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mercredi 19 septembre 2018

Emmanuelle BAYAMACK-TAM « Arcadie »


Emmanuelle BAYAMACK-TAM, nous donne à lire, avec « Arcadie » un roman dont on ne ressort pas indemne, vaguement mal à l’aise et surtout avec un cas de conscience quant à la position adopter sur l’orientation de la narration.
Explications.
Farah n’est encore qu’une enfant quand elle arrive dans la communauté de Liberty House, en catastrophe presque, dans une urgence dictée par l’état de sa mère, électro-sensible. En effet, Liberty House se targue d’être une zone blanche, où les ondes n’ont pas le droit de cité. Pas d’Internet, pas de téléphone portable, pas l’ombre d’une antenne relais pour la télévision ou pour la radio. Liberty House c’est une bâtisse organisée en chambres minuscules, ancien couvent de jeunes filles.
La grand-mère finira par rejoindre bien vite cette petite communauté hippie, où l’on entre en remisant ses vêtements bien souvent et aussi son prénom. Flopée de surnom pour ses habitants ! Bichette, Marqui, Salo, Dadah et j’en oublie, personnalités atypiques et attachantes, toutes. Sorte d’arche de Noé humaine, on y trouve les rejetés, les marginaux, les neuroatypiques, les laissés pour compte, bien décidés à reconstruire une petite communauté idyllique, sans contrainte, sans pudeur, sans tabou. Et il y a Arcady, le chef, le mentor, le guide, le gourou même. Caractérisé par son appétit sexuel insatiable, il évolue parmi des ouailles, invoque des rassemblements, met en garde, protège, manipule, recueille, fait venir même, dans son microcosme.
Farah, comme tout enfant, profite de cette liberté : arbres, insectes, plantes, tout est propice à développer son esprit. Une question ? Elle se réfère à la bibliothèque de Victor, amant et compagnon officiel d’Arcady. Elle construit ses amitiés au hasard de ses rencontres, de ses échanges, oublie presque ses parents, absorbés par leurs tâches dans la communauté, mais loin d’être abandonnée, elle est choyée par ses pairs. Inscrite à l’école, elle continue malgré tout d’avoir une fenêtre ouverte sur le monde extérieur qui file à toute vitesse, à grand renfort de smartphone, de vidéos Youtube et de chanteurs délirants.
Longtemps on pourrait croire que ce récit est celui d’une vie presque rêvée, où les contraintes sont effacées et où le soleil semble toujours briller. L’Arcadie n’est pas qu’une région de la Grèce, la mythologie la décrit comme un pays mythique où l’on vivait d’amour et d’eau fraîche. Néanmoins, Farah grandit, peu à peu l’enfant laisse la place à l’adolescent-e tout en nuances et en paradoxes, qui va prendre conscience de son corps, de celui des autres, et qui va découvrir l’amour dans une niche, au creux d’un arbre, sous la voûte céleste. Découverte de l’amour charnel qui déjà pose question au lecteur, et le confronte avec ses éventuels propres tabous. Décontenancée par l’action du temps sur son corps, Farah part à la recherche de son identité, à commencer par son identité de genre.
Liberty House sera finalement rattrapée par l’actualité : les migrants viennent se cacher aux abords du sanctuaire, dérobent de la nourriture, renvoient les individus apaisés à leurs propres contradictions. Cet épisode, dans la seconde moitié du roman, permettra à Farah de prendre les décisions qui s’imposent, pour elle, pour son avenir.
A jamais liée à cet Eden décadent, plus encore à son mentor et amour de toujours Arcady, elle assiste à la chute inexorable de cette communauté hors du temps, chute qui s’achèvera de la manière la plus glauque possible et qui laisse le lecteur en proie à des sentiments contradictoires.
La grande force de ce récit tient à son originalité, à la brillance de la plume d’Emmanuelle BAYAMACK-TAM, aux questions très contemporaines que cela pose sur l’amour, le genre, la société dans laquelle nous vivons et qui dispense une critique aigre-douce quoique toujours bienveillante. Farah y est pour beaucoup dans cette bienveillance, d’ailleurs. Une jeune fille d’une grande intelligence qui sait poser un œil averti sur les travers des deux extrêmes qu’elle côtoie, malgré un amour sans borne pour son maître. La lecture est rapide, aisée, les portraits attachants, l’on éprouve beaucoup de tendresse pour les personnages, même les plus vils, les plus sombres.
Une belle découverte pour cette rentrée 2018, un roman édité par P.O.L., coutumier de mes coups de cœur littéraires.

 (Emilia Sancti)


jeudi 13 septembre 2018

David DIOP « Frère d’âme »


Dans les frissonnants au trône du prestigieux Goncourt 2018, l’un des romans qui a le plus retenu mon attention est celui-ci. Sans doute parce qu’il est historique. Alfa Ndiaye et Mademba Diop (aïeul de l’auteur, parcours ici romancé), deux amis sénégalais à la vie à la mort, deux « plus que frères », sont envoyés sur le front en France en pleine première guerre mondiale. Dès le début du récit, Mademba meurt sur le front. Enfin, il met du temps à mourir pour être précis. Il va demander trois fois à son ami encore à ses côtés de l’achever. S’il l’aime, s’il le respecte, il doit absolument cesser de le voir souffrir. Seulement, Alfa refuse et voit agoniser puis mourir Mademba. Choc traumatique immense.

Mais revenons à cet Alfa en temps de guerre : spécialiste du vol de fusil sur corps humains qu’il a lui-même tués. Et comme il ne fait pas précisément dans la dentelle (ses chefs ont demandé d’être sans pitié), à chaque fois il ramène à sa section la main du mort ennemi (le « yeux bleus », comprendre : l’allemand) qui serre encore l’arme, main qu’il a fait sauter au coupe-coupe, car c’est un prince de la lame.

À partir de la quatrième main, les membres de son unité ne ricanent plus. S’ils ont été enthousiastes de voir les trois premières mains accrochées aux crosses, cette fois-ci c’en est trop, Alfa est ostracisé, il est désormais considéré comme un sorcier voire un démon aux yeux des « Toubabs » (les blancs), et le fait qu’il ne parle pas français le handicape d’autant plus, même s’il pense posséder ce don divin de lire dans les pensées de la personne en face de lui rien qu’en mesurant ses expressions, sa gestuelle. Il ramènera huit mains à son armée.

Son supérieur va lui demander plus ou moins « gentiment » de disparaître à l’arrière du front, pour se reposer, car le bon Alfa a l’air visiblement surmené. En fait il terrifie la troupe, par ses mains ramenées, mais aussi sa couleur de peau. C’est donc à l’arrière qu’Alfa va revoir passer sa vie, celle d’avant, au Sénégal, en plongeant dans ses souvenirs avec Mademba, mais aussi la famille, les amours, particulièrement le premier. Mise en abîme sur fond de traditions, rites et croyances sénégalais.

Ce court roman peut se lire comme une fable, l’écriture y est allégorique, transparente, sautillante (il écrit un peu comme un enfant découvrant le monde), sait se faire chatouilleuse, forte (ah ! Le discours de l’aïeul à un propriétaire voulant instaurer le monopole de la culture de l’arachide, sans doute le moment le plus puissant du livre). Mais il manque un je ne sais quoi pour le rendre prenant jusqu’à la dernière ligne. Si le début du récit, sur le front, tient en haleine, paradoxalement les souvenirs de la terre natale sont écrits d’une manière plus lisse, peut-être plus personnelle. Quoi qu’il en soit, nous tenons des éléments historiques intéressants. Cependant, certaines expressions étouffent : je ne parvenais plus à lire sans serrer les mâchoires ce « par la vérité de Dieu » que l’on croise constamment et qui anesthésie parfois le reste du propos. Et les clins d’oeils mythologiques m’ont fait comprendre que je n’étais pas assez érudit pour bien tout digérer.

Mais attention, je refuse d’être sévère sur ce roman qui est d’un style très appréciable mais aussi un véritable hommage marqué aux tirailleurs sénégalais qui aidèrent la France contre l’ennemi, France qui leur a bien fait comprendre une fois les assauts terminés qu’ils étaient noirs et donc « différents ». Rien que pour ce témoignage, ce bouquin vaut le voyage dans le temps.

(Warren Bismuth)

lundi 10 septembre 2018

Pauline DELABROY-ALLARD « Ça raconte Sarah »


« Ça raconte Sarah », ça raconte ça, Sarah conte Sarah, Sarah compte Sarah, pourquoi toutes ces possibilités ? Roman de la rentrée 2018 venant tout juste de paraître aux Éditions de Minuit, c’est avant tout une histoire d’amour à mort, une passion destructrice. La narratrice, enseignante et mère d’une jeune fille issue d’un premier mariage, séparée mais avec un nouveau fiancé, rencontre cette Sarah, qui joue de la musique classique dans un quatuor partant souvent en tournées un peu partout dans le monde. Sarah, avec ce S sent le soufre (symbole chimique « S »), imprévisible, capricieuse, violente même, folle amoureuse de la narratrice et pourtant si envahissante par ce caractère emporté et volcanique (« L’amour avec une femme : une tempête »). Elles tombent amoureuses l’une de l’autre, première expérience lesbienne pour chacune d’elles.

Sarah est une impatiente qui désire tout et tout de suite. La narratrice est sous son emprise, elle est même atteinte de mimétisme lorsqu’elle fait tout comme Sarah, vit comme Sarah, mange comme Sarah, aime comme Sarah. Elle s’oublie en Sarah, elle en oublie sa propre fille, sa propre vie. Sarah est partout, tout le temps, alors qu’elle est pourtant souvent en tournée, c’est d’ailleurs là que son amour déborde : lorsqu’elles sont loin l’une de l’autre. Lors des retrouvailles, c’est souvent la fête, l’alcool. Seulement voilà, Sarah devient moins amoureuse, moins présente, plus mystérieuse, jusqu’au jour où elle déclare à la narratrice qu’elle est atteinte d’un cancer.

Un roman froid servi par une écriture tranchante, désenchantée. Deux parties distinctes : la première avec Sarah, la seconde sans elle, car, et vous l’aurez peut-être deviné, Sarah va mourir. C’est ensuite que la véritable plongée dans les méandres de la vie va commencer pour la narratrice. Pourquoi « Sarah conte Sarah » comme relevé en préambule de cette chronique ? Car la narratrice s’est fondue en Sarah, a tellement voulu lui ressembler qu’elle est parfois devenue Sarah elle-même. Pourquoi « Sarah compte Sarah » ? À un moment, seule, en Italie, la narratrice voit des Sarah partout, obsession, folie, toutes les femmes s’appellent Sarah, elles sont innombrables.

L’auteure surligne cette phase de « latence », lorsque tout est figé avant un recommencement. Cette latence entraîne ici une remise en question, en tout cas des doutes sans fin : « Elle est morte. Je ne regarderai plus sa bouche, ahurie, me dire qu’elle ne m’aime plus, qu’elle n’est plus amoureuse de moi. Je suis sauvée ». Mais deux pages seulement plus loin « Il faut que je m’en sorte. Elle est morte, putain. Elle ne m’aime plus. Elle ne veut plus m’aimer. (…) Ma petite fille. Mon enfant si douce, si drôle ». Ambivalence à chaque page.

Ce roman est une descente aux enfers, avec ces retours sur les lieux où elles ont été heureuses, l’Italie, pour bien se faire mal, un peu plus, un peu plus profondément. L’alcool, mais plus pour les mêmes raisons, les mêmes prétextes. Des rituels, de la bouffe aux gestes, comme un robot, la narratrice perd pied. D’ailleurs, les références musicales, cinématographiques, nombreuses dans la première partie du bouquin, sont presque inexistantes dans la seconde, même si des titres ou refrains de chansons viennent encore jouer un air, comme pour provoquer une joie qui ne vient pas. Désintéressement soudain.

Un premier roman court, une écriture soignée (parfois volcanique comme Sarah), et quelques questions en suspens après la dernière page tournée, attendons la suite.

www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 9 septembre 2018

Carole FIVES « Tenir jusqu’à l’aube »


Rentrée littéraire 2018, Carole FIVES circule dans pas mal de groupes féministes de la toile, je tente ma chance avec « Tenir jusqu'à l'aube ». Une couverture épurée, une femme qui nous tourne le dos, tout est fait pour que l'on s'identifie. Agréablement chapitré et aéré, entre récit quotidien et extraits de forum, ce roman se lit comme un documentaire. La fable de « la chèvre de monsieur Seguin » vient apporter son éclairage au récit.

« Elle », mère célibataire (madame Leroy, à la fin du roman) vit au 6ème étage droite, avec l'enfant. Pas de père dans ce décor, il a manifestement fichu le camp sans préavis, en laissant planer la possibilité d'un retour, incarnée dans un gilet XXL ou dans un SMS sibyllin. « Elle » se débat : impayés trop nombreux et visite d'huissier, perte de sa féminité, paradoxes et incohérences d'un système dont les injonctions contradictoires mènent au burn-out, maternel et professionnel. Mise à l'écart du monde professionnel, mise à l'écart des autres, à commencer par les voisins, qui se méfient comme de la peste de cette mère célibataire qui vit en vase clos avec l'enfant, mise à l'écart de la tendresse, des étreintes, femme fatiguée et éteinte par les galères. L'attente est au centre du roman, la (re)construction aussi : il s'agit de mourir ou de s'en sortir. La narratrice ose tout : les journées marathon à travailler chichement au rythme des siestes du petit, les courses interminables pour atteindre la seule crèche qui lui octroie une place et donc une chance de refaire son carnet d'adresses. Sa seule respiration : s'enfuir. L'enfant fait ses nuits, alors elle choisit de se laisser happer par la nuit, par les bords du Rhône. Là elle est libre le temps que lui laisse son chronomètre, de plus en plus longtemps, elle s'aventure de plus en plus loin, à la recherche de tout ce qu'elle a dû mettre entre parenthèse.

Je craignais sa trivialité, j'en ai retiré de l'émotion. Plaidoyer à la douceur et à l'indulgence, à la bienveillance, il faut batailler contre les préjugés. Internet, la toile fabuleuse aux mille informations est jugeante, moralisatrice, vieux jeu, elle relaie le climat ambiant qui enferme les mères célibataires dans des carcans, difficiles à briser. La narratrice y trouve, mêlées, des informations de qualités discutables et des discours hargneux, méprisants, jugeants. Être mère célibataire n'est pas un état dans lequel on se met mais plutôt un état dans lequel on est propulsé, car la société nous renvoie inlassablement à cet état d'être élevant seul son enfant. Les hommes sont absents de ces 177 pages, ou presque : un père qui brille par son absence, tant physiquement que financièrement, un grand-père présent par bribes mais sporadiquement, un inconnu qui étreint. Des regards. Le voisin qui l'ignore. Le vide. Seul le petit garçon nous offre des parenthèses d'espoir « il était drôle, joyeux la journée pour compenser l'angoisse de la nuit » (p. 134).

Aussi intéressant que « La femme brouillon » d'Amandine DHEE (chroniqué le 18 juin 2018) bien que dans un autre registre, les ouvrages se complètent l'un l'autre, à mon sens.

Jusqu'où va aller la narratrice dans sa fuite éperdue ? Je vous invite chaudement à le découvrir dans ce roman résolument optimiste, féministe, fort et courageux.

Une pensée à toutes ces femmes guerrières.
(Emilia Sancti)

samedi 8 septembre 2018

Alain ROBBE-GRILLET « Les gommes »


Considéré parfois comme le premier Nouveau roman de l'Histoire de la littérature, sorti en 1953, avant même la détermination de la définition de « Nouveau roman », « Les gommes » est une expérience labyrinthique. Et au risque de surprendre, je retiens surtout de sa lecture cette sensation hautement kafkaïenne dans un roman où rien ne commence, rien ne se termine, tout est délimité dans un espace-temps réduit.

Pourquoi kafkaïen ? Pour de nombreuses raisons : l'absurde de la situation, la robotisation de la pensée humaine, les décors glaciaux, l'espace restreint et circulaire. La trame même : un crime est commis, certes. Mais l'assassiné n'est pas mort (il le laisse croire grâce à la complicité d'un toubib qui le déclare effectivement décédé), pourtant une enquête s'ouvre. Une enquête sans cadavre donc. Les médias s'y mettent puisqu'un journal annonce le décès d'un homonyme de ce Daniel Dupont dont la gouvernante est sourde mais pas complètement. Un enquêteur, Wallas, dont on ne sait pas grand-chose mais qui est pourtant le personnage central du roman, et accessoirement (mais pas toujours !) suspecté d'être le meurtrier alors que parallèlement l’enquête s’oriente par moments vers le suicide. Roman giratoire et sans fin, même les blagues d'un ivrogne pilier du bar où se déroule une partie de l'action ne dévoilent jamais leur chute, les devinettes restant en suspens.

Kafkaïen aussi et pourquoi pas, par le choix des rues d'un quartier où se déroulera l'intégralité de l'action, le meurtre ayant été commis rue des Arpenteurs (le héros K. du roman « Le château » de KAFKA est lui-même arpenteur). C'est un peu cette satanée pierre de Sisyphe qui grimpe et retombe, remonte puis dévale à nouveau la pente, on n'en sort pas. Circulaire et figé, car le temps. Ces 7h30 à l’horloge, toujours, dans le (faux) crime, mais aussi sur la montre de l'enquêteur arrêtée à la même heure, les événements importants de l'intrigue se précipitant, la plupart à 7h30, les témoins qui ont souvent une anecdote à raconter, étant survenue à 7h30. Le temps. Histoire sur deux jours, mais que de bouleversements malgré l'enquête sclérosée.

Tour à tour les témoignages, très différents les uns des autres, et pourtant chacun semble tenir la route malgré les discordances. Wallas tend à croire tout le monde, même s'il se retrouve lui-même impliqué et en difficulté dans un témoignage. Ah, le titre, « Les gommes » : Wallas tente plusieurs fois d'acheter en boutique une gomme parfaite, mais ressort désabusé avec une gomme de mauvaise qualité qui ne réalisera pas les tâches voulues. Évidemment, cette gomme miracle qu'il ne déniche jamais est celle qui aurait permis d'effacer le faux crime, les témoignages, le toubib, les flics, afin que plus rien ne s'embrouille, que tout devienne enfin translucide, que tout reparte de zéro, on avance et on oublie tout. Mais là justement, on ne progresse jamais, ou alors pour revenir au point de départ.

Ce roman est aussi et surtout un pastiche du polar noir, sauf qu'ici l'enquête n'est qu'un alibi, jamais une avancée, plutôt une stagnation, un piétinement, ah ! ce mouvement circulaire. Ce polar pourrait être d’ailleurs estampillé comme anti polar par excellence ! Et le fond de l'affaire, si vous parvenez à la fin du présent récit, est sans contestation possible le complexe d’œdipe, de quoi vous saouler en questionnements sans fin. Un bouquin riche, très singulier, du genre qu'on ne lit pas tous les jours, nerfs en pelote assurés malgré l’humour évident.

Je découvrais enfin (il n'est jamais trop tard pour bien faire, blablabla…) ROBBE-GRILLET qui m'attirait depuis un sacré moment, et j'ai tout naturellement voulu commencer par le début : Si « Les gommes » n'est que son deuxième roman (« Un régicide », écrit 4 ans auparavant, ne sera cependant édité que 30 ans plus tard), il fut le premier imprimé. Il m'a fait forte impression, même si je conçois parfaitement que pour un lectorat non averti ou non habitué à ce genre de littérature tordue et presque mathématique, il peut être très désagréable à lire et devenir une expérience calamiteuse (il peut rendre dingue avec les redites volontaires, les situations qui recommencent incessamment, jusqu'aux dialogues, jusqu'aux virgules). ROBBE-GRILLET fut l'un des piliers des Éditions de Minuit durant trois décennies, c'est même lui qui en quelque sorte fut le moteur de la ligne éditoriale, il n'en est que plus intéressant à lire, même 65 ans plus tard.

www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

lundi 3 septembre 2018

Nathalie YOT « Le nord du monde »


La narratrice s’est séparée d’avec son conjoint, un type sans visage qu’elle nommera « L’homme chien » tout le long du récit. Écrasée par la vie, elle va prendre le chemin du nord, irrémédiablement, conjurer le sort, tenter d’aller jusqu’à ce mur dressé tout au sommet du globe terrestre, qui ferait que l’on ne peut plus passer, que l’on doit faire demi-tour et enterrer ses espoirs.

Durant ce voyage, quelques rencontres improvisées, sans lendemain, amicales, sexuelles. L’une d’elles va pourtant bouleverser son quotidien : aux Pays-Bas, ce concours de circonstances avec trois polonais, mais c’est un quatrième, Isaac, polonais lui aussi, un enfant d’une dizaine d’années qui va faire battre son cœur plus vite qu’à l’habitude, perdu, orphelin, « offert » par l’un des trois autres, à la fois une épine dans le pied et de nouvelles sensations à assumer. C’est peut-être à ce moment-là que le voyage prend une vraie tournure initiatique, à deux, elle avec son nouvel enfant, lui avec sa nouvelle mère. Le désir, peut-être.

Puis c’est l’arrivée au nord, enfin, en Norvège, là où la nuit n’existe pas (le jour-nuit de la narratrice), pour remettre un peu mieux les compteurs à zéro dans une vie jugée ratée. Pas de nuit, pas d’obscurité. Sans lumière tout crève, sans nuit tout doit être pétillant de vie. Se perdre dans le nord pour mieux se retrouver, métamorphosée.

La nature va jouer un rôle, celui de chambre d’écho : « Un sentier où tous ceux qui ont voulu crier sont allés. On voit l’herbe aplatie sur vingt centimètres de large. Ce sont les pas des crieurs qui ont marqué le sol. Ma gorge enfle à force de. Je continue pourtant de. Je cherche l’épuisement tout en regardant mes cris remonter le long des rochers et s’échapper ». Les cris viennent du ventre, ce ventre qui possède une importance toute particulière dans le récit, celui qui a faim, faim de nourriture, mais surtout de vie, de sensations, d’événements, ce ventre qui n’a pas porté Isaac, mais qui aurait aimé l’héberger. C’est aussi celui qui a fin, fin de la routine, fin de la lassitude.

La narratrice a entrepris ce travail sur elle-même en 1999. Coïncidence ou plutôt volonté d’enterrer un millénaire de souffrances afin d’être mieux disposée à accueillir le nouveau ? Faire table rase du passé, oublier l’homme chien, sentir d’autres mains, d’autres peaux, d’autres odeurs, profiter d’une date sur le calendrier pour renaître.

Un court roman de cette rentrée 2018, aidé par une écriture délicate et pleine de souffrance en même temps, poétique et écorchée. Peu de dialogues (les personnages ne parlent pas toujours la même langue), une recherche d’un avenir en forme de Saint Graal, un rôle de mère, improvisé, sans connaître la partition : « Je fais ce que je peux. Je suis une remplaçante. Ce n’est pas facile d’être une remplaçante. Je n’ai pas pris l’histoire au début. Je m’adapte au rôle. Complètement ta mère, c’est vrai, je ne peux pas ». Nathalie YOT signe un beau roman sensible, d’allure simple, épurée, un « roadbook » mélancolique et sombre sorti par La Contre Allée, et l’on ne peut que les en remercier.


(Warren Bismuth)

samedi 1 septembre 2018

Boualem SANSAL « Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu »


Dans ce roman qui vient tout juste de sortir, Erlingen est une ville allemande fictive de 12000 âmes où est censé arriver un train ou plusieurs afin d’embarquer toute la population qui court un danger imminent. Ce danger le lecteur ne le connaîtra pas précisément. Cependant SANSAL va tellement le mettre sur la piste qu’il réalisera rapidement qu’il s’agit de l’islamisme fanatique et radicalisé. C’est par des biographies également fictives que SANSAL va faire ressurgir la réalité, d’Allemagne en Angleterre, de la France aux U.S.A. Il va à ce propos se remémorer les massacres des peuples indiens, anéantis par des colons venus d’Europe, colons nettoyant tout sur leur passage afin d’imposer le nouveau monde, compétitif et cruel (allusion au radicalisme actuel, bien sûr). Quant à ce train fantôme, que certains attendent hâtivement, d’autres avec angoisse, il représente bien ceux qui se rendaient à la queue leu leu vers des camps dont le terminus était souvent la chambre à gaz quelque part en Allemagne (déjà) ou en Pologne.

Comme toujours chez SANSAL, ce livre n’est pas qu’un roman, c’est aussi une longue page d’Histoire, une fable démente, un essai philosophique, un pamphlet contre l’islamisme (pas contre l’Islam, SANSAL tient à être clair là-dessus). Cette fois-ci, ce sont également des échanges épistolaires entre une mère et sa fille, sauf que la fille ne lira les lettres de son aïeule qu’une fois cette dernière décédée, et ne lui répondra qu’à ce moment-là.

Chez SANSAL les personnages semblent toujours secondaires, ils ne sont d’ailleurs pas toujours très bien brossés, ils manquent de caractère, de charpente, ils racontent plus qu’ils ne vivent, aussi je ne m’attarderai pas sur eux mais plutôt sur le fond, car si ce roman est totalement dans la lignée de ces précédents par les thèmes, les constats et les cris d’alerte, ici il est fortement imprégné par au moins trois écrivains.

Le premier, et l’aurez peut-être constaté dès le titre du présent roman, est KAFKA et sa « Métamorphose », planant durant tout le récit et véritable question de fond : un être humain peut-il se réveiller un jour métamorphosé, avec de nouveaux principes, un cœur perdu et une haine palpable ? Ce roman est très kafkaïen, beaucoup de questions sont soulevées, peu sont résolues. On ne connaît pas exactement l’ennemi, on ne voit pas comment le combattre : « Le mystère actuel est l’envahisseur. Nous ne savons rien des croyances qui l’animent mais sa façon de se couvrir de hardes, d’être partout et nulle part, de se tapir dans l’ombre et de frapper dans le dos, de savourer ses victoires par des cris aberrants et des transes échevelées, semble dire que sa religion, si c’en est une, s’est construite sur la tradition des peuples chasseurs-cueilleurs et s’exalte de nos jours sur des ruminations propres aux groupes humains qui sont passés de la société archaïque menacée d’extinction à la société de consommation compulsive sans passer par la société de labeur et de production de biens ».

Le deuxième auteur influent est Henry David THOREAU dont les thèses parsèment le roman, on sent bien que SANSAL est pénétré d’une grande admiration pour lui, même s’il convient que THOREAU n’a passé que deux ans protégé des hommes et de leur folie.

Le troisième, et c’est bien moins net, est le Dino BUZZATI du « Désert des tartares », livre dans lequel SANSAL voit la destinée imagée du monde en marche et futur. Il est cité en fin de volume.

Mais chez SANSAL ce n’est pas la douche froide en permanence, d’abord parce que la langue est d’une rare richesse, ensuite parce qu’il sait provoquer des situations cocasses afin d’amener un sourire réparateur voire rédempteur. Et puis il y a ces expressions désuètes qui fleurent bon le parler de naguère. Donc, si ce roman ressemble fort aux précédents de SANSAL, jusqu’à cet islamisme comparé au nazisme qu’il avait déjà fortement évoqué dans « Le village de l’allemand » par exemple, ce « Train d’Erlingen » est à lire, car il est peut-être plus complexe que tous les précédents, notamment par la structure originale en poupée gigogne. Peut-être aussi plus abouti que « 2084 », quoique dans la même lignée.

Vous n’y apprendrez rien de nouveau concernant les convictions et les combats de SANSAL, mais vous passerez un très bon moment aux côtés d’un écrivain érudit et très méticuleux, un auteur hautement engagé qui se fait lanceur d’alerte par sa plume et son militantisme. SANSAL est de ces écrivains indispensables qui savent prendre des risques pour faire éclater la vérité. Laissons-lui la parole afin de clore cette chronique : « Notre funeste erreur face à l’ennemi aura été la colère. Ecrasés par nos peurs et nos angoisses, nous avons cessé de réfléchir et nous sommes laissés gagner par le morbide attrait de la soumission ou celui de la furie destructive. Rabaissés à ce point, nous lui avons cédé le beau rôle du vainqueur magnanime qui, désolé et prêt à aider, regarde le fou trépigner et appeler à la mort ».

(Warren Bismuth)