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mercredi 2 octobre 2019

Antoine WAUTERS « Moi, Marthe et les autres »


Attention, coup de poing à l’estomac, porté par le belge Antoine WAUTERS dans ce court récit survivaliste, dans Paris puis sur les côtes Bretonnes, après un effondrement quelconque et non spécifié, dans un très court roman de 2018, également exercice de poésie en prose dans un monde post-apocalyptique.

Hardy est le narrateur, il a une trentaine d’années et vit au sein d’un groupe d’une trentaine de personnes, chiffre qui est amené à se modifier au fur et à mesure des événements. Au centre de leur quotidien, il y a la survie, se nourrir, se cacher, se réchauffer, et faire l’amour, le plus possible. Le genre s’efface, il ne reste que des corps en mal de tendresse. Hardy se partage entre Marthe et Ossip, dans les buissons, n’importe où.

Il y a les autres de son groupe : on se protège comme on peut, on attaque à l’aide de couteaux, de haches. La nourriture, c’est l’autre : le récit est émaillé de nombreuses scènes de cannibalisme. On imagine la fumée, l’odeur de pourri, de cadavres, l’errance des survivants pensant être les derniers habitants d’un monde en perdition.

Jusque-là un récit très classique sur un genre essoré par la littérature contemporaine : survivre après un effondrement. Pourtant rien n’est classique dans cette narration, à commencer par la forme qu’elle revêt : de courts paragraphes sont numérotés (près de 200 en quelques dizaines de pages, du compact !), jetés çà et là en fonction des pensées du narrateur qui décrit son quotidien et peine parfois à se souvenir du passé. Si Hardy sait qu’il a un père et une mère depuis longtemps décédés, on ne sait pas grand-chose d’eux, tout comme lui. Ses souvenirs les plus anciens, c’est le Vioque, figure paternelle pour le groupe qui a tenté de leur inculquer les connaissances déjà envolées depuis longtemps d’un monde où la mousse et le lichen sont redevenus les rois. On apprend des chansons de John Holiways que l’on fredonne lors d’événements importants, lors des enterrements par exemple. À l’instar du nom de ce célèbre chanteur décédé, tous ceux de marques ou de lieux sont déformés (les Gallafayette, le périf, la mousse à raser Gileps). On reconnaît les noms des rues parisiennes mais il manque des lettres, on imagine bien les panneaux des rues à demi lisibles, les mots changent et se transmettent ainsi.

Toutes les règles sont revues, tous les rites sont réinterprétés, si les tabous ultimes tombent allègrement (le cannibalisme est perçu comme quelque chose de tout à fait banal), il demeure certains rituels qui forgent les groupes sociaux, à commencer par la mort. Dans cette nouvelle société, les défunts sont ensevelis tête en bas, on les pousse le plus loin possible en terre, en imaginant que la chaleur au centre de celle-ci pourrait réanimer le macchabée. On arrose le tout de John Holiways (on a tous en nous quelque chose de Tennessee), on verse quelques larmes mais point trop n’en faut, même quand la mort s’est révélée particulièrement violente, même quand on ne retrouve de ses amis que des morceaux laissés par des ventres bien repus…

Écriture poétique au cordeau, références à la littérature par les prénoms ou les patronymes des rescapés du récit (Hardy, Miller, Ossip, etc), noirceur opaque car misère, car cannibalisme. Retour à l’aube de l’humanité. Tout oublier, la technologie, la surproduction de jadis, et résister avec les miettes restantes. Le plus important, aimer : en se mélangeant, sans appartenance de sexe, en bisexualité, en homosexualité, baiser, lécher à qui mieux mieux. Prendre du plaisir avant l’inexorable.

La force de cet ouvrage est de ne pas chercher à susciter d’images horribles, voire gores, les choses sont dites sans emphase aucune ce qui tend vraiment à nous donner l’impression que la normalité a été rejouée aux dés, à l’occasion de cet effondrement : l’ordre moral a changé, voilà tout.

71 pages qui nous tiennent en haleine, bel exploit d’Antoine WAUTERS, le tout publié chez Verdier, alors on ne boude pas son plaisir et on saute dessus.


(Emilia Sancti & Warren Bismuth)

dimanche 29 septembre 2019

Keith McCAFFERTY « Meurtres sur la Madison »


Le polar se fait rare dans les pages du blog, alors autant bien le choisir avant de le présente. Premier volet d’une série en cours (le deuxième est déjà sorti), « Meurtres sur la Madison » est typique de ces ambiances naturalistes où la rivière joue peut-être le rôle principal. Ici c’est donc celle de la Madison, dans l’État du Montana. Un meurtre a été commis, un homme a été noyé. Mais il semblerait que ce ne soit pas précisément les eaux de la Madison que ses poumons ont ingurgitée, mais bien celle d’un étang, par ailleurs infesté par une maladie dévastatrice de la truite : le tournis.

Ancien détective privé recyclé dans la peinture d’art et au passé familial plutôt lourd, Sean Stranahan va être appelé par la sœur du décédé, une certaine Velvet Lafayette (Vareda) chanteuse et charmeuse. Pour l’aspect plus officiel de l’enquête, il y a Martha Ettinger, une shérif grande gueule mais tendre au fond, qui ne mâche pas ses mots et fait bouger le cul de ses subordonnés. Le mort a été découvert par un guide de pêche, Sam, qui ne va pas tarder à sympathiser avec Sean, ils vont ensemble tenter de délier certains nœuds ardents dans cette affaire s’annonçant complexe.

Sans le savoir, Sam joue sa vie en accompagnant Sean, il va croiser une balle, pas franchement là pour lui faire un câlin de bienvenue. L’atmosphère va se durcir, s’assombrir, mais tout en gardant un humour espiègle. Au milieu de ce déferlement de cannes à pêches, de moulinets, d’appâts et de truites arc-en-ciel, la peinture de Sean. Ses tableaux ont retenu l’attention de Summersby qui veut lui passer commande, un tableau par pièce (une douzaine) dans sa grande maison, chaque tableau représenterait une tranche de nature.

Quant à Sean, il semble hanté par son passé, la mort de ses parents, de sa sœur, son récent divorce avec Beth. Il paraît fort, robuste, mais pourrait se fissurer, d’autant que « Pour quelqu’un de jeune, il avait vu son comptant de morts – surtout la mort précoce de ses deux parents. Et il avait découvert qu’il pouvait faire face alors que d’autres, comme sa sœur, ne le pouvaient pas. On s’était toujours appuyé sur lui en cas de problème, ce qui, plutôt que de l’attirer vers le genre humain, l’avait isolé et l’avait doté d’une dose de courage qui ne semblait pas méritée. Etait-ce ce sentiment d’être à part qui l’avait conduit à la fin de son mariage ? »

Derrière le masque du polar, c’est l’état des rivières d’un coin des U.S.A. qui est ici ouvertement pointé. Si l’enquête est fictionnelle, en postface l’auteur tient à préciser que ce que vous venez de découvrir dans ce livre, soit (sans pour autant vous donner trop de pistes) la pollution de rivières et l’extinction des truites par une maladie rapportée volontairement par l’homme est en partie vrai : en d’autres temps, en d’autres lieux, mais ce fait divers sinistre a bel et bien existé, à plusieurs reprises même.

Les sentiments ont leur part belle. En fait Sean, le héros de cette série, coince avec les femmes, et une évocation de fin de volume semble résumer à elle seule son impossibilité à asseoir un comportement rationnel dès qu’il aime d’amour : « La tension entre eux était plus manifeste qu’auparavant. Ils tombaient l’un sur l’autre environ toutes les semaines et se séparaient toujours à contrecoeur. Mais ils avaient pris l’habitude de s’en tirer avec des plaisanteries taquines qui maintenaient entre eux une certaine distance qu’aucun des deux ne voulait être le premier à briser ».

Attention, ce livre est aussi un guide de pêcheurs très pointu et technique. Aussi, certains termes ne vous parleront pas, vous pourrez même être gêné.e.s par les détails de cette passion un brin sinistre à traquer un être vivant pour soit le tuer soit le remettre à l’eau (après poinçonnage en règle de la bouche tout de même). Une fois cet inconfort avalé (sans hameçon je précise), laissez-vous aller sur les flots de la Madison, ce polar est remarquable. L’auteur est très talentueux lorsqu’il s’agit de décrire les paysages somptueux du Montana, il construit aussi des personnages crédibles, sensibles, contrastés, forts. Les dialogues sont savoureux et l’enquête très bien ficelée. Il est très difficile de ne pas penser à la trilogie « Stoney Calhoun » de William TAPPLY ou à la série Walt Longmire de Craig JOHNSON.

Ce premier volume de Keith McCAFFERTY est un petit bijou du « Nature writing », il en possède tous les éléments essentiels : nature, rivières, poissons, arbres, lieux escarpés, oiseaux (peu), vieilles baraques de bois, protagonistes bourrus qui ont toujours vécu au contact de la nature et qui de fait vous en apprendront de bien belles. Car on en apprend beaucoup dans ce livre qui ne se focalise pas sur l’enquête, qui sait intelligemment déborder, notamment sur les problèmes de sauvegarde de rivières, car en plus c’est un bouquin militant (la postface le montre parfaitement). L’écriture est alerte et le tout parfaitement orchestré et délicieux. Sorti bien sûr chez Gallmeister. En 2018 pour la première version traduite, et réédition récente dans leur collection de poche Totem, une mine pour ce genre de lecture et de climat.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 26 septembre 2019

Gilles VINCENT-CABOUD « Les vies inférieures »


Une chronique découverte. Découverte à la fois d’un auteur, Gilbert VINCENT-CABOUD et aussi des éditions Brandon.

Cet ouvrage m’a intéressée dans un premier temps grâce aux lieux où se tient l’action : la Chartreuse, Voiron, Coublevie, Le Grand Lemps… que des paysages connus et aimés que je peux visualiser même les yeux clos. Deux narrations se font face et alternent, chapitre après chapitre : l’histoire d’une lignée, qui prend sa source au XIIIe siècle et l’histoire de Jean, qui démarre au milieu du XXe siècle. Rapidement nous serons amenés à comprendre qu’il s’agit de la généalogie de Jean Noiraud. Sur ce point précisément, chapeau bas, l’auteur arrive à nous confier la complexité des familles, des liens et des amours tout en gardant un propos clair, que l’on arrive à suivre.

Il ne serait pas pertinent de rentrer dans les détails, gardons l’essentiel : depuis le XIIIe siècle, la lignée des Noiraud se veut contestataire, va au bout de ses convictions, s’engage farouchement dans ce qui lui tient à cœur et tient mordicus à cette volonté de justice qui l’anime. C’est ce qui est central dans tout le roman : la lutte des classes. A la manière de la garance voyageuse qui pousse partout même là où on ne l’attend pas, les Noiraud résistent, et même repoussés, traqués, ils savent tirer parti de leur environnement afin de perdurer.

La boucle est bouclée dans les derniers chapitres du roman : Jean découvre ses ancêtres, se découvre orateur et cherche à défendre les plus modestes grâce à son don. Loin d’une trajectoire irréprochable, Jean est simplement un homme, qui se cherche, qui oscille entre l’acceptation de ses origines modestes et ses envies de nourritures intellectuelles, ponctuées de mirages offerts par la petite bourgeoisie. C’est sur le tard que Jean comprendra son but et son rôle dans la société :

« Il y a, dans toutes ces vies inférieures, un souffle de bonheur qui n’a besoin ni de pouvoir ni d’argent pour croître et embellir. C’est là qu’il faut creuser, Jean, dans ce souffle ».

Loin des clichés habituels sur le sujet, absolument pas manichéen, ce roman a un petit goût de ZOLA tout en étant moins noir et se terminant sur une note globale d’espoir. Note d’espoir qui est à modérer car l’on se demande comment va se poursuivre la lignée des Noiraud. Je n’en dirai pas davantage.

L’écriture est soignée, tout en restant simple, à l’image des individus qui sont racontés : la plume est précise et les images variées.

Ce roman de 412 pages est servi dans un très bel objet d’un format original, grand comme la main, léger malgré une impression de qualité sur un papier au grammage supérieur. Des coins arrondis, une couverture cartonnée, un logo en relief soigné, on prend du plaisir grâce aux mots mais aussi grâce à l’emballage. Cela ne gâche rien, bien au contraire. Je vous engage donc vivement à regarder le catalogue de cet éditeur avec attention, pour ma part j’ai pris un grand plaisir, grâce à Olivier qui a su me faire confiance en me confiant cette lecture. Vivement la prochaine !


(Emilia Sancti)

mercredi 25 septembre 2019

Monique WITTIG « Les guérillères »


Des femmes ont ensemble monté une communauté, sans hommes, un « féminaire » comme l’écrit la narratrice. Elles ont décidé de se passer de celui qu’elles nomment l’oppresseur. Plaisirs lesbiens, longues descriptions du sexe féminin. Évocations multiples de déesses, de nymphes, nombreuses allusions à l’antiquité. Parallèlement, préparation à la guerre contre le mâle agresseur, dominant, maniant le sexisme comme il a manié le racisme, son éradication est en vue, l’armée souveraine des femmes est prête et ne fera pas de quartiers.

Au cœur de ce texte très exigeant et de structure complexe, quelques cercles pleine page, ils peuvent à la fois représenter le zéro, mais aussi un périmètre dans lequel les hommes seront faits prisonniers. Il peut être vu également comme la lettre O, la première constituant les différents noms de troupes féminines combattantes. Toutes les cinq pages, des listes de noms de femmes tombées dans l’antiquité, comme un métronome incessant, un robinet qui goutte du sang.

Le combat contre l’homme dominateur et possessif va s’avérer violent, sans merci. La torture, la lutte, la guerre, la revanche tant attendue. Mais Monique WITTIG ne plaide pas pour le sanguinolent à tout crin, son texte est enrobé d’une poésie certes violente mais emplie d’allégories, de références, de beauté. Des micro-poèmes intégrés dans l’œuvre peuvent représenter ce boomerang que le mâle prend en pleine tronche après des millénaires d’abus. Minutieusement mais avec hargne, l’auteure justifie l’acte à venir :

« Elles disent, ils t’ont décrite comme ils ont décrit les races qu’ils ont appelées inférieures. Elles disent, oui, ce sont les mêmes oppresseurs dominateurs, les mêmes maîtres qui ont dit que les nègres et les femelles n’ont pas le cœur la rate le foie à la même place qu’eux, que la différence de sexe, la différence de couleur signifient l’infériorité, droit pour eux à la domination et à l’appropriation. Elles disent, oui, ce sont les mêmes oppresseurs dominateurs qui ont écrit des nègres et des femelles qu’ils sont universellement fourbes hypocrites rusés menteurs superficiels gourmands pusillanimes, que leur pensée est intuitive et sans logique, que chez eux la nature est ce qui parle le plus fort et cætera ».

Il faut bien s’accrocher pour lire ce récit. Un roman ? Peut-être, mais j’y vois surtout un manifeste féministe très acéré et sans concessions, sorte de manuel de lutte armée contre le « mec ». En fin de volume, les références utilisées dans l’ouvrage sont listées, elles sont nombreuses, variées, il est difficile de les percevoir dans la lecture. Récit utopiste en même temps que combatif, il est lucide et plein d’à propos.

Ce texte écrit en 1969 fit du bruit à sa sortie aux éditions de Minuit. Puis il fut étudié, encensé. Devant les féminicides toujours plus nombreux, il est plus que jamais d’actualité pour que l’homme cesse de tout se permettre au nom de la virilité, de la pseudo-supériorité, du défilé de testostérones, de longueur de quéquette et d’épaisseur de muscles. « Les guérillères » (quel titre sublime !) vient d’être réédité en poche en septembre 2019, tout juste 50 ans après sa sortie, toujours aux éditions de Minuit, comme en guise de nouvel avertissement au machisme, à la misogynie. Le propos signifie que s’il faut employer la violence contre la violence, alors elles ne s’en priveront pas. Il faudra frapper droit au coeur, c’est-à-dire entre les jambes, pour bien faire remonter les burnes jusqu’à la gorge et les voir jaillir de la bouche, dégueulées comme le comportement masculin peut être dégueulasse. Ce livre ô combien percutant devrait à nouveau laisser des traces.


(Warren Bismuth)

dimanche 22 septembre 2019

Pavel PRIAJKO « La récolte »


Une histoire de pommés. Une courte pièce de théâtre mettant en scène quatre personnages, deux femmes et deux hommes, qui vont cueillir des pommes, des reinettes dorées plus précisément. Tout simplement. Seulement les difficultés se succèdent : quelques pommes abîmées, une abeille qui pique, une cagette qui casse, des clous qui se tordent, une équipe peu adroite, et ce qui s’annonçait comme un moment de détente en plein air tourne au cauchemar.

Chaque phrase du dialogue est brève, les échanges s’enchaînent à un rythme soutenu, les protagonistes ne laissant que peu de blancs, de silences. Pièce à la fois moderne mais sur des bases classiques (elle est présentée comme une sorte d’écho à « la cerisaie » de TCHEKHOV), elle est énergique, d’un humour grinçant servi par un comique de répétition (« C’est rigolo ! »).

Mais attention derrière l’humour de façade se cache une tragédie, puisque les événements vont rapidement prendre une tournure très différente que celle escomptée : les pommes pourries vont se multiplier, se mélanger aux pommes saines, les cueilleurs en goguette vont désirer glaner toujours plus, par des techniques de plus en plus violentes pour le pauvre arbre. À la fin des fins, ils auront épuisé toutes les pommes disponibles, mais aussi cassé, détruit, amoindri, appauvri les pommiers. Et toutes les pommes saines vont se retrouvées meurtries un par une, ne devenant plus comestibles ni vendables.

Une pièce pouvant être perçue comme une allégorie du monde actuel : le désir de posséder toujours plus, toujours plus vite, avec de moins en moins de scrupules, employant des moyens de plus en plus radicaux sans se soucier des conséquences, immédiates ou non. Ici, en quelques minutes, une simple cueillette d’innocentes pommes va virer au carnage sur des arbres, avec un quatuor ne se posant aucune question, comme si l’instinct malfaisant prenait soudain le contrôle de chaque individu, annihilant toute tentative de discernement.

Pavel PRIAJKO est un metteur en scène biélorussien, il a écrit la présente pièce en russe, elle est traduite par Larissa GUILLEMET et Virginie SYMANIEC. M’est avis que si vous prenez le texte et remplacer le mot « pomme » par toute autre denrée périssable et non infinie, vous obtiendrez la même chute, reste à en connaître sa vitesse. Les éditions L’Espace d’un instant frappent encore par leur originalité et leur pêche intensive aux textes produits dans des pays qui nous parlent peu, à nous français, occidentaux, sevrés de culture orientale, textes qui sont pourtant écrits quelque part en Europe, à nos portes en somme. Celui-ci vient de paraître, il est à coup sûr à diffuser le pus largement possible. Profitez-en pour vous attarder sur le catalogue des éditions L’Espace d’un instant qui recèle quelques pépites théâtrales et dépaysantes produites dans des pays quelque peu obscurs de ce côté-ci de l’Europe.


(Warren Bismuth)

jeudi 19 septembre 2019

Christopher HITTINGER « Truckee Lake»


En 1846, de nombreuses familles états-uniennes partent chercher paix et prospérité dans les territoires de l’Oregon et la Californie, à l’ouest des U.S.A. À cette époque l’Oregon est sous domination britannique tandis que la Californie appartient au Mexique, nouvellement indépendant. 87 voyageurs partent de l’État du Missouri vers l’ouest, ce sont ces familles que l’auteur va suivre dans cette bande dessinée haletante. Il leur faudra traverser de dangereux périples. Parmi eux, des rivières et bien sûr les célèbres montagnes Rocheuses et le très redouté désert du Grand Lac Salé.

Les aventuriers se dispersent, une partie va opter pour le contournement du Lac par le nord, d’autres vont tenter l’impossible : traverser ledit Lac. Mais le mauvais temps, le froid, la neige s’abattent sur eux. Nombreux sont ceux qui vont mourir, tous vont souffrir le martyr. Plusieurs expéditions de sauvetage se mettront en route, alertés du désastre en cours.

Cette BD non paginée se présente comme un gros chéquier, plus longue que haute. Elle est en noir et blanc et les dessins sont très épurés. Tout le long de ces pages (une vignette par page), nous suivons le cauchemar de ces familles, perdues dans le blizzard, à bout de forces, les cadavres finissant par joncher le sol de leur périple. Il sera même question de cannibalisme pour survivre.

Cette BD n’est pas romancée, elle est un documentaire implacable sur la traversée mouvementée de desperados en quête d’une vie meilleure mais ne rencontrant que le chaos. Chaque page nous plonge un peu plus dans la famine, les atrocités vécues quotidiennement. La nature dangereuse, hostile, la météo épouvantable. Christopher HITTINGER sait faire partager cette épopée de manière froide mais passionnée, toute journalistique.

Les survivants fouleront le sol californien plusieurs mois plus tard en 1847, alors que la Californie sera désormais contrôlée par les États-Unis. Elle en deviendra un État à part entière en 1850.

Cette BD est une immersion dans une aventure horrible et en même temps dans l’Histoire des U.S.A. du XIXe siècle, juste après le début de l’extinction des amérindiens, dans un pays gorgé de sang, qui cherche une cohésion. Ces familles perdues sur les chemins du désert du Grand Lac Salé et sur les pentes des Rocheuses renvoient en quelque sorte l’image de leur pays, cherchant une identité et de l’or pour prospérer. Les protagonistes sont nombreux, à l’image des sauveteurs qui risquent leur vie pour en sauver d’autres. C’est aussi une ode aux grands espaces imprenables, à la souffrance humaine devant ce spectacle sans fin mais d’une rare dangerosité. Une nature coriace et violente, des individus mal préparés, mal renseignés, peu équipés, qui vont au péril de leur existence et de celles de leurs enfants tenter de rallier une terre promise.

En fin de volume, nous apprendrons ce que sont devenues ces familles, mais aussi les sauveteurs, ainsi qu’un bilan de l’expédition : 39 morts, des traumatismes, et paradoxalement quelques noms qui marqueront pour longtemps certaines rues de villes californiennes. BD sortie en 2016 aux éditions artisanales The Hoochie Coochie, elle permet de mieux comprendre ce XIXe siècle états-unien complètement fou et les prémices de la ruée vers l’or. Elle est cruelle et pourtant si historique.


(Warren Bismuth)

mardi 17 septembre 2019

Emmanuelle PIREYRE « Chimère »


Rentrée littéraire 2019 suite. Le monde qu’Emmanuelle PIREYRE nous propose de découvrir dans son nouveau livre est le nôtre, fait d’avancées technologiques, de croisements génétiques, élégants ou non, d’Europe des nations, de manque de recul sur les conséquences des inventions, des créations, un peu comme si la possibilité de croiser Frankenstein à un coin de rue était devenue perceptible quotidiennement. Mais à la différence d’auteurs catastrophistes ou à teneur néo-nihiliste avec sourire cynique de circonstance en mode findumondiste, Emmanuelle PIREYRE emploie l’humour décalé comme arme absolue.

L’Europe, 27 pays. OK l’Angleterre, la Brexiteuse, est sur la touche, regard vers les vestiaires. Quelles propositions pour rendre l’Europe plus attractive, plus efficace ? Donner un sujet d’actualité, social, politique ou environnemental à chaque pays pour qu’il planche dessus. Puis réunion formelle et solennelle pour travaux de groupes. La France tire le sujet « Temps libre », alors que par exemple l’aspect « Finance » est attribué à la Croatie. Chaque pays possède son thème sur lequel bûcher. Mais l’Europe est peuplée d’individus. Emmanuelle PIREYRE va en suivre quelques uns de près. Et comme pour se recentrer de plus en plus, elle va opter pour une partie autobiographique (ou autofictionnelle ?) : le quotidien Libération, une commande pour l’auteure dont le sujet sera le vaste sujet des OGM. C’est de ce point de départ qu’elle va rencontrer le biologiste jaques TESTART puis d’autres chercheurs, en Angleterre comme ailleurs. Qu’elle va sympathiser avec Brigitte, propriétaire d’un être hybride, croisement chien/humain, une chimère quoi ! Un certain Alistair, sorte de caricature de l’humain, ou cyber-humain à l’état de brouillon.

Emmanuelle la narratrice va suivre une tribu gitane. Car ce livre est aussi et peut-être surtout un hommage aux tsiganes, aux gitans, aux manouches, aux roms. Que l’on peut aussi orthographier Rrom. Le traité de Rome dont il est question dans le livre comme dans notre Histoire internationale, ne mériterait-il pas un ripolinage sous le nom de traité de Rrom ? Et Éric ROHMER le cinéaste, beaucoup évoqué dans le récit, les quatre premières lettres de son nom ne sont-elles pas là pour nous rappeler encore ces Roms ?

Mais il y a le citoyen. On y met tout derrière ce terme, cette désignation. Vilain mot, citoyen. « … dès qu’on ajoute l’adjectif ‘citoyen’ derrière un mot, je ne sais pourquoi, je suis prise d’une irrépressible envie de dormir. ‘Pique-nique citoyen’ et les yeux me picotent, ‘j’emprunte citoyen’ tandis qu’un bâillement me décroche la mâchoire ». Manière de comprendre qu’après pareille réflexion la « science citoyenne » ne peut qu’être emmerdante.

Heureusement retour du gitan, de la vie sans chichis, comme un rempart aux pensées sur la manipulation génétique, une bouée de sauvetage, un retour aux valeurs naturelles. Mais humour, toujours. Un peu à l’anglaise. C’est cocasse, pétillant, bien écrit, langue entre écriture un brin désuète, pardon, obsolète devrait-on dire si l’on suit les préceptes du présent livre, mais dont le rythme soutenu et un jonglage approprié en permettent une lecture résolument moderne. De par les thèmes aussi bien sûr.

Emmanuelle PIREYRE sait également se faire féministe. « … nous descendons de nos montagnes pour prendre les places, empruntant à toutes jambes le chemin ou rebondissant sur les fesses dans la pente, avec nos spécificités, notre cou trop long, notre cerveau ultrastructuré, notre mèche dans les yeux, nos talons ou nos tongs, notre poncho et notre incompréhensible chapeau à plume. Nous sommes prêtes à devenir les directrices, les présidentes et les zadistes les plus enragées, nous pliant pour entrer dans les catégories anciennes ou alors, chacune son style, nous en foutant éperdument ». Toujours cette méfiance envers le « citoyen » dirait-on…

Beaucoup de références (« La controverse de Valladolid », judicieuse idée car indéniable sorte de point de départ à la présente trame), d’informations, de termes techniques et/ou scientifiques mais qui ne paralysent pas la lecture puisque le maître mot est l’humour, les situations grotesques ou encombrantes. Un peu de légèreté derrière beaucoup de sérieux, le dosage est savant et parfaitement réussi. La mayonnaise est rigoureusement bien montée, ferme, elle peut être servie sans souci d’indigestion. Emmanuelle PIREYRE est loin d’être une débutante puisque, entre autres, définitivement détentrice du prix Médicis 2012. « Chimère » est sorti en cette rentrée 2019 aux éditions de L’Olivier.


(Warren Bismuth)