Recherche

vendredi 6 novembre 2020

Aurélien DUCOUDRAY & Jeff POURQUIÉ « La troisième population »

 


Une BD reportage sur un lieu symbolique de la psychiatrie française : la clinique de La Chesnaie dans le Loir-et-Cher. Établissement unique et renommé, il accueille à ciel ouvert un public en particulier névrotique ou psychotique. L’originalité de La Chesnaie est que les patients gravitent dans une sorte d’autogestion : ils participent à la vie du lieu de manière active, mais exercent toutes les missions par un système de rotation des tâches. Il en est de même pour le personnel hospitalier.

Au cœur du Loir-et-Cher, La Chesnay se dresse sur un terrain assez privilégié : grande surface de nature où les patients peuvent se promener en toute liberté. Les deux auteurs de cette BD ont donc décidé de s’immerger afin de raconter ce qu’ils y ont vu, entendu. Et c’est foutrement instructif. Retour sur l’historique du lieu, de sa gestation à son ouverture en 1956.

De leur séjour dans cet établissement, les auteurs en ramènent des émotions qu’il font partager : des moments d’inquiétude, mais aussi beaucoup de fou rires, les rencontres, les échanges, c’est toujours très humain et non jugeant. Discussions avec le personnel médical, et en fin de volume avec le créateur du lieu !

Mais pourquoi ce titre ? « La première population c’est les patients, la deuxième population, c’est les moniteurs et les médecins, et la troisième c’est tous les extérieurs qui viennent à La Chesnaie pour donner quelque chose aux première et deuxième populations ». Modèle du genre, La Chesnaie est aujourd’hui réputée pour sa grande liberté, son humanisme et l’originalité de sa démarche. Haut lieu de la psychiatrie, il est un exemple concret de l’accompagnement psy en autonomie partielle.

Responsabiliser les malades est l’un des leitmotivs très ancré dans l’institut, ce sont par exemple eux qui distribuent les médicaments à leurs collègues de cure. Le but est de faire ressentir aux patients leur enfermement comme naturel, comme une simple vie en communauté.

Les couleurs de cette BD sont variées, tantôt pastel, tantôt noir et blanc, avec quelques pointes dans les couleurs franchement agressives. Tout dépend bien sûr de l’anecdote contée. L’atmosphère reste feutrée, intimiste, même si les patients peuvent aller se balader à l’extérieur des espaces délimités, même en ville, bien que celle-ci soit très loin d’être une mégalopole.

À titre personnel, ce petit coup de cœur fut aussi influencé par le fait que je connais très bien les environs de La Chesnaie, qu’ils me sont (Loir et) chers, et que je retrouve dans cette BD, cachée entre les bulles, un peu de cette vie de la région Centre, y compris le supermarché du coin.

C’est sorti en 2018 chez les toujours inspirés Futuropolis, ça se déguste tranquillement, avec en ligne de mire le travail psychiatrique original fourni dans un lieu devenu mythique.

http://www.futuropolis.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 4 novembre 2020

Adeline BALDACCHINO & Edouard JOURDAIN « Le testament du banquier anarchiste »

 


Ce curieux roman hybride se permet bien des libertés ! Comme son nom l’indique il s’appuie en trame de fond sur le texte dynamite « Le banquier anarchiste » écrit en 1922 par Fernando PESSOA, le poète portugais. Il l’analyse, mais a en plus le culot d’imaginer une rencontre de nos jours sur la terrasse d’un café entre les auteurs du présent livre et LE banquier anarchiste, qui développe un peu plus l’idéologie politique qu’il a commencé à mener dans le roman de PESSOA.

 

Les rencontres ente les auteurs et le banquier se tiennent chaque jour sur cette terrasse durant une semaine. Plus qu’une interview du banquier, il s’agit d’échanges de réflexions politiques, historiques et philosophiques, qui pleuvent et argumentent les thèses. Adeline et Edouard, les deux interlocuteurs du banquier, le questionnent à propos de plusieurs idées couchées sur papier en 1922, mais font part de leurs propres convictions.

 

Beaucoup de sujets actuels défilent en ces pages, jamais traités à la légère, et souvent avec une grande pertinence. Des points de vue de PESSOA, du moins de son banquier, sont validés, d’autres débattus. Le fond de ce livre est très pacifiste mais offensif, il ouvre des horizons, entre action collective ciblée et efforts individuels isolés.

 

Il est aussi guide historique, faisant allusion à de nombreuses dates qui ont pu marquer le mouvement anarchiste, en plus de l’analyse actuelle d’événements historiques majeurs. Le débat est foisonnant autour de l’histoire de la démocratie, ses conséquences, son présent et son avenir. Beaucoup de thèmes sont abordés sans ton professoral, mais laissant ouvertes les solutions possibles ou envisagées.

 

Bien sûr, ce fameux banquier croisé vers 2019 par les auteurs aurait au minimum 120 ans de nos jours, donc un secret se cache derrière cette exceptionnelle longévité. Car ce banquier anarchiste dont nous ne connaîtrons pas l’identité a été de tous les fronts, a connu par exemple des figures majeures de l’anarchisme des arts, comme ORWELL ou ISTRATI, ceux de la politique comme Nestor MAKHNO, raconte sa vision des combats du XXe siècle, qu’il soient en U.R.S.S., en Espagne en France ou ailleurs.

 

Les références égrenées dans ce faux roman sont très nombreuses et ont besoin d’être digérées une à une. Le récit est un peu construit à la manière de « La mémoire des vaincus » de Michel RAGON (auquel il fait d’ailleurs référence), souvenirs d’un homme qui a été durant sa vie de toutes les luttes.

 

« Il ne s’agit pas de consacrer sa vie à la politique, ce serait épuisant et nous passerions à côté de choses plus ou moins importantes. Non, il s’agit seulement de donner la capacité aux individus de s’occuper de politique quand ils le souhaitent. De parier sur le fait que s’ils ont le pouvoir, ils s’investiront davantage ».

 

Sorte de pamphlet contre la violence, il en développe ses arguments : « Le pouvoir est démuni devant ceux qui lui opposent une résistance active non violente : il ne peut plus justifier de les réprimer. C’est ce qui a permis des révolutions démocratiques en Europe de l’Est ou en Afrique du Sud, dans les dernières décennies. Voyez-vous, j’ai réalisé que le propre de l’anarchisme n’est pas seulement de lutter contre le pouvoir autoritaire de l’État mais… Contre le pouvoir autoritaire en général ! Or, qu’est-ce que la violence, si ce n’est le pouvoir autoritaire par excellence ? La lutte contre la domination étant une affaire de culture et d’éducation, il est nécessaire de lutter au maximum contre cette violence qui peut contaminer toute société, y compris celle qui se réclamerait de l’anarchisme ».

 

Ce « testament » laisse des portes ouvertes, il n’est ni figé ni péremptoire, c’est ce qui en fait indéniablement sa force. Il est sorti en 2020 aux éditions Libertalia, et même si l’on s’en tenait là, ce serait un ouvrage à lire d’urgence, mais si j’ajoute que l’intégralité du bref roman de Fernando PESSOA « Le banquier anarchiste » qui a servi de support à ce livre est ici proposé en intégralité, quelle sera votre réaction ? Et pourtant oui, cet extraordinaire texte est offert en fin de volume.

 

« Le banquier anarchiste » de PESSOA a donc été écrit en 1922, fort de seulement quelques dizaines de pages, cependant suffisantes pour admirer la puissance du poète. Contrairement à son petit enfant de 2020 présenté ci-dessus, il est plus un monologue qu’un dialogue entre interlocuteurs. Le banquier y raconte brièvement sa jeunesse ouvrière, son goût pour la culture, son envie de monter en grade. Il se fait tour à tour philosophe, sociologue, historien.

 

Le banquier possède un ennemi : les fictions sociales. Pour les combattre il ne croit pas au collectif en tant que force politique, dans lequel il voit une certaine tyrannie (il s’en explique fort judicieusement), il revendique plutôt une somme d’individualismes sincères et quotidiens. Il est contre la révolution car il ne voit en elle qu’une future dictature militaire, une dictature révolutionnaire, il se fait visionnaire : « Qu’a-t-elle engendré, la Révolution française ? Napoléon et son despotisme militaire. Et vous verrez ce qu’engendrera la Révolution russe : quelque chose qui retardera de plusieurs dizaines d’années l’accomplissement de la société libre ». Il croit en revanche à la révolution sociale de tous les jours.

 

Le banquier s’entretien sur l’égoïsme (qu’il ne faut surtout, mais alors surtout pas confondre avec l’individualisme), a horreur de ce qu’il appelle la « théorie du secours » où un être va en aider un autre en lui prodiguant par exemple force conseils qui en fait ne font que pointer les limites de la personne aidée, ne pas lui laisser la marge de manœuvre suffisante à son épanouissement, et accessoirement la prendre pour un être inférieur incapable de décider seul. Le banquier n’est jamais vraiment tendre avec ses semblables et l’un de ses leitmotiv est « Travailler tous dans le même but mais séparément ». On pourrait y ajouter sans grand risque de se tromper : combattre non pas les capitalistes mais le capital. Car le banquier préfère s’attaquer aux institutions, puisque les humains sont interchangeables.

 

Mettre en place une société anarchiste ? « On peut admettre que le système anarchiste est réalisable et douter qu’il le soit d’un coup – c’est-à-dire qu’on puisse passer de la société bourgeoise à la société libre sans qu’il y ait un ou plusieurs stades ou régimes intermédiaires. Celui qui émet une telle objection considère bonne – et réalisable – la société anarchiste, mais il a l’impression qu’il doit y avoir un quelconque stade transitoire ente la société bourgeoise et celle-ci ».

 

Le banquier anarchiste est un texte bref et résolument corrosif, dans lequel il nous semble que tout est dit, de manière intemporelle, le genre de textes qui fait date, qui s’impose au-delà de l’Histoire. Merci aux éditions Libertalia pour l’avoir rendu à nouveau facilement accessible.

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 novembre 2020

Nikos KAVVADIAS « Nous avons la mer, le vin et les couleurs »

 


Extraites d’une correspondance inédite en français étalée sur 40 ans, ces 131 lettres signées Nikos KAVVADIAS, romancier et poète grec (1910-1975), mais aussi et peut-être surtout marin sont destinées à ses proches, de quoi entrer dans l’intimité d’un écrivain qui a passé la majeure partie de sa vie en mer, loin des siens, matelot puis télégraphiste à partir de 1939.

KAVVADIAS a laissé peu de publications, ce livre est donc une espèce de petit trésor pour qui s’intéresse à cet auteur, mais plus largement à la littérature grecque du XXe siècle.

Qu’il s’adresse par ces lettres à sa famille ou à ses amis, KAVVADIAS est un homme complexe : tantôt apparemment satisfait de sa vie, voire fier de son parcours, tantôt accablé, se dévalorisant avec cynisme. Mais une chose est sûre : il ne pouvait vivre ailleurs que sur mer. Cependant jamais il n’oublie ses proches, qu’il couvre de cadeaux achetés dans divers ports du globe.

Dans cette correspondance sur papier libre ou cartes postales, il écrit de plusieurs coins de la planète : Royaume-Uni, France, Australie, Grèce bien sûr, Egypte, Yémen, Italie, Inde, Liban, Singapour, Belgique, Allemagne, Suède ou encore Chypre. Il raconte ce qu’il y voit, y entend, passe des coutumes locales dans les villes portuaires aux anecdotes vécues en mer ou non. Il s’y raconte aussi : son rapport à l’alcool, au tabac, au haschich, aux femmes (les prostituées surtout), son cœur qu’il parvient à considérer par moments comme asséché, son isolement, sa solitude même. Avec une pointe d’autocritique dure et violente pouvant laisser entrevoir un homme tourmenté : « Je ne me souviens jamais quand j’ai été heureux, amer ou affecté ».

Mobilisé au tout début de la deuxième guerre mondiale, KAVVADIAS, ce petit bonhomme d’un mètre cinquante-trois, entrera en résistance, sera incarcéré. La correspondance de cette période de guerre est moindre. « Mes journées s’écoulent de manière monotone, tantôt sentinelle, tantôt chef de chambrée, et parfois de faction à l’entrée du camp. Mais encore rien de concert pour ma démobilisation ».

KAVVADIAS est un amateur éclairé de peinture, il fait partager ses émotions par écrit et commente plusieurs tableaux dont certains sont ici reproduits en noir et blanc. Il se fait parfois nostalgique voire mélancolique : « Même les erreurs des autres me font vieillir ».

Les femmes, peut-être un péché, en tout cas un vice : « J’ai les mains affreusement sales. Les femmes que je vénère sont des femmes pour qui il n’existe ni ciel, ni horizon ». Et « ses » femmes, adorées : sa sœur Tzénia et sa nièce Elga auxquelles il écrit avec tendresse, affection et amour, lettres publiées ici. Il se dépeint comme un homme manquant de confiance en lui, mauvais écrivain aux sentiments bancals. Mais son humour est acéré.

La littérature prend une place non négligeable dans cette correspondance, ne serait-ce que parce qu’une partie est destinée à son ami de toujours, M. KARAGATSIS, lui-même écrivain, ainsi que d’autres lettres écrites à l’écrivain Startís TSÍRKAS. L’éditrice a eu la très bonne idée de faire paraître dans ce recueil dix lettres de KARAGATSIS à destination de KAVVADIAS. Concernant ce dernier, il est (très peu) question de son unique roman (disponible en France sous le titre « Le quart »), que l’auteur semble ici ne pas apprécier ou en tout cas mésestimer, critique (dirait-on) envers son œuvre, pourtant majeure.

Le titre du recueil est issu d’une lettre de KAVVADIAS. Dans ce volume, en plus des lettres écrites par KAVVADIAS, vous découvrirez une poignée de poèmes, une préface concise, précise et exemplaire d’Anne-Laure BRISAC (par ailleurs éditrice du présent ouvrage), quelques citations et notes, un glossaire, ainsi qu’un bref repère bibliographique. Les lettres sont traduites par Françoise BIENFAIT, les poèmes par Gilles ORTLIEB.

« La mousson a follement malmené le bastingage, la nuit dernière. Tu tiens dans ta main un mince rameau, une plume, du papier. À force de tempêtes et de saisons, te voila maintenant dépenaillé- Je voudrais te couvrir… mais tu glisses, je ne peux rien y faire »

Les éditions Signes et Balises d’Anne-Laure BRISAC donnent une place très particulière à Nikos KAVVADIAS dans leur catalogue. Écrivain peu connu en France, c’est pourtant déjà son second ouvrage à être présenté chez cette maison d’édition après « Journal d’un timonier et autres récits » (écrits de jeunesse, d’ailleurs assez magistraux) en 2018. Mais ce n’est pas tout. Prochainement sortira un recueil de poèmes du même KAVVADIAS, projet alléchant que l’on espère voir aboutir au plus vite. Merci à Signes et Balises pour sa confiance, sa complicité et sa remarquable et toujours pertinente ligne éditoriale.

https://signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 28 octobre 2020

Didier DAENINCKX « Municipales, banlieue naufragée »

 


Didier DAENINCKX est très en colère et le fait partager. L’homme aux « 10000 pages publiées », l’écrivain natif de Seine-Saint-Denis et ayant vécu une grande partie de sa vie à Aubervilliers (même département), va devoir déménager. Ceci est pour le préambule, il va ensuite se mettre à table et justifier son choix. Enfin, un choix qui n’en est pas vraiment un.

Comme bien d’autres, DAENINCKX a assisté à la déliquescence d’un système de gestion, à un abandon de l’humain au profit du profit. Mais la véritable et vertigineuse chute, il la voit en mars 2014 lors des élections municipales (il en avait déjà fait état en 2014 justement dans son offensif roman-documentaire « Retour à Béziers »). De plus en plus de voyous au CV de délinquants long comme le bras se présentent sur les listes électorales, la communication est une sorte de pantalonnade grotesque dans une ville ouvrière de 90000 habitants dans laquelle une infime partie des citoyens votent. La fonction politique en tant que vocation tombe aux oubliettes, laissant place aux dents qui rayent le parquet, aux coups bas et au spectacle. Place à l’escroquerie organisée et aux connivences.

Dans ces banlieues abandonnées, l’islamisme radical a posé ses jalons, y compris au sein de la politique locale. DAENINCKX observe cette évolution au cœur de la Seine-Saint-Denis, puis revient sur les événements du 17 octobre 1961 où des centaines d’algériens furent jetés dans la Seine en fin de manifestation, un tragique fait divers qui a marqué l’auteur à jamais, DAENINCKX a beaucoup milité et écrit afin que cette date reste dans les mémoires (voir notamment son superbe « Meurtres pour mémoires » qui le rendra célèbre en 1984).

Avec cet auteur, on est toujours plongé au cœur de l’Histoire, ses récits abondent d’anecdotes franchement instructives, posées là au milieu d’un paragraphe, diversion nécessaire pour apprendre et parfois souffler si le fond est trop âpre. Alors on glane, comme ceci par exemple : « L’Algérie aussi occupait une place de choix à une époque où l’on prenait soin de placer le mot travailleur avant immigré. Lors de la réorganisation administrative de l’Île-de-France au milieu des années 1960, la Seine-Saint-Denis avait d’ailleurs hérité du fameux numéro « 93 » que portait jusqu’à l’Indépendance le département algérien de Constantine... ».

DAENINCKX semble désillusionné, éreinté par son combat d’une vie, lui qui se proclame de très jolie manière « éveilleur de mémoire » n’en peut plus des violences autour de sa zone de vie, que ce soit sur fond de trafic de drogue, ou bien d’intimidations gratuites et disparition du « tous ensemble », DAENINCKX jette l’éponge, du moins il déménage, le cœur déchiré. Oh, il ne va pas bien loin : du « 93 » il rejoint le « 94 ». Mais pour lui c’est tout un symbole, une fuite inexorable.

Ce texte brutal, lucide et salutaire est sorti en 2020 dans la collection Tracts de chez Gallimard, une collection un peu fourre-tout sur l’engagement politique ou social, mais dans laquelle on retrouve par exemple les noms d’Erri de LUCA et autres René FREGNI. DAENINCKX a parfois du mal à tenir le rythme dans ses textes, les plus longs pouvant s’avérer pénibles voire caricaturaux. Ici, et comme dans la plupart de ses nouvelles et de ses récits brefs, il met les poings sur les « i », et c’est dans ce registre qu’il brille avec le plus de force.

(Warren Bismuth)

Anna DUBOSC « Bruit dedans »

 


Anna est dans une phase de vie assez mouvementée et peu joyeuse : sa mère en Ehpad, en fauteuil roulant suite à une mauvaise chute, une fille de 12 ans en crise pré-adolescente, des amis envahissants. Avec son mari Ronald, ils vont se ressourcer du côté de Bordeaux, invités par des proches.

J’oubliais : Anna est autrice et souhaiterait boucler son nouveau livre. Seulement, les bruits, les interruptions, les sollicitations, les soucis à régler voire les drames empêchent la concentration requise. Ce qui nous ramène en partie vers le superbe roman « Le répondeur » de Luc BLANVILLAIN également sorti en 2020 chez Quidam.

Anna la narratrice, c’est bien sûr Anna DUBOSC. Elle déroule le film de sa vie au moment où elle entreprend l’écriture d’un roman, elle manie l’humour décalé dans une écriture orale. Ce sont des lettres, de vieux papiers jaunis ou des missives bien actuelles, qui vont guider la trame.

En fait le récit dérive, devient livre dans le livre. De la difficulté à écrire au quotidien face aux échanges, sur les personnages du roman par exemple, l’autrice oublie son idée de départ et se laisse porter par des sortes d’improvisations se tissant autour de ses difficultés ou simples émotions quotidiennes. « Je me gare toujours super loin de ma destination, c’est Vincent qui me l’a fait remarquer. Ça doit être lié au resserrement de ma vie. Il faut que je marche, il faut que je fasse quelques pas. C’est comme si j’écartais les murs du temps pour me faufiler dans l’instant ».

Échanges de SMS avec un ami sur la place de la littérature dans une vie, et tout à coup le récit se prolonge, s’auto-questionne, fait face à un miroir, le texte tente de se répondre à lui-même tout en y superposant les gestions d’une mère, d’une femme au jour le jour. Le style est alerte, vif, une succession d’images brèves donnant une sensation de visionner un documentaire en vitesse accélérée. Récit moderne, coloré, tonique, il met en lumière le fait que parfois l’écrivain est doublé par son propre projet, il enfante des phrases non prévues, absentes du cahier des charges.

« Je me relis plusieurs fois à voix haute. C’est ma voix qui sait si ça marche ou pas. Au moindre doute, je coupe. Tout doit se tenir sans dépasser. C’est une question de respiration, de survie de l’écriture. Quand j’ai fini d’élaguer, j’insère un saut de page. Je déteste commencer un nouveau chapitre. C’est comme entamer un puzzle de deux milles pièces, sauf que je n’ai même pas les pièces sous les yeux. À moi de me démerder pour les trouver et de faire le tri. Et rien ne me garantit du résultat. J’ai beau connaître ce sentiment par cœur et vivre avec depuis quinze ans, je trouve ça toujours aussi atroce ».

Un texte original, comme écrit en direct, au moment où les pensées surgissent, ou le clavier devient incontrôlable, il vient enfin de sortir chez Quidam après un retard dû à la crise sanitaire.

http://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 25 octobre 2020

Albert CAMUS : Théâtre

 


Albert CAMUS a certes écrit d’autres pièces que celles ici présentées. Mais ces quatre-là sont les uniques pièces (avec « L’impromptu des philosophes » que je n’ai pu me procurer) dont il a rédigé seul un scénario original, les autres étant des adaptations (« Le désir attrapé par la queue » de Pablo PICASSO en 1944, « Les esprits » de Pierre de LARIVEY en 1953, « La dévotion de la croix » de Pedro CALDERON DE LA BARCA en 1953, « Un cas intéressant » de Dino BUZZATI en 1955, « Requiem pour une nonne » de William FAULKNER en 1956, « Le chevalier d’Olmedo » de Lope de VEGA en 1957 et « Les possédés » de Fiodor DOSTOIEVSKI en 1959) de ou écrites collectivement (« Révolte dans les Asturies » en 1935).



« Le malentendu » (1943)

 

Pièce originale motivée par un fait divers survenu en 1935 et découvert par CAMUS dans un journal dont il gardera la coupure : dans un pays de l’est, un homme retourne dans sa famille après avoir fait fortune, sa sœur et sa mère ne le reconnaissent pas et le tuent pour lui dérober son bien.

 

La pièce : dans un pays d’Europe centrale se dresse une auberge tenue par Martha et sa mère. Arrivent Maria et son mari Jan, lui-même frère de Martha. Jan revient sur les traces de son enfance après avoir bien gagné sa vie dans un autre pays. Il veut faire la surprise à sa famille et partager son argent car il culpabilise d’avoir abandonné les siens.

 

Ni sa mère ni sa sœur ne le reconnaissent, aussi il joue le jeu et se fait passer pour un riche inconnu en voyage. Elles lorgnent sur sa fortune et sont bien décidées à se l’accaparer. Seulement, pour se faire il faudra tuer Jan…

 

La pièce se déroule en grande partie sous l’œil vide du domestique de l’auberge, qui ne parle pas ni ne réagit. « Le malentendu » a été écrit en 1943, il fait partie du cycle de l’absurde de CAMUS, pièce sombre d’aspect classique, elle dynamite l’esprit de famille et de fratrie en quelques dizaines de pages. La pièce fut jouée pour la première fois en 1944.




« Caligula » (1944)

Pièce entamée en 1938 et parue en 1944, elle dépeint la fin de règne de l’empereur Caligula à Rome en l’an 41, à 29 ans. L’empereur est introuvable depuis trois jours, sa cour le recherche ardemment. Caligula reparaît soudainement, empli d’une nouvelle mission en forme de folie : tyranniser un peu plus son peuple. Il est prêt à employer des moyens délirants et faire signer des lois inhumaines. La première est le deshéritage par descendance, en effet tous les biens laissés par les défunts devront désormais échoir à l’Empire. Les contrevenants seront exécutés. Les testaments devront être signés le soir même. Puis Caligula déclare subitement une famine pour le lendemain, annonce qu’il la stoppera lorsqu’il le désirera, car il en a le pouvoir. Entouré des siens, il parle de la vie, de la toute-puissance, de l’excès d’autorité.

Pièce de l’absurde, « Caligula » est aussi une réflexion sur le pouvoir et la marge de liberté lorsqu’il est exercé. Ici bien sûr le personnage incarné par Caligula est une caricature du pouvoir absolu et de la puissance illimitée. La liberté à quel prix ? Peut-elle être partagée ? Doit-on sacrifier les autres pour être épanoui ? Quel impact peut avoir la mort d’un proche ? Le pouvoir est-il nécessairement narcissique ?

Pièce violente et lyrique, « Caligula » est aussi sombre et dénonciatrice, un CAMUS très inspiré se réapproprie le règne de l’empereur romain avec une grande force magnétique.



« L’état de siège » (1948)

 

L’Espagne franquiste, ici personnifiée par un personnage : La Peste. Attention, cette pièce n’est pas une version théâtrale du roman « La peste » sorti l’année précédente. Elle est cependant un pur bijou, décrivant le quotidien de la population sous le joug du totalitarisme. Un couple déchiré, un homme nihiliste et désabusé (Nada), un gouverneur autoritaire : « Ordre du gouverneur. Que chacun se retire et reprenne ses tâches. Les bons gouvernements sont les gouvernements où rien ne se passe. Or telle est la volonté du gouverneur qu’il ne se passe rien en son gouvernement, afin qu’il demeure aussi bon qu’il l’a toujours été ».

 

Le personnage incarné par La Peste réalise une sorte de coup d’État. Dorénavant, encore plus de privations pour les habitants, comme autant de nouvelles obligations. La peur est au centre du dispositif politique : affaiblir voire anéantir le citoyen, le rendre à l’état d’esclave, y compris par la pensée. Texte lyrique sachant se faire grandiloquent, il est d’une rare puissance et peut de par cette force évoquer la littérature russe du XIXe siècle. Ici je pense bien sûr à DOSTOIEVSKI que CAMUS admirait. On peut évidemment penser à l’absurde de KAFKA (encore une immense référence chez CAMUS). La justice est aussi au cœur de la réflexion Camusienne.

 

D’allégories en phrases choc, « L’état de siège » se révèle comme l’un des moins connus et pourtant des plus forts textes de CAMUS. Une lecture neutre en 2020 est absolument impossible, après le confinement et les suites en cours de la pandémie. En effet, dans cette pièce il est question d’épidémie, de personnes confinées, d’autres mises en quarantaine, d’un port de masque discuté, refusé, obligé, comme si CAMUS s’avérait prophète. Cet « État de siège » est une lecture indispensable en ces temps où le passé a tendance à nous rattraper, elle est d’une extraordinaire clairvoyance tout en nous prévenant des totalitarismes.

 

« Diego :

Tu servais l’ancienne loi. Tu n’as rien à faire avec la nouvelle.

Le juge :

Je ne sers pas la loi pour ce qu’elle dit, mais parce qu’elle est la loi.

Diego :

Mais si la loi est le crime ?

Le juge :

Si le crime devient la loi, il cesse d’être crime.

Diego :

Et c’est la vertu qu’il faut punir !

Le juge :

Il faut la punir, en effet, si elle a l’arrogance de discuter la loi ».


 


« Les justes » (1949)

 

En fin du XIXe siècle ou de début du XXe, un socialiste révolutionnaire russe vient de s’évader d’un bagne en passant par la Suisse. Il retrouve en Russie ses anciens camarades du Parti Socialiste Révolutionnaire. Ensemble ils mettent en place un projet d’envergure : assassiner par une bombe le grand-duc de Russie afin de rendre la terre au peuple.

 

Seulement, le militant désigné pour réaliser l’acte ne peut le concrétiser malgré un scénario scrupuleusement étudié car des enfants se trouvent à bord de la calèche du grand-duc lors du passage de celle-ci. S’ensuit une dispute sur les limites de la permissivité dans la foi en la Révolution, les désaccords sont profonds et inconciliables.

 

Après cet essai infructueux, la bombe sera pourtant lancée plus tard contre le grand-duc. Qui périra. Le coupable va être emprisonné, mais il va rencontrer la propre femme de l’homme assassiné…

 

« Mourir au moment de l’attentat laisse quelque chose d’inachevé. Entre l’attentat et l’échafaud, au contraire, il y a toute une éternité, la seule peut-être, pour l’homme ».

 

Pièce humaniste mettant en scène des combattants que l’on pourra imaginer anarchistes (doctrine dont se revendiquera CAMUS toute sa vie), voire nihilistes pour le personnage de Stepan, elle est redoutable par sa mise en scène, jouant sur les dilemmes d’un révolutionnaire : tuer mais pourquoi ? Etre un jusqu’au-boutiste pour la cause, suivre l’émulation collective ou prendre position à titre individuel ? Puis il y a l’amour au centre de ce questionnement, et la justice. « Pour nous qui ne croyons pas en Dieu, il faut toute la justice ou c’est le désespoir ».

(Warren Bismuth)

vendredi 23 octobre 2020

Andrèas FLOURÀKIS « Je veux un pays » + « Exercices pour genoux solides »

 


Deux pièces contemporaines du grec Andrèas FLOURÀKIS viennent de paraître aux éditions L’espace d’un Instant. Différentes dans leur structure, elle tentent à représenter pourtant le même constat : l’effondrement d’un pays qui pourrait bien être la Grèce.

« Je veux un pays » est une longue conversation de phrases brèves scandées par des personnages indéterminés, anonymes, phrases qui pourraient n’en former qu’une seule, tel un long poème désenchanté où l’espoir tente pourtant de surnager. Les lieux et l’époque semblent eux aussi indéterminés même si nous finirons par apprendre qu’il s’agit de la Grèce d’aujourd’hui. Cette pièce pourrait être rangée dans une sorte de théâtre de l’absurde, non loin de BECKETT, même si le ton peut y être plus dur :

« - Ceux qui ont des sentiments forts doivent survivre.

- Les sentiments nous rendent vulnérables.

- Sensibles.

- Mollassons ».

Les protagonistes au nombre incertain ont pour projet de quitter le pays, considéré comme défunt, par les voies maritimes, en une suite de questionnements et parfois d’hébétudes, espérant même par moments une guerre qui réglerait tous leurs problèmes. Les gens rêvent d’un monde meilleur, ailleurs, mais existe-t-il ?

« Exercices pour genoux solides » est une suite de courtes séquences (35 au total) dans lesquelles discutent quatre personnages, pas toujours ensemble par ailleurs. Comme pour la pièce précédente, ils sont anonymes, ne représentent rien sinon des pensées, des convictions, des états d’esprits, mais aussi des constats. L’espace lieu est restreint, pour une réflexion sur le monde du travail, corrompu, où des individus sont forcés à se faire la guerre pour sauvegarder leur emploi, à n’importe quel prix. Et puis il y a le nationalisme, le fascisme, ici personnalisé par un jeune homme. On pense bien sûr au parti grec d’extrême droite Aube dorée, proche des néonazis. La pièce met en scène les rapports familiaux et humains, devenus tendus et comme inextricablement complexes.

Théâtre de l’anonymat et de la recherche de la liberté, ces deux pièces savent se faire violentes, comme peut être violente la Grèce, comme a pu se faire violente la crise économique dans ce pays qui est loin d’avoir été épargné. L’exode migratoire dont la Grèce est aujourd’hui l’un des hauts lieux entraîne nationalisme exacerbé et repli sur soi, ces pièces en parlent aussi. La première sur le désir de quitter le pays, la seconde sur celui d’y entrer pour ceux qui vivent un quotidien encore pire ailleurs, et la volonté de certains fachos d’interdire l’accès aux frontières aux étrangers. Plusieurs mondes qui ont du mal à dialoguer.

Le théâtre de FLOURÀKIS est engagé, social, politique, humaniste, mais aussi violent tout en sachant dosé l’humour, ces deux pièces viennent de paraître aux éditions L’espace d’un Instant, qui nous régalent encore de leurs choix judicieux pour un théâtre contemporain particulièrement engagé, dans une ligne éditoriale très prononcée, très identifiée, fidèle et particulièrement efficace. L’espace d’un Instant est l’une de ces maisons indépendantes passionnées qui propose du qualificatif à intervalles réguliers, pour des pièces qui toujours, en plus de tenir la route, nous permettent ici d’apprendre des tas de choses sur les pays dont les écrivains sont issus.

Ces deux pièces sont traduites par Hélène ZERVAS et Michel VOLKOVITCH et datent originellement de 2013.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)