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mardi 3 avril 2018

Gabriel TALLENT « « My absolute darling »


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Après avoir été un phénomène aux États-Unis en 2017, voilà « My absolute darling » de Gabriel TALLENT qui débarque aux éditions Gallmeister tout début mars 2018. Salué par la critique, carrément encensé par Stephen KING que j'aime beaucoup, il ne m'en fallait pas plus pour sauter dessus, après un raté littéraire (abandonner une lecture est toujours le petit deuil d'un espoir gâché).
« My absolute darling » faillit me tomber des mains... Petite histoire d'une désillusion bien rattrapée.

Pour commencer une lecture, je me fie aux avis des lecteur-ices que je survole rapidement (surtout les critiques négatives, j'avoue) et je me fie comme beaucoup, à la quatrième de couverture. Parfois il ne faut pas, j'ai attendu longtemps ce qui était confié par le résumé et, déçue dans un premier temps, j'ai failli abandonner. Heureusement, j'ai tenu.

Turtle/Croquette est une adolescente, Julia de son vrai prénom (d'où viennent ces étranges surnoms, là est la question !), fille unique qui grandit avec son père, Martin, depuis la disparition de sa mère. Son grand-père paternel achève le tableau familial en vivant non loin de là, dans sa caravane, avec son chien. Dès les premières pages, c'est un univers quasi redneck qui s'impose à nous : une maison perdue dans la campagne du nord de la Californie, une existence qui se déroule entre cuisson des steaks, les coups de fusils et de grands espaces. On se balade parmi les pins douglas, muricata, et les cyprès. La nature est omniprésente, et contribue à l'ambiance tant elle nous isole de la civilisation.
Car on est loin de la civilisation chez Martin : il éduque sa fille à la dure, il est parfois cruel et carrément incestueux. Dire que c'est malsain est un euphémisme.
Rien ne rattrape Turtle : ses résultats scolaires sont médiocres, ses amitiés nulles, elle accomplit chaque jour les mêmes rituels, gober ses œufs crus, lancer une bière à son géniteur (dès le petit dej'), partir prendre le bus pour aller à l'école. Tellement persuadée de sa médiocrité, elle se parle à elle-même de la même manière que Martin lui parle, alignant allègrement les insultes et les termes péjoratifs et dépréciatifs. L'adolescente grandit dans la peur, dans la haine et dans l'amour aveugle qu'elle porte à son père.
Le récit prend un tournant à la faveur de trois rencontres : deux adolescents, Brett et Jacob, et une enseignante, Anna, qui choisit de lui tendre la main. Il est visible que Turtle grandit, a minima dans une famille dysfonctionnelle. On assiste alors à une remise en question, la jeune fille s'interroge sur la relation qu'elle entretient avec son père, introspection qui s'accompagne de la découverte du sentiment amoureux. Tout finira de basculer grâce à l'absence éphémère du bourreau et à l'arrivée de Cayenne, la fillette de 10 ans qui permettra à Turtle d'ouvrir les yeux, définitivement.

Ce roman est une dégringolade, un aller simple vers l'enfer, où Turtle ne va pouvoir compter que sur elle-même et sur ses choix. Le personnage qu'elle incarne évolue à grande vitesse dans le roman, elle apprend à se faire confiance et à se rebeller contre Martin. La Julia des dernières pages n'a quasi plus rien en commun avec la Croquette du début.

Ne lisez pas la quatrième de couverture, laissez au récit le temps de s'installer, il faut attendre le dernier tiers du roman pour que les choses s'accélèrent. J'espère d'ailleurs que vous aurez bien profité de l'accalmie des premières pages, car quand ça démarre, c'est sur les chapeaux de roue et ça va dans le mur !
Je recommande vivement cette lecture que je ne regrette pas d'avoir poursuivie, néanmoins soyez vigilant-es, certains passages sont assez violents, que ce soit explicite ou implicite. Cependant, ce n'est pas un voyeurisme inutile, cela sert parfaitement la trame.

Merci qui ? Merci Gallmeister !
(Émilia Sancti)

lundi 2 avril 2018

Philippe RICHELLE & Pierre WACHS « Les guerriers de Dieu – Tome 3 – Les martyrs de Wassy »


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Le premier volet débutait en 1557 avec un Henri II roi de France débordé par l’ampleur prise par la religion protestante importée de Suisse par CALVIN, un Henri II prêt à en découdre de manière violente. Dans le tome 2 ce même Henri II canait bêtement en 1559, laissant sur le trône François II avec son bâton merdeux entre les mains : l’hérésie protestante. L’épisode ô combien gracieux des pendus d’Amboise marquant ce volume 2.

C’est en 1562 que nous transporte ce troisième volet. C’est au tour de François II de quitter la piste pour laisser la place au tout jeune Charles IX, son frangin d’à peine 10 ans. Mais c’est la « reine-mère » Catherine de MEDICIS qui assure la régence du royaume de France, soucieuse d’apporter enfin un peu de paix dans le pays en désamorçant les tensions religieuses, mais dirigeant avec toujours dans l’ombre la famille de GUISE, des catholiques vouant une haine sans bornes à la religion réformée.

Les heurts continuent jusque dans les ruelles sombres. Le sang coule et le conflit s’enlise. Une rumeur insistante indique que les protestants vont tenir une grande réunion clandestine à Wassy, village de Champagne. Le duc de GUISE hurle à la provocation et s’arrête dans ce village avec ses troupes afin de se rendre compte de la situation. Deux membres du clan catholique sont retenus prisonniers par les hérétiques, l’armée d’un GUISE impuissant voit rouge et tue tout ce qu’elle trouve, début d’un carnage sans nom. Peu après, un certain Jean ANGLADE se présente comme catholique ultra, prêt à tout pour purifier le royaume. Il serait en fait un traître infiltré par les protestants. C’est alors que l’on tire sur le duc de GUISE.

Série impeccable, très documentée sur ce XVIe siècle débraillé, belliqueux, d’une intolérance à rendre jaloux un salafiste. Les dessins sont réalistes, rigoureux, les couleurs vives et pétillantes. L’Histoire de la France royale est mise à nu, les épisodes les moins glorieux mis en avant et très détaillés. Ne jamais oublier qu’il y a un peu plus de quatre siècles on s’étripait en France pour des questions religieuses, on tuait par masse, sans discernement, sur des suppositions, des rumeurs, du vent, on torturait, plus rien d’humain ne sortait des cervelles embrigadées. Cette série est un outil formidable pour réviser cette Histoire de France tout en se divertissant, les albums sont tous de grande qualité et il est indéniable que les auteurs se font plaisir en partageant leur intérêt.

Joie et sourire béat : le volume 4 est d’ores et déjà dans les starting blocks, ça tombe bien, je me disais justement que je reprendrais bien une grosse rasade de ces somptueux « Guerriers de Dieu ». Quant au tome 3, notez bien qu’au moment où j’écris ces lignes, il est sorti depuis 3 jours, c’est dire l’impatience que j’avais, non seulement à le lire, mais aussi à vous faire à mon tour partager cette aventure épique et sans concession sortie aux Editions GLENAT.

(Warren Bismuth)

mercredi 28 mars 2018

Ugo BIENVENU « Sukkwan island »


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Cela fait un sacré bout de temps que j'ai pris mon taquet avec l'oeuvre de David VANN, « Sukkwan Island », où persistent encore les images, malgré les années écoulées, de la rigueur d'une île sauvage en Alaska, isolée, voire inaccessible quand vient l'hiver et ses chutes de neiges qui paraissent éternelles « il neige comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain ».

À la faveur d'un détour par la médiathèque, je tombe sur l'adaptation faite du roman par Ugo BIENVENU en bande dessinée. Je déteste relire plusieurs fois les mêmes documents, j'ai trop d'oeuvres devant moi à lire pour prendre le risque de revenir en arrière. J'étais néanmoins curieuse de voir comment l'atmosphère si particulière, si violente de l'oeuvre originelle pouvait être restituée, voire interprétée.

Si la couverture est colorisée, la bande dessinée elle-même reste en noir et blanc, un choix qui me paraît fort judicieux pour entrer dans cet univers acétique de l'isolement. Les dessins sont crayonnés, les ombres exacerbées, les expressions faciales des personnages, amplifiées.

L'histoire est bien entendu identique à l'initiale : sur fond de drame familial plus ou moins explicité, un père choisit de s'isoler une année entière en compagnie de son fils pour fuir ses propres échecs et espérer se reconstruire tout en se rapprochant de son aîné. Dit comme ça, ça a presque l'air cool. Presque. Si dans le roman, la dépression du père est bien présente, dans l'adaptation BD elle est carrément omniprésente, et lourde. Lourde dans l'atmosphère et lourde de conséquences. Le père accumule les échecs : l'abri qu'il doit construire et pour lequel il n'est pas équipé, la radio qui doit fonctionner mais qui coupe à chaque discussion avec son ex-femme, ex-femme qui refait sa vie sur le continent d'ailleurs, et qui espère bien se remarier. L'absence totale de complicité avec l'enfant. On apprend de manière très crue l'échec du couple, de multiples tromperies entre les bras de femmes tarifées ou de secrétaire soit disant aguicheuse. Le père se livre sans retenue, oubliant qu'il n'est pas à la pêche avec un pote mais avec son fils, de 13 ans, à un âge où tout se joue. La mélancolie gagne l'enfant qui souhaite secrètement partir de l'île, qui supporte de moins en moins bien son père, mais qui préférera taire, jusqu'au bout, ses motivations, tant il craint de blesser son père.

La montée vers l'horreur se fait plus rapidement que dans le roman, les événements s'enchaînent plus vite et l'on assiste, impuissants lecteurs que nous sommes, à la descente aux enfers de ce père de famille qui perd totalement pied (et la boule accessoirement). Le tout est magnifiquement rendu par ce coup de crayon à la fois minimaliste et dense. Une seconde lecture de l'oeuvre qui ne m'a pas moins bouleversée que la première. C'est chez Denoël Graphic, et c'est paru en 2014, foncez à la médiathèque !

- « Vous venez de tuer quelqu'un ?
- Juste ma vie. »

 (Émilia Sancti)

mardi 27 mars 2018

TREVANIAN « L’été de Katya »


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Quand on ouvre un roman de TREVANIAN, on ne sait jamais vraiment ce que l’on va y trouver tellement il a su dépeindre des atmosphères toujours différentes : polar avec « La sanction » et « L’expert », espionnage avec « Shibumi » ou western cynique avec « Incident à Twenty-Mile ». Ici, dans un même ouvrage, l’ambiance est tour à tour gothique, cynique (bien sûr, l’une des « pattes » de l’auteur), historique, puis se fait thriller psychologique. Peu de traductions de TREVANIAN sont disponibles sur le marché, donc un bon conseil, profitez-en bien !

Après son succès lors de ses études de médecine Jean-Marc Montjean le narrateur se repose dans son village du Pays Basque. Il tombe sur Katya Tréville, une jeune femme dont le frère Paul vient d’avoir un accident de bicyclette. Nous sommes durant l’été 1914, la paix règne encore en Europe. En allant ausculter le frangin, Jean-Marc voit immédiatement que Katya et lui sont jumeaux. Rapidement Paul se révèle d’un cynisme fou (« Il n’y a rien de plus répandu que de se croire unique » lance-t-il à Jean-Marc) et accessoirement très possessif concernant sa sœur. Au fil du livre on va apprendre pourquoi il la protège autant. Quant à la mère, elle est morte en les mettant au monde. Tous deux vivent avec leur père, un vieux bonhomme médiéviste et passionné de vieilles légendes avec lequel Jean-Marc sympathise tout de suite. Mais le charme discret de Katya lui fait rapidement tourner la tête, il va s’éprendre d’elle. Cependant, Paul veille. Le vieux père Tréville ne doit jamais apprendre que Jean-Marc ressent de l’amour pour Katya. Alors que ses sentiments sont à leur apogée, le docteur GROS l’informe que la famille Tréville va quitter à jamais le Pays Basque.

Un roman qui commence lorsque le narrateur revient dans sa région natale après 25 ans, soit en 1939, juste avant une autre guerre. Pourquoi a-t-il fui ? C’est ce que l’histoire va nous apprendre en reprenant tout depuis cet été 1914.  Les différents climats se succèdent : si la première partie est assez gothique, pouvant même rappeler les sœurs BRONTË ou même Wilkie COLLINS par certaines situations et secrets de famille, elle devient carrément pesante après qu’un drame ait eu lieu. On entre soudainement dans un roman suffocant, noir sombre, une sorte de « Rebecca » de Daphné Du MAURIER. Si l’on devait comparer avec le cinéma, on pourrait rapprocher l’atmosphère de ce roman de celle de « Psychose » du grand HITCHCOCK, voire d’un Fritz LANG très noir, ou plus près de nous de « Dédales » de René MANZOR. Car oui dans ce thriller gothique il est bien question de dédoublement de la personnalité (je ne peux pas en dire plus), d’aliénation mentale.

Attention, là encore TREVANIAN touche à de nombreux sujets : l’Histoire et les rites du Pays Basque (il peut se le permettre puisqu’il y a vécu), l’hérédité, le freudisme, la psychologie, la psychanalyse. Et bien sûr il ne peut s’empêcher de partager son antimilitarisme en s’appuyant sur cette première guerre mondiale qui ne va pas tarder à éclater : « En attendant de se faire mutiler à cause de la stupidité et de l’arrogance de vieux politiciens, les jeunes appelés allaient-ils rire et blaguer et s’échanger de cordiales platitudes, comme dans les romans populaires ? La jeunesse de France était-elle donc si crédule ? ». Pourtant son « héros », Montjean, va participer à la boucherie. Pourquoi ? La réponse est évidemment dans le livre et elle glace le sang.

TREVANIAN est cet auteur états-unien mystérieux qui n’a révélé sa vraie identité que quelques années avant sa mort, ce n’est qu’en 1998 que son vrai nom, Rodney WHITAKER, sera enfin confirmé même si un doute planait depuis 1983. Il a voulu qu’on lui foute la paix, qu’on le laisse vivre sa vie d’écrivain, il a souhaité rester dans l’ombre. Il est mort en 2005 après quelques œuvres saisissantes. Celle-ci est peut-être la plus forte. Ce n’est pas un coup de cœur mais un vrai coup de boule dans les naseaux. Ce roman a été écrit en 1983, pourtant c’est seulement il y a quelques mois qu’il a enfin été traduit en français, édité chez GALLMEISTER, et d’ores et déjà je pressens qu’il sera près de la tête de mes favoris pour l’année 2018. Un roman qui me réconcilie avec l’univers du thriller. D’ailleurs, si je voulais, à l’instar de Paul, être arrogant, je vous dirais sans préliminaires : s’il n’y a qu’un thriller à lire, c’est peut-être bien celui-ci. Mais je préfère vous laisser choisir…



(Warren Bismuth)

dimanche 25 mars 2018

Lilian MATHIEU « Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé »


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Quelle idée formidable que cet essai sociologique sur la série « Columbo » ! Quand comme moi on est un inconditionnel du célèbre lieutenant à l’imperméable élimé, on se doit de lire ce petit bouquin. L’histoire de la série est à elle seule pleine de rebondissements : commencée en 1968 comme simple téléfilm, le succès de celui-ci pousse les créateurs à passer en mode série trois ans plus tard, en 1971. Après un épisode pilote, « Columbo » démarre vraiment la même année pour une première saison. En 1978, à la fin de la saison 7, la série s’arrête brutalement. Mais elle reviendra sur les écrans en 1989, et ne les quittera plus jusqu’en 2003, au terme de 18 saisons dont les 8 dernières ne comporteront qu’un à deux épisodes.

Peter FALK campe un lieutenant issu des classes populaires. Dans chacune de ses 69 enquêtes, il est confronté à la haute bourgeoisie Etats-unienne, souvent même à des célébrités publiques. La plupart sont arrogantes, possèdent une forme de pouvoir et mésestiment parfois jusqu’au mépris un type insignifiant fringué comme un clodo, qui de surcroît ne paraît pas avoir inventé la machine à tourner les coins de rue. C’est pourtant lui qui va faire mettre à genoux les puissants, les aristos, ceux de la « haute ».

Columbo est un homme simple, peu érudit, pas très « consommateur », se contente de peu d’éléments externes pour vivre. Néanmoins il est d’une curiosité à toute épreuve, et s’il cache certaines convictions, on les devine aisément : il n’aime pas la violence, les armes, le pouvoir, les politiciens. Il n’abuse pas non plus des règles de la communauté (sa voiture pourrie l’atteste en partie), il est indépendant (il préfère travailler seul et au calme) mais très fidèle. Il adore sa femme (qui indirectement l’aide à résoudre certaines énigmes, bien qu’on ne la verra jamais) et se passionne pour son chien. Il a les goûts de l’américain moyen, y compris culinaires, comme s’il s’interdisait d’aller au-delà de son monde, celui de la classe populaire.

Cette étude sociologique de 2013 va détailler cette sorte de lutte des classes permanente. Le petit fonctionnaire un brin minable, un peu crado, descendant d’une famille italienne prolétarienne, qui ne brille pas par son intelligence, va débusquer la preuve qui tue et confondre l’assassin. Lilian MATHIEU a passé la série au crible et donne de nombreux exemples précis tirés de diverses situations. Il nous apprend quelques anecdotes savoureuses et toujours bonnes à lire, notamment celle des fringues de Columbo qui venaient directement de la garde-robe personnelle de Peter FALK. Il scrute aussi le comportement de Columbo envers les meurtriers, déférent, emprunté, gauche (il a conscience d’appartenir à une classe sociale bien plus basse que celle de ses interlocuteurs), qui peu à peu se fait plus piquant, envahissant, et va jusqu’à jouer avec les nerfs de ses adversaires afin de les pousser à la faute en un jeu de dupes parfaitement orchestré.

La culture Etats-unienne de la seconde partie du XXe siècle est très présente dans « Columbo », notamment les découvertes, les inventions du moment. La bourgeoisie puissante des protagonistes de la série possède bien sûr les derniers produits ou matériels en vogue, Columbo les découvre, s’y intéresse, aussi afin de bâtir une certaine proximité avec l’assassin. La ville de Los Angeles est très bien représentée puisqu’elle héberge la majeure partie des épisodes. On pourrait parfois se croire dans un film de John CASSAVETES (par ailleurs ami proche de Peter FALK) avec les décors urbains.

Tout cela est raconté dans ce petit bouquin, sérieusement, précisément. Je ne parviens pas à me mettre à la place d’un lecteur qui lirait ce bouquin en méconnaissant ou même ne connaissant pas du tout la série, même si je pense qu’il faut avoir vu plusieurs épisodes pour bien digérer ce que l’auteur développe. C’est en tout cas une lecture proprement jubilatoire pour un adepte comme moi, surtout lorsque Lilian MATHIEU ose une comparaison – pertinente par ailleurs – avec l’illustre ancêtre de Columbo, j’ai nommé le commissaire Maigret (séquence émotion). Bref, après cette lecture, vous serez incollable sur le lieutenant, sa femme, son chien, sa 403, et surtout sur la personnalité même de l’homme à l’imper râpé. Et qui sait, vous aurez peut-être l’envie incontrôlable de regarder l’intégralité de cette série singulière, ce que je ne peux que vous encourager à faire dès ce soir.

(Warren Bismuth)

Pierre LEMAÎTRE « Couleurs de l’incendie »


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Après 5 années d'attente enfiévrée, 2018 a vu la sortie de la suite de la trilogie initiée par LEMAÎTRE avec « Au revoir là-haut », « Couleurs de l'incendie ».

Après une fin tragique et la mort d'Édouard Péricourt dans le volume précédent, on débute le tome 2 sur les obsèques de Marcel Péricourt, ce qui laisse sa fille, Madeleine et son petit-fils, Paul, à la tête de l'empire bancaire du vieil homme. Voilà pour la théorie. En pratique, Paul choisit de se donner en spectacle lorsque le convoi s'ébranle vers le cimetière (I believe I can fly) et ça rajoute un peu de glauque à l'enterrement (au cas où ça aurait été la fête).

Cet événement (même s'il apparaît au tout début du roman, je ne vous dirai pas de quoi il en retourne) a le mérite de poser le décor séance tenante : on y découvre tous les protagonistes. Ils sont nombreux, pleins de faux-semblants et surtout jaloux, vaniteux et sans scrupule.

Ça sent le pâté chez les Péricourt, Madeleine est fort mal entourée, fort mal conseillée et elle se débat pour maintenir un équilibre précaire, qui finira par s'effondrer. On incrimine nécessairement un problème de karma vu l'ampleur du désastre.

Ce deuxième opus est entièrement centré sur le personnage de Madeleine et je pense que nous étions loin d'imaginer sa force de caractère. On la découvre dans le volume précédent, héroïque, dévouée, têtue, on la retrouve à l'identique, puissance 1000. C'est un de ces personnages féminins très forts dont la littérature se dote généralement trop peu, et qui envoie une calotte monumentale aux bonhommes qui faisaient les malins jusque là. Faut pas lui casser les ovaires à Madeleine, et c'est d'une main de fer dans un gant de velours qu'elle remet tout le monde au pas. On découvre le petit Paul, tout juste né dans le roman précédent, qui là, va grandir, suivre un chemin bien singulier et devenir, cela n'engage que moi, un personnage assez pénible mais qui va servir la dimension historique que LEMAÎTRE a voulu donner à son roman (dans la même veine que « Au revoir là-haut »). Nous faisons la connaissance de Vladi, l'infirmière polonaise fantasque ; nous suivons Léonce, André, Charles et tant d'autres qui n'auront de cesse de semer le trouble.

Toute l'intrigue est profondément ancrée dans l'histoire : les obsèques de Marcel Péricourt ont lieu en 1927 et la France assiste à cette période d'entre-deux guerres, à la montée du national-socialisme outre-Rhin, à l’essor de la presse, à la politique fiscale bien particulière d'une nation qui doit se reconstruire après la première guerre mondiale. Le tout est servi par une plume de qualité, celle à laquelle nous étions habitués. C'est parfois drôle, toujours cruel et surtout brillant.

Maintenant je croise les doigts pour que le prochain opus, le dernier de la trilogie, ne mette pas 5 longues années à sortir... la question étant, qui sera au centre de la dernière intrigue !

(Emilia Sancti)


vendredi 23 mars 2018

Emmanuel LEPAGE « Ar-Men, l'enfer des enfers » + DVD


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Cette superbe BD est la chronique d'un phare breton (inutile de faire le jeu de mots avec le far breton, on a déjà donné ! Et j'ai épuisé mon stock de farine hilarante). Présenté comme ça, le côté glamour vous échappe. Oui mais voilà. Les dessins sont admirables, le métier de marin est précisé : les nombreux naufrages au large de l'île de Sein entre 1703 et 1866, les bateaux s'abattant contre des récifs invisibles, des pièges tendus par la mer, les équipages qui boivent la dernière tasse de leur existence. La décision est prise de construire un phare au milieu de nulle part, juste au-devant des montagnes englouties, des morceaux de rocs immergés, pour prévenir les marins, tout à l'ouest, loin des terres.

C'est la pugnacité qui a construit ce phare. Lors de la proposition de projet, la population n'était pas d'accord. En effet, si les bateaux s'échouent moins, il n'y aura plus rien à piller, plus de nourriture à trouver dans les épaves. La Bretagne ouest va crever de faim, alors il faut que les autorités fassent les yeux doux et laissent miroiter du travail à profusion pour que le peuple se range derrière le projet comme un seul homme.

Puis on passe à l'étape de la construction. Laborieuse. Les assises du phare prennent vie sur un minuscule bout de rocher balayé en permanence par les vagues, les vents, les pluies. Les péripéties vont se succéder, romanesques. La construction aura duré 15 ans de 1866 à 1881), durant lesquels auront eu lieu 295 accostages pour des travaux ne représentant parfois que quelques minutes de travail effectif, 1421 heures de boulot acharné au total (moins de 8 heures par mois ! Des conditions difficiles rendant l’accès presque impossible), un mort à déplorer. D'immenses vagues auront fichu le château de carte dans la mer, on repartira de zéro. On inventera d'autres techniques. On tentera de minimiser une épidémie de choléra en cours sur l’île de Sein.

Une fois la construction terminée, il faudra dénicher des hommes assez cramés pour accepter de vivre dans cette tour de 32 mètres jaillissant de la mer. L'enfer des enfers. Le phare donne l'impression de flotter comme un bateau lorsqu'on le foule. Le mal de mer, mais sur de la pierre. Ar-Men va être habité pendant plus de 100 ans, avant d'être automatisé en 1990. C'est sur les murs mêmes de la tour que se révélera une partie de ses secrets, récits patiemment rédigés par divers gardiens de phares ayant vécu l'enfer et dont les messages furent redécouverts alors que l'on faisait de menus travaux et que les truelles besognaient allègrement sur les crépis. La BD va en outre s'articuler autour de légendes bretonnes. C'est là que l'on remarque le style original du dessin : sautant de siècle en siècle il se dilue pour bien nous faire saisir une atmosphère qui colle parfaitement à la période qu'il décrit.

Clou d'un spectacle pourtant déjà éclatant : LEPAGE dessine la mer à la perfection, il nous éclabousse les yeux à chaque page, nous invite à plonger (voir entre autres la couverture de l’album).

On a déjà là un objet assez singulier et de grande qualité, mais imaginez que l'on vous a concocté en bonus un DVD, rien que pour le plaisir, en l'occurrence un documentaire de 52 minutes réalisé par Herlé JOUON sur les phares de Bretagne et en particulier cet Ar-Men, le reportage avait été initialement tourné pour l'émission maritime « Thalassa ». C'est visuellement exceptionnel. On suit le photographe Jean GUICHARD, spécialiste des phares, ici en pleine prouesse en direct d'un hélicoptère duquel il tire ses clichés somptueux. Et puis on est témoins de la mission que s'est donné Emmanuel LEPAGE pour prendre la température avant d'entamer le travail de sa BD. Tel un trapéziste ou un funambule en équilibre, il se balance au bout d'une corde avant d'atterrir (amerrir ?) sur le pont de la tour du phare. Les images sont spectaculaires, les couleurs vivifiantes. La nature est montrée dans sa nudité, son apaisement comme dans son hostilité. L'odeur des embruns nous pénètre. Une BD, un DVD, faire d'une pierre deux coups pour un document tout à fait digne d'intérêt. Sorti en 2017 chez FUTUROPOLIS.

(Warren Bismuth)