cassant la narration à la troisième personne du singulier, tout à coup. Même si nous n’avons rien demandé, MARTEN nous colle la truffe dans la merde et la boue, nous décrivant une scène odorante, et nous y impliquant aux côtés de son Sloper, comme pour tenter de nous le faire apprivoiser. Car le boulot, excusez mais c’est du costaud : détritus, poubelles dégueulantes de déchets produits par des salariés, et les conditions de travail, dégradantes, sans contrats, tout à l’impro, sans sécurité ni rien. Oui, mais voilà, Sloper, comme si nous étions trop optimistes ou insouciants à son égard, trouve un corps de femme. Dans une benne à ordures. Ce n’est pas tout. Il va le ramener chez lui. Le bichonner. Le dorloter. Le faire patienter dans le frigo. S’exciter à ses côtés...

« Ordure » ne pourrait pas s’appeler autrement tant cette image est persistante tout au fil des pages. MARTEN nous fait pénétrer dans un tourbillon d’odeurs fétides sans aucune chance de salut. La marge de manœuvre est nulle. La prise d’air doit être correctement calculée, elle se situe vers le milieu du livre, au moment d’un souvenir de pêche. Pour le reste, apnée. Ah, si, une autre soupape, mince (car peu visible) : l’humour. « L’ambulance leur livra le perdant d’une rixe au YMCA. Le dernier mot avait été un tournevis dans l’oreille, planté jusqu’à la garde. La victime bandait. Ç’a dû toucher le nerf. Y’avait p’têt une vis à resserrer là-dedans. Je parie ce que tu veux que c’est un cruciforme ».

« Ordure » nous plonge sans masque ni espoir au cœur du quotidien d’un prolétaire vicié états-unien. Sensation de malaise, empuanti par des scènes crues assez insoutenables. Eugene MARTEN, pourtant auteur de plusieurs livres aux États-Unis, semblait n’avoir jamais été traduit en France, c’est désormais chose faite. Ce roman fut d’abord auto édité en 1999 avant de trouver son public. Il paraît aujourd’hui en français chez Quidam, c’est Stéphane VANDERHAEGHE qui en assure la traduction. Un conseil : ouvrez les fenêtres avant d’inaugurer les pages, il ne sera fait aucun prisonnier.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

lundi 3 janvier 2022

Jurij BRĚZAN « Krabat ou la métamorphose du monde »

 


Il semblerait que nous soyons au paradis, Lucifer et Krabat (jeune apprenti sorcier) discutent. Lucifer vient d’être évincé de son poste de premier ministre par le Seigneur. Il s’est reconverti dans le free-lance. Smjala, une femme, fait irruption, elle va rapidement envoûter Krabat. Arrive sur scène un certain Jan Serbin, la cinquantaine, récent prix Nobel de science, il est devenu étrangement renfrogné...

Dans ce texte énigmatique, vous croiserez des objets qui se métamorphosent et acquièrent des pouvoirs, des personnages mystérieux qui ne sont peut-être pas ceux que vous croyez, dans un « Faust » revisité et transporté de nos jours pour un théâtre contemporain empli de questionnements. Ce conte philosophique évoque avec subtilité le contrôle du pouvoir sur la masse.

« Je pense pour ma part que le fait de ne rien penser est le frère du fait de ne pas penser grand-chose. Et que l’un et l’autre deviennent peu à peu aveugles. Et que le cerveau rétrécit. Une sorte d’Alzheimer, à quoi est d’ailleurs donnée la promotion ». L’ambiance et le décor peuvent être aisément rapprochées d’un conte mythologique où les humains sont frappés d’une empreinte de loup pour valider leur appartenance commune dans cet espace restreint mené autoritairement par le mystérieux Reissenberg. « L’homme sera sauvé à l’instant où son être deviendra manipulable par nous comme un jouet d’enfant ». Certains lorgnent du côté d’une colline vers laquelle se réfugier.

Cette dictature de la pensée, sans échappatoire, revêt cependant une once d’espérance lors de sa chute, même si elle peut se lire de deux façons. Mais avant cela, les protagonistes de cette pièce auront souffert, notamment devant l’emprise de ce diable de Reissenberg : « Vous refusez de me donner ce qui m’appartient. Votre cerveau exceptionnel a manifestement une fêlure. Vous vous imaginez devoir sauver l’humanité en vous sacrifiant, comme une sorte de Jésus. Sans parler du blasphème : cela ne vaut pas le coup ».

Les différentes scènes semblent sauter du XVIIe siècle à notre monde actuel selon les dialogues et les intervenants de cette fable dans laquelle la science prend une grande part, avec ces questions existentielles : la création scientifique ne peut-elle pas fournir en même temps le bien et le mal ? Où est la frontière entre intérêt et destruction ?

Jurij  BRĚZAN (1916-2006) possèdait un parcours riche historiquement puisqu’il a connu quasiment tout le XXe siècle, de surcroît dans l’Allemagne des minorités. En effet, il faisait partie de ce peuple slave nommé Sorabe, vous pouvez d’ailleurs consulter dès le début de ce livre une petite biographie très éclairante de l’auteur par Dietrich SCHOLZE. La traduction est ici assurée par Jean KUDELA, d’après l’allemand, détail nécessaire puisque l’auteur a également écrit des textes de son œuvre en sorabe (proche de plusieurs langues de l’est européen).

L’auteur a écrit dans tous les registres une œuvre considérable, a même donné une suite à son « Krabat » en 1994. Cette pièce pouvant s’avérer difficile d’accès fut écrite en six ans. Elle fut achevée en 1976 et est enfin disponible en version française, nous devons la parution aux éditions l’Espace d’un Instant.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)