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mardi 27 août 2019

Bérangère COURNUT « De pierre et d’os »


Wahou. Voilà le premier mot qui me vient à l’esprit en terminant la lecture de « De pierre et d’os », second ouvrage de Bérangère COURNUT aux très belles éditions du Tripode. 220 pages d’un récit superbe, suivies de quelques clichés qui ont inspirés l’auteure pour l’écriture de son roman. Et pourtant, encore une fois, j’ai failli passer à côté : explications.

Avant de commencer un ouvrage j’ai l’habitude de me repaître de la quatrième de couverture, du fameux résumé, qui me permet d’ordonner mes lectures en fonction de mes envies, de mes besoins du moment. Les quelques lignes lues me ravissent : une jeune femme, inuit, se retrouve séparée de sa famille par une fracture dans la banquise. Mon imagination galope et j’imagine déjà une épopée survivaliste. Manqué. Déception de prime abord, puis une pointe d’agacement : les quatrièmes, de plus en plus, m’induisent en erreur. Heureusement Bérangère COURNUT écrit merveilleusement bien, immersion totale en vue.

La jeune héroïne de ce roman initiatique se nomme Uqsuralik, qui signifie mi-ours, mi-hermine. Réveillée par ses règles que l’on devine être les premières de sa vie, l’adolescente sort de la tente familiale et fait quelques pas dehors en regardant le sang couler. Un grondement, une vibration, la banquise se sépare et chaque morceau part à la dérive : d’un côté l’adolescente, de l’autre un père, une mère et un petit frère. Le père n’a le temps que de jeter à sa fille un petit paquetage fait avec la peau d’un ours, contenant quelques outils. Le brouillard bouche l’espace, bientôt Uqsuralik est seule.

Elle ne se démonte pas, la voilà partie pour retrouver la terre ferme et éventuellement d’autres nomades chez lesquels elle pourra trouver refuge. La jeune fille a la tête froide : cheminant, elle finit par tomber sur une meute de chiens, une femelle et quatre mâles, déjà excités par l’odeur du sang, qui ne songent qu’à se ruer sur Uqsuralik pour la dévorer. La femelle, Ikasuk, la défend et notre héroïne n’hésitera pas à tuer l’un des chiens pour se nourrir car elle a peu de chance lorsqu’elle s’essaie à la chasse.

Ses pas la conduiront vers d’autres êtres vivants, avec lesquels elle traversera la vie, faite de famines parfois, de tabous qu’il faut respecter, d’esprits plus ou moins bienveillants, d’amulettes, de repas qui nous sont complètement étrangers : « Une pâte gluante au milieu de laquelle on distingue de petits os. Il s’agit de mergules enfermés là depuis l’automne dernier (NDLR : plus d’un an) et qui ont pourri, fermenté avec leurs plumes et leurs entrailles ».

C’est donc l’histoire d’une vie, d’Uqsuralik, que nous suivrons toute jeune fille, jusqu’à sa mort, où l’on rencontrera des hommes bons et des hommes mauvais, des femmes exceptionnelles, comme Sauniq par exemple.

En dehors de la magnifique écriture de Bérangère COURNUT, j’ai appris une foule de choses des rituels Inuits, que je ne pouvais même pas imaginer. Les nouveau-nés choisissent eux-mêmes le prénom de leurs ancêtres disparus, tant et si bien que l’enfant de X peut aussi être la mère de X car en prenant le prénom il prend aussi l’âme de la personne décédée. On assiste parfois à des dialogues étranges auxquels il faut s’habituer où certains parents nomment affectueusement leur enfant « petite mère » : il nous appartient d’être attentifs pour ne pas tout mélanger. Ceci n’est qu’un exemple, l’ouvrage regorge d’informations enrichissantes tant sur le plan humain que sur le plan intellectuel. Notons notamment que le récit est émaillé de chants traditionnels où les familles racontent leurs histoires de vie, où l’on récite des poèmes protecteurs ou mystiques.

Ce roman est un roman initiatique où Uqsuralik va devoir apprendre à devenir une femme, un individu autonome et singulier, cet individu mi-ours mi-hermine qui lui confère des pouvoirs particuliers et qui se mêle autant aux hommes et à leur chasse, qu’aux femmes et au tannage des peaux. On s’attache énormément à ce personnage, qui ne doit pas être aussi fictionnel que cela d’ailleurs. Résolument féministe aussi :

« Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers »

J’affirme sans peine que notre héroïne, tout comme la majorité des femmes du roman d’ailleurs, n’ont finalement que peu besoin des hommes, c’est une autre société que l’on nous donne à voir, même si l’on constate certaines dérives patriarcales (rien n’est idyllique).

Le Tripode choisit de ne publier qu’un seul livre lors de cette rentrée littéraire : pas besoin d’en publier plusieurs quand on propose un roman d’une telle qualité. Wahou, bis repetita.


(Emilia Sancti)

dimanche 25 août 2019

Gilles ROZIER « Mikado d’enfance »


Mikado d’enfance de Gilles ROZIER s’ouvre sur cette citation de Jean GENET, issue du « Journal du voleur » : « Qu’on sache donc que les faits furent ce que je les dis, mais l’interprétation que j’en tire c’est ce que je suis – devenu. » En début de roman, on s’interroge sur cette phrase chargée de sens, et, dotée d’une impression en .pdf (car j’ai accès à cet ouvrage avant publication officielle), je n’ai aucune quatrième de couverture qui pourrait assouvir ma curiosité à ce sujet, pour cerner les enjeux des 186 pages à venir.

Je me lance dans cette lecture sans avoir pris connaissance de l’auteur, Gilles ROZIER. Ce dernier n’est pas n’importe qui car il est spécialiste du yiddish et de l’hébreu, ce qui est chose peu commune. Intéressant aussi (au moins pour moi), il est isérois et les premières pages du roman me renseignent aussi un peu sur la Résistance organisée dans le Vercors durant la Seconde Guerre Mondiale. Les quelques indices que je vous donne ci-dessus sont importants : il va être question de déportation, d’histoire familiale, de famille juive.

Nous sommes en face d’une autofiction, Gilles ROZIER est à la fois auteur et narrateur. Il nous faudra quelques pages pour en avoir la certitude. L’ouvrage débute sur l’histoire d’un jeune garçon aux yeux bleus, qui préfère jouer à la poupée et à l’élastique avec les filles plutôt que de s’adonner au rugby comme son frère plus âgé a choisi de le faire. Plus discret, plus effacé, il entre au collège et commence à jalouser les amitiés masculines qui se créées. Le fossé se creuse avec ses pairs d’autant plus que son père est à la tête d’une entreprise qui emploie une majorité des parents des camarades qu’il côtoie. Et à la faveur d’une grève dans l’usine qui finit par mourir dans l’œuf, il n’en faut pas davantage pour que Gilles soit un peu plus mis de côté. Il compte une seule amie, Pascale, enfant d’ingénieurs travaillant avec son père, avec laquelle il passe de longs moments à traquer sur l’annuaire (nous sommes en 1975) ses profs, afin de trouver leurs coordonnées, de leur téléphoner et leur servir le fameux « allo allo, y’a d’la merde dans les tuyaux ».

L’annuaire, le fait d’être un filliste, néologisme inventé par son frère pour signifier que Gilles préfère la compagnie de filles et leurs jeux, ce dernier s’engage innocemment dans un jeu qui va déraper. Un jeu malheureux qui cible un enseignant, le prof d’anglais, Monsieur Guez, pas spécialement à l’aise ni avec la matière qu’il enseigne, ni avec sa classe. En fournissant son adresse afin de lui faire parvenir un mystérieux billet dont il ne connaîtra que trop tard le contenu, voilà Gilles convoqué en conseil de discipline avec Pascale et Vincent et Pierre, les deux inséparables que Gilles jalouse secrètement, auteurs du mot qui mettra le feu aux poudres.

L’incident fait remonter un passé douloureux, celui des grands-parents maternels du narrateur, notamment son grand-père « mortendeportation » comme il le dit.

Gilles termine son collège à Vizille (38) avec le poids de son erreur et des jugements des adultes, dans les années 70 la Seconde Guerre Mondiale et ses atrocités étaient encore fraîches dans les mémoires. Après 2 ans de lycée, à la faveur d’une mutation de son père, il part dans le Nord-Pas-De-Calais et choisit de taire sa honte. Puis ce sera Paris, les études supérieures. Et l’orientation professionnelle que je vous décrivais en début de chronique.

C’est au hasard d’un mail que son passé ressurgit brutalement, l’auteur parle d’un trauma passé, un terme lourd et l’on en prend toute la mesure à la lecture de l’ouvrage. Sans prétention aucune mais d’une justesse remarquable, Gilles ROZIER nous livre l’événement le plus marquant de son existence, celui qui a sans doute façonné sa vie et conditionné ses choix futurs. Ce printemps 1975 marque un tournant bien différent de ceux relatés d’ordinaire dans ces romans autofictionnels, autour des premiers émois amoureux ou autres découvertes qui sabordent l’innocence à tout jamais. Là il s’agit véritablement d’un tournant cognitif, si je puis m’exprimer ainsi. C’est toute une histoire familiale qui va construire l’auteur/narrateur et « lévénement » comme il le nomme, permettra à Gilles de prendre toute la mesure du poids de l’héritage familial.

Sans en dire davantage, je retiens la dernière longue phrase du roman avant le point final (que je ne vous citerai donc pas) qui transpire l’honnêteté, voire la rédemption.

A lire en priorité selon moi (vous l’avez compris) en cette rentrée littéraire 2019 marquée, j’insiste, par une très forte hétérogénéité. Aux éditions de l’Antilope, que je ne connaissais pas mais sur lesquelles je vais me pencher de plus près.


(Emilia Sancti)

mardi 20 août 2019

Aurélie CHAMPAGNE « Zébu boy »


La rentrée littéraire est toujours incertaine, souvent beaucoup de déceptions. « Zébu boy » déroge à la règle. Pour son premier roman, Aurélie CHAMPAGNE publie chez Monsieur Toussaint Louverture une vraie pépite.

La première chose que l’on retient de ce roman, c’est qu’il n’est pas facile d’accès. Rien ne nous est donné de la culture malgache, le lecteur va construire lui-même ses propres connaissances au fur et à mesure du roman. Tout d’abord déroutant, cela laisse place à notre imaginaire d’occidentaux naïfs et confère au récit encore plus de mysticisme qu’il n’en contient.

L’action se situe après la Seconde guerre mondiale : Ambila, force de la nature, aussi surnommé Zébu boy rentre vers son pays, Madagascar. Il rentre de la France, la Très Grande France, pour laquelle il a âprement combattu, pour laquelle il a défendu sa vie, pour laquelle il a laissé mourir des frères d’armes dont l’esprit continuera, jusqu’au bout de ces pages, de le hanter.

En 1947, l’insurrection gronde à Madagascar, les malgaches choisissent de se soulever contre les blancs qui les ont dépouillés jusqu’au bout, malgré l’aide apportée pendant la guerre. Sans ressources, dépouillés même de leurs chaussures dont Ambila était si fier, Ambila qui veut arriver dans son hameau en victorieux, en guerrier invincible, Ambila qui s’offre des lunettes dont la correction n’est pas la bonne mais qui lui donnent un air assuré qui ne manquera pas de faire son petit effet.

Avant de rejoindre les siens, il y a Tananarive, et les aodys de Randrianantoandro, l’ombiasy, ces amulettes sacrées auxquelles on prête des pouvoirs différents, en fonction de la manière dont on les a fabriquées. Ces amulettes vont pouvoir protéger les siens de l’envahisseur, ces amulettes vont lui permettre de racheter des zébus. Car Ambila est orphelin : de mère tout d’abord, qui périt lors de sa seconde grossesse et qui se rappelle à Ambila presqu’à chaque page. Puis de père, qui ne l’a jamais abandonné mais qui lui a transmis sa passion pour l’élevage des zébus. Elevage pillé depuis mais que Zébu boy va recréer, grâce à l’argent des amulettes, elles-mêmes achetées avec des dents, et pas les dents de n’importe qui…

De Tananarive à son hameau, les retrouvailles avec Josselin, les amulettes qu’il crée, et qui protègent ses amis, enduites d’une larme de ricin et de Lancôme (oui oui), les Bomba Flèche qui lui permettront de vaincre mais n’enrayeront pas la chute qui se veut inéluctable. C’est David contre Goliath.

Il y aurait beaucoup à raconter mais cela ne rendrait pas hommage à ce roman qui doit se construire lui-même dans la tête du lecteur : des personnages attachants, l’instituteur, l’amoureux éploré, la mère adorée, le singe facétieux et tant d’autres.

Ce roman est une mine d’or : une écriture juste, poétique, voilée d’onirisme et de mysticisme, des connaissances sur Madagascar et le pourquoi du comment d’un moment d’histoire qui ne nous est jamais conté en classe.

Tout juste sorti en librairie, 251 pages de toute beauté.


(Emilia Sancti)

lundi 19 août 2019

Laurent SAGALOVITSCH « Le temps des orphelins »


Il y a toujours un véritable danger à écrire sur la Shoah, la déportation juive durant la Seconde Guerre Mondiale : celui de tomber dans le pathos, qui parfois pousse jusqu’au sensationnalisme le morbide et qui rivalise de stratagèmes souvent pas très fins pour exacerber ce qui est déjà innommable.

Laurent SAGALOVITSCH se lance le défi, un défi peu commun car le point de vue adopté est original. Daniel, jeune rabbin américain, choisit de son plein gré, de s’engager dans l’armée, pour aider les soldats, bénir leur sépulture, les aider, les conseiller : comment faire si les rations ne sont pas casher ? Peut-on les consommer et respecter le judaïsme ? Daniel est là pour libérer les âmes, afin que les combattants se concentrent sur leur grande tâche : la libération de la France puis de l’Allemagne.

Daniel laisse derrière lui sa femme, Ethel, et son nouveau-né, Ruthie, bébé surprise née lorsqu’il arrive à Paris, après le Débarquement. D’ailleurs le récit s’articule autour de deux voix distinctes : les lettres d’Ethel à son mari et le vécu de Daniel, au front. Grande est la naïveté des soldats américains et donc de notre rabbin : les allemands se défendent alors que le IIIè Reich est en pleine débandade, l’armée allemande n’est plus que l’ombre d’elle-même et pourtant, les combats continuent de faire rage et les Alliés subissent des pertes. Mais Daniel est toujours là pour bénir, rassurer, accompagner.

Les américains arrivent en Allemagne. Première étape, la ville d’Ohrdruf. L’odeur saisit la troupe à la gorge, le rabbin n’est pas épargné : « D’écœurement, je fus pris d’une violente quinte de toux ».

Je m’interroge, quelle est cette ville allemande, et surtout quel fut son rôle durant la Seconde Guerre Mondiale ? Internet fut prompt à me répondre : elle accueillit une annexe du camp de Buchenwald, lui-même localisé à Weimar.

Dans cette annexe, la violence des images est déjà insoutenable : des fantômes autour desquelles les infirmières de La Croix Rouge s’affairent. Daniel ne chôme pas : il n’a pas le temps de bénir une tombe que d’autres morts juifs succombent et il récite les psaumes à la chaîne.

Un petit fantôme fait son apparition, un petit garçon famélique, à la respiration sifflante. Sa description n’est pas sans rappeler toutes les images d’archives que nous avons pu voir : « Il devait avoir quatre ans, peut-être cinq ; Il ne pleurait pas (…) un visage pâle et silencieux (…) un tronc rachitique, les pieds à demi nus (…) les jambes fins et tendues comme des cordes d’arbalète… » Ce petit garçon frappe Daniel qui ne peut se résoudre à l’abandonner, conscient qu’il est abandonné. Il lui promet de retrouver ses parents, et pour cela, il faut s’aventurer à Buchenwald. Je vous passe les détails mais aucun des soldats, ni Daniel ne pourront trouver le sommeil après avoir vu l’ampleur de l’horreur, ce qui vient ébranler la foi du rabbin : « Si de tels hommes hantaient le monde, s’ils parvenaient à entraîner derrière eux tout un pays, tout un peuple et à le conduire dans les fosses putrides de la déréliction la plus absolue, à quoi pouvait donc servir ce dieu que j’avais fait le serment d’aimer et de servir ? A quoi ? ».

A la fois témoin, garant des siens (des juifs), lui-même est mis à mal et malgré les promesses d’un futur meilleur accompagné par sa femme et sa fille, tout vacille autour de lui : c’est l’enfant et sa petite menotte qui se glisse dans sa main qui lui donne la force de poursuivre son but, la raison pour laquelle il a choisi volontairement de s’engager : « C’est l’enfant qui, ce jour-là, m’a donné la force d’avancer ».

« À CHACUN SON DÛ », voilà ce qui figure à l’entrée du camp de Buchenwald, JEDEM DAS SEINE en allemand, cette triste devise est répétée de nombreuses fois et vient ponctuer les allers-retours de Daniel dans le camp.

Le syndrome de stress post-traumatique est décrit dans l’ouvrage, même si c’est assez bref : l’auteur parle un peu de l’après, du retour des soldats et donc de Daniel, qui sera réveillé par des cauchemars et qui pleurera tous ces morts, ces suppliciés qu’il a vus. Cet indicible qui le hantera jusqu’à la fin de sa vie.

Notons un passage à la fin de l’ouvrage de la célèbre Lee MILLER, la photographe de Vogue qui couvre l’avancée des troupes et qui est chargée de photographier tout ce qu’elle peut constater. Cette femme, tellement forte, décrite comme ayant de l’aplomb et de l’audace, de ces femmes de caractère qui veulent en découdre avec la vie, quoi qu’il arrive.

Un roman qui n’est pas gagné d’avance pour les raisons énoncées en début de chronique, je note quand même qu’à chaque fois que l’on se saisit de la déportation et de l’extermination des juifs, quand cela touche au fictionnel, les mots utilisés sont toujours plus raides que dans des témoignages des concerné-es. Laurent SAGALOVITSCH frôle cette limite mais ne la dépasse pas : on perçoit suffisamment de pudeur dans les mots pour éviter ce biais auxquels ont eu recours de nombreux auteur-es qui ont trop joué avec les codes de l’indicible et qui se sont perdus dans la fange. Ici, ce n’est pas le cas, pas du tout.

Le roman ne s’achève pas, tout reste en suspens et pourtant, pas de frustration pour le lecteur tant le dernier événement est parlant, révélateur. « NEIN NEIN NEIN ».

Chez Buchet-Chastel, sorti le 15 août 2019. A lire car change des fictions habituelles sur le sujet (sujet qui a pourtant été plus qu’essoré).


(Emilia Sancti)


samedi 17 août 2019

Sorj CHALANDON « Une joie féroce »


Pour son nouveau roman (estampillé rentrée littéraire 2019 s’il vous plaît ! Et sorti cette semaine), Sorj CHALANDON se met dans la peau d’une femme, Jeanne Hervineau, 39 ans, libraire au passé douloureux, mariée à Matt, homme distant, lui aussi victime d’une vie difficile. Ils ont bien eu un petit Jules, mais handicapé, il est mort à 7 ans. Vie morne et cahoteuse. Seulement, elle va le devenir encore plus le jour où Jeanne apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Elle refuse de prononcer le mot cancer, elle va donc l’appeler son camélia, elle sera la dame au camélia. « J’ai observé mes jambes ballantes, mes pieds nus, le sol carrelé. Je me suis dit que j’étais en guerre. Une vraie. Une bataille où il y aurait des morts. Et que l’ennemi n’était pas à ma porte mais déjà entré. J’étais envahie. Ce salaud bivouaquait dans mon sein ».

Bien décidée à se battre pour sa survie (« Suis-je en train de vivre le début de ma mort ? »), Jeanne, de chimio en consultation, va faire la connaissance de trois femmes dans sa situation : Brigitte la meneuse, Assia et Mélody, toutes trois portant le « crabe » en elles. Mélody vit un drame : sa jeune fille Eva a été kidnappée par son père russe qui exige une rançon de 100 000 euros pour rendre la petite à sa mère. Les quatre dames vont se serrer les coudes, ensemble, devant l’adversité et malgré leurs souffrances respectives : il faut trouver un moyen de recueillir la somme. Elles décident de commettre un hold-up, un vrai, un braquage pur jus.

Mais qu’y a-t-il bien pu se passer dans la tête de CHALANDON ? Lui auteur respectable, écrivain remarquable et journaliste talentueux, lui qui a séduit tant de cœurs de par ses livres touchants et politiques, ses piles sont-elles usées ? En effet, ce roman est un gâchis, on ne croit pas une seconde à ces quatre femmes atteintes d’un cancer, fatiguées et malades, qui entreprennent une mission digne du gang des postiches. Les personnages sont caricaturaux (surtout Matt, j’espère pour lui qu’il n’a pas existé. Si c’est le cas, qu’il se cache !), pas crédibles, le rythme se traîne, l’intrigue est plate et convenue, même si bien sûr le romancier réussit à sortir du foutoir deux ou trois petites phrases. Pas plus.

J’affectionne CHALANDON, ses points de vue, sa plume, son humilité. L’écrivain m’a souvent bouleversé, l’homme m’a enchanté ou ensorcelé. Mais que cherchait-il à dire dans ce roman ? OK, le cancer, OK, le besoin d’argent d’une femme voulant revoir sa fille, OK, le vécu, des vies tumultueuses, OK, une souffrance de tous les instants pour chaque protagoniste de l’histoire. Mais cette dernière est invraisemblable de bout en bout, remâchée, balisée. CHALANDON semble même peiner à certains moments pour trouver ses mots. La chute se veut émouvante, elle est barbante. Le livre accumule les clichés, l’écriture est hésitante. Sous nos yeux déconfits se déroule une mièvre comédie dramatique qui ne parvient pas à captiver. Caricature est bien le mot qui jalonne chacune des pages engourdies. Le grand Sorj semble avoir abandonné le navire, vidé son encrier.

« C’est l’histoire de quatre femmes. Elles se sont aventurées au plus loin. Jusqu’au plus obscur, au plus dangereux, au plus dément. Ensemble, elle ont détruit le pavillon des cancéreux pour élever une joyeuse citadelle ». Citadelle imprenable, même pour le lectorat.

(Warren Bismuth)

vendredi 16 août 2019

Jana ČERNÁ « Pas dans le cul aujourd’hui »


Dressons tout d’abord un portrait succinct de l’auteure tchèque si vous le permettez. Jana ČERNÁ n’était autre que la fille de Milena JESENSKÁ la muse de KAFKA – qui a notamment traduit ses œuvres en tchèque - à qui il écrira tant de lettres, la Milena au parcours singulier, morte en déportation à Ravensbrück en 1944, amie de Margarete BUBER-NEUMANN qui lui consacrera par ailleurs une biographie. Sa propre fille Jana lui accordera aussi une biographie, disponible chez La Contre Allée, l’éditeur qui a sorti le présent petit livre.

Le récit est une lettre que Jana ČERNÁ écrivit à son ami Egon BONDY, figure, tout comme Jana, de l’underground pragois des décennies 1950 et au-delà. Cette lettre possède un ton rythmé, libéré de tout style, voire agressif. Si la présence de Dieu est indéniable (Jana venait de se mettre à croire de plus en plus farouchement), les thèmes soulevés sont bien plus rationnels et variés. Le raisonnable : « Tout ce que j’ai fait dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’État, les préservatifs et la télévision, c’est la poésie stérile qui sert la bonne cause ; pour l’amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable, j’ai assez de vitalité pour en supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit ».

Le décor est planté, Jana ne va guère s’avérer raisonnable tout au long de cette lettre. Attaques en piqué, tout d’abord contre les poètes – pas contre la poésie -, déjà évoqués plus haut : « Le diable seul sait pourquoi la plupart de ceux qui s’occupent à produire de la poésie s’imaginent qu’elle doit être utile à quelqu’un, qu’ils en arrivent à cette absurdité d’écrire pour des gens dont ils n’ont rien à faire et à qui ils ne payeraient même pas un petit rhum avec leurs honoraires, mais qu’il veulent coûte que coûte gratifier de leur production », puis c’est le tour des philosophes – et non de la philosophie - d’en prendre pour leur grade : « Je ne crois pas et je ne croirai sans doute jamais qu’en philosophie on puisse parvenir où que ce soit à pied sec, en suivant la voie de l’érudition, de l’instruction policée. Bon sang de bonsoir, qu’y a-t-il de plus excitant que la philosophie et qui donc y ferait quoi que soit de bon en éliminant cette excitation orgasmique, ça, je vous le demande ! C’est comme si on voulait se servir de pilules aseptisées et inoffensives pour baiser – sauf que la philosophie n’est pas inoffensive pour la santé et ne peut pas se pratiquer ainsi ».

Arrivent l’amour physique et le désir : « Il est vraiment difficile de faire la part entre l’excitation due à ton corps que je connais si intimement, et celle qui vient de n’importe laquelle de nos discussions ». Vient poindre la relation amoureuse libre de tout carcan, mais Jana se révèle jalouse, peut-être possessive. Antinomie. Elle voit une sécurité dans la confiance, peut-être dans la fidélité. Car cette lettre est avant tout une confession sur les sentiments, les états d’âme, engendrant la culpabilisation (le couple vient-il de se séparer ? Nous pouvons le penser même si aucun indice n’est mis en avant).

Jana se fait maintenant ouvertement sexuelle, emplie de fantasmes, elle déshabille son âme. À ce moment de la lecture de la présente chronique, je vous demanderai instamment d’éloigner vos enfants mineurs de l’écran, ou je ne réponds plus de rien quant à leur possible traumatisme en résultant. Bon, maintenant qu’ils sont neutralisés, poursuivons. En effet, Jana se met à écrire crûment sur le sexe. Quelques pages définitivement pornographiques viennent étayer ses pensées aux 2/3 du récit. Car plus que jamais, Jana désire, recherche l’amour rare car non conforme, non normalisé, loin du missionnaire à la papa. Un exemple parmi la myriade d’images (les enfants sont planqués) : « Que je ne puisse pas livrer tout mon corps à ta dévastation à commencer par mes nichons et ma chatte et jusqu’à mon cul, pour que tu les baises et les rebaises, et puis te forcer, de ma langue artistiquement plongée dans ton cul, à balancer ta sauce, le visage tordu par le spasme ? ».

Le style devient sadien, le fantasme de l’urophilie se profile, je ne le relaierai point par peur des ligues catholiques et/ou conservatrices. Jana seule, alors qu’elle souhaiterait plus que tout être avec Egon : « Je pourrais me tripoter la chatte toute seule, mais je ne veux pas me tripoter la chatte, je te veux toi, je veux tes doigts et non les miens, je veux ta langue et ta bite, mes doigts à moi ne font vraiment pas l’affaire. Ça m’exciterait en vain et ce serait encore pire, c’est déjà assez scabreux comme ça ». Certes.

La pensée devient confuse car trop excitée par l’image du corps, du sexe, de toutes les possibilités de jouer avec l’organe sexuel masculin afin de se faire du bien, de LUI faire du bien, de le voir gicler, partout et en toutes circonstances, maculer le corps féminin. Mais déjà nous parviennent les pensées sur la grâce, l’espoir, les projets, une fin plus douce, comme délivrée de la faim du membre actif et vénéré.

Ce livre plus petit qu’un format poche est sorti en 2014 chez La Contre Allée dans la collection Les Périphériques, il est bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains (y compris onanistes), le titre est à lui seul une mise en garde. Pour le reste, c’est du brut de décoffrage, sans filtres, et quelque part sans illusions. La traduction de Barbora FAURE est jouissive. Rideau.


(Warren Bismuth)

jeudi 15 août 2019

Valentine GOBY « Je me promets d’éclatantes revanches – Une lecture intime de Charlotte Delbo »


Ce livre n’est pas une biographie de Charlotte DELBO – encore que – mais plutôt une analyse de son œuvre par l’excellente Valentine GOBY. L’auteure s’est basée essentiellement sur la trilogie « Auschwitz et après », et dans une moindre mesure sur « Le convoi du 24 janvier », « Spectres mes compagnons » (lettres à Louis JOUVET) et « La mémoire et les jours » ainsi que sur des supports radiophoniques, et sur quelques écrits inédits de DELBO.

Interlude : allez fouiller sur notre blog, vous trouverez des chroniques de la plupart des bouquins de Charlotte DELBO ici évoquée, nous avons créé un cycle.

Ce qui frappe, c’est l’admiration voire la passion que GOBY entretient avec la défunte DELBO. Elle avoue humblement ne l’avoir découverte que récemment (le livre date de 2017), mais s’être tout de suite nourrie de l’univers de DELBO. Elle cherche dans ce récit à « ressusciter » l’auteure de forts témoignages en divers formats sur la vie dans les camps de concentration. GOBY retrace le parcours de DELBO, non avec minutie comme pour une biographie exhaustive, mais en tirant de grands traits, intimistes pourtant, dans un joli texte tout en pudeur.

GOBY ne comprend pas pourquoi Charlotte DELBO est en quelque sorte restée dans l’ombre alors que les historiens, les enseignants se basent beaucoup aujourd’hui encore sur des figures comme par exemple Primo LEVI pour faire apprendre, comprendre les camps nazis aux jeunes générations. À juste titre, GOBY insiste sur le caractère littéraire des récits de DELBO, sur un style limpide très organisé, sur la force de pouvoir écrire l’impensable après l’avoir soi-même vécu.

Concernant l’aspect plus intime, GOBY revient succinctement sur la forte amitié entre DELBO et JOUVET avant la seconde guerre mondiale (guerre qui marque le basculement de la vie de DELBO) par le biais du théâtre, sur le besoin de Charlotte d’écrire ses souvenirs des camps peu après leur libération (certains rescapés attendront longtemps, d’autres n’écriront jamais), le refus des éditeurs puisque le souvenir collectif est encore trop ardent et que ces récits pourraient choquer.

Acceptation de parution cependant du côté des Éditions de Minuit (en 1970, même si les éditions Gonthier avaient déjà publié le premier volet « Aucun de nous ne reviendra » en 1965) pour publier les écrits, et un Jérôme LINDON, patron de Minuit, très critique sur le style de DELBO, ne se rendant peut-être pas tout à fait compte de la difficulté pour une écrivaine de raconter un tel traumatisme vécu, d’avoir à tous moments côtoyé la mort.

GOBY emprunte beaucoup de phrases tirées de l’œuvre de DELBO, sans les commenter, juste pour que la mémoire ne s’efface pas. Durant ce travail de rédaction, GOBY a vécu en pensée aux côtés de DELBO, en un sens elle a été DELBO, c’est palpable dans ce bouquin. Elle a voulu, au-delà de ce récit, poursuivre l’héritage, en enseignant Charlotte DELBO dans des classes malgré l’hostilité des professeur.e.s, elle se sent investie d’une mission de « passeuse », pour ancrer, encrer dans le souvenir collectif la figure de Charlotte DELBO. Dans ce livre elle y parvient parfaitement, d’autant qu’elle a l’expérience requise de par son livre « Kinderzimmer » dont elle fait référence à plusieurs reprises (un bouquin par ailleurs à lire !).

En 2017, Valentine GOBY constate avec consternation que les livres de Charlotte DELBO ne sont jamais sortis en version poche, ne les rendant pas tout à fait accessibles au grand public, elle en est décontenancée. C’était sans compter sur Les Éditions de Minuit qui ont republié fin 2018 la trilogie « Auschwitz et après », en deux volumes (sur les trois d’origine, les deuxième et troisième tomes étant ici réunis)… Et en version poche.

« Je me promets d’éclatantes revanches » est tiré d’une phrase de Charlotte DELBO dans une lettre adressée à Louis JOUVET en 1946. Le titre est repris pour le présent ouvrage, très utile pour redécouvrir Charlotte DELBO, et peut-être même enfin la connaître par de nouvelles facettes grâce au travail de mémoire de Valentine GOBY. Paru en 2017 aux Éditions L’iconoclaste, un hommage bouleversant tout en finesse.


(Warren Bismuth)