La
sulfureuse Séverine, née Caroline Rémy en 1855 (et morte en 1929), est issue
d’une famille bourgeoise. Femme complexe, amie de Jules Vallès, elle tente de
se suicider en 1880. Toute sa vie elle lutte contre l’oppression, les inégalités,
se dresse pour les figures réfractaires de son époque. Ses relations ne sont
toutefois pas toujours celles de la société purement révolutionnaire, ainsi
elle gardera une tendresse insubmersible et même une admiration pour le général
Boulanger, ce dont ses camarades lui tiendront rigueur. Libertaire et
irrévérencieuse, elle profite de la grande qualité de sa plume pour écrire des
articles parfois séditieux en tant que journaliste. Dans ce recueil, ce sont 45
d’entre eux (sur plus de 6000 qu’elle a produits !), rédigés de 1886 à
1921 qui constituent une « autobiographie
journalistique ».
Séverine
a repris – brièvement – le journal « Le cri du peuple » lancé par
Jules Vallès. Dans celui-ci, mais aussi dans d’autres périodiques, pas toujours
ancrés à gauche, elle signe des articles au vitriol ou emplis de tendresse,
notamment sur des figures du mouvement révolutionnaire d’alors. Elle rend par
exemple un hommage appuyé aux quatre pendus anarchistes de Haymarket
(Etats-Unis) exécutés en 1886 (auxquels on doit la fête internationale du
Premier Mai). « L’exécuteur les a
saisis. La corde ignominieuse s’est nouée autour de leur cou, les trappes ont
joué – et les quatre corps se sont balancés dans l’espace, comme quatre grands
battants de cloche sonnant le tocsin des représailles dans l’air
épouvanté… ».
Les
textes rassemblent des biographies succinctes mais néanmoins profondes de
militants, souvent anarchistes : Auguste Vaillant, Jean Grave, Ravachol,
Jean-Baptiste Clément, Francisco Ferrer (condamné à mort, il sera exécuté
quelques jours après la parution de l’article de Séverine), Jules Bonnot
(qu’elle mitraille sans fioritures), Louise Michel, etc. Si elle peut être
qualifiée de rassembleuse, il n’en reste pas moins qu’elle attaque des figures
majeures de son époque, notamment Jules Ferry, sur lequel elle écrit une courte
nécrologie particulièrement véhémente.
Séverine
n’a pas la langue dans sa poche, même si elle ne s’est pas affranchie de ses
racines bourgeoises qui ressortent dans quelques réflexions purement
aristocratiques. Elle s’insurge contre la condamnation d’un livre
antimilitariste de 1889 de Lucien Descaves, « Sous-offs », signe
parfois ses articles d’un seul prénom : Jacqueline, ou encore Renée.
Quelques-uns de ses textes apparaissent dans le Gil Blas.
Séverine,
bien que ne se revendiquant pas féministe (elle s’en explique), défend l’I.V.G.
dès 1890. Militante, elle revient sur l’odieuse tuerie de Fourmies du 1er
mai 1891 (neuf morts). Séverine n’est pas pour la violence de classe, du moins
pas la violence physique, se classe plutôt du côté des pacifistes, condamnant
les bombes lancés par ses camarades : « Il me semble que je suis arrivée à un carrefour empli de
ténèbres : que toute clarté s’est éteinte, en moi comme au-dehors ;
que la fumée de ces bombes, abattant des femmes, des enfants, en voilant de
deuil le soleil, a fait la nuit sur tous mes espoirs, toutes mes vaillances,
toutes mes convictions ! Et je trébuche dans cette opacité affreuse, les
mains en avant, les pieds tremblant de heurter quelqu’une des victimes dont les
cris me déchirent le cœur ! Où est ma route ? Quel est mon
chemin ?... ». Si Séverine peut douter, elle repart pourtant
toujours à l’assaut avec sa plume puissante et redoutable.
Dans
une guerre sociale enclenchée, elle prend partie pour les travailleuses. Mais
elle défend aussi la cause animale, fustige la devise « Liberté, Egalité,
Fraternité » ainsi que la colonisation. Elle est de toutes les justes causes.
En infatigable militante, elle rejette, dénonce, défend. Le dernier article
proposé dans cette anthologie porte sur Louise Michel, et la boucle est
bouclée.
Séverine
adhère au Parti Communiste Français en 1921, mais elle s’en écarte rapidement
pour reprendre sa liberté. Elle n’a de cesse de rebondir sur l’actualité,
contre l’oppression sociale. Anarchiste, elle prend pourtant parfois position
pour les adversaires de ce mouvement, tout en expliquant son choix.
Ce
livre, paru en 2022 dans la formidable collection Lampe-tempête des éditions
L’échappée, est une manière fort originale d’approcher le travail et la pensée
d’une contestataire libre, non inféodée, féministe souhaitant garder un ton d’indépendance.
Si elle est un personnage un peu oublié de nos jours, ce recueil lui rend enfin
justice.
https://www.lechappee.org/collections/lampe-tempete
(Warren Bismuth)