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dimanche 14 février 2021

Pierre BAYARD « Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? »

 


Après « Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? » en 2007 et « Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? » en 2012, Pierre BAYARD revient sur les thèmes de son forfait et poursuit son cycle des tromperies littéraires (mais pas seulement). Dans ce volume, il nous présente, entre autres, des œuvres dont les faits relatés ne se sont en vérité pas du tout déroulés comme racontés.

L’auteur psychanalyste prend un exemple par chapitre. Ainsi le lectorat va s’instruire, beaucoup, mais aussi s’amuser, énormément, l’austérité n’étant pas au rendez-vous de ce livre.

En 1997 est publié en France « Survivre avec les loups » de Misha DEFONSECA, un pseudo. Imposture littéraire, tout comme l’explique fort calmement Pierre BAYARD, avec documents à l’appui. En 1962, John STEINBECK s’embarque dans un pick-up pour découvrir les Etats-Unis et en tirer un récit « Voyage avec Charley » (Charley étant son chien). Dès 1791, CHATEAUBRIAND dit avoir rencontré le général WASHINGTON aux mêmes Etats-Unis. Retour au XXe siècle avec l’analyse de FREUD sur l’absence de sexualité chez Léonard de VINCI. Dans ces livres, si la forme est tout ce qu’il y a de plus profonde, le fond est en grande partie faux. Inventé, déformé, souvent à la gloire de l’auteur. La vérité n’est que secondaire.

Il en est de même pour le volume de la collection La Pléiade consacré à Saint John PERSE, l’écrivain qui veut se faire ici passer pour un pionnier en bouleversements politiques internationaux est en fait un faussaire. Anaïs NIN, en plus d’être faussaire, est une grande manipulatrice d’hommes. Elle tient plusieurs cahiers intimes, l’un « faux » qui en réalité est vrai, l’autre « vrai » qui s’avère faux, de quoi perdre la tête. Maria-Antonietta MACCIOCCHI publie son voyage en Chine en 1971. Un faux. Enfin, plutôt une affabulation sur le pays rêvé et fantasmé.

Place aux faits divers avec cette femme agressée puis tuée dans les rues de New York en 1964. 38 témoins, personne ne prévient la police. En vérité ces témoins n’existent pas. 1938 et « La guerre des mondes », pièce de théâtre montée à la radio par Orson WELLES d’après le roman éponyme de H.G. WELLS. Suite à la naïveté des auditeurs radiophoniques, immédiatement on parle d’une panique collective, des bouchons formés par des automobiles dans une partie du pays, cherchant à rejoindre les montagnes, ce qui est une pure invention. Plus près de nous, un reportage en Allemagne sur une petite ville du Minnesota où l’électorat serait à grande majorité trumpiste. Pierre BAYARD continue à nous balader au gré de l’Histoire avec le procès du nazi tortionnaire Adolf EICHMANN vu par les yeux d’Hannah ARENDT, qui trace le portrait d’un homme qui n’est pas EICHMANN. Le présent volume se termine comme entamé au cœur de la littérature avec le livre de témoignage « À marche forcée » de Slavomir RAWICZ. Un faussaire lui aussi.

Au-delà des inventions, des mensonges, des mises en scène, Pierre BAYARD met en avant le fait que dans la littérature, mais plus prosaïquement dans la vie, nous pouvons être tentés d’inventer dans un esprit de création, de mentir dans un esprit artistique. Et que, somme toute, il faut être non seulement tolérant, mais indulgent pour ces faussaires de génie. Son analyse est percutante, presque convaincante, même si une rationalité trop affirmée peut nous entraîner à ne pas être forcément d’accord avec l’auteur concernant sa compassion proche d’une sorte d’admiration. Il n’empêche, ce bouquin se dévore, il est à la fois didactique, enrichissant, amusant et fortement documenté. Il est récemment sorti aux éditions de Minuit – fin 2020 - dans la superbe collection Paradoxe.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 10 février 2021

VERCORS « La marche à l’étoile »

 


VERCORS et son ami d’alors (ça ne va pas durer) Pierre de LESCURE ont fondé les éditions de Minuit de manière clandestine dès 1941. Il faut cependant attendre février 1942 pour que sorte la première publication, une nouvelle de VERCORS lui-même, intitulée « Le silence de la mer » (texte qui a fait son chemin depuis). Près de deux ans plus tard paraît « La marche à l’étoile » du même auteur, toujours chez Minuit. Cette nouvelle sort précisément le 25 décembre 1943.

Elle suit un personnage, Thomas Muritz, de sa lointaine jeunesse en Hongrie à sa mort (pas tout à fait anodine, n’oublions pas que l’éditeur est clandestin et résistant sous l’occupation). Sa famille bilingue français-allemand, son père mort en 1878, son arrivée en France, à pied, son apprentissage de l’Histoire de France par les romans français du XIXe siècle, son oncle Béla, un turc.

Il y a les étoiles. Il a suivi les premières, celles du ciel, lorsqu’il est venu immigrer en France. Les suivantes, ce sont celles, jaunes, qui vont être cousues sur les vestes pour reconnaître publiquement les juifs pendant la deuxième guerre mondiale. Thomas en portera une. Avant cela, dès son arrivée en France, il fait connaissance avec un couple, discussions autour des notions de liberté et de justice. Et puis Paris. Paris la ville de ses rêves, qu’il rejoint, et particulièrement le pont des Arts.

Ce Thomas Muritz, c’est Louis BRULLER, et Louis c’est le père de Jean, ce Jean qui a pris le pseudo de VERCORS en 1941. C’est ici VERCORS qui écrit non pas une nouvelle classique mais une biographie succincte et romancée de son père. C’est aussi pour VERCORS une manière de rendre compte d’où lui est venu son intérêt pour la littérature. Et aussi une façon de remercier la France, celle qui a accueilli son aïeul, et pour laquelle il décide d’entrer en Résistance.

VERCORS rend hommage aussi bien à la France qu’à son père. Les courtes descriptions sont splendides et on les sent pleines d’émotion et de gratitude. Et au milieu, les réflexions, puissantes : « La passion est une terrible destructrice. Elle détruit dans la tête de qui la loge tout ce qui n’est pas son idée fixe. Elle fait une effroyable consommation d’impulsions et de concepts dont elle nourrit son insatiable cancer. Et quand, par fortune bonne ou mauvaise, elle vient à disparaître (comblée ou consumée), elle laisse dans la maison de qui l’a nourrie une vacance dévastée, et son hôte privé de désirs, hormis la soif de devenir esclave de nouveau ».

Texte émouvant dans lequel VERCORS n’en fait pas trop, se contentant de raconter sobrement le parcours d’un homme, son père, fuyant son pays, et qui vient se faire tuer pourtant dans celui qu’il a choisi, comme trahi par sa propre épouse. Car Louis BRULLER et la France, c’est une vraie histoire d’amour.

VERCORS est, avec ARAGON, le seul auteur qui verra deux de ses œuvres publiées par les éditions de Minuit clandestines. À la différence de certains des ouvrages de ses éditions présentés sur le blog, « La marche à l’étoile » est un texte facilement trouvable. Il a été réédité à maintes reprises, seul ou inclus dans des recueils de nouvelles, généralement jamais bien loin de son grand frère « Le silence de la mer ».

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 7 février 2021

Frédéric FIOLOF « Finir les restes »

 


Ce livre, pourtant court, vous pénètre par les pores. Par son écriture violente, sa poésie brutale, le cœur du narrateur qui s’ouvre et saigne, qui hurle sa peine (sa p-haine ?) devant la perte de ses parents, narrateur orphelin comme abandonné au monde.

De nombreuses images se succèdent dans ce récit de deuil, enfin d’un deuil qui ne parvient pas à s’amorcer. La mort hante chaque ligne, cherchant à s’en extirper pour nous péter au visage.

Quelques séquences ailleurs, géographiquement ou historiquement. Venise, puis la deuxième guerre mondiale, de manière brève mais soutenue avant le retour de la solitude, de l’isolement. Heureusement il y a les livres. Qui donnent de l’oxygène, qui habillent la vie, qui accompagnent, qui entraînent des réflexions personnelles du narrateur. Souvenirs d’enfance exhumés, figures parentales, quand le bonheur était palpable. La présence surtout. Les présences plutôt. « Imaginons que, nourris d’histoires, les morts se dressent soudain comme un seul homme. Nous reviennent en fanfare. Réveillés, désenchaînés et déchaînés. Affamés ».

Dans ces souvenirs, celui de Ludo, bref là aussi. Ludo et les rituels de funérailles au cœur des cimetières. La mort, toujours omniprésente, même dans les coups de projecteurs. Et Denis, l’ennemi d’enfance, celui que l’on n’oublie pas, que le narrateur aimerait bien inviter par ses muscles à rejoindre papa et maman au ciel. Lorsqu’on devient orphelin, il faut trouver un bouc émissaire, on a tous connu ça. Parfois, ça devient incontrôlable. Père. Mère. Cancer. Rime facile. Certes. Mais en l’exécutant l’ennemi, peut-on tuer notre propre passé ?

« Redessiner chaque jour autrement la carte de l’espérance. Trafiquer l’échelle. Renommer le centre de gravité. Inventer des pays où le meilleur se dit autrement. Le meilleur appauvri est d’abord méconnaissable dans son costume de mendiant. On s’en méfie. Et puis on l’adopte. Comme un roi nouveau ».

Et c’est le tour des regrets du non dit. Du silence quand les parents étaient encore bien vivants. Ne pas avoir dit ceci, ne pas avoir su exprimer son amour, ses sentiments. Alors retour sur les images de fin de vie, agonie comme acceptée par les aïeuls, résignation ou soulagement ? Et des phrases au conditionnel, pour un futur jamais vécu, seulement fantasmé ou espéré. Des voyages, qui sait ? En tout cas, le dernier se déroule avec une urne sur les genoux, celle du père…

Il y a du Léo FERRÉ dans cette complainte d’une grosse centaine de pages rythmée par de brefs chapitres à la charpente solide. De la sueur, de la souffrance, de la poésie, du souvenir. Et le noir, celui de l’avenir. « Il n’y a pas eu de colère, se dit l’orphelin. Pas tout de suite. D’abord une sorte de nudité. Car ce que m’ont légué les miens en disparaissant, c’est avant tout ma propre mort. C’est évident, certes, mais je l’éprouve pour la première fois ». « Il n’y a plus rien » chantait FERRÉ. Des questions en suspens dans une poésie écorchée qui pourtant entretient une lueur d’espoir. Pour cela, il faut attendre la fin, ou plutôt le nouveau début, la nouvelle chance.

Ce texte vient de sortir chez Quidam, il ressemble à un uppercut orphelin plein de désillusion, mais aussi de hargne et de besoin de vivre quand on vient de côtoyer la mort d’un peu près.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 3 février 2021

Éric PLAMONDON « Aller aux fraises »

 


Éric PLAMONDON avait déjà frappé très fort chez Quidam avec ses romans sociaux historiques « Taqawan » et « Oyana ». Il nous revient chez le même éditeur avec un titre saugrenu et un format roman court, découpé en trois nouvelles qui pourraient bien se lire indépendamment, mais ce serait gâcher. PLAMONDON est originaire du Québec et c’est « son » Canada qu’il dépeint dans un texte fort drôle et surprenant pour un changement radical de ton comparé aux deux œuvres citées plus haut.

1986, 17 ans, la belle vie avec les copines et les copains, de fiestas en beuveries, tout en cultivant l’insouciance d’une jeunesse qui veut profiter du moment. Le Québec, ici magnifié par les paysages d’une nature grandiose et les expressions du cru. Il n’est d’ailleurs pas toujours aisé de retranscrire les propos ou scènes, puisqu’aucun glossaire n’est proposé. Qu’importe, l’humour est décapant, les situations burlesques se succèdent dans une écriture nerveuse et parfaitement posée.

Le narrateur, lycéen, fils d’un couple éclaté, passe son temps tantôt chez son père, tantôt chez sa mère depuis une dizaine d’années. Sur fond de musique hard rock ou heavy metal, entre VAN HALEN et IRON MAIDEN, il fait ses classes, grandit et mûrit. « Mais c’est une autre histoire ».

Les potes, un entourage précieux. Les parties de billard entre deux cuites, de flirts en gueules de bois, les événements défilent à toute vitesse en mode épopée poissarde. Car cette petite troupe est classée dans la catégorie « losers ». Fin d’adolescence turbulente, ponctuée de scènes hilarantes. Jusqu’à la mort d’un ami. Mais là encore, la maîtrise de la narration est totale et l’auteur ne tarde pas à faire preuve d’un humour noir décapant : voyage singulier d’une urne funéraire avec désacralisation de la grande faucheuse. « L’urne était au milieu du billard ».

Dans ce récit ce sont des scènes d’une vie presque ordinaire qui sont livrées par dizaines. Le recul du temps fait qu’il ne reste que les moments les plus marquants, ceux qui reviennent en mémoire plusieurs décennies après. Le langage local à l’accent inimitable donne une dimension supplémentaire au récit : « À mon avis, avec tout ce qu’il a bu dans sa vie, va falloir qui fasse un croche par le purgatoire. Mais y’a jamais fait chier parsonne. Pis juste la manière qu’il avait de jouer aux pools, ça mérite quasiment d’être assis à la droite du père ».

Le dernier chapitre se fait plus historique, offensif avec le développement au début du siècle numéro vingt d’une mine d’amiante entraînant luttes sociales et syndicales à partir de 1915. Dans ce dernier texte, nous reconnaissons l’auteur de « Taqawan » et « Oyana », préoccupé par l’injustice. Mais là encore, il y a l’art et la manière de conter : « Les mois d’hiver défilent, sans concession du patronat. Ça va mal. On a plus une cenne. Y fait frette. Le vent souffle à travers les dumps. La neige est sale, le ciel gris comme un matin de décembre à huit cents pieds sous terre. Au moins, pendant la grève, on voit le soleil. L’opinion publique et une partie du clergé sont de votre bord. Après cinq mois de lutte, on gagne et on réveille la conscience de tout un pays ».

« Aller aux fraises », c’est un peu Jim HARRISON au pays des caribous : détachement, anecdotes drôles et attendrissantes, un début de vie adulte parsemé de galères, d’abus et de convoitises féminines. Ce livre peut être à ranger précieusement aux côtés de « Wolf : mémoires fictifs » ou « Un bon jour pour mourir » de Big Jim. PLAMONDON possède indéniablement par ce récit sa place près du grand homme borgne. Un moment de lecture distrayant mais pas seulement. Grand cru de chez Quidam, qui vient de sortir et qui pourrait bien trouver un public fort enthousiaste, d’autant que rien que la couverture enneigée met l’eau à la bouche et provoque une irrésistible envie de croquer dans des fraises des bois.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 31 janvier 2021

Stefan ZWEIG « Amerigo »

 


Pourquoi le continent Amérique se nomme-t-il ainsi ? C’est ce que Stefan ZWEIG propose de nous faire découvrir dans un bref mais passionnant essai écrit en 1941, quelques mois avant le suicide de l’auteur qui interviendra en février 1942.

Lorsqu’il entreprend l’écriture de ce texte, ZWEIG vient d’émigrer aux Etats-Unis, en Amérique. Cette Amérique dont il serait intéressant de savoir d’où lui vient ce nom. À la manière d’un enquêteur, mais surtout d’un historien, ZWEIG fouille les archives, remonte à la source. Elle pourrait bien apparaître du côté du Portugal, mais d’étonnements en bouleversements, de contrevérités historiques en documents falsifiés, ZWEIG va aller de surprises en surprises.

Les XVe et XVIe siècles sont des époques très fertiles en découvertes géographiques majeures. Parmi celles-ci, l’auteur historien un brin biographe se penche sur le cas du continent américain. Version officielle : Christophe COLOMB, alors amiral du roi d’Espagne y a le premier mis le pied en 1492, faisant de cette épopée l’une des plus gigantesques de l’Histoire maritime mondiale.

1492, COLOMB et ses hommes débarquent dans des îles, Cuba notamment, mais pas à proprement parler sur le continent américain. Pour cet exploit, il faut attendre 1498 et l’arrivée de COLOMB, encore lui, sur la terre vénézuélienne. Mais d’autres écrits stipulent que dès 1497 le navigateur Amerigo VESPUCCI, italien émigré en Espagne, a foulé le sol du Nouveau Monde, sur ordre du roi du Portugal. La différence notoire de résultats entre ses deux expéditions notoire : alors que COLOMB pensait amerrir aux Indes, VESPUCCI était conscient de pénétrer sur un nouveau continent, donc sa découverte s’avère une grande première.

Oui mais voilà : cette date de 1497 figure sur un petit livre apparemment de VESPUCCI et imprimé à Saint Dié en France en 1507, largement distribué et même repris un peu partout (les écrits n’étant alors pas protégés par la loi, ce qui va avoir une importance capitale dans l’affaire qui nous préoccupe). Or, cette date pourrait être fausse, il pourrait même se cacher derrière ces seulement 32 pages de VESPUCCI une vaste supercherie. Pourtant, c’est à partir de ce texte que l’Amérique va être nommée ainsi, d’après le prénom de VESPUCCI, Amerigo. « En 1538, Mercator, le roi des cartographes, dessine le continent entier tel que nous le concevons aujourd’hui, c’est-à-dire comme un tout, et inscrit le mot Amérique sur les deux parties, AME sur le nord et RICA sur le sud. Et dès lors, aucun autre mot que celui-là n’aura plus cours ».

VESPUCCI, d’abord adulé, devient aux yeux du public l’usurpateur numéro 1, alors que Christophe COLOMB revient en grâce. VESPUCCI meurt dans l’indifférence quasi générale en 1512.

VESPUCCI affabulateur ou victime ? Manipulateur ou abusé ? C’est ce que va tenter de dénouer l’immense conteur qu’est Stefan ZWEIG, nous rendant VESPUCCI tour à tour géant, puis menteur, puis trompé. Car cet essai est aussi une biographie, certes partielle, de VESPUCCI, incluant ses rapports personnels avec Christophe COLOMB, et là vous pourriez bien tomber de votre chaise. Palpitant de bout en bout, il ne cesse de nous garder en haleine, pour une chute spectaculaire et inattendue. Merveilleux petit bouquin pour réapprendre certains fondements de notre société, salutaire !

(Warren Bismuth)

mercredi 27 janvier 2021

Alexei PISSEMSKI « Mille âmes »

 


Alexei PISSEMSKI (ou PISEMSKI) possède deux points communs d’envergure avec DOSTOÏEVSKI : mêmes années de naissance et de mort (1821-1881). PISSEMSKI est même décédé seulement quelques jours avant DOSTOÏEVSKI. Cette remarque n’est pas innocente. En effet, ce « Mille âmes » pourrait être comparé aux longs romans de DOSTOÏEVSKI par son ambiance, son message et sa psychologie fouillée des personnages. À l’occasion du bicentenaire de la naissance de PISSEMSKI, il est grand temps de le redécouvrir.

 

Dans une petite ville russe appelée ici E…, Pierre Mikhaïlitch Godnieff est un principal de collège prêt à partir à la retraite. Veuf, il a une fille, Nastenka, en âge d’être mariée. Vient un certain Kalinovitch, jeune homme ambitieux qui va remplacer Godnieff à son poste. Très rapidement, il s’éprend de Nastenka, alors que Godnieff voit en lui un homme quasiment parfait et que le frère de Godnieff, Phlégont Mikhaïlitch, capitaine en retraire, se met sournoisement à espionner le couple dès ses premiers balbutiements.

 

Kalinovitch s’essaie parallèlement à la littérature, venant d’écrire une nouvelle. Godnieff lui propose de l’aider à la faire publier. Ce sera bientôt chose faite. Mis le pied à l’étrier, Kalinovitch, par ailleurs noceur et amateur de jeunes femmes, s’expatrie à Saint Pétersbourg (alors capitale de la Russie) afin d’y faire les bonnes rencontres littéraires. Il abandonne Nastenka, celle qu’il a pourtant promis d’épouser, mais il fuit également son nouveau poste de principal.

 

« Mille âmes » est sans conteste l’un de ces grands romans russes du XIXe siècle. S’il est à rapprocher de DOSTOÏEVSKI, ce serait peut-être avec l’œuvre « Humiliés et offensés » (d’ailleurs écrite une poignée d’années après « Mille âmes ») qu’il y aurait le plus de similitudes. Roman de mœurs de la société russe du milieu du XIXe siècle, il s’inscrit dans la tradition de romans amples tel « Les Golovlev » de Mikhaïl SALTYKOV-CHTCHEDRINE, même si ce dernier sera écrit deux décennies plus tard. Quant aux évocations de bals, elles peuvent bien évidemment faire penser à TOLSTOÏ.

 

Rédigé en 1858, « Mille âmes » est aussi l’une des dernières œuvres écrites en Russie avant la fin du servage (qui interviendra trois ans plus tard). Mais il est avant tout le roman des prémices du délitement tsariste. Roman fresque, il suit quelques personnages sur toute leur carrière, les montre vieillissant comme semble l’être la société russe en partie représentée par ce Kalinovitch, calculateur, manipulateur, sacré coquin, menteur et opportuniste.

 

Cette étude de moeurs très aboutie est aussi un roman sentimental, mais en version russe, c’est-à-dire sombre, pour ne pas dire désespéré. Il est celui de liaisons manquées, de l’arrivisme égocentrique, des mensonges, des manigances et des tromperies. D’un roman agréable mais sans beaucoup d’aspérités, il se transforme tout à coup à la moitié du volume en roman fleuve, intense et d’une noirceur toute russe. Il est une étude de la Russie de son temps : « Vous aurez beau dire, moi, je considère le fonctionnarisme comme un dieu cruel auquel s’immolent chaque année des centaines de jeunes intelligences ».

 

PISSEMSKI, malgré un fond tout en désenchantement, choisit cependant la tangente du cynisme et de la causticité : « Enfin, à Pétersbourg, ce ne sont pas les coureurs de dot qui manquent : il y a déjà des généraux, des aides de camp de l’empereur qui se sont mis sur les rangs… ». Car oui, comme tout grand roman russe qui se respecte, « Mille âmes » nous plonge au cœur de la politique, de la bureaucratie, et ce n’est pas toujours très joli à voir, même si l’aspect théâtral allège et en même temps habille le propos. Roman bavard mais dans le bon sens du terme, puissant, analysant finement un peuple et ses gouvernants, il fait pourtant partie des oubliés de l’Histoire. En effet, pour la France, sa dernière version papier date de… 1886 ! La traduction de Victor DERÉLY, quoique imparfaite, semble la seule disponible en langue française. C’est la Bibliothèque Russe et Slave qui a réédité cette œuvre forte et impitoyable il y a quelques années en version numérique d’après la traduction de 1886. Sur leur site, il est également disponible en version pdf si vos yeux sont suffisamment musclés pour lire sur écran ces 600 pages saisissantes.

http://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html

(Warren Bismuth)

dimanche 24 janvier 2021

Karel ČAPEK « R.U.R. » + « La guerre des salamandres »

 


Pour célébrer la participation de Des Livres Rances à un challenge interblogs initié par les blogs Au milieu des livres (lien direct vers le défi mensuel « Les classiques c’est fantastique ») et Mes pages versicolores, et portant ce mois-ci sur le sujet « Big brother is watching you », deux chroniques au menu du jour.

Karel ČAPEK est un écrivain tchèque (on disait alors tchécoslovaque) aujourd’hui un peu oublié, mais qui pourtant fut reconnu dans la première partie du XXe siècle. J’ai choisi de présenter deux de ses œuvres ensemble car elles me paraissent complémentaires, pourraient même être vues comme une série. Deux formats différents, théâtre et roman, pour un sujet commun : l’avidité, la folie des hommes dans le développement de la science, mais traitée ici en science fiction sauce anticipation. Et surtout deux immenses chefs d’œuvre de la littérature, deux gifles monumentales.


« R.U.R. » est une pièce de théâtre écrite en 1920 et originellement sous-titrée « Comédie utopiste en trois actes et un prologue ». La présente version en est la première traduction française, datant de 1924. Dans cette traduction, la version choisie pour l’extension du sigle est « Rezon’s Universal Robots » (il existe plusieurs traductions différentes). Le contexte : « R.U.R. » se déroule dans le futur, alors qu’une usine, dirigée par un certain Domin, vient de mettre sur le marché des humanoïdes, c’est-à-dire des machines ressemblant traits pour traits aux hommes. Ce sont des Robots. On peut sourire de ce terme aujourd’hui, en ayant vu défiler tant et tant. Pourtant, dans cette pièce, non seulement le nom prend une majuscule, mais c’est la première fois qu’il est publié ! En d’autres termes, le mot Robot est inventé dans cette pièce, même si l’idée de départ vient de Josef, le frère de ČAPEK.

Des humanoïdes donc. Fabriqués à des centaines de milliers d’exemplaires pour servir l’Homme, faire les besognes à sa place, les travaux ingrats. Les patrons se les arrachent car leur main d’oeuvre, et pour cause, est bon marché, de plus l’utilisation de Robots pourrait dans un proche avenir rendre l’homme oisif et jouisseur : « Avant dix ans, les Rezon’s Universale Robots auront fait tant de froment, tant de tissus et de tout, que nous dirons : les choses n’ont plus aucune valeur. Que chacun prenne ce dont il a besoin. Il n’y a plus de misère. Oui, ils seront sans travail. Mais il n’y aura plus de travail du tout, car les machines vivantes feront tout. Les Robots nous vêtiront et nourriront. Les Robots feront des briques et construiront des maisons pour nous. Les Robots écriront pour nous des chiffres et balaieront nos escaliers. Le travail sera supprimé. L’homme ne fera que ce qu’il aimera faire. Il sera débarrassé des soucis et de l’humiliation du travail. Il ne vivra que pour se perfectionner ».

L’usine R.U.R. est devenue une vraie curiosité. Ainsi, Hélène, la propre fille du Président du pays va visiter la fabrique. Seuls des Robots y travaillent, exceptés les décisionnaires, c’est-à-dire une poignée de dirigeants. Hélène est membre de la Ligue pour l’Humanité et, à ce titre, souhaiterait que les Robots soient traités comme des humains et non comme des machines. Pourtant les Robots ne semblent avoir ni âme ni sensations.

Ellipse. Dix années ont passé, les Robots ont été perfectionnés, ont même été armés. Ils ont participé à tant de guerres, tué tant d’humains, répondant à des ordres, soldats obéissants et efficaces. Ils ont envahi les lieux de travail. L’Homme devenu inutile a fini par s’ennuyer, la natalité a drastiquement baissé, rendant l’espèce humaine en danger. « On ne daigne même plus allonger son bras pour prendre la nourriture, on la leur met droit dans la bouche pour leur éviter de se lever. Ah ! Ah ! Les Robots de Domin se chargent de tout ! Les femmes n’engendreront pas pour les hommes qui sont devenus inutiles ».

Parallèlement, les Robots se sont émancipés, « humanisés », réclamant leur part de pouvoir, se montant en syndicats. Ils représentent un dixième de la population mondiale.

Le vent tourne. Les Robots se révoltent et leurs inventeurs, les dirigeants de l’usine R.U.R. doivent mettre fin à la jacquerie, alors que désormais les Robots existent depuis une trentaine d’années seulement. Le manuscrit de fabrication des Robots existe en unique exemplaire, or lui seul peut permettre de continuer à développer les humanoïdes…

Ne nous y trompons pas : « R.U.R. » n’est pas un simple récit de science fiction, il est surtout un pamphlet politique et social pacifiste. Écrit au lendemain de la première guerre mondiale, il se dresse contre les guerres, contre les ventes d’armes internationales. Il est une revendication humaniste allégorique et puissante. En somme, en quelques dizaines de pages, il peut être vu comme un petit chef d’oeuvre d’intelligence appuyé par une fin épique. Une dystopie, sans aucun doute, mais sur un ton drôle, qui cependant s’aggrave au fil des pages. Cette pièce de théâtre est un véritable coup de maître, l’un de ces textes qui changent la littérature, à l’instar d’un « Nous » du russe ZAMIATINE, dystopie sortie la même année, et qui pour sa part a influencé ORWELL pour son « 1984 » (écrit près de 30 ans plus tard !) et HUXLEY pour « Le meilleur des mondes ». « R.U.R. » est incontestablement une pierre à l’édifice de la future littérature contre-utopique. La version proposée est la numérique de la Bibliothèque russe et slave, à partir d’une traduction de 1924.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html

16 ans après « R.U.R. », en 1936 ČAPEK reprend en quelque sorte son chantier, en format roman, c’est-à-dire plus ample, plus ambitieux, plus spectaculaire, plus varié aussi.

Le livre démarre comme un gentil petit roman d’aventures sans prétention. Un capitaine de cargo au long cours, Van Toch (que l’on pourrait penser échappé d’une histoire de Robert-Louis STEVENSON), alors à la pêche d’huîtres perlières, se trouve nez à nez avec des sortes de bêtes du diable près de l’île de Tana Masa. Bestioles d’allure hybride, un peu poissons, un peu mammifères, avec des caractéristiques tout humaines. Cette découverte va faire basculer le monde.

En plein été, et alors que la planète semble se reposer sur ses lauriers, deux journalistes partent en chasse de scoops afin d’alimenter leurs colonnes. Ils ont vent de cette découverte d’animaux antédiluviens par le capitaine. Sont-ce des lézards ? Quoi qu’il en soit, les reporters rencontrent Van Toch. Qui souhaiterait apprivoiser ces animaux. Qui par ailleurs ne va pas tarder à quitter le plancher des vaches. Alors que les animaux vont enfin être appelés salamandres.

Dans ces personnages hauts en couleur se distinguent quelques figures, notamment celle d’une femme de théâtre, dans un roman lui-même fortement imprégné de jeu théâtral. Elle assiste à l’évolution de ses salamandres, des êtres qui savent parler et apprendre par cœur, les journaux notamment. Un vaste projet de développement et d’exploitation de la main d’œuvre des salamandres est monté. Il va falloir fabriquer des salamandres qui accompliront les travaux les plus pénibles à la place de l’homme. Elles sont endurantes, solides et pleine d’ardeur. Des élevages vont se former un peu partout.

« Grâce à leur instinct naturel et à leur remarquable sens technique, les salamandres se prêtent surtout à la construction de digues, de levées et de brise-vagues, à creuser des ports et des canaux, à nettoyer les bas-fonds et à déblayer les voix fluviales ; elles peuvent contrôler et aménager les côtes, élargir les continents, etc. Dans tous ces cas, il s’agit de grands travaux, exigeant des centaines et des milliers de travailleurs ; des travaux si étendus que la technique la plus moderne ne s’y attaquera que lorsqu’elle disposera d’une main d’œuvre infiniment bon marché ».

D’un ton léger, aventurier, délicieusement kitsch, pas très éloigné d’un Jules VERNE aux accents H.G. Wellsiens, le récit se dramatise tout à coup, pour devenir parfois étouffant. Un certain Povondra a permis la publicité sur cette découverte majeure. Depuis, il collectionne chaque coupure de journaux en faisant état. Il possède une véritable encyclopédie chez lui et réalise pleinement l’essor des salamandres, leur potentielle révolte, car « Seuls les puissants de ce monde peuvent faire le bonheur des autres sans dépenser un sou ».

La prolifération des salamandres entraîne une refondation totale de la société. Elles se multiplient tellement qu’elles ont de plus en plus besoin d’espaces côtiers vitaux, donc elles rognent les côtes, font des canaux pour obtenir plus de place. Elles se comptent désormais en plusieurs dizaines de milliards d’individus, se rebellent contre l’homme, totalement dépassé par ce que pourtant il a développé.

 ČAPEK sait se faire philosophe et sociologue : « L’homme est-il, a-t-il jamais été capable de bonheur ? L’homme certes, comme tout être qui vit, mais pas le genre humain. Tout le malheur de l’homme réside dans le fait qu’il ait été obligé de devenir l’humanité ou qu’il l’est devenu trop tard, quand il s’était déjà irréparablement différencié en nations, races, croyances, castes et classes, en riches et en pauvres, en hommes éduqués et en ignorants, en maîtres et en esclaves. Rassemblez de force en un même troupeau des chevaux, des loups, des brebis, des chats, des renards et des biches, des ours et des chèvres ; parquez-les dans un même enclos, forcez-les à vivre dans cette mêlée insensée que vous appellerez l’Ordre Social et à respecter les mêmes règles de vie ; ce sera un troupeau malheureux, insatisfait, fatalement divisé, où nulle créature ne se sentira chez elle ».

Ce récit, à première vue de science fiction, est en fait un puissant roman politique. En 1936, ČAPEK voit son pays la Tchécoslovaquie de plus en plus menacé par l’Allemagne nazie. Les salamandres du livre, c’est le peuple tchécoslovaque, le nazi étant représenté par l’homme. Dans cet ouvrage, ČAPEK imagine l’invasion du pays par les forces ennemies (qui se réalisera un peu plus de 2 ans plus tard). « La guerre des salamandres » est un pur chef d’œuvre tout en variations : de roman d’aventures quasi picaresque aux accents théâtraux, il se transforme en récit d’anticipation, allégorique sur la politique européenne de son temps, sous couvert de science fiction. Il se fait aussi visionnaire et en fin de volume, l’auteur Karel ČAPEK se met en scène dans un style d’essayiste : en effet, il s’interroge sur la chute de son roman, la jugeant trop dure, il fait part de ses pensées, ses ressentis. « La guerre des salamandres », pour tout ceci, est une clé majeure de la littérature dystopique du XXe siècle. Souvent réédité, il le fut par exemple en 2012 par les éditions Cambourakis.

Mais son histoire ne se termine malheureusement pas là. Les ténors nazis verront la moutarde leur monter au nez après diverses parutions de livres de ČAPEK, dont cette « guerre des salamandres ». Ils mettront tout en œuvre pour le détruire. En 1939, ils arrêtent ČAPEK, ignorant qu’il est décédé l’année précédente. C’est Josef, son frère, qu’ils traînent, croyant avoir à faire à Karel. Josef est déporté, il mourra en détention quelques années plus tard, pris pour son frère.

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(Warren Bismuth)