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vendredi 15 juin 2018

Gaétan NOCQ « Soleil brûlant en Algérie »


Vous vous souvenez peut-être de ce «Capitaine Tikhomiroff » que l'on vous avait présenté ici même, une BD de 2017 où le héros devait en découdre avec la Révolution russe puisqu'étant dans le camp de l'armée blanche bientôt vaincue.

En fait cet album faisait suite à un autre, sorti l'année précédente. C'est celui présenté maintenant sous vos yeux ébahis (applaudissements). Étrangement le premier volume se déroule après le second, de quoi nous perdre dans nos certitudes rationnelles. Algérie années 50 et 60, la guerre vue par une descendance du capitaine évoqué plus haut.

Un autre Tikhomiroff pour une autre page ineffaçable de l'Histoire. Tikhomiroff et son service miliaire, soldat appelé en vue de la pacification outre-méditerranéenne du côté de Cherchell, ville algérienne au bord de la mer qui a tout l'air d'un paradis. En temps de paix.

Comme beaucoup d'appelés du contingent, 27 mois, pas moins, de glandouille, de combats, de chaleur, de froid, de guet-apens, de tensions ethniques, etc., avec des fusils vieillots, non fonctionnels. Puis il y a les faits : la colonisation, les lynchages, les tortures, un quotidien malheureusement tellement banal dans un pays, pardon un département à feu et à sang. Les événements sont cités, sans insister, comme une évocation des faits divers cruels, terribles, tout ce qu'a vu le soldat Tiko, du plus au moins mignon, du plus au moins racontable.

Le cauchemar jusqu'au bout après qu'à son retour en France, et alors qu'il croyait pour lui la guerre terminée une fois pour toutes, l'O.A.S. a décidé de continuer les hostilités coûte que coûte, même en métropole, attisant la psychose générale. Pour Tiko comme pour les autres, la réinsertion va être compliqué et la guerre va jouer les prolongations.

Les dessins de NOCQ sont assez expurgés, que du crayon de papier, du bon vieux noir et blanc des familles, des perspectives assez académiques voire conventionnelles, mais qui n’empiètent pas sur le fond de l'affaire, cette Algérie meurtrie et ces soldats courant comme des poulets sans tête.

Cette BD est une adaptation du bouquin d'Alexandre TIKHOMIROFF « Une caserne au soleil – SP 88469 », une version visuelle et sensitive. Car oui, comme son aïeul, ce TIKHOMIROFF a bien existé, il a raconté ce qu’il a vu, NOCQ l’a mis en images. Chouette boulot de reconstitution historique, de récit de vie dans un album qui se lit tout seul et se regarde agréablement. Sorti en 2016 chez La Boîte à Bulles.


(Warren Bismuth)

Didier DAENINCKX & Willy RONIS « Belleville Ménilmontant »


Un beau livre comme on nomme pareils objets. De la photographie, du texte, du papier glacé de qualité supérieure, du format supérieur lui aussi. Un poids lourd. C'est doublement, triplement, et même plus, de la réédition. À l'origine des photos en noir et blanc de Willy RONIS, une pointure il paraît. Elles datent de la fin des années 40, marquent une époque révolue. Les plus belles se sont retrouvées sur des recueils. C'est tout d'abord sorti en 1954, préface de Pierre MAC ORLAN, puis en 1989, même punition.

C'est sur le tirage de 1999 que DAENINCKX vient mettre son grain de sel, ajouter du texte, une courte nouvelle dans laquelle un homme se reconnaît sur un cliché de RONIS pris dans le quartier parisien de Belleville Ménilmontant et lui écrit qui il est vraiment, égrenant ses souvenirs dans ce quartier. On ne la fait pas à DAENINCKX, car l'air de rien, il rajoute quelques lignes concernant la Commune de Paris (Belleville y a joué un grand rôle), le Front Populaire, les victoires ouvrières. C'est DAENINCKX, il est ainsi, il s'engage, il commémore. Il raconte ces quartiers de Paris, en dresse un inventaire : les commerces, les vieux métiers, etc.

RONIS, disparu en 2009, semble avoir graissé la pâte à DAENINCKX en lui livrant sur un plateau des photos de manifs, d'un Belleville qui conteste. Pain béni pour l'écrivain, DAENINCKX est un pur, un de ces vestiges du passé, un peu comme ces photographies d’antan, marquées d’une période précise.

Au gré des photos, on se balade avec dans le pif cette odeur de vieux charbon, les façades noircies de suie, le goudron à nids de poule intégrés, les gouttières démantibulées, les bagnoles tordues, même chose pour les vieux aidés par une canne, la troisième guibole, la plus solide. La ville de jadis quoi. Les photos sont pleines de reliefs, de perspective, de profondeur, c'est magnifique, une petite flânerie dans les rues du vieux Paris, ça revigore, ça fleure bon le film français réaliste de la même époque, l'entre-deux guerres, l'après guerre, des rues figées, déglinguées, qui semble-t-il ne bougeront jamais et périront de leur belle mort.

Depuis, les travaux ont été énormes, partout, les rues ne ressemblent plus à ça, on a tout dézingué, tout repeint, tout recrépi. Doit-on s'en plaindre, s'en réjouir ? Je pense qu'il faut s'en contenter et constater par le silence, admirer ces photos d'une grande force, lire ces pages d'un DAENINCKX en forme et se laisser porter par le temps. Cette nouvelle réédition vient de sortir en 2018 chez HOËBEKE, n'hésitez pas à la consulter, y mettre votre nez, vous aurez du mal à ne pas vouloir visionner toutes les photos, tout comme vous aurez du mal à ne pas souhaiter connaître la fin de l'histoire contée par DAENINCKX. Un petit voyage dans le temps à un prix raisonnable, et tout ça sans foutre une torgnole à la couche d'ozone, donc on n'hésite pas une seconde, on s'assied et on contemple, le reste peut attendre, rien que la couverture donne envie.

http://www.hoebeke.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 13 juin 2018

Patrick VARETZ « Rougeville »


Bienvenue à Rougeville, ancienne cité minière peu engageante située à 50 km de Lille. Le narrateur décide d’explorer cette ville qui l’a vu grandir, au moyen de Google street view, c’est-à-dire en restant chez lui. Il y note de nombreux changements depuis les années 60 ou 70, il la reconnaît à peine. Au gré de cette balade virtuelle, il se remémore son enfance, imbriquée avec les évolutions de la ville.

Contre toute attente, une voix surgit en italique, c’est Rougeville elle-même qui prend le stylo, le bourg qui se présente, refait son histoire, les dates marquantes, la grève des mineurs de 1948 interrompue par les chars, cinq morts, l’âge d’or entre 1921 (4500 habitants) et 1926 (14000 !), dont 8000 étrangers, principalement des polonais, pour venir extraire le charbon au péril de leur vie.

Et puis c’est « l’inexorable déclin », les années 60, la mine qui a mauvaise mine, les fermetures, la désertion, la trahison des habitants de Rougeville. « Mais qu’en est-il à présent, quand il y a de moins et de moins de travail et aucune perspective ? Pour exister, c’est comme partout : les gens n’ont de cesse de courir confier leur argent – celui bien souvent de l’allocation chômage ou des minima sociaux – aux grandes enseignes du commerce mondialisé (celles-là même qui répandent le vide autour d’elles). Au siècle dernier et au siècle d’avant, les puissants qui nous faisaient courber la tête habitaient encore de grandes maisons sous les fenêtres desquelles on pouvait – le cas échéant – aller défiler pour hurler sa colère. Mais aujourd’hui vers qui se tourner ? On ignore jusqu’à l’endroit où se cachent ceux qui nous ont abandonnés. C’est sans doute que chacun peu à peu se replie dans le silence, occupé – faute de mieux – à cultiver la haine de l’étranger qu’il a cessé d’être. Oui. Car c’est soi-même que l’on apprend ainsi à détester ».

La voici la montée de l’extrême droite, avec ses sympathisants qui sont parfois les descendants même des étrangers qui allèrent au turbin en sous-sol dans les années 20. S’incruste un bref hommage au « Germinal » de ZOLA.

Mais surprise, les italiques de narration citadine s’ouvrent désormais sur l’autobiographie d’un certain Rougeville ayant vécu la Révolution française, Waterloo et tout le reste, un affabulateur, un mythomane, un de plus.

L’auteur narrateur reprend les commandes, et cette fois-ci c’est sa propre autobiographie qui est noircie sur le papier. Réelle ? Supposée (Rougeville n’existe pas, certes, mais le reste ?) ? L’auteur laisse planer le doute dans ce petit bouquin au format plus petit qu’un « poche » et en seulement 90 pages (attention de ne pas paumer l’objet entre deux pavés) et signe ici une collaboration régionale avec un éditeur du Nord : La Contre Allée.


(Warren Bismuth)

Mika BIERMANN « Sangs »


Attention, OVNI pour lecteur-ices averti-es.

Cette chronique, c'est l'histoire d'une quatrième de couverture :

Chez les Romains, « famille » signifiait réunion de serviteurs ou d'esclaves. Dans l'analyse marxiste, la famille a une origine purement économique et intéressée. C'est aux États-Unis dans les années 60 que l'amour est déclaré ciment familial.
Ça va saigner.

Chic, je vais être face à une famille dysfonctionnelle qui se déchire en tous sens. Et comme c'est chez P.O.L, ça va être top (j'ai encore « Fairy Tale » en tête, voir chroniques de mai).

Grosse erreur, j'aurais du fouiner la toile.

Cinq parties dans ce roman de 154 pages que j'ai lu d'une traite. Chaque partie est racontée par l'un des protagonistes de cette famille de 4 + 1 personnes.

Janet, la mère au foyer modèle, un peu enrobée suite à ses grossesses mais qui reste très belle, et qui prépare des gâteaux déjà tout faits, achetés dans le commerce et qui nourrit sa tribu avec des petits pois en boîte. Il faut bien le faire, c'est l'anniversaire d'Elvis. Le fils, pas le chanteur hein. Malgré l'absence de Jeff, le mari, vendeur de voitures d'occasions, qui a manifestement foutu le camp on ne sait où, attiré par une prostituée ou par une fille plus jeune. Ça commence à faire plusieurs mois que personne n'a de nouvelle, jusqu'à ce que...

Deuxième partie du livre, consacrée à Jeff, qui nous éclaire largement sur ce qu'il a fait pendant que sa femme assaisonnait les petits pois carottes. Et d'un coup, on éprouverait presque de la sympathie pour ce type volage. Pris en stop suite à la panne de sa voiture, par un fermier chelou, nous avons là un bel exemple de déni quand à la bizarrerie de la situation. Le vieux fermier, Bill comme il sera baptisé, ne semble pas amener Jeff à bon port.

Troisième partie, point de vue du fils aîné, Elvis, quelques années après les événements des deux premières parties. Elvis vit dans une cave et travaille comme informaticien pour l'armée, à la solde de l'Oncle Sam comme aime à le répéter sa jeune sœur, Béatrice. Pas tout à fait net, Elvis entretien des rapports compliqués avec une autre employée, Susannah. Je vous laisse découvrir cette scène... glauquissime avec un doigt qui sent le pipi et les pieds qui sentent le caca (je maîtrise l'art du teasing). Il est en charge d'aller chercher quelqu'un en Inde (je lutte pour ne rien révéler de l'intrigue).

Quatrième partie, Béatrice. Elle vit dans un mobil home, en est à son troisième mari. Le fil conducteur semble être la violence domestique. Elle intervient dans le récit pour prendre la suite de son frère.

Cinquième partie, Anne, le + 1 mentionné ci-dessus, absente lors des récits de Janet et Jeff tout simplement parce qu'elle n'était pas encore née. Elle vient au monde dans des circonstances plutôt particulières et sa vie sera aussi assez particulière. Un délire non systématisé, histoire de vous aiguiller un peu.

Récapitulons, une famille américaine dysfonctionnelle, 65 pages dignes d'un snuff movie, mélange de Hostel et de Seven. Un père qui vrille totalement et qui finit paranoïaque, une mère baba cool qui voyage, un cadavre mis à table, une poupée habillée en femme, un fermier serial killer, et le pauvre Jerry. Une folle (une vraie, une belle vignette clinique), un garçon avec des problèmes d'érection, une fille paumée. Ça fait une drôle de soupe.

J'ai hésité avant de faire cette chronique car je ne suis pas sûre d'avoir compris grand-chose aux tenants et aux aboutissants de ce bouquin de 2017 MAIS il me marque, tout en ayant réussi à me donner la nausée parfois. J'ai aimé l'humour qui se dégage de l'ensemble, alors même que l'on glisse dans le gore. Merci Mika BIERMANN pour ce moment différent, a priori il s'agit d'un livre hors norme dans l'histoire de son œuvre littéraire. Ça me rappelle quand j'ai découvert Joyce Carol OATES avec Zombi (un grand moment de gore et de violence gratuite aussi, je recommande vivement).

Réservé à un lectorat averti, certaines scènes peuvent choquer.
Si vous avez envie d'explorer quelque chose de différent, foncez.

SKIN
FOOT
KNEE
FINGER
BELLY
NIPPLE
EAR
MOUTH
TONGUE
PENIS
EYE
BRAIN

Et n'oubliez pas : ça va saigner.

 (Emilia Sancti)

dimanche 10 juin 2018

William BOYLE « Tout est brisé »


Deuxième roman pour William BOYLE, édité chez Gallmeister en 2017, « Tout est brisé », laisse présager, à raison, que ça risque d'être un peu pessimiste, noir, voire carrément dépressif. Néanmoins, Gravesend, son premier roman publié par Rivages en 2016 ayant été salué par la critique, je ne pouvais laisser passer ce titre !

Contrairement à ce que laisse présager la quatrième de couverture, le roman se compose de deux voix : celle d'Erica, la mère et celle de Jimmy, le fils. Le livre est découpé en 4 parties, et les deux protagonistes prennent la parole tour à tour.

Le moins que l'on puisse dire c'est que ça fleure pas la joie de vivre lorsque l'on ouvre le roman. On tombe de suite sur le récit d'Erica, mère de Jimmy, le fils unique, qui s'est fait la malle sans avoir terminé ses études, elle ne sait pas bien où, et qui refuse de lui donner des nouvelles. Et ça dure depuis 2 ans, ambiance... Dans le même temps, Erica a essuyé le décès de son mari (tumeur au cerveau), celui de sa mère, et doit gérer son père, pas de très bonne humeur suite à son hospitalisation. Voire carrément ingérable. Je vous renvoie au passage où il grommelle contre sa couche. On pourrait croire qu'Erica serait aidée par sa sœur. Que nenni, cette dernière se cache derrière la maladie de son mari (je crois qu'il y a un problème de karma dans cette famille !)

Bien sûr, l'argent ne tombe pas du ciel alors elle bosse, chiale devant ses collègues, n'a plus un rond (la santé n'est pas gratuite, la mort non plus d'ailleurs). De prime abord on ne comprend pas vraiment pourquoi Jimmy la joue perso, lui qui a été avisé des décès, n'est même pas venu faire un tour.

Jimmy prendra la parole dans la deuxième partie (la troisième partie sera pour Erica, etc) et l'on découvrira un jeune homme désenchanté (le terme est faible), passablement alcoolisé et sans le sou, vivant aux crochets de ses amants. Enfin, ça sent le roussi parce que justement il vient de se faire larguer par son mec. De force, à contre-coeur et en marche arrière, le voilà de retour chez sa mère et avec son grand-père (celui qui veut décidément pas pisser dans sa couche). Retour à la chambre d'ado, aux posters de Jeff Buckley et à ses CD's et à ses tourments, qu'il a essayé de fuir, vainement, puisque son mal-être ne l'a finalement jamais quitté.

« Tout est brisé », c'est l'histoire d'un tout jeune adulte qui est homosexuel et qui a été rejeté par son père, qui est en crise contre sa mère d'avoir pu accepter cela et qui n'arrive pas à dépasser les mots qu'il a reçu comme des gifles.

C'est l'histoire d'une mère qui a tout perdu, son fils, son mari, son fric, sa vie et qui tente très maladroitement de recoller les morceaux.

Une rencontre pour le moins étrange, une énième fuite dans un bus solitaire vont peut-être aider ces deux malades de la communication à renouer, sur la base de souvenirs communs, une complicité mère-fils qui à défaut d'être présente, a existé un jour.

C'est pas la grosse poilade du siècle (au cas où vous auriez encore un doute), mais le récit est servi par une écriture noire sur fond de Leonard Cohen et de Bob Dylan. 204 pages à lire d'une traite, avec un verre de pif à portée.


(Émilia Sancti)

samedi 9 juin 2018

Jacques JOSSE « Débarqué »


Jacques JOSSE dit de son père qu'il était un voyageur empêché. Breton de souche et de cœur, il aurait souhaité être marin, la pipe à la bouche en plein roulis, mais suite à une maladie (il est épileptique), il est resté sur la berge, en rade, au rade plutôt. Interdit de naviguer, de conduire, de fumer, de picoler. Il va se créer une ordonnance pour ne pas avoir à suivre les deux dernières prescriptions. À défaut d'eau salée, il va s'occuper de courant. Il sera électricien. L'eau et l’électricité ne font pas toujours bon ménage, c’est ce que l’auteur va nous démontrer à propos de son paternel.

La boîte qui l'emploie fait faillite. Bilan : chômage et alcool. Et tabac. Et petits boulots. Mais il rebondit, se dégote un chouette gagne-pain sur une île, dans sa branche. Bonheur. Chaque semaine, il quitte sa famille pour quelques jours, un rituel bien huilé. Il est entouré d'eau, alors son rêve assassiné, celui du grand large, devient presque réalité de substitution. Il rêve les bateaux, les matelots, les bonheurs, les tragédies : « Plusieurs embarcations s'étaient abîmées dans les parages. La carte des épaves, punaisée au-dessus du comptoir de l'unique café du bourg, en témoignait. Un mur des disparus, sur lequel des centaines de noms et de dates, ceux et celles des péris qui n'étaient pas rentrés, se dressait au bout du cimetière, dans la commune qui abritait l’embarcadère. Un dicton affirmait que voir l'île c'était voir son trépas. Ses abords inhospitaliers nourrissaient les légendes ». Maman elle, est « laveuse de morts ». Si si. Et accessoirement ne finit jamais ses phrases.

On vit comme naguère, on élève des animaux pour les tuer, les bouffer, nourrir la famille. Puis ce sont les membres mêmes qui ne vont pas tarder à suivre les bestiaux. Car la guigne va reprendre ses droits : ça commence par le papa et une mauvaise chute. Dans tous les sens du terme. Pourtant tout était écrit : « Il semblait avoir trouvé un rythme de croisière capable de l'aider à franchir les fatidiques quatre-vingts berges sans avoir à subir de nouvelles avaries ».

La mère-grand avait ouvert les hostilités des excursions au cimetière communal pour ces cœurs cabossés, ces destins brisés, dans une famille qui va souffrir : le frère de Jacques a devancé à son tour le cortège funèbre en 1996. Puis la frangine, retrouvée dans un bois en mars 2004, défunctée. La faucheuse semble planer dangereusement sur la fratrie, va falloir redoubler de vigilance. Mais tout va aller de mal en pis, jusqu'à ce jour de février 2008 où le paternel casse sa pipe, le même jour que l'humoriste en chef Henri Salvador. Ironie du sort ? Salvador signifie sauveur/salvateur en espagnol.

Derrière la figure émouvante et imposante de ce père silencieux, ce sont toutes les images de la Bretagne qui remontent à la surface, au-dessus de l'écume et de la brume, la houle, les tempêtes. Ce petit récit est truffé d'anecdotes, d'odeurs, d'ivrognes, parsemé de suicides (trois raisons selon l’auteur : alcool, grisaille et sentiments d'inutilité). On y croise les fantômes de GIONO, SIMENON, STEINBECK, CALDWELL (excusez du peu), les ombres de ceux qui ont écrit sur la mer : LOTI, LONDON, CONRAD. On y entrevoit des héros du Tour de France cycliste, on y apprend comment réaliser du cidre artisanal tout en prenant BRASSENS à contre-pied dans les rites du père : « Chaque matin, il ouvrait son journal sur la double page des obsèques. Il notait l'âge des partants. Remarquait qu'ils avaient tous à peu près le sien, en déduisait que ça sentait vraiment le sapin, blaguait à peine en assurant que l'arbre avec lequel on fabriquerait son cercueil était sans doute débité depuis belle lurette et qu'il ne tarderait pas à les rejoindre ». Respect éternel pour les marins disparus, dans une langue flirtant avec le sublime : « … ces adeptes des tours du monde qui, ces années-là, descendaient, à tour de rôle et en piqué, boire l'ultime bouillon, celui de onze heures, mijoté dans les crevasses, sur lit d'algues et de coraux, par le facétieux cuisinier des bas-fonds ».

Halte-là ! Je pourrais en effet vous citer tout le bouquin tellement dans ces courts chapitres l'écriture imagée est forte, puissante, poétique, pudique, brassant l'humour noir, celui du désespoir, comme pour envoûter d'une ultime saillie. Délicieux à tous points de vue. JOSSE est unique, seul sur son îlot, c'est pourquoi ce poète « rêveur de tombes », prince de la prose, est indispensable, ne serait-ce que par sa manière extatique de décrire la mort et les paysages. Cette savoureuse biographie du père (mais pas que) vient de sortir aux Éditions La Contre Allée, je vous recommande vivement de vous y ruer, c'est même quasiment un ordre. C'est grâce à ce petit livre que l'on comprend JOSSE, ses 40 publications, son rapport quasi charnel à la mort (qui semble avoir été omniprésente dans son parcours, d'où cette « obsession », ces références incessantes), à la mer. Et qu'on ne l'aime que davantage. Il fait partie des grands, ne le ratez pas.


(Warren Bismuth)

jeudi 7 juin 2018

Marie-Eve et Jean-Jacques DE GRAVE « L'histoire de Ned Kelly »


Un petit objet sympa comme tout, à ranger parmi la grande collection des « Inclassables ». Il peut être mis dans le casier « Bandes dessinées », certes, mais l'écriture n'est pas sur la même page que les dessins, la présentation n'est pas « conventionnelle ». Et d'ailleurs, les dessins, parlons-en : c'est de la linogravure pleine page, vous savez, ces sortes de pochoirs taillés minutieusement dans du linoléum. Pour accomplir cette besogne scénario + visuel, ils sont deux, le père et la fille. Le père au cutter et la fille au stylo. En postface, la fille pleure la disparition du père, relate la passion paternelle pour la linogravure, ça c'est pour les auteurs.

La trame à présent : une biographie succincte, comme éclair, de Ned KELLY, « chef » d'une bande de gangsters férocement inspirés par Robin des Bois. Marie-Eve DE GRAVE raconte tout ça d'une manière simple, à l'américaine, de sorte qu'on a le sentiment d'être plongé en plein western. D'ailleurs, pourquoi pas ? Ce gang a existé à la fin du XIXe siècle, c'était certes en Australie, en Tasmanie plus précisément, mais ils avaient des flinguots de compèt', du courage, se situaient en dehors de la loi et n'avaient pas froid aux yeux. Puis les gravures sont là pour nous rappeler l'ambiance western, d'autant que l'on sait d'entrée que le sympathique Ned KELLY va se voir offrir un joli nœud coulant en guise de pot de départ pour la Grande Inconnue, alors vu comme ça, on a du mal à ne pas s'imaginer les grands espaces, la poussière laissée par les galops des chevaux, la soif au coeur d'une nature déserte et aride, et la miraculeuse flasque de whisky qui épanche.

La famille KELLY avait quelques prédispositions pour le bordel ambiant. Le père, émigré irlandais, avait déjà écopé de sept ans de taule en 1841 pour avoir chouravé deux cochons, il y rendit son dernier souffle, Ned avait 12 ans, donc forcément ça marque.

Ned va être élevé en partie dans la nature, apprendre la vie. À 16 ans, troisième (déjà !) expérience par la case prison, trois ans pour vol de cheval, Ned parle d'erreur judiciaire. Une famille KELLY qui selon la mère est poursuivie par la guigne. Pas faux, car tout bascule à nouveau. D'un côté le frérot, Dan, qui file du mauvais coton en subtilisant des chevaux, de l'autre FITZPATRICK, un flic ivrogne qui mate avec un appétit un peu insistant la frangine de Dan et Ned. Il joue les fiers-à-bras et vient un beau jour pour arrêter Dan dans l'enceinte familiale. La mère l'assomme avec une poêle à frire. Un bilan respectable : maman KELLY au trou, ses deux fils recherchés et têtes mises à prix. Western vous dis-je. Les bambins en fuite, puis fusillade avec les flics, un représentant de l'autorité sur le carreau, puis un autre, un troisième, ça commence à faire beaucoup.

C'est parti pour la survie en plein bush avec excursions brèves dans la civilisation, braquage d'une banque pour redistribution à des prisonniers expulsés de leurs terres. Les proches des frères KELLY commencent à être inquiétés par les autorités. Alors le duo joue la carte de l'intimidation : il déboule colts au vent dans un bureau de police, y enferme deux flics dans une cellule et les fout à poil.

L'équipe KELLY est désormais traquée pendant trois mois. Au programme : un déraillement de train aidés par des complices, avec prise d'otages à la clé. Irruption des flics, nouvelles fusillades, ça devient une manie. Dan le frangin s'écroule. Mort. Ned est arrêté et, au cours d'un procès là aussi de trois mois, finalement condamné à mort et exécuté le 11 novembre 1880. Il a 25 ans mais déjà un sacré vécu. Ainsi va la vie. Vous avez remarqué ? Les deux prénoms des frangins mis à la suite, Dan et Ned, c'est pas loin de donner un truc du genre « Damned ».

Superbe roman graphique sorti chez Hélium en 2017. Ah, ne cherchez pas non plus à le classer niveau public à viser. Certes l'histoire est racontée comme pour des ados, mais la violence, mais les dessins, mais l'épilogue, avec cette destinée pas si éloignée de celle de Bonnie & Clyde. En tout cas ça donne très envie de lire « La véritable histoire du gang Kelly », biographie romancée de Peter CAREY, 400 pages de 2003 qui doivent sévèrement défourailler. On croisera peut-être son chemin un jour, armés ou pas, mais avec une fiole de Scotch en guise de bavoir, ça c’est plus sûr.

http://helium-editions.fr/

(Warren Bismuth)