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lundi 4 mars 2019

Jalal TEHRANI « Les unicellulaires »


Les éditions L’Espace d’un Instant nous donnent l'habitude de nous dégoter du théâtre militant et profondément international, émanant de pays où la liberté d’expression est bafouée et où il ne fait pas bon être un écrivain. Ce nouveau livre n’échappe pas à la règle : Jalal TEHRANI, artiste iranien qui propose ici une pièce d’une grande étrangeté.

Trois dialogues, trois face-à-face se croisent tout au long de la pièce :

-         Le vieux et Larry. Enfin, c’est surtout le vieux qui parle. Il est question de cambriolages passés (foirés), à venir, d’argent à cueillir facilement, de guigne. Ils sont en prison, ils font le bilan sur les hold-up loupés et sur les prévisions de magots dès que leur liberté sera retrouvée. Leur histoire dans le livre s’étale sur 20 ans. « Sans motif et sans raison ».

-         Le guide et le bien portant. Le premier est philosophe, le second vagabond. Ils se rencontrent en se télescopant, une besace tombe, auquel des deux appartient-elle ? Que renferme-t-elle ? De quelle couleur est-elle exactement ? Un dialogue étalé sur 80 jours, « possiblement ».


-         Le commandant et le bienheureux. Les yeux vissés sur le prisme d’un microscope. Ils semblent flics, enquêteurs. Que voit-on dans ce satané microscope ? De la laine ? Des cheveux ? Des boutons ? Des soucoupes ? Ou bien des soupières ? Il y a des trous en tout cas. Leur enquête s’étire sur un laps de temps très court, 24 heures durant lesquelles le machinisme, la technologie, sont mis en avant.

Bien sûr tout ce beau monde va se rencontrer en fin de pièce, je vous laisse deviner dans quelles circonstances. Une phrase de Matéi VISNIEC, préfacier de l’ouvrage, résume à elle seule le sentiment et le goût qui reste en bouche après la lecture : « On sent, en lisant ces textes, qu’ils sont aussi l’expression d’une démarche poétique dont on ne détient pas toutes les clefs. Il y a une grande tradition de la poésie et de la fable philosophique dans la littérature persane et iranienne. Comme si la poésie avait le rôle de combler justement le non-dit, l’espace où il n’est pas permis ou tout simplement pas possible d’adopter un discours direct ou une touche critique ».

Oui les clefs n’appartiennent qu’à nous seuls, pour notre propre traduction de l’histoire, notre propre point de vue. Mais en revanche qu’est-ce qu’on rigole ! Des fragments font irrémédiablement penser à Samuel BECKETT, de l’absurde, du loufoque, du comique de situation mais aussi de répétition. On se gondole en expectorant des cas philosophiques tout en finesse et poésie : « Les cils sont une ombrelle pour les yeux, les yeux une sentinelle pour la tête, la tête un colonel pour le corps, le corps une citadelle pour le cœur, le cœur une chapelle pour l’amour et le jeu des amants ». Le fond est grave (une bombe va être trouvée, elle est active, le compte à rebours va commencer), non daté, non géolocalisé, l’imagination doit être au pouvoir. La force de cette pièce réside aussi dans sa forme : les trois dialogues ne cessent de s’entrecouper bien que visiblement ils n’ont rien à voir les uns avec les autres. La chute nous prouvera le contraire.

Cette pièce est à la fois jubilatoire et pleine de questionnements extrêmement sérieux, puisqu’il est palpable que l’allégorie est ici en marche, comme pour éviter la censure, voire les interdictions. Chacun.e se fera sa propre opinion, et c’est aussi la magie de la poésie et du théâtre : faire en sorte de se positionner à titre individuel, faire fonctionner la boîte à méninges, rendre le lectorat actif et imaginatif. En ce sens, le but de cette pièce persane (traduite ici par Liliane ANJO) et sortie en France fin 2018 est parfaitement atteint.


(Warren Bismuth)

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