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dimanche 28 décembre 2025

Coups de cœur Des Livres Rances 2025

 


Si je devais tirer un bilan de mon année lectorale, je dirais qu’elle fut encore très chargée, très active, même si la fin d’année m’a vu prendre un peu de distance, ce qui ne s’est pas trop fait sentir sur le blog puisque j’avais de nombreuses chroniques d’avance dans mon réservoir. Pour le nombre de titres lus par auteurs, c’est encore Simenon qui se détache (mais attention j’aurai prochainement terminé son œuvre !) avec 14 titres, suivi par Jean-Patrick Manchette (9) et Jean Meckert/Amila (7). Viennent ensuite Michèle Audin (6 titres, je vais y revenir) et Jim Harrison (5 titres). Comme à peu près chaque année, j’ai tiré (à vue !) environ 50 % de chroniques de mes lectures. Mais à l’inverse des années précédentes, je n’ai quasiment plus de titres dans mon réservoir pour entamer l’année qui vient.

L’année 2025 fut marquée par la disparition de Michèle Audin le 14 novembre, une autrice et historienne que j’admire tout particulièrement. Aussi, si deux hommages lui ont été rendus en cette fin d’année, au moins un autre devrait suivre dans quelques semaines/mois (teaser : lecture en cours).

Pour  équilibrer, une très bonne nouvelle : la naissance d’un nouveau blog littéraire tenu par un ami belge de longue date, vous ne devriez pas vous ennuyer, en voici le lien :

https://livreheuredemots.blogspot.com/

Longue vie à lui !

Vous aurez peut-être remarqué que j’ai lu avec plus de constance des polars et romans noirs. Un besoin peut-être, de m’immerger dans des lectures plus sociales, plus politiques aussi, de m’interroger différemment, à moins que ce soit pour bénéficier de plus de moments de détente lors de mes soirées, à peu près toutes consacrées à la lecture. Mais dans l’absolu, mes lectures furent toujours aussi variées : romans, essais, documentaires, poésie, théâtre, des nouveautés comme des classiques, des rééditions et beaucoup d’international. Même la bande dessinée s’est fait une petite place. Mes coups de cœur ne sont que des livres (ré) édités en 2025, ils sont eux aussi variés dans leur format comme leur contenu et leur provenance.

Pour finir, merci aux maisons d’édition qui continuent à me faire confiance, à me soutenir après toutes ces années, vous me donnez de la richesse comme vous n’en avez pas idée !

Le présent palmarès s’effectue comme chaque année par ordre chronologique des dates de diffusion, il est riche de 14 titres plus un bonus hommage. Et d’ores et déjà rendez-vous en 2026 !

*** Coups de cœur 2025 ***

Jean Echenoz "Bristol", éditions de Minuit

 


Jim Harrison "Métamorphoses", éditions Gallimard

 


Anna Milani "Cantique du lac", Cheyne éditeur

 


Véronique Willmann Rulleau "Des aiguilles plein la bouche", éditions Signes et Balises

 


Olga Chiliaeva "28 jours", éditions Sampizdat

 


Sofi Oksanen "Purge, version théâtrale initiale", éditions L'espace d'un Instant

 


Vladimir Zazoubrine "Le tchékiste", réédition, éditions Christian Bourgois

 


Maria Fagyas "La cinquième femme", collection Série Noire

 


Guido Cavani "Zebio Cotal" éditions du Sonneur

 

Sylvère Petit "En attendant les vautours", collection Mondes Sauvages

 


Nassia Dyonissiou "La mer au creux de ses mains", éditions Cambourakis

 


Peter May "Loch noir", éditions du Rouergue

 


Maxime Ossipov "Luxemburg", éditions Verdier

 


Dan O'Brien "Adieu, Dakota", éditions Au Diable vauvert

 


Et ce bonus en forme d’hommage :

Michèle Audin "La maison hantée", éditions de Minuit

 

Le dessin illustrant ce palmarès vous est une fois de plus offert par LN, il me ressemble tellement ! Un immense merci à elle !

 (Warren Bismuth)

mercredi 24 décembre 2025

Natalka VOROJBYT « Couloirs humanitaires »

 


Dans une file d’attente, quatre réfugiées patientent à la frontière ukrainienne pour se rendre en Europe juste après le début de l’invasion russe en Ukraine. Elles fuient la guerre. Parmi elles, une actrice ayant joué pour la télévision russe, notamment dans une série sur le FSB (l’ancien KGB). Elle a aussi interprété Olena Teliha à l’écran, poétesse ukrainienne antisémite et collabo, exécutée par la gestapo en 1942. L’actrice est immédiatement prise en grippe. Mais la magie de la fiction fait qu’elle semble posséder plusieurs vies.

Au fur et à mesure, la file d’attente évolue, elle change de nom à chaque tableau. Nous faisons plus ample connaissance avec les autres réfugiées : l’amatrice de chats qui trimballe deux chatons endormis dans son sac, la femme au foyer, la manucure. Chacune porte son malheur avec elle. L’amatrice de chats suit quasi en direct l’évolution de la guerre qui ne dit pas son nom, fait part des exactions de l’armée russe à ses comparses, des viols, des saccages, des pillages, des premières exécutions.

Du côté de l’ouest, un silence pudique, « comme si elles violentaient notre ville avec leur malheur », alors que Kyïv (Kiev) croule sous les bombes. Ces réfugiées ne sont pas les bienvenues, l’Europe hésite à prendre part, à aider, ne veut peut-être pas trop blesser la Russie. En attendant, les populations souffrent.

Heureusement il y a l’humour de l’ukrainienne Natalka Vorojbyt (dont je vous ai déjà présentés deux ouvrages) qui transforme ce champ de ruines en une joyeuse confusion où il est parfois difficile de retrouver ses petits. Qu’importe, ses personnages vivent, respirent, mieux, rient, quelquefois aux dépends des autres, des scènes deviennent burlesques, indécentes malgré les velléités d’en finir pour une partie de la population.

« Pourquoi attendre qu’on vous tue ? Il faut fuir ! Il ne reste de la République d’Ukraine que le chœur de Kochytz. C’est l’unique chose ukrainienne que l’Europe a soutenue : votre musique. Partez et rejoignez le chœur. Vous pourrez travailler et préserver l’Ukraine pour les générations à venir. Ce sera comme une mission, et ce sera sans doute mieux que de mourir bêtement ici ! ». Mais le mal du pays pourrait bien rapidement se faire sentir pour ces exilées…

Notons ici la brève préface du célèbre romancier ukrainien Andreï Kourkov qui évoque la notoriété de Natalka Vorojbyt en Ukraine. Le texte de 2023 est traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn et vient de paraître aux éditions l’espace d’un Instant. Ajoutons pour terminer que « Couloirs humanitaires » se dit « Couloirs verts » en Ukrainien.

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(Warren Bismuth)

dimanche 21 décembre 2025

Michèle AUDIN « Oublier Clémence »

 


« Clémence Janet est née le 2 septembre 1879 à Tournus (Saône-et-Loire). Sa mère était couturière et son père tailleur de pierres. Elle était ouvrière en soie. Elle s’est mariée le 27 février 1897 à Lyon (5e arrondissement) et a donné naissance à deux enfants, Antoine (29 août 1897-14 septembre 1897) et Louis (13 février 1900-23 juin 1977). Elle est morte à Lyon (2e arrondissement) le 15 janvier 1901 ».

À partir de ces quelques lignes, ces rares éléments d’une courte vie, Michèle Audin reconstitue l’itinéraire d’une femme de la fin de XIXe siècle, une ouvrière décédée à 21 ans. Dans cette courte suite de mots, tout semble dit, une femme est passée sur cette terre sans vraiment laisser de traces. Mais les archives sont tenaces et proposent des pistes. Par ailleurs, Michèle Audin s’amuse à voir que la mère de Clémence était tailleuse tandis que le père était tailleur. Car il faut bien sourire.

Presque mot à mot, Michèle Audin reprend les indications du paragraphe qu’elle décortique. La première de ces indications est donc « Clémence », un prénom peu usité à l’époque, pourquoi fut-il précisément choisi pour cette enfant ? S’ensuit une longue liste de questionnements sur la famille de Clémence, mais aussi les tâches journalières, le travail, tout autant que la période politique et sociale. De nombreuses questions sans réponses, l’autrice suppute, imagine et déduit de ces archives dans lesquelles elle a mis le nez.

Ouvrière de la soie, un métier épuisant, éreintant. Clémence, devenue lyonnaise, bonne catholique, se marie à l’église. Comme on le voit dans le paragraphe analysé, le premier enfant qu’elle a mis au monde est mort à seulement deux semaines. Michèle Audin se demande bien pourquoi. Mais il est vrai que beaucoup d’enfants mouraient jeunes, voire en bas âge.

En bonne mathématicienne, Michèle Audin, à partir de données chiffrées précises, fait des équations, afin de proposer des pourcentages, sur la mortalité infantile notamment, plus précisément celle des alentours de Lyon. Dans une recherche documentaire poussée, elle tisse son bref texte, devient la biographe de Clémence, un peu son ange gardien post-mortem. Elle fait revivre des scènes, en tout cas en remodèle une fiction à partir des rares éléments qu’elle possède. Il se pourrait fort que cette Clémence ne soit pas tout à fait une étrangère aux yeux de Michèle Audin…

Michèle Audin aime peindre l’Histoire à partir de rien. Trois ans après « Oublier Clémence », en 2021, elle imaginera, d’après de vraies archives là encore, la vie d’un couple exilé à Londres après la Commune de Paris, attendant avec angoisse la loi d’amnistie pour rentrer au pays, dans « Josée Meunier, 19 rue des juifs », un texte en partie épistolaire, peut-être moins intense que ce « Oublier Clémence ». Car ici, Michèle Audin ne peut compter que sur quelques mots pour bâtir une histoire solide et cohérente sur seulement quelques dizaines de pages, tout comme elle avait reconstituer plus tôt dans « Une vie brève » la vie de son père, Maurice Audin, tué pendant un interrogatoire en Algérie en 1957, ce père qu’elle n’a pas connu, comme cette Clémence, qui d’ailleurs (mais je n’en dis pas plus), apparaît à plusieurs reprises dans « Une vie brève ». Un tout qui peut se lire comme un triptyque biographique qui ne dit pas son nom, constitué de nombreux documents d’archives, avec « Josée Meunier, 19 rue des juifs », « Une vie brève », et justement ce très beau « Oublier Clémence ». Michèle Audin, spécialiste de la Commune de Paris, est partie rejoindre les communards le 14 novembre 2025, elle avait 71 ans. Elle va laisser un vide immense. Elle le laisse déjà.

(Warren Bismuth)

mercredi 17 décembre 2025

Sofi OKSANEN « La cueillette des fraises »

 


Cette pièce de théâtre de 2024 suit une famille ukrainienne en mars 2022, les Keijovitch, habitant en Finlande centrale. Le père, Keijo, est cultivateur de fraises et toute la famille met la main à la patte. Le fils Ville, 19 ans, n’a plus donné de nouvelles depuis qu’il est parti pour Helsinki. Il est en fait interné dans un établissement psychiatrique à Moscou.

Sa sœur Alina, 30 ans, est policière. L’action se situe quasi simultanément en deux lieux distincts : au cœur de la famille Keijovitch et parallèlement dans l’hôpital moscovite où un psychiatre freudien interroge Ville sur sa « maladie », car Ville est homosexuel. Et le but du psychiatre russe est de le faire renoncer à l’être.

Un homme qui a travaillé avec le père Keijo est condamné pour trafic d’êtres humains, ce qui pourrait éclabousser toute la famille, d’autant qu’un journal vient de divulguer une photo prise deux ans auparavant, qui montre les deux hommes. « Eh bien, Marja-Matti vient de recevoir la première condamnation pour traite d’humains dans notre commune, il y avait plus de deux cents cueilleurs de myrtilles thaïlandais de Marja-Matti en partie civile, et voici une photo d’il y a deux ans où papa remet à ce type le premier prix au gala ‘Innovation de l’année’. C’est clair, ça va soulever des questions ».

Construit comme un thriller, « La cueillette des fraises » se lit comme un roman, avec un suspense politique haletant. Car la période choisie n’a rien du hasard. Si les interrogatoires de Ville se déroulent juste avant l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022, les scènes familiales en Finlande ont lieu début mars, juste après cette attaque. Et la famille pourrait bien se déchirer, d’autant que certains de ses membres ne sont peut-être pas étrangers à l’enfermement de Ville et que Alina va se rendre elle-même à Moscou.

Le but des autorités russes est de redynamiser la démographie. Pour la guerre. Donc de décourager les personnes homosexuelles. Il y a du George Orwell dans cette pièce car le contrôle y est omniprésent, et la volonté d’un profond lavage de cerveau de la population est en train de se concrétiser, par le biais de cette fameuse vérité alternative chère aux gouvernements conspirationnistes, et Moscou n’échappe pas à la règle. « La révolution homo fait partie de l’opération de l’Otan qui cherche à briser notre patrie de l’intérieur ».

« La cueillette des fraises » est un texte aussi subtil qu’original, où Sofi Oksanen dépeint le nouveau monde, celui de la suspicion, de la manipulation, de la violence psychologique (je n’ai pas dit que toute ceci n’existait pas avant…). Pièce courageuse, clairvoyante qui ne peut laisser de marbre, alertant avec force sur les dérives autoritaires et la répression des populations homosexuelles. Traduite par Sébastien Cagnoli, elle vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant. Si vous êtes allergiques au théâtre, voici une belle séance de rattrapage pour vous faire changer d’avis !

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(Warren Bismuth)

dimanche 14 décembre 2025

Arnaud FOSSIER « Les cathares, ennemis de l’intérieur »

 


Dans ce documentaire fortement sourcé (plus de 250 notes dressant une impressionnante bibliographie), Arnaud Fossier, historien médiéviste, reconstitue point par point l’épopée des cathares.

Si ce mouvement prend notamment ses racines de la détestation du clergé et de l’Église romaine, il n’en est pas moins un courant religieux, plus « pur », débarrassé des convenances, opposé à la réforme cléricale des XIe et XIIe siècles. Craint par l’Église dominante, le catharisme est d’abord victime en France d’une première croisade contre les albigeois en 1208, même s’il vit le jour en Allemagne et en Italie avant de trouver de l’écho, notamment dans le sud de la France. Il peut être vu comme un courant né du bogomilisme bulgare puis italien. Attaqués, certains cathares entrent en clandestinité, d’autant que vient d’apparaître une justice implacable autant qu’arbitraire, celle de l’Inquisition. Les bûchers ne vont pas tarder à crépiter.

Les cathares, appelés aussi manichéens, ont laissé peu de traces écrites sur leurs valeurs et leurs croyances, aussi il faut fouiller du côté de leurs détracteurs pour tenter de reconstituer certains faits ou modes de pensée. Héritier d’un christianisme primitif, le catharisme est principalement issu des classes nobles affaiblies économiquement. En Italie, il est proche d’un autre courant religieux appelé pataria, c’est d’ailleurs en Italie qu’eurent lieu les premières répressions d’ampleur contre ces mouvements considérés comme hérétiques.

Ce sont les ennemis des cathares qui les ont baptisés ainsi, les cathares se considérant simplement comme « purs » ou « bons hommes et bonnes femmes ». À propos du baptême justement, celui des cathares se nomme le consolament, il est un baptême spirituel. Quant à la place des femmes dans cette idéologie, l’auteur rappelle qu’elle fut peut-être un peu exagérée par certains historiens. Notons cependant que des communautés de femmes se sont créées, exclusives et actives.

La répression contre les cathares s’intensifie vite avec de nouvelles lois condamnant la non-dénonciation : « Si un souverain ne purge pas son pays des hérétiques, il sera excommunié ». Arnaud Fossier revient longuement sur ces lois, ces délations, nombreuses. Viennent les années terribles, entre 1231 et 1239, avec la résistance de plus en plus active des cathares, suivie de longs procès à charge qui n’ont de procès de que le nom puisque les témoins comme les acteurs se trouvent obligés soit de mentir, soit d’extrapoler en faveur de la « justice ».

Pour retracer cette histoire, Arnaud Fossier s’appuie sur de nombreux documents, d’époque comme ultérieurs, notamment du XIXe siècle à nos jours, avec, comme toujours lorsqu’on parle d’histoire, de nouvelles approches et de nouvelles découvertes. L’auteur ne cherche pas à faire des cathares un peuple martyr, mais il tient à mettre en avant l’acharnement de certains dirigeants comme celui de l’Église. Il en vient tout naturellement à la fin des cathares au XIVe siècle, après quelques derniers soubresauts du côté de Carcassonne, d’Albi ou de Toulouse. Mais il serait faux historiquement de résumer la présence des cathares à cette ère géographique restreinte, tout comme il serait faux de les imaginer prendre le pouvoir. Ils n’étaient visiblement que 4000, dont peut-être 200 à Toulouse et en Albigeois durant les années « fastes », pas de quoi imposer une religion.

Documentaire à la fois accessible et érudit, il reste cependant un résumé (certes fort instructif) de l’aventure cathare. En moins de 200 pages format poche, il n’est pas aisé de s’arrêter longuement sur des dates clé, sur des faits précis, tout comme il est difficile de dresser des biographies de certains acteurs, même succinctes. Arnaud Fossier traverse l’épopée avec un rythme soutenu qui peut favoriser la compréhension des plus novices. Pour les plus aguerris, la surprise est moindre mais ceci reste toujours bon de s’injecter une bonne petite piqûre de rappel. Car le catharisme, 800 ans plus tard, continue à faire parler de lui, parfois hélas uniquement par le prisme de la fiction, du fantasme historique et d’un certain folklore parfois aux relents nationalistes (la récupération n’a jamais de limites). Arnaud Fossier tient à rappeler certains points et en démonter d’autres, pour le bien de tout le lectorat. « Les cathares, ennemis de l’intérieur » est paru en 2025 aux éditions La Fabrique.

https://lafabrique.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 7 décembre 2025

Dieudonné NIANGOUNA « … D’un acteur… D’un pays »

 


Véritable manifeste pour le théâtre insoumis, « … D’un acteur… D’un pays » est un long monologue poétique, ou plutôt deux se faisant face, comme deux textes-miroir. Un vibrant hommage au théâtre et à sa force créatrice, tout en empruntant des allégories, notamment celle où le théâtre devient un train.

« N’être utopique qu’à souhait, porter un rêve et ne jamais ensevelir ce poème, traîner son théâtre dans son ventre comme un caillou et le pondre à chaque coin de rue, là où se ruent la pensée et la chicane dans un verre de polémiques, là où sommeillent les enfants de la rue fatigués d’attendre l’absolution de la poussière, là où s’abreuvent les diatribes et amalgames récalcitrants entre la défense de la culture et des déviances de l’art... ». Dieudonné Niangouna en profite pour extirper, sortir de la brume quelques pistes autobiographiques tout en proposant une déconstruction du théâtre colonial, et « N’oublions pas que l’acteur a des dents et pas que pour sourire » pour une « Résistance théâtrale » qu’il doit s’imposer et partager.

Dieudonné Niangoura a dédié sa vie au théâtre, parfois accusé de désacraliser les symboles. « D’autres acteurs, qui avaient décidé de faire bande à part, avaient trouvé un autre public, plus ou moins anarchiste, punk sur les bords, poètes maudits et intellos marginaux, ensemble ils cherchaient à faire entendre des voix ignorées, à leur donner des noms, des visages, de la dignité ».

Un pamphlet qui relate les goûts variés du public, ses attentes pour un théâtre apportant une richesse culturelle dans sa globalité, un cri d’insoumission pour « repenser toute la charpente du théâtre ».

Dans le second texte, l’auteur évoque plus en détails son parcours personnel, comme pour aller du global à l’individuel. La figure de la mère est présente, ainsi qu’une anecdote, un drame : un acteur blessé lors d’une représentation. Dieudonné Niangoura se fait l’interprète de son père, un taiseux, tout se voyant lui-même comme vantard alors que son couple semble subitement en danger.

« … D’un acteur… D’un pays » est une image nouvelle du théâtre burundais, ces deux textes-miroir écrits en 2022 viennent d’être assemblés pour cette publication de la collection Sens Interdits des éditions L’espace d’un Instant. La préface est assurée par Olivier Coyette.

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(Warren Bismuth)

mercredi 3 décembre 2025

Dan O’BRIEN « Adieu, Dakota »

 


De nos jours, Jason Amdahl, 28 ans, professeur de lycée dans le Colorado, revient sur ses terres natales du Dakota du sud, à Millford. Sa mère Marsha est atteinte d’un cancer incurable, il souhaite l’accompagner jusqu’à son dernier souffle, ayant été longtemps absent et n’ayant de fait jamais vraiment participé à la vie familiale, ce qui lui est d’ailleurs vivement reproché.

La région de son enfance a bien changé, s’est modernisée même si l’ombre des Premières Nations continuent de planer. Dans le Dakota, outre sa mère, Jason retrouve sa sœur Elizabeth de sept ans son aînée, mariée à Tyler et mère d’une adolescente troublée, Megan. La ferme familiale est désormais entourée d’une vaste exploitation forestière qui fore tant et plus. Marsha la mère fut une femme forte qui a soudé une sorte d’esprit de famille. Aujourd’hui elle s’éteint lentement, sur ses terres.

« Adieu, Dakota » est un roman simple à la trame fine, minimaliste, le destin d’une famille rurale happée par le progrès inexorable. La nature luxuriante est en partie masquée par de véritables scènes de huis clos entre les personnages, révélant leurs forces, leurs faiblesses, leurs liens.  C’est aussi un mémorial, les souvenirs familiaux, la jeunesse insouciante d’avant l’accaparement des terres par de grosses industries cupides.

« Elle lui en avait parlé lorsqu’il était enfant, quand elle essayait de lui expliquer les raisons de son départ pour le Dakota. Les résidus de pesticides et d’herbicides en trop grandes quantités sur les cultures intensives de l’Ohio avaient empoisonné les campagnes. Des usines près du lac Erié laissaient échapper tant de produits inflammables que les cours d’eau prenaient parfois feu ».

Le passage à la vieillesse est ici analysé avec pudeur, le moment où les héritiers réalisent qu’une perte irrémédiable est en cours, faisant vieillir à leur tour les plus proches. Le peu de protagonistes de ce roman le rendent encore plus intimiste, pourtant il résonne de manière universelle et presque intemporelle, sauf bien sûr pour la technologie emportant tout sur son passage. Les oiseaux prennent une bonne place, quoique discrète, dans le récit, ils représentent la liberté et l’immortalité, celle qu’aperçoit Marsha par sa fenêtre, vivant ses derniers jours, tout en se faisant lire des romans par Jason qui prend son rôle très au sérieux, il sait que ces moments seront les derniers instants d’évasion de sa mère. Quant au père, il semble se diriger lentement à son tour vers le dernier trou.

Le contraste entre la nature éternelle et puissante au cœur des grands espaces du Dakota, et la fragilité de la vie humaine ainsi que sa brièveté est saisissant. Car la nature regorge de trésors toujours réinventés quand le corps humain s’arrête pour toujours. Cette nature est peu présente, pourtant elle semble observer les comportements humains, les guider vers une vie meilleure moins axée vers le profit, plus en harmonie avec la sauvagerie des grands espaces. Roman politique sous-jacent, l’auteur avançant par petites touches pour dénoncer sans slogans.

Roman simple aux personnages peu exubérants mais fort attachants, il abonde pourtant de scènes splendides, intimes, de geste du quotidien, ceux dont ils ne faut pas se départir pour pouvoir transmettre un savoir comme un savoir-faire aux générations futures. « Adieu, Dakota » est sorti cette année aux éditions Au Diable Vauvert, il est de ces récits pétillants avec trois fois rien. Un grand moment de lecture.

https://audiable.com/

(Warren Bismuth)