Recherche

dimanche 7 octobre 2018

Éric LIBERGE, Gérard MORDILLAT & Jérôme PRIEUR « Le suaire – Deuxième tome, Turin 1898 »


Après un premier tome se déroulant dans les environs de Troyes en France en 1357


où un faux suaire du Christ vient d’être fabriqué de toutes pièces, ce deuxième volet nous entraîne à Turin, Italie, en 1898. Une certaine Lucia faribole en secret avec Enrico, un député socialiste, loin des yeux de son père Tomaso, monarchiste convaincu et autoritaire, alors que le fameux suaire du Christ a élu domicile à Turin après être passé par Chambéry depuis son départ de Lirey en 1357, et qu’il va être pour la première fois photographié par le chevalier Secundo Pia sur fond de tension populaire contre la monarchie.

Seulement, c’est Enrico qui va prêter une partie du matériel nécessaire à la prise photographique, et sa présence lors du spectacle de démonstration de ladite photo est très mal perçue par Tomaso qui s’étouffe de rage. Lucia, la fille de ce dernier, est tiraillée et va devoir bientôt choisir entre son père ou son amant. Alors qu’elle observe la fameuse photo du suaire enfin développée et censée représenter la figure du Christ alors suant, elle y voit le visage de Tomaso, ou croit le voir. Un duel à mort se prépare…

Mêmes éléments que pour le tome 1, le scénario me paraît toutefois ici plus abouti. À partir d’une histoire vraie, celle de la première photo du saint suaire en 1898, à partir de personnages historiques ayant existé (c’est bien ce Secundo Pia qui a pris la photo), les auteurs imaginent une fiction assez sombre mais fortement teintée de romantisme. Cependant, à cette époque l’antisémitisme bat son plein et l’on se dispute la religion du Christ, refusant obstinément pour certains d’admette qu’il fût juif. Tous les débats ayant trait à la religion ou la politique (monarchistes contre socialistes) sont enflammés et exacerbés. La lutte est féroce et, sans mauvais jeu de mots, de mauvaise foi.

Mais encore une fois, ce sont les dessins qui donnent la véritable force de cet album : du noir et blanc très travaillé avec un relief impressionnant, des visages et corps très expressifs, des détails assez spectaculaires dans les décors, pour un rendu tout à fait éblouissant. Mention spéciale pour les somptueux intérieurs de bâtiments.

Le troisième et dernier tome emmènera le suaire du côté du Texas en 2019. Bien sûr, nous en reparlerons afin de clore à notre manière cette superbe trilogie. En attendant, le tome 2 vient de sortir chez Futuropolis, et vous feriez bien d’aller entre autres fouiller le visuel de l’affaire.


(Warren BISMUTH)

vendredi 5 octobre 2018

Philippe RICHELLE & Pierre WACHS « Les guerriers de Dieu – Tome 4 – Le tueur du roi »


Un tome qui commence en fanfare avec la mort annoncée du duc François de GUISE en 1563 (voir tome précédent), décès qui enterre également la première guerre de religion. Le clan catholique compte bien se venger. Déjà des tractations secrètes se mettent en place pour contrer les huguenots d’un côté, et revoir en partie les attributions sur les trônes royaux. Les protestants s’organisent également, notamment par le biais d’un chevalier, Arnaud de Boissac et de son fidèle imprimeur, Denis Favre (tous deux fictifs et héros de cette série). Boissac semble s’être rangé des vélos avec sa petite vie de famille calme et apaisante, mais c’était sans compter sur les stratagèmes ennemis. Pour les catholiques, l’amiral Gaspard de COLIGNY reste l’ennemi à abattre. Quant à Boissac, il va se retrouver bien malgré lui espion royaliste pour rapporter les faits et gestes de COLIGNY aux catholiques.

Ce quatrième volet, peut-être plus psychologique que les précédents, fait la part belle aux interrogations au sommet de l’Etat, aux trahisons, aux manipulations. Certes, un peu d’action ne fait pas de mal, et la bataille de Jarnac en 1569 où le prince de CONDÉ va être occis vient mettre un peu de gaieté. En arrière-scène, Catherine de MEDICIS manipule ses troupes, surtout ses fils, dont le jeune roi CHARLES IX, caractère faible et influençable, à la fois allié des catholiques et des huguenots.

Ce volume sonne comme une veillée d’armes, les différents clans s’observent, se sentent le derrière, avec certes des coups bas, mais chacun paraît mettre en place un assaut décisif. Le volet se referme en 1571 ou 1572, peu avant le massacre de la Saint Barthélemy, ne nous laissant guère de doute sur le thème principal du tome 5.

Mais attention, munissez-vous de mouchoirs, jetables ou non (les non jetables font moins de mal à la planète), car il m’est douloureux de vous annoncer présentement que ce tome sera le dernier de la série, une série qui restera comme une approche historique convaincante et passionnante, détaillée, vive, faisant revivre un XVIe siècle un brin houleux et chaotique. Rien à redire non plus niveau dessins, c’est parfaitement réaliste et truffé de détails, diablement maîtrisé de bout en bout, rajoutant encore un peu plus de plaisir à la lecture. Un travail admirable qui nous rend impatients de lire l’ultime tome. Et une fois la mission accomplie, nous n’aurons plus qu’à tout reprendre du début afin de nous replonger avec gourmandise dans cette superbe saga. Ce volume 4 vient de sortir chez Glénat.


(Warren Bismuth)

mercredi 3 octobre 2018

Javier CERCAS « Le monarque des ombres »


Pas facile pour Javier CERCAS d’écrire ce récit consacré à l’un de ses ancêtres, un grand-oncle pour être tout à fait excat. Car cet aïeul est encombrant, il a en effet appartenu au mouvement de la Phalange en Espagne un peu avant le déclenchement de la guerre civile de 1936. C’est donc la courte vie de ce Manuel MENA que l’auteur va retracer. Courte car l’ancêtre s’est fait dessouder en 1938 en pleine guerre à 19 ans.

Paradoxalement le personnage principal de ce témoignage n’est peut-être pas le sieur Manuel mais bien un village planté et planqué près de la frontière portugaise : Ibahernando, resté figé au Moyen-âge. Car cette quête de la vérité (CERCAS ne sait pas grand-chose quand il commence son travail, et ne sait d’ailleurs pas à l’époque s’il utilisera un jour le résultat de ses recherches) va beaucoup s’arrêter dans ce bourg d’où est native la famille du romancier.

Contre toute attente, il va dénicher des survivants de l’avant-guerre. Encore mieux, il va pouvoir interviewer des personnes ayant plus ou côtoyé le Manuel en question. Des photos retrouvées – publiées dans le livre - en adresses données par des témoins, CERCAS va lentement reconstituer cette vie fantôme. Il va devoir extirper de vilains souvenirs de la guerre, reconnaître que sa famille était mouillée jusqu’au cou du côté des Phalangistes, voire carrément des Franquistes (CERCAS est un homme de gauche).

CERCAS entame un travail d’historien, mais bien sûr se retrouve indirectement impliqué en tant que descendant de MENA. Ainsi il tombe parfois dans le panneau de l’autobiographie partielle, se mettant lui-même en scène. Il a d’ailleurs du mal à entrer dans le sujet, par des hésitations, des supputations en rapport avec sa famille. Mais lorsqu’il commence véritablement son enquête, c’est du grand CERCAS qu’il livre, remontant avec brio à une période qu’il n’a pas connue. Il nous rappelle ce CERCAS qui m’avait tant enthousiasmé avec son récit « L’imposteur », celui d’un anarchiste affabulateur, manipulateur et mythomane refaisant son parcours afin de passer pour un héros national.

Dans « Le monarque des ombres », sorti en 2018 chez Actes Sud, il détaille la vie quotidienne et parfois sordide dans un village en temps de guerre civile, loin de Madrid ou de Barcelone, dans un temps ou un assassinat est appelé « promenade », où la délation est monnaie courante et où la population tient à se placer du côté du plus fort, du vainqueur, de Franco et ses troupes. Récit émouvant, passionnant, un récit historique qu’il étaye de fac-similés afin de le rendre encore plus authentique. Un bouquin nécessaire pour percevoir et explorer une facette méconnue de la guerre d’Espagne. Une quête qui va permettre à l'auteur une comparaison audacieuse avec « L’iliade » et « L’odyssée ».

(Warren Bismuth)

samedi 29 septembre 2018

Adeline DIEUDONNÉ « La vraie vie »


Premier roman, auteure bruxelloise, il n’en fallait pas davantage pour que j’attaque « La vraie vie », d’Adeline DIEUDONNÉ. La quatrième de couverture m’offre manifestement une thématique qui m’est chère : l’adolescence et les familles dysfonctionnelles. Quelle aubaine !
Ça ne commence pas vraiment comme un conte de fées : il y a les parents, une mère timide, effacée, manifestement violentée, par les mots et par les poings ; le père, ce tortionnaire, adepte de la chasse au grand gibier et qui sanctuarise une pièce du logement pour y créer une sorte de cabinets de curiosités, à base d’animaux empaillés, issus de ses traques. Traques qui servent manifestement de soupape puisqu’il s’avère que sa violence se déchaîne d’autant plus qu’il n’est pas allé poursuivre son dessein meurtrier.
Qui dit parents dit enfants : l’aînée, la narratrice, dont le prénom reste inconnu et le petit frère Gilles, auréolé d’innocence. Il y a le chien, animal fidèle, qu’il faudra sauver, plusieurs fois.
Il y a le cadre, le « Démo », quartier fait de bric et de broc après qu’un promoteur eut l’idée de construire des habitations à la fois modernes et pas chères, le tout étant bétonné, asphalté, et de très mauvais goût. Seule la forêt environnante permet de donner à l’ensemble un aspect à peu près acceptable.
Ce tableau plutôt vert de gris, va se noircir définitivement à cause d’un cornet de glace à la chantilly. Le monde déjà fragile bascule complètement et la narratrice n’aura de cesse que de trouver des astuces, entre autosuggestion et magie, pour récupérer son paradis perdu, ses jeux d’enfant dans une casse. Tout est brisé : le petit frère, le visage de sa mère et même le peu qui la liait encore à son père, autant craint qu’adulé, auquel elle lutte pour plaire. Et il y a la hyène, à la fois animal empaillé et poison qui se distille lentement, mauvais œil qui la traque et qui la torture, qui éloigne l’innocence de la maison où il en demeurait bien peu.
La narratrice grandit et la petite fille laisse place à l’adolescente : l’œil du père se modifie, son regard change, il perd son travail dans un parc d’attractions. Petit prodige en sciences et plus particulièrement en physique, elle est repérée par son professeur de sciences qui la recommande chaudement à l’un de ses amis professeur émérite qui va se charger de nourrir son esprit et qui va, sans le savoir, la sauver du marasme familial. Pour payer ses cours, elle va faire du baby-sitting, ce qui lui permet, par l’intermédiaire du valeureux Champion, de découvrir son corps, ses premiers émois.
L’ambiance du roman va crescendo, et autant dire qu’avec ses 265 pages, le lecteur n’a pas le temps de souffler. Lu d’une traite, en marchant même, on ne peut se résoudre à laisser cette jeune fille seule à la merci de cette gangrène familiale. L’acmé est atteinte dans les bois, comble de la noirceur, sorte de battle royale à laquelle on peine à croire tant ce passage est empreint de violence (familiale).
Plus un roman noir qu’un véritable roman d’apprentissage (bien qu’il ait des deux), La vraie vie ne nous laisse aucun répit. On le referme avec une bouffée d’optimisme bien qu’il en coûte de quitter une narratrice aussi attachante.
Adeline DIEUDONNÉ est une auteure dont il faut absolument surveiller les sorties futures, en quête d’une autre pépite. Foncez dessus en librairie, c’est édité chez L’Iconoclaste.

 (Emilia Sancti)

vendredi 28 septembre 2018

Arno BERTINA « Des lions comme des danseuses »


Dans ce très court texte, Arno BERTINA imagine le monde de la Culture seulement quelques mois après qu’il l’ait écrit, en 2014. Entre 2016 et 2019, les évènements se précipitent : le Cameroun demande à la France la restitution des œuvres camerounaises exposées au musée du Quai Branly à Paris, arguant que ces oeuvres appartiennent au patrimoine africain et non européen. Devant le refus embarrassé (voir plus loin), réclamation pour la gratuité de l’entrée de ces mêmes musées pour les ressortissants camerounais qui ne devraient pas avoir à payer pour contempler des œuvres façonnées par leurs propres aïeuls, appartenant à leur culture. Le Cameroun va jusqu’à solliciter la gratuité des visas pour les camerounais se rendant en France dans le but de voir les œuvres exposées.

Enclenchement soudain d’un effet boule de neige, puisque de nombreux pays, surfant sur l’intérêt suscité par le sujet, réclament les mêmes droits. Pour en revenir à la France, elle est gênée aux entournures par les requêtes du Cameroun, puisque les œuvres affichées ont soit été pillées, soit échangées, soit payées illégalement, le plus souvent durant la période coloniale. Nouvelle doléance du Cameroun : il souhaite que les œuvres européennes puissent être exposées dans les musées africains pour que leurs habitants en profitent aussi. Les tractations s’annoncent ardues.

Un texte bien plus ingénieux qu’il n’y paraît au premier coup d’œil. Derrière le ton détaché, comme neutre, serti d’un humour féroce, distancié là aussi, c’est bien la Françafrique qui ressurgit, la colonisation qui refait les gros titres, la généalogie qui est scrutée (l’humain a su se mélanger et c’est tant mieux, comment peut-on aujourd’hui bâtir des frontières culturelles alors que les œuvres voyagent et s’exposent partout dans le globe ?). BERTINA tient un discours par l’absurde pour retomber avec maestria sur ses pattes et nous mettre le nez dans notre crotte : certaines œuvres majeures, véritables figures de proue de musées, ne pourraient-elles pas être réclamées par les pays d’origine, qui eux ne voient pas une seule pièce de l’argent collecté ? Ce texte aborde la gratuité dans la culture (un sujet qui fâche et divise !), mais aussi, et assez subtilement, le sort des migrants. Pourquoi, à l’instar de leurs œuvres, ne pourraient-ils pas s’implanter un peu partout dans le monde sur des terres accueillantes ? On ouvre nos portes aux arts mais bâtissons des frontières imaginaires aux humains descendants de ceux qui les ont fabriqués.

Ce texte me semble aussi être à la fois une réponse et un pied de nez au discours de Dakar de SARKOZY en 2007, quand le alors tout nouveau Président de la République Française avait déploré que l’Afrique ne fût pas entrée dans l’Histoire (sic !). Des œuvres d’art montrent le contraire sans contestation possible. Un petit texte très vite lu mais que je vous engage à parcourir d’urgence, chaque phrase pose question, lance un débat, se transforme en pavé dans la mare. C’est un vrai petit bijou de 60 pages format minuscule paru en 2015 dans la collection Fictions d’Europe des géniales Éditions de La Contre Allée. Encore !


(Warren Bismuth)

dimanche 23 septembre 2018

Paul GREVEILLAC « Maîtres et esclaves »


« La révolution n’est pas une visite de courtoisie ». Certes. Tian Kewei naît en 1950 dans la toute nouvelle République Populaire de Chine emmenée par MAO Zedong. Derrière l’image quelque peu idyllique, un pays en totale déconfiture, une tyrannie communiste rendant exsangue toute une nation. Kewei, fils de paysan artiste peintre, transporte de la merde, des excréments, des matières fécales dès l’âge de 7 ans. Il va ainsi faire quelques petits boulots peu émancipateurs, peu égayants avant l’âge adulte.

Ce roman très documenté va balayer la période de la Chine politique, sociale, sociétale, de 1950 et l’avènement de cette « République Populaire » jusqu’aux évènements de la place Tian Anmen en 1989, avec postface allant jusqu’à nos jours. L’auteur parle d’une Chine repliée sur elle-même, archaïque, désirant imposer un nouveau communisme, forcément totalitaire. S’ensuit la récession, les assassinats, les goulags locaux, les intellectuels et artistes muselés, surveillés, emprisonnés, tués. Les anecdotes sont nombreuses, les faits divers pléthoriques. Devant le manque de matière première, d’argent, etc., les journées de travail sont parfois fixées à 5 heures par jour. Famine, nombreux morts.

La délation bat son plein, il est déconseillé de s’éloigner de la ligne de conduite étatique. Pour Kewei, le personnage central de cette grande fresque, l’heure des soucis commence avec la mort de son père Yongmin, rétif à la politique de MAO. Quant à la Chine de MAO elle ne veut voir qu’une tête et tient à contrôler tous les milieux possiblement incendiaires. JIANG Qing, femme de MAO, règne par exemple sur l’art. Les femmes doivent toutes porter un uniforme gris-bleu. Pas de différenciation entre les êtres, tout le monde doit ressembler au voisin. MAO est partout, son visage en tous lieux publics, le culte de la personnalité bat son plein, la mégalomanie a de bons restes. Pour les dissidents, c’est bien simple : on coupe des langues comme de vulgaires ongles, on déporte, on fait taire, tous les moyens sont bons. Culturellement, c’est le monopole du fameux « Petit livre rouge » érigé en Bible Prolétarienne.

Kewei, ce fils de paysan peintre, devenant peintre à son tour malgré les réticences de sa mère, peintre censuré qui, une fois possédant du poids et un poste au sein du Parti, censurera les œuvres. Monde absurde ou la liberté individuelle semble l’ennemi à abattre.

Mais voilà, MAO n’est pas éternel. Le Grand Timonier, investigateur de la Révolution Culturelle, casse sa pipe en 1976. Il était temps. Il avait demandé la crémation, elle lui est refusée par les autorités. Le pays va devoir se reconstruire, entre nostalgie et regard vers le futur, l’international : « Mao, c’était ce vieux grand-père auquel, par déférence, on ne s’oppose pas. C’était ce sage du passé, qui n’entend plus rien au monde, et qu’on n’ose pas contredire. C’était cet être qu’on a aimé, mais qu’on ne comprend plus. Alors on le craint. Alors on le hait. Le peuple chinois avait choisi de mettre sa liberté en viager. Le peuple chinois attendait la mort du Maître. Et ce ne fut que lorsque passa dans l’autre monde, s’il en est un, celui qui fut, à proprement parler, le dernier empereur de Chine, que la première révolution véritable put éclater. Que l’acte de naissance authentique de la Nouvelle Chine put être contresigné ».  Les capitaines de navire se nommeront HUA Guofeng, puis TENG Xiaoping. Mais c’est une autre histoire.

Ce roman est résolument politique et ne se contente pas d’observer. Il est dense, parfois complexe pour les novices de l’histoire chinoise contemporaine, il faut savoir s’accrocher aux wagons. Le travail fourni par l’auteur est assez exceptionnel car empreint de force détails, précis, cohérent. Vous l’aurez compris, les personnages fictifs sont là pour faire prendre forme et donner du poids à cette Chine du XXe siècle au destin singulier, un totalitarisme à la fois « classique » et pourtant voulant se démarquer des autres politiques autoritaires internationales. Roman sans temps mort, sans pathos, sans voyeurisme, une page d’histoire très bien restituée. L’auteur avait écrit il y a deux ans un roman sur la Russie post Stalinienne, je ne serais pas étonné d’aller y faire un tour à l’occasion (un hiver, bien sûr !). Quant au présent ouvrage, il est paru en 2018 dans la collection Blanche de chez Gallimard.

(Warren Bismuth)

jeudi 20 septembre 2018

Cécile PORTIER « De toutes pièces »


Un narrateur à qui a été proposé un travail bien rémunéré : dresser une sorte d’inventaire à la PRÉVERT, genre de version moderne de la chanson « La complainte du progrès » de Boris VIAN. Plus que d’objets hétéroclites, il s’agit de fabriquer des articles à partir de bouts de minéraux, végétaux, animaux, humains même. À quoi vont servir ces trouvailles et autres créations folles ? Au business, tout simplement, destinées à être vendues à des particuliers en mal de sensations.

Car aujourd’hui tout s’achète, surtout si les produits sont précédés par une légende, vraie ou fausse. Alors on va refaire le monde, l’Histoire même : ce cil offert dans un écrin aura appartenu à Marilyn MONROE, puis on va recréer en version miniature la DS du général de GAULLE mitraillée lors de l’attentat du Petit Clamart en 1962, de nombreuses autres curiosités sont inventées, tout est bon pour vendre, faire s’esbaudir l’acheteur. Mais qui est le commanditaire de ce marché ?

Le narrateur travaille dans un grand hangar près de la frontière luxembourgeoise dans lequel il entrepose sa collection douteuse, il y croise des gardiens, des vigiles, mais jamais de patron (il n’en verra pas la queue d’un). Tout cela fonctionne comme une multinationale, ou comme une société écran, on ne sait trop : « Parfois le vertige me prend : peut-être mon commanditaire n’existe-t-il pas, et alors quoi faire de toute cette liberté ? ». Il reçoit des « pop-up », des messages auxquels il n’est pas possible de répondre, dans lesquels se sont glissées des instructions à suivre. Il doit tenir à jour des tableaux de l’inventaire, faire parler les chiffres. Il va mettre le paquet, de plus en plus, se transformer en faussaire de l’Histoire : réinterprétation de la provenance d’objets : « Il y a la pipe d’écume. Et la fumée sans feu ».

Les limites n’existent plus, la ligne rouge est atteinte, il va finir par « jouer » avec les grands massacres de l’Histoire, il est urgent d’oublier tout aspect déontologique. Roman de l'absurde, en reflet avec le monde absurde qui est décrit, où l'on entasse les moutons à cinq pattes en charge d'asservir les individus. Le chat comme un rayon de soleil, un retour à l'essentiel, seule chose animée, vivante, dans cet enchevêtrement de numéros obscurs qui ne nous révèlent rien de leur signification cachée si ce n'est une localisation, dans un entrepôt gigantesque. Tout se fait à distance, la relation humaine, même, devient e-relation et se règle à grands coups de formulaires à compléter on-line.

Derrière cette carrière professionnelle, on perçoit des thèmes effrayants : la déchéance d’un homme surmené puis déshumanisé, employé par une multinationale, son destin raté (il est clairement passé à côté de sa vie), l’obsolescence programmée de tout produit mais aussi de tout individu, la surconsommation à outrance entraînant la disparition de nombreuses espèces et la désertion des petits villages écrabouillés par la rude concurrence des e-boutiques, la mégalomanie galopante et la cupidité sans fin des grandes entreprises, la nature saccagée jusqu’à un point de non retour, la rupture est consommée.

Les relations IRL (in real life) sont presque fantasmées, notre anti-héros pourrait même être soupçonné d'avoir développé une pathologie empêchant tout élan social mais il semble plutôt qu'il soit l'incarnation de la société de consommation qui dépasse toutes les frontières grâce à cette ère numérique que nous subissons. Il mettra du temps à aller vers les gardiens, qu'il observe de loin... lutte de classe ?

Mais Le Grand Capitalisme est en marche, les lois sont faites pour ces entreprises délirantes, ces trusts qui saccagent tout, sans principes, sans morale, alors pourquoi se gêner ? Ce récit est tendu, glacial, compact et nous amène sans ménagement vers un abîme qui pourrait fort se généraliser. Le ton distancié est sans doute là pour rappeler que l’absence d’interlocuteurs dans de telles structures rend le dialogue impossible. Roman effrayant mais en fin de compte pas si éloigné de la réalité. Loin de nous donner la Liberté, on nous confronte à cette illusion, à travers l'accès à la consommation hors de toute frontière physique et temporelle.

A l'heure où un roman édité par le géant Ama*** est en lice pour le prix Renaudot 2018, ce roman de Cécile PORTIER
sorti en cette rentrée 2018 chez les toujours excellents Quidam Editions est plus que jamais d'actualité.


(Emilia Sancti & Warren Bismuth)