C’est
l’hiver pour le challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, la première année
s’est récemment terminée et le couvert est remis. Donc retour de l’hiver,
forcément, saison qui a vu le démarrage du challenge l’an dernier. Toujours les
mêmes règles au menu : présenter au moins un livre de 500 pages pour
chaque saison. Et voilà Qu’Alice Zeniter débarque avec ses 506 pages, à quelques
pages près elle était exclue du challenge ! Mais cette nouvelle année est
l’occasion pour moi de me racheter. En effet, durant toute la première année,
et avec une constance aveugle forçant le respect, je me suis trompé de logos de
présentation (chapeau l’artiste !). Aussi voici enfin les vrais visuels et
toutes mes excuses à Moka, organisatrice du challenge.
Huit
ans ! Il m’aura fallu huit ans pour ouvrir ce livre, alors qu’il me
faisait intensément de l’œil depuis sa sortie en 2017. Affectionnant depuis le
travail de cette autrice, je me suis enfin décidé à lire ce roman, considéré
comme son œuvre majeure, et l’émotion fut, au-delà de mes espérances, au
rendez-vous.
« L’histoire de France marche toujours aux
côtés de l’armée française ». Aussi, Alice Zeniter décide de prendre
cette sentence proverbiale à contre-pied en suivant la famille de Naïma, jeune
femme du monde contemporain d’origine kabyle, qui nous présente son grand-père,
Ali. C’est lui que nous allons en partie accompagner tout au long de ce
bouleversant voyage.
Ali
est né et a grandi en Algérie, dans un département alors français. Il a
combattu dans l’armée française lors de la seconde guerre mondiale, s’est marié
deux fois. La famille est nombreuse mais Alice Zeniter va surtout pointer sa
caméra sur la figure de Hamid, l’un des enfants de Ali et Yema, femme
typiquement algérienne, emplie de foi, taiseuse et dure à la tâche. Hamid
deviendra plus tard le père de Naïma.
La
première partie, en Algérie, est axée sur les rapports familiaux et amicaux, on
a l’impression d’être replongé au cœur des premiers tomes de la merveilleuse
saga Malaussène de Daniel Pennac (un sommet de la littérature française
contemporaine), sauf que les Malaussène évoluaient à Belleville. Personnages
drôles, touchants, espiègles, délicats ou coléreux, et en fond l’Histoire,
celle qui est alors en train de s’écrire, celle de la fin de l’Algérie
française.
1er
novembre 1954, une organisation jusque là inconnue, le F.L.N., fait parler les
armes, la guerre d’Algérie, bien que taisant son nom, vient de commencer. Le
F.L.N. semble beaucoup trop faible pour se mesurer à la puissance de l’armée
française et vaincre dans sa guerre de libération du peuple.
Le
talent de Alice Zeniter est dans la peinture des personnages représentant
chacun un état d’esprit, un positionnement. Si Ali est un sage un peu indécis
(il peut par moments faire penser à Albert Camus), d’autres membres de la
famille sont plus déterminés, tandis que des voisins français et futurs
pieds-noirs voient d’un sale œil ce désir d’indépendance, au moment où Youcef
s’engage pour le maquis. Zeniter fait parler ses protagonistes, sans les
interrompre. Elle ne prend pas part aux dialogues, sauf pour clamer son
antiracisme et sa compassion dans un récit entièrement au présent, une idée judicieuse
qui nous immerge au sein de son action.
La
tension est totale, bien que certains des autochtones (appelés parfois avec
dédain les indigènes) tentent de continuer à vivre au jour le jour leur
religion, leurs croyances et leurs coutumes, jusqu’à ce référendum sur
l’autodétermination de 1960.
Alice
Zeniter s’est fortement documentée pour l’écriture de cette véritable fresque
historique et sociale. Aussi elle déterre des dossiers lourds de conséquences,
notamment celui des « bidons
spéciaux » lancés par l’armée française, contenant en fait … du
napalm ! Oui, ce produit qui fera les beaux jours de l’armée américaine
quelques années plus tard au Vietnam.
L’indépendance
est proclamée. La deuxième partie nous amène en France, toujours avec Ali qui a
préféré fuir sa terre d’origine. Lui et les siens échouent tout d’abord au camp
de Rivesaltes, camp de transit dans lequel sa famille va beaucoup souffrir.
Puis direction le camp de Jouques, l’occasion pour l’autrice de détailler la
vie dans ce genre de camps de l’après guerre d’Algérie. Ali est donc un harki,
et à partir de ce moment du récit, il est évident que Alice Zeniter, s’intéressant
de très près à ce que cache ce terme, livre un combat pour la réhabilitation
des harkis, qui n’étaient par ailleurs pas tous contre l’indépendance. Mais
nous ouvrons là une porte complexe et glissante. « Tu peux venir d’un pays sans lui appartenir ».
La
famille d’Ali déniche enfin un vrai appartement dans l’Orne après bien des vicissitudes,
en même temps qu’elle prend goût au confort, alors que Hamid découvre la langue
française et la lecture avant de faire connaissance avec une française,
Clarisse, la future mère de Naïma.
Dans
un va-et-vient entre passé et présent, présent où s’invitent les attentats
islamistes de janvier et novembre 2015, Alice Zeniter fait grandir
« sa » famille kabyle en un savant dosage entre histoire, social,
politique, fiction et humour. Dans un simple roman, elle parvient à placer les
grandes dates de la guerre d’Algérie, les perturbations politiques et sociales
de l’après-guerre, le racisme dont sont victimes les personnes exilées en
France, et l’évolution générale dans le monde contemporain. « L’art de
perdre » est un roman majeur sur l’Algérie, écrit par une jeune femme de
29 ans. Il bouscule les certitudes, prend part intelligemment et subtilement au
débat, il ne fait par l’erreur de l’exaltation, il reste mesuré mais engagé,
jamais tiède, jamais mièvre.
Naïma
a 30 ans à la fin du récit, l’âge de Alice Zeniter quand elle l'a écrit. Elle va découvrir l’Algérie
dans une troisième partie toute en flottaison dont je ne dévoilerai rien. Le
titre « L’art de perdre » est tiré d’un poème d’Elizabeth Bishop et
c’est un livre digne d’être découvert.
Alice
Zeniter est une immense autrice, ce roman est un régal en même temps qu’un coup
de poing, car l’écrivaine parvient à faire rire malgré la tragédie en cours,
n’emploie pas de superlatifs pour étayer son propos, elle se contente
d’énoncer, tout en condamnant le racisme, elle est de ces figures nécessaires
et salutaires dans le paysage artistique actuel.
(Warren Bismuth)