Recherche

mercredi 10 juin 2026

Pauline PEYRADE « L'âge de détruire »

 


Normandie, sur une île, une mère et sa fille Elsa, 7 ans, issues d'une famille modeste, emménagent et deviennent pour la première fois propriétaires. Duo vivant en vase clos avec la possession en étendard, Elsa finit pourtant par sympathiser avec une élève de sa classe, Issa. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, d'autant que la mère veille, étouffe sa fille, l'humilie dans une relation toxique qui l'éclabousse, devient mimétisme. « Je deviens jalouse, comme si je convoitais un objet précieux, un trésor à l'air libre. Je tiens au creux de ma main un grain de sable que j'ai peur de voir s'envoler. Je découvre d'autres amplitudes en moi, les immensités de la joie, les balbutiements du désespoir. Des images me viennent qui ne sont pas les bonnes. L'embrasser sur la bouche, la prendre dans mes bras. Ce n'est pas ça, Issa et moi. Ce n'est pas une route qui va quelque part. C'est un champ de hautes herbes qui s'étend sur des kilomètres ».

Elsa deviendrait-elle étouffante, omniprésente envers Issa en une seule soirée comme sa mère l'est avec elle en permanence ? Issa est sentie comme une protection, un repère, un talisman, un paratonnerre contre la mère. Pourtant elle va disparaître de la vie d'Elsa. Notons ici la quasi absence de l'Homme durant le récit. Quelques figures masculines insignifiantes croisées furtivement. Pour le reste place aux femmes. Et à la grand-mère chez qui Elsa et maman vont passer Noël pour le meilleur et pour le pire. Là encore, la violence s'abat entre quatre murs, sans témoin. La grand-mère est aux portes de la mort.

Dans une seconde partie, Elsa est devenue adulte, a pris son envol, coupé le cordon ombilical, vit seule, sans fréquentation. Elle continue à voir sa mère dans une relation déséquilibrée, toxique, de dominante à dominée, de résignation, de soumission. Avant d'atteindre l'âge de déraison, l'âge de détruire...

Dans ce premier et bref roman dérangeant, Pauline Peyrade abuse du « Je » dans une autofiction toute française : jamais elle ne s'intéresse au dehors, seule la relation avec la mère, la filiation l'intéressent, c'est ce qui rend ce roman malsain, nous donnant l'impression d'être témoins obligés d'un drame familial sans qu'à aucun moment on ne trouve un repère à partager avec ce couple, on se sent prisonnier d'elles, dans le sens où le lectorat n'existe pas, puisqu'elles deux seulement évoluent dans un exténuant vase clos. Dans une écriture sèche, l'autrice se dévoile, peut-être sans pudeur, encore une particularité du roman français. Du monde extérieur, nous ne saurons rien, ne récolterons aucun indice. Pourtant, le récit se lit d'une traite, on a à la fois hâte de connaître la suite et d'en terminer pour se sentir libéré. C'est tout le paradoxe de ce roman paru en 2023 aux éditions de Minuit qui a obtenu le Goncourt du premier roman la même année, il est autant repoussant qu'addictif, et nous voilà penchant pour la catégorie « voyeurs ». L'inceste n'est pas loin, il est d'ailleurs brièvement décrit. Il y a bien sûr du Marguerite Duras dans cette exposition de mère à fille, du Simenon dans la trame. Depuis, Pauline Peyrade a sorti « Les habitantes », toujours chez Minuit, je ne serais pas étonné de le tenter, et accessoirement de vous en reparler.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

1 commentaire:

  1. J'ai beaucoup, beaucoup aimé Les habitantes ... celui-ci a récemment rejoint ma pile.

    RépondreSupprimer