Les
éditions Gallmeister ont entrepris de retraduire et republier tous les romans –
soit une dizaine – de James CRUMLEY (1939-2008) depuis déjà quelques années.
Alors que vient de paraître « Folie douce », prenons un peu de temps
pour rembobiner, avec cette première réédition de l’auteur chez Gallmeister en
2016.
CRUMLEY
a créé deux héros récurrents pour deux courtes séries parallèles. Deux
détectives privés : Milo Milodragovitch et Sughrue, deux types qui vont
finir par se croiser au cours des deux séries, mais n’anticipons pas, car ici
il s’agit d’une affaire où seul Milodragovitch intervient, et c’est donc sa toute
première apparition pour un titre initialement paru en 1975. C’est aussi le
premier roman de l’auteur.
Milo,
ancien soldat de la guerre de Corée, est de ces détectives désabusés, qui aime
jouer avec sa santé physique par l’abus d’alcools et de drogues diverses dans
la petite ville de Meriwether (50000 habitants) du Montana. Spécialisé dans le
divorce, il n’est plus appelé pour régler des contentieux, se sent partir sur
la touche, quand une certaine Helen Duffy fait appel à lui pour un tout autre
programme : son frère cadet, Raymond, a disparu depuis trois semaines.
Bien vite, ce frangin est retrouvé mort.
Si
l’intrigue peut paraître simple de prime abord, il n’en est rien au fur et à
mesure du déroulé des événements. De nombreuses bouilles patibulaires vont
venir le glacer, des alcoolos, des camés, des putes, bref tout ce qui
représente les bas fonds d’une ville étasunienne des années 70, avec son quota
de hippies plus ou moins louches.
C’est
aussi l’occasion pour Milo de revenir sur sa vie, âpre elle aussi :
parents alcooliques puis suicidés, errances diverses et ancien boulot chez les
flics, mais Milo est devenu un privé. Privé d’avenir, d’amour, il « volue
dans les bars les plus sombres de la ville, y croise les pochetrons les plus
ténébreux, la mafia locale, les salauds. « Le bronzage artificiel ne parvenait pas à masquer totalement sa
couperose, et la veste hors de prix taillée sur mesure ne parvenait pas non
plus à masquer sa bedaine. Ses denses cheveux noirs ne grisonnaient nulle part,
mais ils avaient l’air peints au-dessus de sa tête ronde ».
La
force démoniaque de CRUMLEY réside dans son imagination et sa patte. Faisant la
part belle aux dialogues crus et violents « à l’ancienne », il
stupéfie par son humour caustique, noir lui aussi, le tout emballé dans une
verve puissante et accrocheuse. Bien sûr, CRUMLEY se moque de la bien pensance,
du politiquement correct, et tout le monde en prend pour son grade. Sous un
fond noir foncé, il parvient à nous faire nous gausser presque de bout en bout.
Un autre de ses talents dans l’écriture est celui d’enchaîner une scène
sanguinolente et crade avec un petit moment de poésie, une prouesse où le
rythme est brisé immédiatement, occasion pour le lectorat de reprendre son
souffle avant une nouvelle immersion dans les rues poisseuses de Meriwether.
L’ambiance
générale est ambivalente, entre froideur extrême du fond (personnages
déglingués sans futur ni scrupules, relations humaines électriques, coups bas
et surenchères permanentes à coup d’argent sale) et drôlerie, presque légèreté
de la forme. Car CRUMLEY est un vrai conteur. Il déniche une anecdote pourrie
qui désamorce le climat quasi nihiliste du roman. En le lisant, il est
difficile de ne pas penser à Jim HARRISON. Deux écrivains de la même
génération, tous deux attachés au Montana, et appartenant d’ailleurs à la
fameuse école littéraire de cet Etat. Seulement, CRUMLEY possède encore moins
de pudeur que HARRISON. Si ce dernier tombe parfois émerveillé devant certains
de ses personnages et les « protège », CRUMLEY n’en a rien à foutre,
il brandit le jusqu’au-boutisme en arme absolu. Son Milo est un pourri, comme
ceux qu’il traque. Il picole jusqu’à s’écrouler et se réveille avec des cachets
de speed. CRUMLEY est un peu une version polar halluciné de HARRISON.
Ami.es
politiquement corrects, passez votre chemin sans attendre. Les situations, les
mots, les relations des personnages de CRUMEY choquent. Il passe la
démultipliée sans aucun répit ou presque. Il rend notre monde encore plus
dégueulasse qu’il n’est. Seulement, voilà, il maîtrise son récit à la
perfection. D’accord il use et abuse de mots grossiers, de cadavres jonchant
son récit, tout comme dans les dialogues il use et abuse du mot
« vieux ». Mais il nous prend à revers avec ces moments de pure
poésie. Le rythme est fort soutenu, étouffant par les scènes, mais cet humour
dévastateur vient tout rendre dérisoire, comme si rien n’était finalement
important sur cette fichue terre. Par la causticité il fait passer la pilule
(de speed), il désenclave une noirceur qui pourrait être totale. Dans une ville
où l’on envoie les dégueulis d’ivrognes au labo pour expertise, tout est
permis, et donc les voyous se permettent tout.
Rien
qu’en lisant ce premier roman vous vient subitement une solide gueule de bois,
comme un lendemain de mélange varié d’alcools frelatés et de baisers impudiques
avec un cendrier plein de mégots jusqu’à la gueule. L’expérience est étonnante,
presque extrême, et pourtant elle s’avère redoutable par son addiction,
d’autant que le finale, exceptionnel, est dans ce polar mené de main de maître
sans toutefois nous rabibocher complètement avec l’espèce humaine.
SI
vous suivez régulièrement Gallmeister, le nom du traducteur, jacques MAILHOS,
ne vous sera pas inconnu. Il a en effet traduit pour cet éditeur, entre autres,
des auteurs tels que Edward ABBEY, Doug PEACOCK, TREVANIAN, James DICKEY,
Henry-David THOREAU, Ross MACDONALD, Jim TENUTO, Barry LOPEZ et pas mal
d’autres. « Fausse piste » est depuis sorti en version poche chez
Gallmeister, mais si vous pouvez dégoter cette version grand format, faites-le,
car elle est agrémentée de dessins somptueux en noir et blanc de CHABOUTÉ qui
valent le déplacement et rendent encore plus vivant l’univers poisseux et
enivrant – c’est le mot - de CRUMLEY. Pour votre anniversaire par exemple…
« Je taille la route, vieux, c’est tout. Je me
tire de cet endroit malsain. Les mecs sont vraiment bizarres, ici, vieux. Ils
marchent tous au speed et aux cachetons et à l’héro et à la putain de
méchanceté pure. J’ai été dans des tas de coins, vieux, mais j’ai jamais vu un
endroit comme ici. On trouve pas d’herbe en ville, sauf celle que les gars
cultivent chez eux. L’acide est systématiquement coupé avec du speed. Et c’est
la première fois que je vois autant de mecs accrocs à l’héro depuis que j’ai
quitté la côte est ».
https://gallmeister.fr/
(Warren
Bismuth)