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dimanche 29 septembre 2019

Keith McCAFFERTY « Meurtres sur la Madison »


Le polar se fait rare dans les pages du blog, alors autant bien le choisir avant de le présente. Premier volet d’une série en cours (le deuxième est déjà sorti), « Meurtres sur la Madison » est typique de ces ambiances naturalistes où la rivière joue peut-être le rôle principal. Ici c’est donc celle de la Madison, dans l’État du Montana. Un meurtre a été commis, un homme a été noyé. Mais il semblerait que ce ne soit pas précisément les eaux de la Madison que ses poumons ont ingurgitée, mais bien celle d’un étang, par ailleurs infesté par une maladie dévastatrice de la truite : le tournis.

Ancien détective privé recyclé dans la peinture d’art et au passé familial plutôt lourd, Sean Stranahan va être appelé par la sœur du décédé, une certaine Velvet Lafayette (Vareda) chanteuse et charmeuse. Pour l’aspect plus officiel de l’enquête, il y a Martha Ettinger, une shérif grande gueule mais tendre au fond, qui ne mâche pas ses mots et fait bouger le cul de ses subordonnés. Le mort a été découvert par un guide de pêche, Sam, qui ne va pas tarder à sympathiser avec Sean, ils vont ensemble tenter de délier certains nœuds ardents dans cette affaire s’annonçant complexe.

Sans le savoir, Sam joue sa vie en accompagnant Sean, il va croiser une balle, pas franchement là pour lui faire un câlin de bienvenue. L’atmosphère va se durcir, s’assombrir, mais tout en gardant un humour espiègle. Au milieu de ce déferlement de cannes à pêches, de moulinets, d’appâts et de truites arc-en-ciel, la peinture de Sean. Ses tableaux ont retenu l’attention de Summersby qui veut lui passer commande, un tableau par pièce (une douzaine) dans sa grande maison, chaque tableau représenterait une tranche de nature.

Quant à Sean, il semble hanté par son passé, la mort de ses parents, de sa sœur, son récent divorce avec Beth. Il paraît fort, robuste, mais pourrait se fissurer, d’autant que « Pour quelqu’un de jeune, il avait vu son comptant de morts – surtout la mort précoce de ses deux parents. Et il avait découvert qu’il pouvait faire face alors que d’autres, comme sa sœur, ne le pouvaient pas. On s’était toujours appuyé sur lui en cas de problème, ce qui, plutôt que de l’attirer vers le genre humain, l’avait isolé et l’avait doté d’une dose de courage qui ne semblait pas méritée. Etait-ce ce sentiment d’être à part qui l’avait conduit à la fin de son mariage ? »

Derrière le masque du polar, c’est l’état des rivières d’un coin des U.S.A. qui est ici ouvertement pointé. Si l’enquête est fictionnelle, en postface l’auteur tient à préciser que ce que vous venez de découvrir dans ce livre, soit (sans pour autant vous donner trop de pistes) la pollution de rivières et l’extinction des truites par une maladie rapportée volontairement par l’homme est en partie vrai : en d’autres temps, en d’autres lieux, mais ce fait divers sinistre a bel et bien existé, à plusieurs reprises même.

Les sentiments ont leur part belle. En fait Sean, le héros de cette série, coince avec les femmes, et une évocation de fin de volume semble résumer à elle seule son impossibilité à asseoir un comportement rationnel dès qu’il aime d’amour : « La tension entre eux était plus manifeste qu’auparavant. Ils tombaient l’un sur l’autre environ toutes les semaines et se séparaient toujours à contrecoeur. Mais ils avaient pris l’habitude de s’en tirer avec des plaisanteries taquines qui maintenaient entre eux une certaine distance qu’aucun des deux ne voulait être le premier à briser ».

Attention, ce livre est aussi un guide de pêcheurs très pointu et technique. Aussi, certains termes ne vous parleront pas, vous pourrez même être gêné.e.s par les détails de cette passion un brin sinistre à traquer un être vivant pour soit le tuer soit le remettre à l’eau (après poinçonnage en règle de la bouche tout de même). Une fois cet inconfort avalé (sans hameçon je précise), laissez-vous aller sur les flots de la Madison, ce polar est remarquable. L’auteur est très talentueux lorsqu’il s’agit de décrire les paysages somptueux du Montana, il construit aussi des personnages crédibles, sensibles, contrastés, forts. Les dialogues sont savoureux et l’enquête très bien ficelée. Il est très difficile de ne pas penser à la trilogie « Stoney Calhoun » de William TAPPLY ou à la série Walt Longmire de Craig JOHNSON.

Ce premier volume de Keith McCAFFERTY est un petit bijou du « Nature writing », il en possède tous les éléments essentiels : nature, rivières, poissons, arbres, lieux escarpés, oiseaux (peu), vieilles baraques de bois, protagonistes bourrus qui ont toujours vécu au contact de la nature et qui de fait vous en apprendront de bien belles. Car on en apprend beaucoup dans ce livre qui ne se focalise pas sur l’enquête, qui sait intelligemment déborder, notamment sur les problèmes de sauvegarde de rivières, car en plus c’est un bouquin militant (la postface le montre parfaitement). L’écriture est alerte et le tout parfaitement orchestré et délicieux. Sorti bien sûr chez Gallmeister. En 2018 pour la première version traduite, et réédition récente dans leur collection de poche Totem, une mine pour ce genre de lecture et de climat.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

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