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mercredi 18 mars 2020

Anton TCHEKHOV « Théâtre I »


 Une toute vieille édition regroupant en trois volumes l’intégrale du théâtre de TCHEKHOV (qui a seulement publié 16 pièces). Le premier volume ici proposé renferme trois pièces.


« Platonov » : Être vil, misanthrope et cynique, Platonov est un amoureux des femmes, que d’ailleurs il fait souffrir en les rendant dépendantes de son emprise. Souffrant d’un fort complexe de supériorité, il sait humilier en public et profite de quelques soirées entre amis pour régler ses comptes. Mais dans cette pièce, la plupart des personnages sont ambigus et jouent sur plusieurs tableaux. À grands renforts de violence, de faux-semblants, de tromperies et d’alcool, l’atmosphère se dégrade. TCHEKHOV n’a pas encore 20 ans lorsqu’il entreprend l’écriture de cette pièce – sa plus longue - en 1878, il y apportera une fin en 1880. Son échec fait qu’elle est ensuite oubliée puis considérée comme perdue. C’est en 1921 seulement, bien après la mort de l’auteur, qu’elle est retrouvée dans le coffre d’une banque.

« Sur la grand-route » : deuxième pièce de TCHEKHOV, écrite en 1884, en un acte, brève et intense. Une auberge en bord de route au milieu de nulle part récupère tous les oubliés, les ivrognes, les bandits, les pèlerines. L’un des convives de ce cabaret raconte comment il est tombé dans l’alcool suite à la fuite de sa femme le jour même de leur mariage. Mais cette femme revient, et précisément dans l’auberge. Ici, langage populaire comme TCHEKHOV l’a rarement utilisé. La pièce sera victime de la censure tsariste car jugée trop sombre.

« Ivanov » : pièce de 1887, chronologiquement la cinquième de TCHEKHOV. Ivanov n’est pas si différent du Platonov décrit plus haut. Type mélancolique, acariâtre, peu penché vers l’amour de son prochain, un brin manipulateur, a épousé une juive pour, d’après les mauvaises langues, profiter de sa dot. Or, de dot il n’y eut pas, puisque la femme, en changeant de religion, a été reniée par sa famille. Ivanov est ruiné. Sa femme tombe malade, finit même par mourir. Alors, Ivanov se met en tête d’épouser une femme bien plus jeune que lui. La cruauté de cette pièce est assez remarquable, les personnages sont nombreux et se renvoient la balle dans de longues tirades flirtant avec le monologue. Les coups bas et les tromperies pleuvent, quand les quelques références à GOGOL ne suffisent pas à désamorcer les irritations.

Ces trois pièces, certes différentes, ont toutes leur attrait, d’une part grâce au rythme soutenu dans des joutes verbales pouvant être de haut vol, mais aussi par leurs fins tout à fait tragiques qui en quelque sorte les regroupent et les poussent dans le même trou morbide. Si j’apprécie le nouvelliste TCHEKHOV, que je juge pourtant inégal (qui ne le serait pas avec des centaines de nouvelles publiées ?), si j’avais adoré le trop bref romancier TCHEKHOV (« Drame de chasse », son unique et superbe roman, est chroniqué chez nous), j’ai peut-être une tendresse toute particulièrement pour l’auteur de théâtre, les dialogues étant chez lui d’une force assez singulière. Il frappe, il dissèque, rien n’est superflu et le lectorat se retrouve témoin sur scène de disputes d’une grande dextérité. Pas de repères historiques, rien de bien joyeux non plus, même si TCHEKHOV parsème ça et là ses récits de vraies doses d’humour. Je redécouvre là l’homme de théâtre, et pris la main dans l’engrenage, je ne compte pas m’arrêter là.

Le recueil présenté ici est une toute vieille édition (ces trois pièces n’ont ensuite à ma connaissance plus jamais été présentées ensemble dans un même volume, mais séparément ou dans des anthologies) de 1965, chez les éditions Rencontre (de Lausanne). Le papier est jauni et donne un cachet particulier supplémentaire à l’action. Un théâtre classique et méchamment efficace, voire addictif.

(Warren Bismuth)

dimanche 15 mars 2020

Eugène SAVITZKAYA « Au pays des poules aux œufs d’or »


Un conte philosophique, mais bien plus que cela. Une réécriture partielle de la genèse. Et puis fatalement ça déborde jusqu’aux totalitarismes du XXe siècle, c’est très érudit et l’écriture vous en bouche un coin. Bon, assez d’opacité, je vais tenter de débroussailler un peu tout ça.

Conte oui, et même espèce de fable pour adultes. Les deux personnages centraux sont un héron et une renarde. Ils s’aiment, quelle idée saugrenue. Seulement, ils apparaissent parfois assez proches des traits humains (pourquoi ai-je pensé à « La ferme des animaux » d’ORWELL ?). Le monde se crée, et juste après ils sont là, tous les deux. Du côté de la Russie. Mais ceci n’est pas d’une importance capitale. Ce qui l’est plus, c’est qu’ensemble ils vont traverser les siècles, en pleine nature. Car ici, le héros du bouquin c’est elle, dame nature : les arbres, rivières, océans, animaux, végétaux, minéraux, divinement dépeints, magnifiés de manière onirique ou allégorique. « Tous les peuples sortirent de la mer. La forêt sortit de la mer en foule compacte. La mer était fertile, pleine de savoureux et bénéfiques métaux, enceinte de cristaux. La mer recouvrait la rotondité de la terre qui était une boule irrégulière et molle gonflée de feu et de boue brûlante. La mer remplissait les trous, les plaies de l’écume figée du grand lait bouilli ».

La majeure partie du temps, l’action pourrait être intemporelle, mais de petits indices disséminés çà et là donnent des repères, parfois d’importance. Tout commence donc par la Création, quand il n’y a rien sur terre. Puis les océans se déversent, bien plus tard les forêts jaillissent des eaux, de nombreux végétaux puis des animaux font leur apparition. La suite on la connaît. Mais pas tant que ça en fin de compte. Quant à ces poules aux œufs d’or, elles ne pondent plus, l’humanité court à sa perte, une nouvelle extinction semble proche.

Parfum de fin du monde après les superbes pages sur l’insouciance de la nature dans lesquelles tout ce qui est non humain est roi. Car si l’humain ne prend pas une grande place dans ce livre, il prend cependant celle du mort, enfin plutôt celle du pollueur, du meurtrier qui finit par s’autodétruire. « En travers des seins coupés de la madone ta mère, on a posé cette pancarte : viande de sotte, pas chère, bonne à foutre, entrez par le nombril, le cul est encombré ». Images violentes, le désastre point le bout de son nez. « Un certain nombre de petits soldats de l’Ordre Teutonique, déserteurs radiés de la grande fratrie meurtrière, s’étaient infiltrés dans les populations païennes qui regardaient avec amusement et inquiétude les agissements de ces chevaliers fanatiques. Ils servaient de guides dans les chasses car ils étaient grands veneurs. Ils savaient chasser l’homme. La plupart s’étaient alliés avec les Baltes des bords de cette mer si trouble, ces baltes dont les chevaliers enviaient l’énergie sexuelle suscitée par des nymphes drapées de peu mais avec élégance, guerrières comme eux au sein des profondes forêts peuplées d’arbres immenses et vénérés ».

Cette fable n’est pas facile d’accès, l’écriture très sophistiquée, complexe et diablement poétique peut décontenancer. Sa plume flirte avec la perfection, allégorise à tout va, ces animaux sont-ils des humains ? Ce conte n’est sans doute pas pour les enfants, quoique certaines pages sorties de leur contexte pourraient les attirer, mais il n’est pas non plus pour celles et ceux qui souhaiteraient une petite lecture légère de bord de plage. J’avais numéroté mes abattis avant d’entrer dans cette fable, je ne suis pas sûr de tous les avoir retrouver en fin de parcours. Livre sorti chez Minuit tout récemment, il vous faudra le lire lentement pour bien tout avaler (je ne parle même pas d’analyser). Il est à la fois fascinant et frustrant pour un lectorat qui, comme moi, manquerait d’armes pour parfois décoder ce style si particulier qui pourtant enchante.


(Warren Bismuth)

mercredi 11 mars 2020

Michel JULLIEN « Intervalles de Loire »


Michel JULLIEN ne nous fera pas l’affront de nous décrire uniquement ce qu’il vu, mais aussi et peut-être surtout ce qu’il a ressenti : les bruits, nombreux et étourdissants, surtout des bruits venant de l’humain, des moteurs notamment, les odeurs, très différentes selon l’endroit où l’on se trouve. Ressentis plus philosophiques : le chemin de fer qui semble avoir fait beaucoup de mal aux activités jadis nombreuses sur la Loire. Description par petites touches laissées en suspens de la flore, la faune, les insectes surtout, puis les oiseaux. Description des îlots (l’hôtel de l’aventurier), des arbres les habitant.

Et puis il y a ce qui fait intrinsèquement partie de la vie d’un fleuve, et d’ailleurs d’un cours d’eau en général : les pêcheurs, les échelles de crues, les ponts, la manière de se glisser dessous avec son embarcation (concernant la Loire, bien viser la bonne arcade), les bords, les plages.

L’activité humaine parfois étouffante : les centrales nucléaires sur la Loire (peut-être les plus belles pages du récit), les objets jetés dans le fleuve devenu poubelle avec ces quantités de saloperies croisées, on pourrait y reconstruire une maison avec même la voiture garée devant, les ponts bien sûr (route autoroute, voie de chemin de fer, etc.) : « Couvrez un millier de kilomètres en voiture, en train, il se trouvera un tunnel sur le trajet, plusieurs, tôt ou tard. Les fleuves ont d’autres recours, ils louvoient au premier relief venu, ils percent par détours. Leur façon n’est pas celle des routes, ils se précipitent par écart. Ils ignorent nos communes notions de trajet, ils ignorent les ponts, ils ne les endossent même pas. Les ponts croyons-nous seraient un compromis géographique, ce que les fleuves n’entendent pas de cette oreille : les ponts mis en barrette sont pour eux des flagrants défauts de chemin ».

Revenons brièvement sur ces centrales nucléaires : « Une rumeur muette à la ronde, on dirait qu’elles cherchent à ne surtout pas faire de bruit contre le pire. La désolation tient encore à ce qu’il n’y a rien à voir, tout à pressentir. Sinon les fourneaux, sinon les buées de condensation renvoyées au ciel (un peu de la Loire devenue soudain verticale, d’entiers morceaux de fleuve sortis de conduits cintrés comme des coquetiers babyloniens, projetés droit au ciel par le plus court chemin de la technologie sans passer par la case « mer »), elles marquent le lieu d’un vide ».

JULLIEN n’oublie pas ses liens avec la littérature, il évoque quelques auteurs qui ont écrit sur la Loire, sur les cours d’eau en général, il semble vouer un grand respect pour Jules RENARD dont une pensée clôt d’ailleurs le livre. Bien sûr, une telle aventure maritime rappelle forcément quelques belles pages de MAUPASSANT, c’est indéniable. Pour une version plus musclée et cinématographique, nous pourrions classer ce texte près du film « Le drapeau noir flotte sur la marmite » sans l’aspect déjanté et proprement encanaillé.

Un bon petit livre de vacances, de détente mais aussi d’adoration du style, de la langue. Sorti tout récemment chez Verdier, il se lit devant un point d’eau, qui peut être un étang ou un lac, qui doit être encombré d’odeurs, de l’activité humaine comme de la nature. Et là vous serez guidés à votre corps défendant, les arpions dans la flotte tiède. Ne passez pas votre tour.


(Warren Bismuth)


dimanche 8 mars 2020

Pavlo ARIE « Au début et à la fin des temps »


Si vous suivez assidûment ce blog, le titre de cette pièce de théâtre ne doit pas vous être inconnu. En effet, elle ouvrait la gigantesque anthologie des écritures théâtrales contemporaines d’Ukraine « De Tchernobyl à la Crimée », ouvrage collectif majeur sorti l’an dernier aux mêmes éditions L’Espace d’un instant et déjà chroniqué ici :


Cette pièce ukrainienne de 2013 – traduite en 2016 par Iula NOSAR et Aleksi NORTYL - traite de l’après Tchernobyl (qu’il faudrait d’ailleurs mieux écrire Tchornobyl comme il est judicieusement rappelé dans ces pages). Une famille restée dans la zone interdite après la catastrophe nucléaire. La grand-mère, Baba Prissia, un tantinet misanthrope du haut de ses 86 ans, sa fille Slava, 59 ans et le fils de Slava, Vovtchyk, 28 ans, un peu idiot. Baba Prissia n’a jamais quitté la zone, Slava et Vovtchyk sont revenus y vivre après un passage par la Crimée. Dans cette zone, le principe de précaution alimentaire fait foi. Mais Baba Prissia s’en moque, au contraire de sa descendance. Le père de Vovtchyk a disparu. Nous apprendrons plus tard qu’il est devenu esclave.

Plus d’électricité dans la bicoque familiale, les câbles électriques ayant été dérobés. Les autorités ont demandé à plusieurs reprises à la famille de quitter les lieux, jugés trop dangereux, mais où aller ? D’autant que Slava a déjà essayé, en vain.

Des flashbacks : d’abord en 1986 au lendemain de l’accident, puis en 1993, où nous rencontrons enfin le mari de Slava, pestiféré et alcoolique. Nouveau retour dans le temps, en 1996 cette fois-ci.

Dans ce texte particulièrement rythmé, il est question des croyances et superstitions ukrainiennes, mais aussi de faits bien plus terre à terre, avec historiquement l’évocation par exemple de l’Holodomor, cette famine de 1932-1933 en Ukraine, orchestrée par STALINE. Le poste radio tient compagnie, on écoute les informations grâce à des piles. La transplantation d’organes vient d’être légalisée en Russie. Qu’en sera-t-il pour les ukrainiens, irradiés jusqu’à la moelle ? Baba Prissia est formelle : « Je n’ai jamais aimé les Soviets, moi, mais avec eux au moins les choses étaient claires. Alors que maintenant, on n’y comprend plus rien ! ». Sinistre nostalgie, ce « c’était mieux avant ». Oui mais avant quoi ? Avant Tchernobyl ? Avant l’effondrement de l’U.R.S.S. ? Du temps de STALINE ?

Désormais les ukrainiens vivent comme des parias dans toute la Russie, donc Baba Prissia ne partira pas, elle en est convaincue. Quant à Salva, elle désirerait fuir, mais pour aller où ? Et que faire de cet imbécile de Vovtchyk qui souhaiterait « niquer » ?

C’est Baba Prissia qui parle : « Le monde entier se presse vers on ne sait où, et il est toujours en retard parce que le temps est tout droit. Nous, on n’a nulle part où se presser, on a un temps rond : tout vient à son heure, son jour, sa saison. Nous vivons au début et à la fin des temps… ». Comme si la fatalité était déjà annoncée, un drame va se produire, il est la personnification de la destinée de l’Ukraine, région ayant tellement souffert au cours des siècles, un peuple persécuté puis victime directe de la plus grande catastrophe nucléaire de toute l’humanité, un peuple à genoux mais qui résiste.

Cette pièce ancrée dans la réalité sait toutefois se faire onirique, dépasser le palpable, le ressentiment. Sans rêves pas de but. Celui des ukrainiens semble bien brumeux. « Au début et à la fin des temps » est de ces pièces qui émeuvent tout en surfant sur l’Histoire politique et sociale. Elle est d’une grande qualité, et je ne saurai que trop vous la recommander. Les éditions L’Espace d’un instant sont décidément une pièce maîtresse pour nous faire découvrir un autre théâtre.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

mercredi 4 mars 2020

Pierre TERZIAN « Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu »


Dans le cadre professionnel Pierre TERZIAN est parti quelques mois au Québec en tant qu’éducateur dans des garderies de la petite enfance. Ce qu’il y a vu, entendu, ressenti, il le livre dans ce récit.

En de brefs chapitres entrecoupés de paroles d’enfants, Pierre TERZIAN raconte « son » Québec : l’accent, la langue, la culture, la gentillesse, la bienveillance (on est loin de la France), l’humour d’un peuple. Car tout ceci est visible dans son quotidien au sein de garderies dans lesquelles il travaille avec son statut de contractuel, bringuebalé d’un lieu à un autre, pour quelques jours, quelques semaines.

À peine le temps de s’attacher aux gosses - les contrats sont trop courts -, alors il faut vite en profiter. Et c’est parti pour des portraits d’enfants, tout en douceur, dépeints avec tendresse, humour, affection. Ces enfants, il les aime, les bichonne, mais sait se montrer autoritaire (pas longtemps, le cœur prend vite le dessus). Et puis il y a les rencontres avec les adultes, que ce soit les personnes salariées avec lesquelles il va faire un bout de chemin, ou les parents des enfants, parfois un vécu long comme le bras, l’alcool, le lâcher prise, la déprime.

Mais la lecture de ce récit de vie n’est nullement un hymne à la noirceur. Pierre TERZIAN tient parfaitement son lectorat attentif avec sa patte, à la fois simple et très drôle, les anecdotes, de petites historiettes qui défilent là où on ne les attend pas, les mots des enfants que l’auteur a pris soin de relever avant de nous les offrir comme un cadeau précieux, un souvenir made in Québec. Parce que, excusez-moi, mais on se marre de bon cœur, avec les situations grotesques d’enfants ayant comme on le disait par chez moi, « le diable dans le cul », paraissent sur piles inusables et s’avèrent de fait des gamins épuisants.

« Je ne suis pas pédagogue. Je fais des erreurs. Mes journées sont des suites d’erreurs. Tout à l’instinct. À l’aveugle. Parfois j’imite les enfants méchamment et ils pleurent. Parfois je leur parle comme à des adultes et ils divaguent. Parfois je les ignore, pendant de longues minutes, et ils explosent. J’apprends à maîtriser les explosions, c’est-à-dire à en minimiser l’impact sur ma conscience ». Donner, mais ne pas oublier de se protéger.

C’est la tendresse qui tient la plume. TERZIAN garde ce recul à la fois chaleureux et émouvant malgré parfois les abus de certains enfants, plus difficiles à tenir, voire carrément hostiles ou ingérables, mais toujours ces gestes de l’éducateur, qui pourrait être durs, mais la main retombe, la pensée même de violence ne l’a jamais effleuré. Ici c’est le jeu qui prend toute la place, tout est axé sur lui, l’éducation comme l’éveil. « Parfois, je l’avoue : je joue avec les enfants. Et pourquoi pas ? J’en veux moi aussi, de cette couillonnade transcendante ». Alors absence de tabous, ça cause de pipi, de caca, de prouts, de vomi et de crottes de nez, la philosophie des gosses.

Et puis c’est le Québec quoi ! Donc le français TERZIAN peut être dépassé, il y a de quoi face à un enfant dont le prénom est De Niro par exemple. Lui, Pierre, est souvent appelé Patrick. Il se retrouve à trimer dans des garderies autonomes où les enfants sont rois, d’autres garderies, dites autochtones. Il fait part de ses sentiments, ses sensations, sait faire dans l’aphorisme. Ainsi à propos du burn-out « Il est la raison d’être du remplaçant. Comme la gastro, en plus méchant ».

Les interludes donc : de petites pensées dites tout haut par un ou des enfants, elles apparaissent pleine page entre deux chapitres, comme par exemple ce « J’ai mon doigt dans mes fesses ! Tcha-Tcha-Tcha ! ». Même si certains enfants sont plus difficiles à canaliser, il y a cette conscience qui semble en harmonie avec le lieu géographique : « J’en peux plus, je te jure. Pas une embrouille en six mois ! J’ai pas vu deux personnes s’engueuler dans la rue depuis que je suis ici ! ».

Ce bouquin très accrocheur, sans prétention aucune, vient de sortir chez Quidam, il est plein d’émotions et de liberté.

« Au Québec, on dit qu’on a une crotte de nez sur le cœur, quand on est triste. J’espère avoir laissé une petite crotte de bien-être dans le cœur des enfants ». Et à la prochaine Patrick !


(Warren Bismuth)

dimanche 1 mars 2020

Vassili GROSSMAN « La Madone Sixtine »


Deux textes de Vassili GROSSMAN dans ce petit livre, par ailleurs visuellement splendide. Le premier, écrit en 1955, s’attarde sur le tableau de RAPHAEL « La Madone Sixtine » peint en 1514, détaillant l’œuvre d’art, et la replaçant dans le contexte historique du XXe siècle, puisque durant la seconde guerre mondiale, l’U.R.S.S., après sa victoire sur l’Allemagne nazie, a ramené un certain nombre de tableaux alors gardés à Dresde. Une dizaine d’années plus tard, en 1955, elle va les rendre à son propriétaire, dont la fameuse Madone. Alors que les œuvres sont en transit, GROSSMAN a l’occasion de les voir. Il exprime ici son ressenti sur cette divine madone qu’il voit comme un tableau intemporel et immortel, voire invincible. Faisant de RAPHAEL un visionnaire, il devine dans cette œuvre la chute du XXe siècle : « La mère nourrit son enfant eu sein, et des centaines de milliers de gens bâtissent des murs, tendent du fil de fer barbelé, installent des baraques… Dans des cabinets tranquilles, on met au point des chambres à gaz, des automobiles tueuses, des fours crématoires… ».

Treblinka, entre autres. GROSSMAN a assisté de ses yeux aux conditions de déportations dans ce camp, il en restera traumatisé à vie. « Et on a peur, on a honte, on a mal : pourquoi la vie a-t-elle été si horrible, n’est-ce pas de ma faute, de notre faute ? Pourquoi sommes-nous en vie ? Question terrible, pénible, les morts sont les seuls à pouvoir la poser aux vivants. Mais les morts se taisent, ils ne posent pas de questions ». Dans les yeux de la Madone et de son fils, il y voit les souffrances des prisonniers de Treblinka, de la barbarie nazie. Il a déjà publié le roman « Pour une juste cause » et travaille sur son chef d’œuvre « Vie et destin ». S’il fait parler ce tableau de RAPHAEL, c’est aussi pour y voir les yeux des déportés, non sans une lueur d’espoir en fin de texte.

« Repos éternel » a quant à lui été écrit entre 1957 et 1960. Le personnage central est étonnamment LE cimetière. Pourquoi y va-t-on ? Pour les morts, pour l’hommage, le souvenir, pour soi-même ? Un cimetière ne comporte pas d’espace illimité, cependant la demande est toujours plus forte que l’offre. Alors, comme pour les vivants, on a construit en hauteur, mais sous le sol. On a établi plusieurs couches de cadavres pour gagner de la place. Un HLM funéraire en quelque sorte. La famille ne se prive pas de louer l’esprit fin du défunt dans des écrits parfois longs gravés sur les tombes.

Ces cimetières sont parfois pillés, violentés. GROSSMAN s’appuie sur des faits, donnent des exemples parlants qui peuvent donner la nausée. Le cimetière n’est pas le lieu de silence et de calme plat qu’il est censé représenter. « Un colonel qui avait servi dans les troupes d’occupation en Allemagne avait rapporté à sa petite fille une poupée qui parlait. La fillette était morte peu après et, comme elle adorait sa poupée, les parents l’avaient placée dans le cercueil de l’enfant. Quelque temps après, la mère avait vu une femme qui revendait cette poupée. Elle s’était évanouie ».

Ces deux textes sont une façon originale de connaître une autre facette de GROSSMAN, certes encore fortement imprégnée de la seconde guerre mondiale pour le premier, mais très loin du GROSSMAN de l’imaginaire collectif pour le deuxième, quoique 1941 vient encore jouer les trouble-fête. Seulement 70 pages, traduites comme toujours magnifiquement par Sophie BENECH, le recueil est d’ailleurs paru dans ses propres éditions, Interférence, en 2012. La couverture, dessin s’inspirant de celui de RAPHAEL, mais en noir et blanc, est elle aussi splendide. Décidément, ces éditions ont beaucoup de mal à me décevoir.


(Warren Bismuth)

mardi 25 février 2020

Collectif « Les montagnes de la liberté – Panorama des écritures théâtrales kurdes d’Irak »


Quelques mois seulement après l’énorme volume « De Tchernobyl à Crimée », monumental panorama des écritures théâtrales contemporaines d’Ukraine, les éditions L’Espace d’un instant remettent le couvert de manière remarquée avec ce panorama du théâtre kurde d’Irak. Dans ce recueil, six pièces sont proposées, sous la direction de Shwan JAFFAR, auteur de deux des textes et par ailleurs traducteur des quatre autres pièces.

« Mem et Zine », une longue pièce de Ehmedê KHANI (1650-1707) – elle représente plus du tiers du recueil – de 1692 ! Au XVIe siècle dans les montagnes de l’empire Ottoman, deux hommes déguisés en femmes font connaissance avec deux femmes déguisées en hommes. Le Sultan de Botane, déjà marié deux fois, désire se rapprocher du Mir (le prince) par le mariage avec l’une de ses filles. Sans en dévoiler davantage, dans cette pièce menée tambour battant, il est question de conspiration, de vengeance, mais aussi et surtout d’identité kurde. Le ton et l’atmosphère rappellent les contes persans, avec une forte touche de polar pour certaines scènes, polar théâtral politico-historique serait peut-être l’expression qui conviendrait le mieux à ce texte brillant, ancien et pourtant si actuel, qui prend le biais de la satire pour parler de faits dramatiques. La pièce fut traduite en français en 1993.

« Mina, princesse de la pluie » d’Ahmed SALAR est un monodrame de 2009 traduit en 2016 dans lequel Hama parle aux murs, au propre et pas au figuré. Eux seuls peuvent le comprendre. Il évoque ses souvenirs de civil au coeur d’une guerre en Irak, les rencontres, les souffrances. En fin de monologue, il se tourne vers un miroir pour lui conter la suite de son expérience. L’écriture est poétique, ce monologue étant peut-être le moment le plus complexe, en tout cas le plus intimiste du recueil.

« Kardo » de Kemal HANIGRA fut écrit en 1983 et traduit en 1996. En 1983, dans un Kurdistan sous tutelle irakienne, un homme a été arrêté pour possession de livres séparatistes. Il dialogue tout d’abord avec sa femme enceinte mais absente, égrène ses souvenirs. Puis vient son procès. En aparté, le juge lui confie qu’il possède un fils enfui dans les montagnes kurdes, et qu’il rendra sa liberté à l’accusé s’il retrouve ce fils grâce à ses contacts. Dans cette pièce très belle, nous croisons notamment un avocat pédophile, le tout sur fond de corruption organisée.

« Azady… L’être kurde » de Shwan JAFFAR fut écrite en 1998. Dans les années 1980, Azad rencontre une femme se faisant passer pour une journaliste. Ils finissent par sympathiser (mollement cependant) et il lui confie qu’il a écrit deux livres censurés car séparatistes aux yeux de la loi, ce qui peut rapprocher le fond de celui de Kemal HANIGRA. Puis nous voyons le même Azad incarcéré. Son numéro de matricule a été mystérieusement échangé contre celui d’un autre prisonnier. Un dialogue âpre s’ouvre entre Azad, le directeur de la prison et un inspecteur. La fin magnifique est brutale et tragique. Cette pièce est (malheureusement pourrait-on dire) inspirée d’une histoire vraie.

« La ruine » de Kameran RAOOF fut pour sa part écrite en 2006. Mahmud, un homme d’une cinquantaine d’années, monologue à propos de la guerre d’Irak de 2003, fait part du quotidien sous les bombardements. Il revient sur son parcours personnel et familial. « La ruine » peut être lu comme un poème désespéré teinté de la violence incessante dans les rues d’une ville irakienne.

L’anthologie se clôt par « Les ombres de Bagdad » de Shwan JAFFAR, pièce écrite en 2005. L’action de seulement quelques pages se déroule en juin 2003, après la chute de Bagdad et la libération des prisonniers de la prison d’Abou Ghraib. Semko est l’un de ces anciens prisonniers et rencontre une femme, Nadera à qui il fait part de ses souvenirs de prison. Nadera semble peu encline à la conversation, méfiante. Tout à coup, des policiers jaillissent.

Cette anthologie est encore une fois d’une rare originalité puisque totalement consacrée au très méconnu théâtre kurde. Elle retrace plusieurs décennies de la relation entre l’Irak et le Kurdistan, les violences faites au peuple kurde. Quant à la première pièce, de 1692 donc, elle semble comme annonciatrice des cinq autres, tant politiquement que théâtralement. La réussite de ce recueil est totale. Chacune des pièces contient sa propre histoire, en formant une globale représentant des siècles de discorde, d’affrontements et de stigmatisation du peuple kurde. Elle est bien sûr à ranger précieusement à côté de « De Tchernobyl à la Crimée », elle en est même une sorte de sœur siamoise née ailleurs. Gros coup de chapeau aux éditions L’Espace d’un instant qui ont eu (encore !) l’audace de sortir un recueil original, singulier, dans lequel des voix rares viennent s’exprimer en France. Il vient juste de paraître et il repousse un peu plus les limites géographiques (mais pas seulement !) du théâtre contemporain.


(Warren Bismuth)