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dimanche 20 août 2023

Maxime GORKI « Thomas Gordeiev »

 


J’en parle régulièrement sur ce blog, il est parfois malaisé d’obtenir des informations fiables et précises sur la littérature russe classique. Tenez, par exemple, ce roman de Maxime GORKI : dans l’édition où j’ai pu le lire, il est précisé en préface qu’il est le premier roman de l’auteur. Or, il existe trace au moins d’un autre, antérieur, « Paul le malchanceux », écrit plus de quatre ans avant. Petit jeu : tentez de dégoter une bibliographie complète de GORKI avec dates de parution. Aussi célèbre que peut avoir été cet auteur, votre recherche a de forts risques de ne pas aboutir. Aussi, contentons-nous de voir dans « Thomas Gordeiev » le roman de la maturité de GORKI.

« Thomas Gordeiev » fut terminé en 1899. Ignace Gordeiev, un riche et puissant veuf sans fils, se remarie à 43 ans avec une jeune cosaque, Nathalie, qui meurt en couches en donnant justement naissance à un fils, Thomas. Il sera le héros malheureux de ce roman. Elevé chez son parrain Maiakine, il découvre la cruauté des hommes, notamment lorsqu’à 6 ans son père Ignace décide de le reprendre pour l’éduquer avec tante Anphissa. Tandis qu’Ignace s’enivre, Thomas est inscrit à l’école, où il fait connaissance avec quelques camarades.

Ellipse de huit ans, nous retrouvons Thomas devenu jeune patron dans l’entreprise familiale. Il est un marchand respecté et riche à son tour sur des bateaux descendant la Volga, rencontre la mystérieuse Pélagie, 30 ans. Son père meurt, c’est alors que Thomas doit affronter ses responsabilités et ses contradictions.

« Thomas Gordeiev » est de ces romans russes classiques amples et puissants avec des personnages de caractère et de longs dialogues profonds. Tiraillé entre ses obligations et sa volonté de faire la fête mais aussi d’être un homme libre, Thomas Gordeiev est un anti-héros qui marque par son entièreté et ses déchirements. Amoureux de plusieurs femmes, il se torture psychologiquement, ne se sent pas à sa place dans la société russe. Il prône un communisme ardent et pur tout en festoyant, dérangé par sa propre catégorie sociale. Car GORKI tient à dénoncer les abus de pouvoir du commerce et sa toute puissance, même si ce long roman fertile souffre de quelques (rares) baisses de régime (tsariste, bien sûr).

Dans les personnages de GORKI, il y a quelque chose de Dostoïevskien dans leurs idéaux, mais aussi de Tolstoïen dans leurs désirs, tout comme peut paraître Tolstoïenne la structure même du roman. Quant à ce Iejov, camarade de Thomas dans l’enfance, il ressurgit tout à coup une fois adulte, avec des idées politiques fortement ancrées, il est influent et possède une véritable carrure, il est à rapprocher de certaines figures Dostoïevskiennes.

On peut voir aussi dans les propos des protagonistes du roman des accents Léniniens : « L’avenir appartient au monde honnête du travail… Une haute tâche vous incombe. C’est vous qui devez édifier la culture nouvelle !... Fils de soldat, je suis des vôtres par le sang et par l’esprit. Je vous propose de boire à votre avenir ! ». « Thomas Gordeiev » est à coup sûr un roman prolétarien qui préfigure les révolutions russes à venir. Il me plaît de penser que, paru en 1899, il est l’ultime grand roman russe de ce foisonnant XIXe siècle, tout comme j’aime l’imaginer tout premier des romans russes du XXe siècle traduit en France (1901, même si je n’en ai retrouvé aucune trace). Car il est ce mélange de décor et de structure XIXe siècle avec un développement politique alors peut-être révolutionnaire, en tout cas proche des thèses que LÉNINE ne va pas tarder à mettre en œuvre.

Dans la préface à laquelle j’ai eu accès, « Thomas Gordeiev » est présenté , je l’ai dit, comme le premier roman de GORKI alors qu’il n’en est rien, puisque « Paul le malchanceux » fut rédigé en 1894. Mais revenons justement à ce dernier : il semble être en partie une première version de « Thomas Gordeiev », une sorte de brouillon. L’héroïne n’a-t-elle pas le même prénom, Nathalie, que la mère de Thomas morte en couches ? Paul n’est-il pas cette espèce d’idéaliste peinant à trouver une place sociale, comme Thomas ? Tous deux ne furent-ils pas des enfants abandonnés ? Les points communs sont nombreux entre ces deux romans. « Paul le malchanceux » est paru en 2014 chez le Temps des Cerises. Les deux romans comportent des fins magistrales et épiques. Les différences notoires entre les deux textes sont le ton : « Paul le malchanceux » est truffé d’humour, ce dont est totalement dénué son petit frère littéraire, et le style, manquant encore d’assurance dans le premier, est totalement abouti dans le second. Mais qu’en est-il du parcours d’éditions françaises de « Thomas Gordeiev » ?

Je ne trouve pas de trace précise de ce titre avant 1950 (alors qu’il avait été presque immédiatement traduit en français), puis plusieurs éditions à cette date, une autre en 1969, une dernière semble-t-il en 2002. Mais ce qui est frappant, c’est qu’un roman aussi copieux, aussi sincère, aussi fort n’ait eu qu’une seule traduction française publiée depuis plus de 70 ans. En effet, seule la traduction de Claude MOMAL est disponible. Alors que l’on fait œuvre de modernisation de traductions, que l’on retraduit pour coller au plus près des textes originaux, que l’on désire faire redécouvrir des textes grâce à de nouvelles traductions, « Thomas Gordeiev » attend son heure, viendra-t-elle ? Car il est aujourd’hui difficile de se procurer ce roman en France. Indisponible depuis longtemps en livre neuf, il est même absent des portails de littérature numérique dans le domaine public. Pourtant il me paraît être un chaînon indispensable entre les deux littératures russes qui s’affrontent et se complémentarisent en même temps : celle classique et sociale du XIXe et celle plus directement politique et plus désenchantée de la première partie du XXe. GORKI est en partie oublié aujourd’hui, il est pourtant un auteur influent majeur de la culture russe, pas toujours dans les meilleures dispositions par ailleurs vis-à-vis du pouvoir (voir ses liens ambivalents avec STALINE), mais ceci est une tout autre histoire. Le fait est que son nom a été en partie éclipsé au fil des décennies et de l’Histoire, peinant aujourd’hui à exister aux côtés des POUCHKINE, GOGOL, DOSTOÏEVSKI, TOLSTOÏ et autre TCHEKHOV, à qui ce livre est par ailleurs dédié.

« Je rassemblerais les vestiges de mon âme en lambeaux et en même temps que le sang de mon cœur je les cracherais à la gueule de vos intellectuels, que le diable les emporte ! Je leur dirais : punaises ! Vous, la meilleure sève de mon pays ! Le fait que vous existez a été payé du sang et des larmes de dizaines de générations de Russes ! Oh ! Poux que vous êtes ! Comme vous coûtez cher à votre pays ! Que faites-vous donc pour lui ? Avez-vous métamorphosé en paroles les larmes du passé ? Qu’avez-vous donné à la vie ? Qu’avez-vous fait ? Avez-vous consenti à vous vaincre vous-mêmes ? ».

 (Warren Bismuth)

dimanche 13 août 2023

Léon TOLSTOÏ « Résurrection »

 


Étrangement Léon TOLSTOÏ (1828-1910) a écrit peu de romans. Si nombre de ses nouvelles pourraient aujourd’hui, par leur ampleur, figurer au nombre de ce format, seulement une poignée se voit en être attribuée, parmi lesquels « Résurrection ».

« Résurrection » est un roman ample, typiquement russe, avec ses intrigues, ses longues séquences d’amour, sa pléthore de personnages, son contexte historique. La Maslova, Katucha, est une prostituée condamnée pour meurtre suite à un procès irrégulier conté par l’auteur, gâché par les jurés dont faisait partie Nekhludov, un homme qui a aimé Katucha 10 ans plus tôt. Il va tout mettre en œuvre pour la faire reconnaître comme innocente et la sauver du bagne.

Comme souvent chez TOLSTOÏ, on tergiverse, on souffre mentalement, on se flagelle beaucoup. Car ce Nekhludov, touché par la grâce, cherche la rédemption en vue d’une purification pour donner un sens à sa vie. Après des années de débauche, il veut se racheter et faire le bien sur terre. Avec une foi touchant au mysticisme, son but est de distribuer le bonheur, non sans un discours anarchiste, puisqu’il veut entre autres, lui le barine, rendre ses moujiks propriétaires de ses propres terres. « Le projet de Nekhludov partait d’un désir de renoncer à son intérêt personnel pour l’intérêt des autres ».

Vous l’aurez aisément compris, Nekhludov est le double de TOLSTOÏ, dont la volonté de créer une religion nouvelle et mystique, le Tolstoïsme, son « anarcho-christianisme » à son paroxysme en cette fin de XIXe siècle. Nous sommes alors en 1899, il termine « Résurrection » à la toute fin de cette année-là. Nekhludov est son moi propre qu’il affirme, scrutant ses personnages de manière psychologique voire psychanalytique. Katucha est une femme qui s’enivre, qui se salit physiquement comme moralement, qui sait charmer pour obtenir ce qu’elle veut, et son double à lui, l’auteur, cherche à la replacer sur le droit chemin, celui de la rédemption, et donc de la Résurrection. Nekhludov se sacrifie pour la Maslova, veut l’épouser, ce qu’elle refuse, la suit lors de ses voyages entre deux détentions, le but ultime étant une déportation en Sibérie.

Nekhludov, dans ce besoin de produire le bien, est un être irritant car surenchérissant dans une bienveillance touchant à l’envahissement. Cherchant à tout prix à se purifier, il semble vouloir purifier de ce fait la terre entière. Mais ne vous méprenez pas pour autant : « Résurrection » est un très grand roman de TOLSTOÏ. Oui, malgré tout ce que je viens de décrire, cette histoire est bouleversante, notamment par la description des conditions de détention des prisonniers russes sous le tsarisme, mais pas seulement. L’étude des personnages est poussée, la doctrine chrétienne est finement déployée même si elle tourne à une sorte de caricature du bien « à tout prix ». Quant à la morale anarchiste, elle est parfaitement en place, elle représente les revendications et les postures de TOLSTOÏ à cette époque.

La traduction que j’ai lue est signée Teodor de WYZEWA, mais comme vous le savez, rien n’est simple dans les retranscriptions de la littérature russe classique. En effet, nous trouvons plusieurs traces de traductions de ce texte sous cette signature, mais différentes… Il en existe au moins deux, pas tout à fait similaires, et surtout le texte n’est pas découpé de la même façon pour les chapitres, les noms des personnages sont également modernisés (ce qui ne cesse d’ailleurs d’évoluer dans les traductions de littérature russe), de quoi devenir chèvre. J’ai pour ma part utilisé la version disponible gratuitement sur Wikisource.

« Résurrection » est de ces classiques amples, forts, malgré des longueurs (600 pages tout de même), de nombreuses redites, mais il vaut largement l’expérience de lecture. Il est une fresque que l’on a du mal à lâcher, un roman d’une grande profondeur, sans doute novateur pour son époque par ses thèmes et en tout cas pour la manière de les présenter. Et au risque d’en choquer, je rajouterai qu’il en ressort un ton particulièrement Dostoïevskien (dans le mysticisme, la souffrance, les éléments féminins, les contradictions, la lutte pour Dieu ou contre son absence, etc.), et c’est sans nul doute le plus Dostoïevskien des textes de TOLSTOÏ, il est d’une grande puissance, d’un grand aboutissement, il me paraît l’un des chaînons incontournables de l’œuvre.

 (Warren Bismuth)

dimanche 6 août 2023

Nikolaï GOGOL « Les nouvelles ukrainiennes »

 


Il serait indécent de vous présenter Nikolaï GOGOL (1809-1852), figure tutélaire de la littérature russe, souvent copié mais rarement égalé. Au-delà de cette notoriété, GOGOL a peut-être créé un style, une ambiance, la littérature fantastique, pas en tant qu’œuvre d’anticipation ou de science fiction, mais bien d’univers « extra-humain » engendré par les croyances, les rites, d’où les visions parfois surnaturelles. Car le diable est omniprésent dans ces nouvelles écrites entre 1831 et 1835.

« Les nouvelles ukrainiennes » regroupent deux recueils : « Les veillées du hameaux I & II » et « Mirgorod », et dépeignent avec force détails la vie des paysans d’Ukraine au XIXe siècle, avec les costumes, le folklore local, les croyances donc, et la terreur face au diable. La première nouvelle de 1831 (l’auteur n’a alors que 22 ans), « La foire de Sorotchintsy » est à elle seule un petit chef d’œuvre et pourrait être une synthèse de l’œuvre future : scènes absurdes, drôlerie, séquences vaudevillesques, action sans cesse en mouvement, fort aspect théâtral, grotesque et burlesque.

GOGOL n’hésite pas à prendre son lectorat à témoin tout en dessinant le folklore rural de son peuple ukrainien, ces marchés fastes où des fermiers cherchent des hommes à marier pour leurs filles. Surgissent de nulle part des cosaques, des zaporogues, toute l’Ukraine prête à se battre pour sa liberté, au milieu de sorcières, de personnages décalés, fous, tonitruants et agités.

Nouvelles en mouvement, elles pétillent par leurs scènes folles, leurs couleurs et leur exubérance. C’est tout cela GOGOL. Le premier recueil, présenté en deux volets distincts « Les veillées du hameau I & II » renferme huit nouvelles, caractéristiques de l’univers du maître ukrainien. Le second contient quatre nouvelles, plus connues, dont la plus longue « Tarass Boulba » dans sa première version (la deuxième sera plus tard rédigée sous un format roman), une nouvelle guerrière qui s’attarde peut-être un peu trop, et passé la surprise de constater une facette différente du style de l’auteur, une envie incontrôlable d’atteindre enfin la dernière page.

La dernière nouvelle de ce recueil, issue de « Mirgorod », représente comme la première (des « Veillées du hameau ») tout un pan de l’atmosphère Gogolienne : la preuve par l’absurde. « La brouille des deux Ivan » dépeint deux amis unis comme les cinq doigts de la main, qui soudain et pour une broutille, deviennent les meilleurs ennemis du monde. On rit beaucoup, on s’esclaffe, même si bien sûr GOGOL n’est pas exempt des réflexes quelque peu nauséabonds des idées reçues de son siècle, je pense au sort réservé aux juifs. C’est une lecture de son temps, il faut s’y préparer (comme beaucoup de clichés véhiculés par un XIXe siècle dont la littérature ne sera pas épargnée, la russe peut-être plus que toutes les autres). les quelque 500 pages du recueil ne s’avalent pas d’une traite, il faut les laisser mûrir, les abandonner pour mieux les reprendre ensuite, elles sont une fresque impressionnante de la vie rurale ukrainienne.

GOGOL est un auteur à redécouvrir, aujourd’hui peut-être plus urgemment que jamais, il est cet écrivain qui mieux que tout autre dépeint le peuple ukrainien, ses paysages, son quotidien et ses rites. Cette chronique est d’ailleurs dédiée à ce peuple qui aujourd’hui encore doit se défendre du monstre russe, comme si l’Histoire tendait à bégayer éternellement dans cette partie du monde. « Les nouvelles ukrainiennes » fut lu dans sa version disponible dans le recueil « Nouvelles complètes ».

 (Warren Bismuth)

mercredi 2 août 2023

Jaroslav HAŠEK : Trilogie du brave soldat Švejk

 


Ivrogne, irrévérencieux, anarchiste, Jaroslav HAŠEK a créé l’un de ces monuments de la littérature qui traversent les âges, le brave soldat Švejk. Né en 1883 à Prague, HAŠEK imagine son héros dès 1911 mais le développe vers 1920, à son retour de soldat de la première guerre mondiale.

Švejk est pour le moins un personnage atypique : prédisant une guerre mondiale suite à l’assassinat de l’empereur d’Autriche François-Ferdinand à Sarajevo en 1914, il est arrêté puis emprisonné, avant de participer (d’assister serait plus juste) à cette guerre. C’est le début d’une longue série, au propre comme au figuré. Švejk était censé durer longtemps, en une saga développée sur de nombreux tomes. Seuls trois d’entre eux seront terminés. Mais Švejk c’est aussi une série de gags, sans fin elle aussi, de la première à la dernière page de cette trilogie, soit tout de même 1000 pages durant lesquelles Švejk ne va cesser de faire le pitre, désobéissant aux ordres, se glissant dans des affaires sans queue ni tête avec ce don imparable de conter sans limites des anecdotes ou faits divers.

Švejk évolue à côté de la guerre, il est peu sur le front, souvent perdu dans un village, près d’un débit de boissons, s’enivrant et provoquant toutes sortes de drames joyeux. L’univers de cette trilogie est théâtral, abusif, burlesque, grotesque, caricatural de bout en bout. On rit énormément, même si forcément après tant de pages le récit tend à tourner en rond. Il n’est pas souhaitable d’enchaîner les trois tomes à la suite, ils pourraient rapidement devenir indigestes. Mais par petites touches de lecture, l’ennui se s’empare pas du lectorat.

Récits picaresques, outranciers, francs et honnêtes. Švejk est sans doute le double de HAŠEK : antimilitariste, anarchiste, fouteur de merde, provoquant parfois à son corps défendant des rafales de catastrophes. En fond, la première guerre mondiale, les batailles, les morts, les défaites, les erreurs militaires stratégiques. Si HAŠEK ne se concentre jamais sur le terrain, la folie humaine est pourtant bien là, derrière, en décor. Son Švejk cherche d’ailleurs à passer pour un idiot afin de ne pas être enrôlé dans cette boucherie. Fait prisonnier plusieurs fois, il s’arrange toujours pour ne pas participer aux combats. Car cette trilogie est d’abord un long texte antimilitariste, contre les armes, la guerre, la violence, n’épargnant ni les gradés ni les simples soldats.

HAŠEK fait aussi parfois leur fête aux religieux dans un anticléricalisme point méchant, mais bien senti. Švejk est une sorte de personnage de GOGOL en roue libre et en version anarchiste, raisonnant par l’absurde, toujours en mouvement, parlant fort et recherchant une certaine liberté alors que HAŠEK en profite pour brocarder à maintes reprises la hiérarchie en une saga sans cesse en mouvement (on va d’ailleurs visiter une partie de l’Europe de l’est !), dans une action imaginée comme dans une bande vidéo passée en accéléré.

L’espace temps est rarement un repère car HAŠEK ne s’embarrasse pas avec les dates, la guerre est un tout, un bloc de haine, et les détails du calendrier comptent peu pour l’auteur. Son héros est partout à la fois, se débat contre la bêtise humaine sans jamais faire grâce d’une anecdote souvent décalée. Série jubilatoire, elle fut interrompue par la mort de HAŠEK en 1924, alors qu’il rédigeait le tome 4, les trois premiers étant parus entre 1921 et 1923. Aurait-elle pu connaître une vraie fin ? Rien n’est moins sûr, tant l’action part dans tous les sens. Un tome 4 verra pourtant le jour sous la plume de Karel VANĔK, ami de HAŠEK. Il semble n’avoir jamais été traduit en français.

Le brave soldat Švejk eut son heure de gloire en Europe, accompagné des dessins caricaturaux de Josef LADA. Mais cette trilogie fut pour le moins maltraitée, du moins en France, jusqu’à frôler l’indécence. La médiocre première traduction fit office de traduction officielle durant très longtemps. Pourtant, et ce n’est qu’un exemple, elle ampute le récit de sa première phrase, celle qui met le feu aux poudres et explique le reste : « Et voilà, ils nous ont tué Ferdinand ». En outre cette trilogie ne fut jamais regroupée en un volume unique. Mieux : les traductions proposées ne le sont pas de la plume de la même personne. Pour les versions actuellement disponibles en poche par exemple (notez en passant les différences notoires sur le patronyme du héros !), le tome 1 intitulé « Les aventures du brave soldat Švejk » est traduit par Benoît MEUNIER alors que les tomes 2 et 3, « Nouvelles aventures du brave soldat Chvéïk » et « Dernière aventures du brave soldat Chvéïk » le sont par Claudia ANCELOT, c’est dire le peu de sérieux suscité par l’œuvre. Pour les illustrations de Josef LADA, pourtant formant un tout avec l’histoire, elles n’apparaissent qu’au sein du premier volume. Rien ne sera épargné à cette oeuvre.

Jaroslav HAŠEK, né à Prague comme Franz KAFKA, fut son exact contemporain : né en 1883 (KAFKA en 1884), il décède en 1923 (KAFKA disparaît en 1924). Tout semble les opposer. Et pourtant, ces scènes de l’absurde, cette condamnation de la guerre, de la violence, des autoritarismes les rapprochent. Les tons sont aux antipodes, pourtant les fonds ne sont pas si éloignés. Cette région d’Europe a vu naître tant d’écrivains d’envergure : Karel ČAPEK, Stefan ZWEIG, Joseph ROTH, Robert MUSIL et d’autres.

La présente chronique s’inscrit dans la commémoration du centième anniversaire du décès de Jaroslav HAŠEK qui, comme vous l’avez peut-être constaté, fut inexistante en France. HAŠEK semble avoir été totalement oublié, ses œuvres rééditées sans aucune cohérence. Pourtant son soldat Švejk (ou Chvéïk) prend une place particulière et non négligeable dans la littérature.

 (Warren Bismuth)

dimanche 30 juillet 2023

Maya ANGELOU « Et pourtant je m’élève »

 

Destination l’outre-Atlantique ce mois-ci pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores avec ce thème : « Littérature afro-américaine ». Après s’être creusé les méninges pour apparaître quelque peu original, Des Livres Rances a sorti ce recueil de poésie de Maya ANGELOU et profite de ce moment pour remercier Moka pour ses superbes visuels accompagnant le challenge.

L’objet est lui-même magnifique : couverture pétillante et édition bilingue pour 32 poèmes d’orientations diverses. Maya ANGELOU (1928-2014) a touché un peu à tout en matière artistique au sein d’une vie de souffrances (violée dès 8 ans par le concubin de sa mère) et est créditée d’une œuvre écrite impressionnante. Ici nous nous arrêtons sur sa facette poétique.

Le recueil « Et pourtant je m’élève » de 1978 est un voyage au cœur des Etats-Unis, un long cri révolté contre l’injustice, une souffrance aiguë de l’amour inaccompli, avec des réflexions en instantané, comme écrites au moment où l’action se déroule. Vers libres, ils le sont en tous points. Maya ANGELOU n’hésite pas à se mettre dans la peau d’un homme, mais plus souvent il est vrai dans celles de femmes, noires et méprisées.

Sa poésie déborde de portraits de la rue, de toxicos en paumés croisés sur un trottoir, en des scénettes typiques de l’errance et de la misère du quotidien. Retour sur le passé personnel, déchirant, une empreinte tatouée profondément en forme de constat, mais aussi point de départ d’une grande force psychologique. La plume s’attarde en Arkansas (où la poétesse a vécu), dépeint la fraternité noire en des figures à la John FORD, marquées par la vie y compris physiquement, des « gueules » dont on se souvient. Dieu s’invite à table, il est en sorte omniprésent quoique discret dans cette poésie de la foi, de la croyance, de l’espérance dans le malheur.

« Il y a une profonde menace

dans l’Arkansas

De vieux crimes pendants comme la mousse

sur les peupliers.

La terre maussade

est bien trop

rouge pour le bien-être.

 

L’aube semble hésiter

et dans la seconde

perdre sa

visée incandescente, et

le crépuscule n’a pas plus d’ombres

que le midi.

Le passé est encore plus brillant.

 

Des vieilles haines et

des dentelles d’avant-guerre, sont déchirées

mais pas abandonnées.

Aujourd’hui doit encore advenir

dans l’Arkansas.

Il se tord de douleur. Il se tord de douleur dans d’atroces

vagues de menace ».

Mais ce qui frappe le plus dans ces vers où la ponctuation est pour le moins utilisée avec parcimonie, c’est leur rythme, leur musicalité. D’ailleurs il y est question de blues dans les chants de coton. Ces poèmes sonnent comme des gospels, des héritages des negro spirituals des esclaves noirs états-uniens, ils sont une plainte en même temps qu’un espoir, se déclament comme des chansons à la voix forte et puissante.

De par sa variété et sa brièveté, ce recueil est digne d’intérêt. Portées par la mélodie imaginée, les poèmes prennent vie sous nos yeux, sont des images musicales entêtantes et méritent que l’on s’y attarde. Recueil paru en 2022 chez Seghers, il peut être vu comme un double album de blues varié sans musique. Cette dernière, c’est à vous de l’inventer.

 (Warren Bismuth)



vendredi 28 juillet 2023

Sultan ULUTAŞ ALOPÉ « La langue de mon père »

 


Comédienne née à Istanbul en 1988 de père kurde et de mère turque, Sultan ULUTAŞ ALOPÉ évoque dans ce court texte de 2022 ses racines à la fois kurdes et turques tout en racontant son présent en France où elle habite depuis 4 ans. En France, elle désire apprendre enfin la langue de son père, le kurde, qui ne fut jamais parlé en famille, étant illégal en Turquie. Sultan suit des cours à Paris, quatre heures par semaine, peut-être pour créer une passerelle entre ses racines et son quotidien, pour mieux s’imprégner du passé et comprendre le présent, son présent.

Mais c’est la silhouette du père, à la fois absente et écrasante, qui s’invite dans ce récit poignant. Un père en forme de courant d’air. Elle se souvient : enfance marquée par une figure paternelle disparaissant, parfois de nombreux mois voire des années, puis surgissant à nouveau, reprenant une conversation stoppée longtemps auparavant, comme si rien ne s’était passé. L’autrice a choisi le mode du « Tu » pour s’adresser à son père. Si elle a opté pour le français dans cet exercice, c’est pour garder ses distances avec sa famille qui ne comprend pas cette langue, pour parvenir à s’exprimer en toute liberté, sans autocensure.

Apprendre la langue paternelle : « Je ne sais pas pourquoi mais je ressens que c’est le moment de le faire. Je me sens obligée. Pour parler avec mon père ? Pour le retrouver ? Pour pouvoir le comprendre mieux ? Pour savoir qui je suis ? Pour adopter quelques petits mots de cette langue ? Pour les gens qui ont dû oublier leur langue maternelle ? Pour assumer que j’ai été – pas par la haine mais la honte – une petite raciste ? ». Peut-être aussi pour envisager un avenir moins cloisonné, ou pour exorciser ce passé lourd de conséquences.

Texte en partie écrit au présent, il fouille les souvenirs douloureux, les longues et nombreuses absences du père devenues tragiquement banales, sans explications. La scolarité en Turquie avec les intimidations, les violences envers les kurdes. Et ce père, toujours, dont elle se demande parfois s’il est encore vivant. Il l’est. Elle lui a parlé au téléphone récemment. Il habite au Kazakhstan. Il parle russe désormais. Il l’aime, mais pas comme il aurait dû, lui ce joueur invétéré, qui s’est ruiné au jeu, qui a bu tant et plus, qui a faire preuve de violence verbale, physique.

Résurgence des souvenirs scolaires : « En tant qu’enfants kurdes qui grandissent dans une région nationaliste turque, nous comprenons vite qu’il faut se camoufler comme des caméléons. Ma petite sœur, par exemple, le comprend en perdant sa meilleure amie parce que ses parents ont appris que notre père est kurde. Moi, je n’ai pas envie de rester toute seule pendant toute ma vie. Donc je me tais ». On voit que le père est omniprésent, comme une obsession dont on ne peut se détacher. Il repart, peut-être définitivement. Alors la mère, jusque là effacée, prend la parole, désigne sa fille Sultan : « Tu es l’homme de la maison, maintenant. C’est toi qui vas nous protéger ». Sultan a alors 18 ans.

Récit de vie tragique en même temps qu’empli d’espoir, « La langue de mon père » est un témoignage bouleversant d’une jeune fille qui, malgré le ressac, n’a jamais désespéré, et s’apprête à remonter le fil du temps pour étudier cette langue jadis prohibée. Sultan ULUTAŞ ALOPÉ prévient en introduction du texte : « Ce texte est le monologue d’une personne ayant appris le français récemment. C’est un français qui n’est pas tout à fait français, un français ‘étranger’, une langue à l’image du personnage, étrangère elle aussi. Cette langue se découvre et s’apprécie par ses imperfections ». Pourtant, ces imperfections sont rares dans ce monologue empreint d’une grande poésie. Le texte fut joué pour la première fois sur scène en 2022 à Lyon. Depuis, il fait son petit bonhomme de chemin. Il vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant grâce au Cercle des mécènes de la Maison d’Europe et d’Orient, avec le soutien de Sens Interdits, il est bouleversant.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

mercredi 26 juillet 2023

Yannis MAKRIDAKIS « La première veine »

 


Ce bref roman fut écrit en 2011, ici il est traduit du grec par Clara VILLAIN. Deux narrateurs se succèdent, un homme et une femme, elle en italiques, durant la même période, les années 1960. Lui est marin, son père est mort noyé en 1945, il a découvert la mer à 17 ans, en 1961. Elle on l’appelle Sissi, sa mère est morte en couches puis son père fut tué par les communistes en 1944 en pleine guerre mondiale. Elle fut élevée par sa tante.

Ce texte est pour le moins brutal dans les descriptions et les anecdotes : « À l’époque, ici on parle de 1961, les filles des villages, ils les descendaient toutes dans les ports et leurs pères les vendaient dans les bars ». Ainsi le narrateur rencontre des prostituées à chaque escale, dans chaque bar portuaire, certaines s’accrochent à lui par espoir d’une vie meilleure. Le narrateur, souvent en mer, découvre de nombreux pays pour lesquels il rapporte des souvenirs peu glorieux, plus rarement majestueux mais jamais gratuits. Ainsi au Pérou « Il a dit, capitaine, on stoppe les machines pour laisser passer les oiseaux. Les mouettes. Des milliers et des milliers d’oiseaux, un nuage ; on a arrêté le bateau et ils sont passés devant nous. Des millions ; le ciel avait disparu. Ça a duré dix minutes. Et là, le pilote nous a expliqué que pour le gouvernement, ça rapportait gros, les oiseaux. Ils allaient au large du port de Callao, sur des petites îles, et là-bas il y avait des prisonniers qui balayaient les fientes, tous les jours, ils les rassemblaient et les chargeaient sur des bateaux, ça partait en Europe, pour servir d’engrais ».

Cependant, le roman n’est pas à proprement parler un texte politique, même si bien sûr quelques évocations viennent l’approfondir. La narratrice est une ancienne prostituée qui a raccroché, elle s’était accommodée de son métier, recevant même des religieux, tout en refusant systématiquement toutes sortes de vices. Souvent fiancée, elle a toujours refusé le mariage, nous saurons pourquoi à la fin, alors que le narrateur est un homme marié. Sissi a vu dans sa carrière de nombreux pères amenant leur propre fils afin qu’ils se fassent dépuceler.

Les narrateurs ont vécu leur existence de manière pas toujours morale. Bien sûr, ils existe un lien entre eux, mais pas du tout comme l’on pourrait s’y attendre. Ceci aussi, nous l’apprendrons en fin de roman. Ils sont comme en train de se confier en direct à leur lectorat, le prenant à témoin, le tutoyant, lui le marin dans un tour du monde effréné des bordels, elle dans une vie de pute courageuse, honnête et anarchiste, tous deux dans un environnement sans foi ni loi.

Autre chose relie les deux protagonistes : lui a navigué partout dans le monde, connu de nombreux pays, elle se les est imaginés en pensée tandis qu’elle se faisait besogner. Le langage de ce roman est particulièrement cru et tout en oralité. Il montre que dans une vie tout est possible, même le plus indicible, comme pour expliquer que dans un pays à feu et à sang (en 1960, la Grèce est entre deux dictatures et le pays est instable et devient une vraie poudrière) la vie est à l’avenant. C’est à coup sûr sa force : raconter presque naturellement des horreurs du quotidien, les abus des hommes, la soumission de la femme, la condition des prostituées. La fin est réservée à la vie actuelle des deux narrateurs.

Ce roman de moins de 100 pages, paru en 2021 dans la magistrale collection grecque de chez Cambourakis, sent la pisse, la bière éventée, l’amour en berne, l’aspect vulgaire de la vie. Il peut être rangé aux côtés du roman de 1954 « Le quart » de Nikos KAVVADIAS pour le témoignage du narrateur marin. Quant au tout, il n’est pas sans rappeler dans son atmosphère puante de foutre le « Toi au moins, tu es mort avant » de Chrònis MÌSSIOS. Un exercice stylistique qui peut déranger mais qui colle parfaitement à l’univers général du roman.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)