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lundi 7 février 2022

Éric VUILLARD « Une sortie honorable »

 


Pour son nouveau récit historique, Éric VUILLARD s’attaque à l’Indochine française et décide d’entamer son récit par l’année 1928, lorsque la colonie subit un effondrement du prix de certaines matières premières, dont celui du caoutchouc, propriété de la toute puissante maison Michelin qui par ailleurs userait de mauvais traitements sur son personnel autochtone et doit affronter une « épidémie de suicides » au sein de ses salariés.

Comme à son habitude depuis « Conquistadors » de 2009 mais surtout à partir de 2012 avec « La bataille d’Occident », Éric VUILLARD déroule l’Histoire en scrutant des photographies, regroupant des documents judicieux propres à secouer son lectorat, passant tout au peigne fin. Avec son style caractéristique fait de cynisme, de précision affolante de la scène et d’humour caustique, VUILLARD semble manier une caméra munie d’un microscope sur le terrain, projeté vers la période qu’il décrit.

Comme toujours aussi, il examine, décortique les hommes puissants qu’il présente, les observe jusqu’au petit recoin d’un bouton de manchette. Puis il dresse leur pedigree par une sorte de biographie brève de quelques pages dans laquelle les principaux faits d’armes du gus sont révélés. Il est comme ça, VUILLARD, il s’invite sur l’épaule d’un type qu’il ne connaît pas et le passe au rayon X par une baguette invisible.

Ici ces nombreux puissants, ce sont les acteurs de tête de la fin de la colonisation en indochine. Ils tapent sur les pauvres êtres locaux, leur pondent des lois ahurissantes et font jaillir leurs muscles. VUILLARD procède à un véritable exercice de style littéraire. Car excusez, mais du style il en a et même en déborde. On ne devrait pas mais on rit à foison grâce aux percutantes descriptions, comparaisons, et échecs de l’Histoire. L’humour est corrosif et garanti sans trucage. L’auteur met en scène une brochette d’hommes sans scrupules, et en filigrane dénonce ce qu’il évoque dans un parfait numéro d’équilibriste.

Il se gausse, méchamment mais jamais gratuitement, des non-sens de déclamations politiques cherchant à marquer l’Histoire par une rhétorique coup de poing, comme cette phrase malheureuse d’Edmond MICHELET : « Toute politique actuelle de capitulation en Indochine s’apparenterait à celle de Vichy ». On applaudit bien fort. VUILLARD en profite pour se moquer de la IVe République française, qui évolue en vase clos dans un vertigineux jeu de chaises musicales. Il glane des scènes, les habille, les anime dans un décor savamment peint où chaque mot a son importance. Contrairement à l’armée française en Indochine, il ne s’enlise pas.

Il est aussi question des Etats-Unis et de leur rôle dans une sorte de répétition générale de la guerre du Vietnam. C’est peut-être le défaut de ce récit : il navigue un peu trop, entre 1928, la 2e guerre mondiale, la désastreuse bataille de Cao Bang en 1950, l’arrivée sur l’échiquier politique des Etats-Unis, le naufrage incessant de cette colonisation, les biographies des protagonistes, etc., il est possible de se perdre non dans ce qui est un labyrinthe mais qui par excès de zèle remue trop de détails. Il en reste un document exceptionnel, dans un format ténu et caractéristique de l’auteur, évoluant entre roman historique, récit ou encore scénario de film ou de documentaire. Ce n’est certes pas le meilleur VUILLARD (nous pourrons lui préférer le Goncourt « L’ordre du jour », « Congo » ou « Tristesse de la terre »), la recette commence peut-être à s’éroder, il n’empêche, c’est un récit remarquable qui nous pousse à aller rechercher plus en détail ce que VUILLARD tient à la surface. Il vient de sortir et ne doit pas être boudé.

 (Warren Bismuth)

jeudi 3 février 2022

Isaac BABEL « Chroniques de l’an 18 »

 


Pour terminer ce triptyque consacré aux écrivains controversés et censurés, pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » mené tambour battant par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, et après les destins de BOULGAKOV (mort dans son pays après que plusieurs demandes d’exils lui aient été refusé), ZAMIATINE (mort en exil), terminons par celui d’Isaac BABEL, exécuté par le régime stalinien.

Isaac BABEL (1894-1940) n’est pas l’un des écrivains russes les plus connus en Occident. L’intérêt de ces 19 chroniques rédigées en 1918 est multiple. En effet, quelques mois seulement après la révolution d’octobre 1917, BABEL est allé à la rencontre des habitants d’Odessa et Saint Pétersbourg (s’appelant à l’époque Pétrograd), et ce qu’il en ramène, ce sont de brefs textes descriptifs sur les conditions de vie d’un peuple en miettes.

Ces chroniques sont comme des instantanés, un moment précis, une image figée sur ce que voit et ressent l’auteur. Elles font partie des premiers textes de BABEL (il a alors 24 ans). La position de BABEL est inconfortable dans la Russie bolchevik comme elle l’était sous le tsarisme : juif ayant travaillé pour la Tchéka, il est rapidement surveillé.

Dans ces tableaux, sans prise de position exagérée, BABEL décrit dans ces récits qu’il a décidé de présenter au présent : pénurie générale de matières premières, usines tournant au ralenti, augmentation notoire de la mortalité, sous-alimentation, les seins des mères sont souvent taris d’où le recours à des nourrices, malheureusement peu nombreuses. De plus l’argent manque pour enterrer les morts, des fosses communes poussent de fait un peu partout. « Tous les jours on amène à la morgue les corps des fusillés et des tués. Ils les emmènent sur des traîneaux, ils les déchargent à côté de la grille et ils repartent. Avant, on posait encore des questions – qui a été tué, quand, par qui. Maintenant, on a laissé tomber. On écrit sur un papier « inconnu » et on l’emporte à la morgue. Ceux qui les emmènent sont des soldats de l’Armée rouge, des miliciens, un peu tout le monde ». Et puis il y a la guerre civile, les accidents, le pays ressemble à un vaste charnier. Il en est de même dans les zoos où les animaux meurent de faim, en nombre. Les chevaux, que l’on ne peut plus nourrir, sont abattus par milliers.

BABEL participe aux réquisitions de nourriture et voit donc des gens crevant la dalle. Il dresse un portrait glacial de cette Russie qui vient de basculer. Ce qui est intéressant, c’est qu’il se contente de décrire, ainsi il ne se prononce pas sur le fond : montre-t-il un pays agonisant suite aux siècles de régime monarchiste ou bien un peuple déjà en proie à la misère suite à l’accession au pouvoir des bolcheviks ? Peut-être un peu les deux, mais le lecteur ne peut trancher. Contrairement au régime en place.

Ces chroniques furent écrites ente mars et novembre 1918, elles peuvent constituer les premières d’une longue série sur le bolchevisme au pouvoir. Elles semblent avoir été « oubliées » jusqu’en 1990, peut-être d’ailleurs parce qu’elle furent dès leur rédaction jugées « pornographiques » (sic). BABEL fait preuve d’un anticléricalisme, certes pas offensif, mais bien distinctif dans ces portraits. Lui-même est victime de l’antisémitisme galopant.

À ce jour, seule une édition fut publiée en France, en 1996. Elle est traduite par Cécile TEROUANNE et André MARKOWICZ, est agrémentée de 3 chroniques écrite en 1916 et plus particulièrement axées sur la littérature, le monde des bibliothèques en Russie et l’édition, BABEL y faisant notamment part de son admiration pour MAUPASSANT.

Toutes ces chroniques (les 19 originelles ainsi que les 3 rajoutées), si elles font bien partie de l’œuvre de BABEL, sont néanmoins à part dans celle-ci, puisque lui-même a dit n’être entré en littérature qu’en 1924.

En 1939, Isaac BABEL est arrêté pour Trotskisme et espionnage ainsi que pour une sordide histoire de mœurs. Il est fusillé en 1940 et ce n’est que plus d’un an plus tard que sa famille l’apprend. BABEL fut l’un de ces nombreux écrivains censurés, interdits par le pouvoir bolchevik avant d’être réhabilité en 1954, peu après la mort de STALINE.

 (Warren Bismuth)



mercredi 2 février 2022

Evguéni ZAMIATINE « Au diable vauvert »



Deuxième volet du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores sur le thème des auteurs, autrices, œuvres controversées et/ou censurées. L’objectif se déplace aujourd’hui vers Evguéni ZAMIATINE, auteur censuré qui mourra en exil.

Ce recueil renferme deux récits du russe Evguéni ZAMIATINE (1884-1937) : « Au diable vauvert » et « Alatyr » respectivement rédigés en 1914 et 1915. Le choix de regrouper ces deux textes est fort judicieux, comme nous allons le voir plus bas.

« Au diable vauvert » se situe entre 1892 et 1914, suit une garnison basée « au diable vauvert », et plus particulièrement l’un des lieutenants, Andreï Ivanytch Polovets, dans l’extrême partie est de la Russie. Ce qui frappe d’emblée c’est le ton satirique que prend l’auteur pour y dépeindre le quotidien des soldats. Tout est prétexte à tourner en ridicule les protagonistes. Le style théâtral se rapproche de celui de GOGOL et les dialogues populaires, expressions et néologismes « du cru », ne sont pas sans rappeler ceux de Nikolaï LESKOV.

Les descriptions physiques allégoriques sont surtout animalières et particulièrement hilarantes. Elles peuvent aussi tendre vers l’image d’un objet qui s’animerait en s’humanisant : « Ce n’était pas un visage qu’avait l’ordonnance généralesque, mais un samovar en cuivre lustré : si gonflé qu’il reluisait. Il ressemblait lui-même à un samovar éteint, mais là, brusquement, il s’était mis à gondoler, à bouillir ».

La garnison s’ennuie. ZAMIATINE croque des hommes du peuple partis attendre une guerre qui ne se déclenche pas, et qui à défaut de tuer des ennemis tuent le temps. Les scènes sont cocasses et savoureuses, nous voilà plongés indirectement dans le théâtre absurde russe du XIXe siècle par la plume d’un presque débutant du XXe (ZAMIATINE est alors âgé de 21 ans seulement). Les protagonistes rient, vulgairement, postillonnant, suant : « Son rire montait dans les aigus, escaladait des crêtes de plus en plus élevées. Pourvu qu’il ne se déchire pas ».

L’autre trame de cette histoire est celle d’une femme qui vient d’accoucher de son neuvième enfant, mais dont personne ne sait qui est le père. C’est alors que vont se jouer des affaires de cœur, d’adversité, d’amour. Mais n’oubliez pas, nous sommes ici en Russie. Subitement, le ton se durcit, s’assombrit, devient plus tragique, l’alcool coule toujours à flot mais ne provoque plus gaîté ni insouciance. Satire de moeurs cinglante et féroce, elle déplaît alors au pouvoir tsariste en place.

Dans ce recueil est publié également le court récit « Alatyr », dans un ton très proche de celui de « Au diable vauvert ». À Alatyr, petite ville russe où la guerre contre les trucs fait rage, le gouverneur ordonne aux citoyens de faire des bébés. Après une brève hausse des naissances, une décrue alarmante de la démographie vient contrarier les aspirations du régime.

Galphira est une belle célibataire dont le père, commissaire influent, cherche à la marier, en aidant par exemple un jeune homme par intérêt et finissant par le nommer fonctionnaire. Mais ce cher papa a une vilaine idée derrière la tête…

Comme le récit précédent, « Alatyr » est une comédie du désespoir, un fou rire (un rire fou, malsain) en guise de dernier râle. Le style, s’il est loufoque et satirique, là aussi se durcit pour laisser entrevoir des personnages cupides et opportunistes, prêts à tout par intérêt.

Le recueil « Au diable vauvert » montre des situations expressivement outrancières par un climat burlesque cherchant à masquer le drame : un pays, la Russie, est politiquement et mentalement en bout de course. Par la rigolade – et par de nombreuses allégories, marque distinctive de toute une littérature russe - ZAMIATINE attaque (avec une arme factice mais blessante : la farce) le tsarisme et son armée, y compris lorsqu’elle semble pactiser avec l’armée française vers la fin du premier récit. Le pouvoir ne s’y trompe pas, d’autant que le bougre est un récidiviste, il avait déjà été incarcéré à plusieurs reprises à partir de 1905 pour sympathies « rouges ». Ici, l’empire russe censure « Au diable vauvert ». L’explication absolument stupéfiante est consignée en préface de cette édition. La résolution du comité chargé des affaires relatives à la presse interdit le récit, arguant ente autres des points suivants : « Image profondément insultante des officiers russes […]. Atteinte particulièrement grave à l’honneur des armées […]. Porte atteinte à la pudeur », etc. ZAMIATINE est assigné à résidence. Sa publication ne sera autorisée dans son pays qu’à partir de 1923.

Le destin de ZAMIATINE est assez singulier : l’écrivain condamné sous le tsarisme pour bolchevisme est surveillé dès 1919 par ce pouvoir bolchevique qui vient de renverser le tsar à peine deux ans plus tôt. Ironie de l’histoire : ZAMIATINE est incarcéré en 1922 dans la même prison que celle où il avait déjà été jeté quelques années plus tôt sous le régime ennemi. En 1929, les bolcheviks continuent à chercher des poux sur le crâne de l’auteur, toutes ses parutions étant suspendues sous le prétexte que ZAMIATINE aurait fait paraître en dehors de l’U.R.S.S. son roman précurseur de la science fiction moderne « Nous » (également connu sous le titre « Nous autres »), alors que si le roman avait en effet été publié dans plusieurs pays, c’était sans l’accord de l’auteur. Sa pièce de théâtre « La puce » (d’après la nouvelle « Le gaucher » de LESKOV) est retirée de l’affiche.

Epaulé dans sa démarche par Maxime GORKI, ZAMIATINE décide alors d’avoir recours à STALINE afin de réclamer son extradition. Il l’obtient en 1931. Il quitte définitivement son pays, rejoint Paris en février 1932, c’est dans cette ville qu’il meurt en 1937, exilé, esseulé et épuisé. Dernier coup de pied de l’âne venant des autorités : la mort de ZAMIATINE n’est alors pas relayée dans son propre pays.

Ce recueil du désespoir par la farce fut pour la première fois publié en France, chez Verdier… en 2006, soit près de 100 ans après sa rédaction !

https://editions-verdier.fr/

 (Warren Bismuth)



lundi 31 janvier 2022

Mikhaïl BOULGAKOV « Cœur de chien »

 


Ce mois-ci, le challenge « Les classiques c’est fantastique » magistralement orchestré par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores s’intéresse aux « Gros dégueulasses », en n’omettant pas ce sous-titre d’importance : « auteurs, autrices, œuvres controversées et/ou censurées ». C’est sur cette dernière idée que Des Livres Rances, emporté par une incontrôlable énergie, a travaillé d’arrache-pied pour vous proposer non pas une, non pas deux, mais bien trois chroniques, un défi dans le défi en somme. De plus, ces trois chroniques ne sont pas orphelines puisqu’elles constituent un triptyque que vous découvrirez cette semaine au fur en à mesure des mises en ligne. Premier volet : Mikhaïl BOULGAKOV, écrivain persécuté et mort dans son pays après plusieurs demandes d’extradition refusées.

Entre Mikhaïl BOULGAKOV et la censure de l’Etat soviétique, il y a comme un arrière goût de jeu du chat et de la souris. Entre l’écrivain russe et le pouvoir bolchevik, c’est même une partie d’échecs qui se met peu à peu en place. En 1921 BOULGAKOV quitte ses fonctions de médecin pour se lancer en littérature, il est immédiatement dans le viseur du pourtant tout jeune Etat bolchevik en tant qu’homme de convictions « blanches » (anti-bolcheviks) et « bourgeoises ». Ce sont surtout ses pièces de théâtre qui sont interdites de publication pour raisons politiques. Plus tard, ses demandes d’exil adressées à STALINE sont toutes refusées. Il est sous ce régime politique l’un des écrivains russes les plus censurés. C’est le cas de la nouvelle « Cœur de chien ».

C’est en 1925, alors qu’il est surveillé par le pouvoir en place, que BOUGAKOV (1891-1940) écrit « Coeur de chien », une longue nouvelle à l’atmosphère satirique. À Moscou, Bouboul (son nom peut varier selon les traductions) est un chien de 2 ans en déshérence, recueilli par un médecin, Transfigouratov (petite précision : selon les traductions, il a été décidé de garder les patronymes originaux ou bien de les franciser pour les rendre proches des significations des noms donnés par BOULGAKOV, c’est le cas ici). Bouboul aboie, demande de la nourriture, observe les humains autour de lui. Toujours dans les pattes de son maître, il va devenir pourtant chien de laboratoire, le docteur épaulé par des confrères, décidant de lui greffer des testicules et un cerveau d’homme, prélevés sur un jeune membre du parti communiste de 28 ans, décédé – assassiné - quatre heures plus tôt. BOULGAKOV connaît son sujet puisqu’il fut lui-même médecin.

Tout paraît engagé pour que Bouboul ne survive pas à la délicate et complexe opération mais, contre tout espoir, il revient des ténèbres. C’est alors qu’il commence à agir en humain, à parler. Le docteur Bormenthal tient un journal personnel, que le narrateur a ici la bonté de partager, journal qui représente sans doute le sommet du récit, puisque que nous y apprenons comment l’opération s’est déroulée, ainsi que les suites immédiates de celle-ci.

Bouboul, humanisé, réclame une identité, demande à s’appeler désormais Bouboulov. Il est devenu un être grossier et provocateur. Parmi ses premières phrases prononcées, celle-ci : « File-moi donc une cibiche, toi qu’as des rayures à ton sac à miches ». Ce récit, par sa structure, pourrait aisément être rapproché de la pièce de théâtre « R.U.R. » du Tchèque Karel ČAPEK écrite cinq ans plus tôt.

L’écriture de ce texte est parfois rugueuse, voire crue ou populaire (on peut penser ici à Nikolaï LESKOV), les songes du narrateur se glissant par moments dans ceux du chien. L’univers y est fantastique, teinté de science-fiction qui, pensait peut-être BOULGAKOV, devrait servir à contourner la censure. Malgré ce stratagème de l’allégorie, l’auteur en profite pour insérer quelques attaques contre l’appareil d’Etat : « Les patients [de la clinique] qui ne lisent pas de journaux se sentent parfaitement bien. Au contraire, ceux que je forçais à lire la Pravda perdaient du poids […]. Ce n’est pas tout. Réflexes rotuliens en baisse, peu d’appétit, état dépressif ».

Des scènes absurdes, typiques du théâtre russe, même si la présente nouvelle n’est en rien du théâtre, malgré les nombreux dialogues, viennent diversifier le texte, lui donnant une légèreté presque incongrue au vu des scènes dramatiques. Il pourrait être lu comme une farce. Il n’en est rien. Et le fond déplaît fortement au pouvoir. En effet, Bouboulov, une fois humain, rêve de devenir influent, devient vulgaire et alcoolique, ambitieux. Schwonder, le responsable du comité que veut rejoindre Bouboulov, est un homme sournois, assez immonde et sans scrupules.

S’il devait y avoir une morale, ce pourrait être la suivante : Bouboul, chien obéissant et sans aucun intérêt, devient vil et excessif dès qu’il se transforme en homme, il réclame alors sa part de pouvoir. « Cœur de chien » est immédiatement jugé contre-révolutionnaire par la censure d’Etat, le récit est interdit en URSS (le manuscrit de « Cœur de chien » est subtilisé dans la propre demeure de l’écrivain par les autorités en 1926). Plusieurs fois, BOULGAKOV tente de le faire publier. En vain. Il ne sera autorisé en URSS qu’en… 1987, en pleine perestroïka, plus de 60 ans après sa rédaction, et près de 50 après la mort de son auteur.

BOULGAKOV fut l’un des écrivains russes les plus persécutés par le régime soviétique. En 1929 il demande l’exil, sans succès. La plupart de ses œuvres sont interdites et ne verront le jour que dans les années 1980 en U.R.S.S. Entre temps, il meurt de maladie, en 1940, à Moscou dans ce pays que jamais il n’aura pu fuir.

 (Warren Bismuth)





jeudi 27 janvier 2022

Ivan DENYS « Lycéen résistant »

 


Pour Ivan DENYS, la lutte politique commence concrètement le 11 novembre 1940, alors qu’il a 14 ans et que les cours du lycée à Paris sont maintenus malgré la date célébrant l’armistice de 1918 et une manifestation dans un Paris pourtant occupé, et à laquelle des élèves se joignent malgré les interdictions.

Ivan DENYS décide ensuite de rejoindre la Résistance tout en suivant ses cours à l’école. Son rôle est surtout de distribuer des tracts, brochures, journaux clandestins ou textes interdits. En passant, pour le plaisir, il signe quelques graffitis anti-nazis à la craie sur les murs de Paris. Il ressent une certaine admiration pour de GAULLE qui depuis l’Angleterre appelle la France à résister contre l’occupant nazi. Mais DENYS s’engage pourtant aux côtés des communistes.

S’il a quitté Paris pour rallier la zone libre dès le début de l’occupation, il y revient bien vite après l’armistice de 1940 pour constater les changements opérés, un Paris devenu allemand avec ses soldats postés un peu partout et la croix gammée flottant sans partage dans une pénurie générale engendrant les rationnements, les restrictions.

DENYS revient méthodiquement sur son enfance catholique, son père qu’il n’a pas connu, ses racines en Suisse, l’avènement du Front Populaire, les années 30 et leur avant-goût du nazisme notamment par une montée inexorable de l’antisémitisme.

Pendant la guerre, les cours scolaires sont neutres, peu d’allusions à l’occupation par exemple. La volonté d’implication de DENYS gonfle alors que les alertes, les réquisitions allemandes, les vols, les pillages se multiplient. DENYS oscille entre campagne et Paris et note que toute la ruralité est affectée par la guerre. Tout semble se précipiter administrativement dès 1940 : « Il y a d’abord bien sûr les événements intérieurs à la France, la répression par les allemands et par Vichy de tout ce qui pouvait compromettre la politique de collaboration et l’attitude du gouvernement de Pétain, que les ministres aient été successivement Pierre Laval, Pierre-Étienne Flandin ou l’amiral Darlan : la persécution des juifs – avec la publication du « statut des juifs » le 3 octobre -, des francs-maçons et des communistes, la dissolution des syndicats, puis l’obligation pour les hauts fonctionnaires et les magistrats de prêter serment de fidélité au maréchal Pétain ». Puis il y a la terrible rafle du Vel d’hiv de 1942, publiquement dissimulée en France et même pas évoquée sur les ondes de la BBC par la voix de la Résistance que la famille de DENYS suit avec intérêt.

DENYS, désormais membre du Parti Communiste Français à 17 ans, fait preuve d’un courage exemplaire. Vers la fin de la guerre, sa position se durcit, il entreprend ses premiers sabotages et récupérations d’armes pour la Résistance. Il opère la plupart du temps avec son vélo, un vélo qui lui sauve peut-être la vie juste avant la libération de Paris en 1944, cette  bicyclette d’ailleurs évoquée sur la couverture de ce passionnant ouvrage, celui d’un récit de vie pendant une guerre effroyable, le parcours d’un jeune type un peu tête brûlée qui durant toute l’occupation, et malgré son statut de lycéen, va s’activer pour la Résistance.

Témoignage rare, car venant d’un jeune adolescent, d’autant que l’auteur l’a fait mariner longtemps avant de l’écrire, en 2013, à plus de 85 ans, il est à lire car il est le destin d’un jeune homme singulier qui, loin de s’épancher sur sa propre personne, souffre pour les autres, ses camarades, son peuple. Et 70 ans plus tard se souvient de certaines scènes dans les moindres détails. Il y a quelques mois, Ivan DENYS nous quittait, en 2021, à près de 95 ans. Il laisse cette trace indélébile à lire et à relire. Le récit est paru en 2013 aux éditions Signes et Balises, et s’il est une confession essentielle car originale sur la seconde guerre mondiale en France, c’est aussi le premier livre sorti par cette maison d’édition. Près de dix ans plus tard, l’aventure continue, et elle est splendide.

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 26 janvier 2022

Sergueï GUINDILIS « Les voisins »

 


Le 9 août 2020, le dictateur biélorusse Alexandre LOUKACHENKO est réélu frauduleusement à la tête de la Biélorussie pour la sixième fois consécutive (il en est le président depuis 1994). S’ensuivent des manifestations massives d’opposants à ce simulacre d’élection. Dans les rues de la capitale Minsk notamment, la foule déterminée en conteste le résultat.

Onze acteurs de ce mouvement populaire (joués par sept comédiens) se succèdent ici pour témoigner de l’intérieur des manifestations vite réprimées avec une violence inouïe. Ils sont issus de couches sociales ou de nationalités variées : juge d’instruction, physiologue, touriste israélien, étudiant, médecin, etc. Ce dernier soigne les blessés dans l’urgence, dans la rue, il aperçoit des morts. Les grenades assourdissantes pleuvent, les flics chargent, blessent, mutilent, tuent. Les médias d’Etat ne relaient aucune image, difficile dans ces conditions de s’informer. Pourtant, le chaos est omniprésent dans la ville. Le chaos et la panique. Des scènes de guerre sont visibles, les forces de l’ordre s’en prennent à des femmes puis à des enfants, garçons comme filles, frappent et intimident, violent parfois, les morts commencent à s’entasser à même le bitume.

Puis viennent les premières arrestations, musclées, disproportionnées. Le médecin témoigne : « Quand ils ont arrêté de m’enfoncer la tête dans la cuvette des WC, ils m’ont saisi, ils se mis à me frapper les jambes, ils m’ont demandé si l’endroit où j’étais me disait quelque chose, ils m’ont demandé si je comprenais où j’étais, et j’ai répondu « Chez les flics ». Après ils m’ont conduit dans le couloir, à ce moment-là j’avais les mains liées dans le dos, ils m’ont allongé sur le sol, mis une cagoule sur la tête et alors le passage à tabac a commencé. Quand ils m’ont fait allonger sur le sol, ils se sont mis à me tabasser, alors j’ai compris que c’était une forme de torture et que cette nuit j’allais déguster… ».

Tous les témoignages concordent sur la violence extrême de la police, sur son acharnement aveugle envers les manifestants. Les récits, brefs, guère plus de deux pages pour chaque intervention, s’entrelacent, chaque témoin apparaît plusieurs fois, sans ordre établi. Une fois arrêtés, certains ont dû signer un faux acte d’accusation sous la torture lors de leur garde à vue. Les manifestants interpellées sont déclarés « disparus » par les autorités, les familles ne reçoivent aucune nouvelle. Des femmes incarcérées ensemble réalisent qu’elles ont toutes leurs règles au même moment. De ces gardes à vues, plusieurs bilans sont à dresser : exécutions pour les uns, tortures et/ou exil pour les autres.

Ce théâtre contemporain ne se lit pas comme tel : il est une suite de monologues, de témoignages poignants et saisissants sur la férocité des autorités dès le 9 août, où l’arbitraire règne en maître. La force, l’intelligence de ce texte sont multiples. Penchons-nous sur la superbe préface du journaliste Benoît VITKINE sur le travail de mise en scène de ce spectacle : « Ici, les comédiens ne lisent pas ni ne récitent des témoignages appris par cœur – ils répètent le texte qu’ils entendent simultanément dans leurs oreillettes […]. Guindilis a poussé l’idée jusqu’à choisir des comédiens presque tous non professionnels, biélorusses, et à leur demander de recueillir eux-mêmes les témoignages. La puissance de l’incarnation est troublante jusqu’au malaise ». Malaise, maître mot à l’issue de cette lecture dérangeante.

Tous les témoignages furent récoltés en 2021, comme dans une urgence à caractère informatif. La pièce de théâtre fut montée par le très engagé Teatr.doc… et la première représentation, en mai 2021, fut immédiatement stoppée par les autorités prétextant – comme souvent – une alerte à la bombe. Sergueï GUINDILIS, 27 ans seulement, est à la mise en scène et à la disposition des monologues, épaulé sur ce second point par Ksenia TERCHTCHENKO et Daria DEMOURA (toutes deux ainsi que Ekaterina FINEVITCH collectrices des témoignages), Daria DEMOURA en assurant également la réalisation. La brillante traduction de ce texte en forme de coup de massue est signée Boris CZERNY.

Document rare et puissant sur l’immédiateté de la réaction d’un peuple, conçu comme un micro-trottoir au cœur d’une révolte, comme un reportage en direct avec ces témoignages recueillis sur le vif ou presque, ce petit livre d’à peine 60 pages est peut-être l’un des plus prenants jamais sortis par les toujours originales éditions L’espace d’un Instant. Politique et social, il est nécessaire pour mieux comprendre comment sont traitées les manifestations de masse dans un pays dictatorial comme la Biélorussie. Il vient de paraître, il ne laissera pas son lectorat indifférent.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

lundi 24 janvier 2022

Jeanne BERNAME « Dure mère »

 


Dans ce premier roman pudique et sensitif, Jeanne BERNAME nous embarque dans le monde des grossesses gériatriques (survenant aux femmes de plus de 35 ans). Natalie (sans « H ») semble être dépossédée de sa liberté lorsqu’elle apprend, à 44 ans, qu’elle est enceinte et qu’une césarienne sera nécessaire pour libérer son futur enfant. Cet enfant, elle l’a conçu avec son compagnon du moment, Khalil, 37 ans.

Ce texte est un va-et-vient incessant entre présent à assumer et passé parfois regretté. Natalie fut l’une de ses enfants perturbées, se trouvant laide, et qui s’est tournée rapidement vers la « mode » gothique. Père autoritaire, charmeur, sachant se faire violent et omnipotent, collectionnant les conquêtes avec lesquelles le courant ne passait pas toujours avec Natalie qui a préféré opter pour la rupture familiale, évoluant dans un environnement fait de familles recomposées plus ou moins bringuebalantes. Et cette évidence révélée par le test de grossesse : « La languette était bleue, il exultait, j’étais sonnée. Soit je venais de trouver un sens à ma vie, soit elle était terminée. Quelque chose en moi avait flanché. Peut-être qu’au fond je le voulais, il paraît que ça n’existe pas vraiment, les grossesses non désirées ». Le doute vient s’installer, suivi des angoisses.

Entre une vie prochainement offerte (l’accouchement) et une existence perdue (retour vers les souvenirs les plus marquants), Natalie a du mal à se positionner dans la société, elle qui fut jadis dépucelée dans un coin perdu d’une campagne blafarde. Aujourd’hui elle vit les souffrances physiques comme psychologiques du don de la vie à venir, avec un enfant mal positionné dans le ventre.

Natalie a beaucoup entendu dire que les enfants rapprochent les couples, comme si le ciment d’une relation devait impérativement passer par l’intervention d’une tierce personne. Elle se souvient de ses propres tentatives de création de couple, toutes conduisant à l’échec. Oui, elle a offert son corps à des hommes, croyant que l’amour naîtrait naturellement, oui elle a pratiqué le libertinage et les relations de domination / soumission. Où en est-elle désormais ?

Les chapitres sur le présent sont brefs mais précis sur l’opération de césarienne en cours. Ceux axés le son passé plus ou moins récent sont plus étoffés mais loin d’être plus joyeux. Car le spleen, la précarité, le sentiment de ne pas appartenir au monde réel ont eu raison de la bonne volonté de la narratrice. Et puis vient pointer l’obsession de la mort, alors que Natalie va donner la vie. Dilemme insolvable.

« C’était arrivé alors que je n’avais même pas de désir d’enfant, pourquoi. Comment je pouvais laisser la vie, dans sa manie de se multiplier, passer à travers moi. La moche était revenue, et elle avait pris un sacré coup de vieux. J’étais un sac, une loque, une baleine échouée. Des vêtements informes cachaient le corps dont j’avais profité une décennie à peine, pour finir par laisser un fœtus se développer sur mes ressources vitales. À mon âge, bien sûr que les dégradations seraient irréversibles. La délivrance allait être une torture, mais ça ne serait que le début, pas la fin. Maintenant était le purgatoire, l’enfer, plus très loin ».

Jeanne BERNAME semble poser des questions, mais l’absence de points d’interrogation démontre non pas qu’elle doute mais bien qu’elle affirme par la voix d’une Natalie résignée. En parlant de détails dans l’écriture, dès l’amorce, et par ce titre, Jeanne BERNAME revendique l’état de son héroïne. La dure-mère constitue anatomiquement une membrane qui entoure le cerveau et la moelle épinière. Mais ici, dans le titre, pas de trait d’union. Tout le récit semble jouer en faveur d’une désunion généralisée. Avec soi-même, avec les autres, avec l’existence. Donner la vie est se faire prendre la sienne, qui pourrait de fait devenir toute tracée, sans aucun moyen de s’en sortir, à moins que…

Ce premier roman vient de sortir aux éditions Lunatique, il interroge avec finesse la maternité, la liberté ou plutôt son absence, en tout cas les multiples barrières la repoussant. Entre roman intimiste et récit de vie, il questionne par des pensées féministes le rôle préétabli d’une mère. Il remet en cause la société patriarcale et le rôle dévolu aux femmes, avec lucidité et lenteur, il est un journal intime dévoilé, celui d’une future mère à son corps défendant. Et il est bien sûr à découvrir.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)