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lundi 17 octobre 2022

Doug PEACOCK « Mes années grizzly »

 


Admiratif du récit « Une guerre dans la tête » (réédité récemment en poche sous le titre « Marcher vers l’horizon » qui sied mieux à son contenu) de Doug PEACOCK, il s’avérait nécessaire de découvrir au plus vite l’autre de ses écrits traduits en français : « Mes années grizzly ». L’effort ne fut pas vain.

Paru aux Etats-Unis en 1987 puis en France une première fois en 1997, ce livre fut réédité dans la collection Totem (poche) de chez Gallmeister en 2012. Si l’on peut remarquer de nombreuses redites par rapport à « Marcher vers l’horizon », le message est cependant plus ciblé du côté des longues observations de PEACOCK sur les populations des ours grizzly.

Pendant de nombreuses années, environ six mois par an, PEACOCK a bravé tous les dangers pour être au plus près de la vie des grizzlys aux Etats-Unis. Au fil des ans, il est devenu un spécialiste en la matière, observant avec minutie et passion, photographiant, filmant même la vie de ces ours fascinants.

Recevoir des leçons de vie est une autre résultante de cette expérience hors normes : « Les ours sentent l’arrivée des tempêtes hivernales plusieurs jours à l’avance ». Les observer afin d’anticiper. PEACOCK décrit leur hibernation, les querelles d’individus voire de familles. Il s’insurge avec véhémence (n’oublions pas qu’il est avant tout anarchiste) contre les massacres dont les ours sont les victimes. Ils ont failli disparaître de la surface du globe, pourtant l’Homme continue à s’acharner sur eux, sans vergogne.

PEACOCK, c’est de la graine de révolté, alors il explique qu’il sabote, qu’il entre en scène, jouant avec sa vie, celle qui ne valait plus grand-chose à son retour de la guerre du Vietnam. « Il ne restait plus de grizzlys dans ces montagnes, et c’était bien dommage. Ils avaient été abattus des dizaines d’années plus tôt, ou empoisonnés. Même un endroit aussi vaste et sauvage que celui-ci s’était avéré trop petit pour eux. Les grizzlys ont besoin d’immenses habitats : dans une région comme celle-ci, un mâle occupe de 500 à 750 km2, et une femelle moitié moins. Au printemps, les grands ours descendaient des montagnes vers les ranchs, et ils étaient immanquablement abattus ».

Ces massacres eurent lieu en partie dans les années 1960/1970, même s’ils avaient commencé dès le XIXe siècle, avant que certaines lois protègent en partie les ours et les grizzlys. Mais la cupidité de l’Homme est sans limites et même indirectement il menace la survie même des ours : « Le premier prédateur du Sud-Ouest n’était ni le loup ni le grizzly, mais le bétail, qui dévorait toutes les herbes succulentes qui constituaient l’essentiel du régime alimentaire des ours ».

PEACOCK connaît son dossier sur le bout des doigts et sait le faire partager à son lectorat. Dans chaque phrase, chaque expression, la passion est palpable. PEACOCK est un acharné de la défense de la nature sauvage, un militant se dressant tant et plus contre l’injustice, celle des hommes bien entendu. « Les droits des animaux sont bafoués – et nous nous comportons envers eux comme nous l’avons fait envers les indiens ». Car PEACOCK est admirateur du mode de vie des Autochtones, de leur rapport à la nature, de leur respect, leur dévotion même. Il s’empare du sujet afin de compléter ses pensées. Il reste un contestataire de premier ordre et ne s’en cache pas : « J’étais tiraillé entre la nécessité de protéger la nature et ma tendance innée à refuser toute discipline excessive et à favoriser l’illégalité ». Toujours cette réflexion libertaire, pure et entière.

Un chapitre le ramène du côté de la mer de Cortés, où il prend la plume pour y décrire la faune sous-marine, et là non plus il n’est pas maladroit. PEACOCK est l’un de ces hommes rares et précieux qui vous mettent le nez dans votre caca, qui vous secouent la tête en vous expliquant que tout n’est pas perdu à condition de se révolter, encore faut-il braver le danger. Ouvrage passionnant de bout en bout, écrit avec une main sûre et pourtant questionnant sans arrêt, du travail de maître rédigé en grande partie dans les années 80. Auteur à lire d’urgence.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

samedi 15 octobre 2022

Patrick PÉCHEROT « Pour tout bagage »

 


Pour son nouveau roman, Patrick PÉCHEROT utilise le rétroviseur comme outil d’écriture. Un grand bond dans les années 70 en France. Le prétexte de cette plongée dans le temps est le kidnapping moyennant rançon du banquier Angel SUAREZ à Paris en 1974. C’est alors le G.A.R.I. (Groupe d’Action Révolutionnaire Internationaliste) qui est à la manœuvre. Derrière cet enlèvement, ce sont de nombreuses revendications qui voient le jour, nous sommes au moment charnière alors que l’on espère se dessiner un Nouveau Monde : l’antimilitarisme, l’amour libre, les communautés, le collectivisme, et ce vent libertaire qui souffle parfois en rafale.

Arthur Sorot, sorte de double de l’auteur, est le narrateur de cette histoire dans l’Histoire, témoin de la jeunesse turbulente et dissidente des trente glorieuses, mais bien plus spécifiquement image même de cette utopie propre à la décennie 70. Arthur a, comme tant d’autres, cru à un avenir plus égalitaire entre les peuples, plus fraternel. Comme tant d’autres, il a vieilli, et il se présente à nouveau plus de 40 ans plus tard, rêves éteints et valoches sous les yeux. Il ressort de vieilles photos jaunies, les scrute et les commente.

Patrick PÉCHEROT réussit la prouesse d’un grand balayage quasi exhaustif (ça ne peut jamais l’être, bien entendu) de l’activité (contre) culturelle en France dans les 70, l’influence venant des Etats-Unis, mais l’identité plus ou moins revendiquée et estampillée France est bien réelle. En fond, les images d’actualités, politiques surtout, défilent à la vitesse grand V, comme projetées au fond d’une salle obscure, par un Super 8 ronronnant sur un drap blanc dépareillé.

Inventaire à la Prévert du militantisme des 70’s, ce roman semble revendiquer à chaque page un « C’était mieux avant » encombrant et fataliste. Mais alors il faut le lire jusqu’au bout pour comprendre.

Les années 70, c’est l’agonie de FRANCO, le dictateur espagnol, c’est la vie avant Internet, c’est-à-dire en direct, non virtuelle. C’est aussi l’époque des grandes utopies politiques passant par le Larzac, la Résistance à l’oppression, la Révolution à tout crin. Et les taupes, les infiltrés au sein des organisations. En est-il ainsi pour le G.A.R.I. ? Cette période pattes d’eph’ patchouli liberté est dépeinte avec nostalgie et sens du détail : « Je parle encore d’années moyenâgeuses. Ailleurs, on les a dites de plomb. Des années à guerre froide. À gauche ultra et droite extrême. À kébours dans l’ombre. À marionnettes, corps tordus et embrouillaminis. Des années groupuscules infiltrés, des fois que Mai 68 revienne, plus garnement du tout, vrai méchant. Ou que, lassés de l’attendre, certains se sentent avant-garde armée du prolétariat ».

Ce roman foisonnant est avant tout, ou en conclusion, le bilan d’une vie de militantisme, d’une part sur l’héritage parfois tendancieux (gilets jaunes notamment), d’autres part sur l’utilité ou non qu’il y eut à cramer autant d’énergie pour que le monde soit moins moche, quand on voit le résultat près de cinq décennies plus tard, même si l’on peut s’interroger sur les réflexions du narrateur à propos des ZAD. Mais c’est aussi l’occasion pour lui de se questionner sur la suite. « On pigeait tout. Nucléaire non merci ! Let the sunshine in et vive le vent, vive le vent, vive le vent dit vert. Aujourd’hui, quatre éoliennes dans le décor déclenchent une émeute. Sus aux méchantes bêtes, inutiles et nuisibles ! Je ne pige plus trop. Une fois pour toutes, j’ai décidé de m’en foutre. Tant de gens brassent plus d’air qu’un parc éolien sans provoquer un watt de jus… ». Un Arthur résigné, groggy devant le constat.

Roman qui sent la lacrymo autant que la lavande et la saveur de madeleine. Roman d’un monde révolu, terminé, fini, exterminé, exécuté, il en est le souvenir, le reflet, avec les erreurs du passé – reproduites pourtant -, la rage diluée depuis, voire passée en partie de l’autre côté des barricades héritières de 1968. Exercice de style stupéfiant où s’entremêlent moult images des seventies, parasitées soudain par le retour au présent, décennie deux du siècle vingt et un, et son goût de gâchis, tout ceci porté par une écriture argotique, populaire, à l’ancienne, une écriture elle aussi en partie disparue, qui a pourtant embelli les années 70, avec le talent de AUDIARD, entre autres. Mais la figure tutélaire du roman pourrait bien être celle de Léo FERRÉ, même s’il va lui en cuire en fin de volume. Ces 70’s pourtant pionnières des luttes en cours, qui ont posé les jalons de la révolte du siècle suivant.

« Reprendre le chemin de l’école, c’est la grande illusion, jamais ne reviennent le goût des Malabar, l’odeur de la cour et celle des marronniers. On renifle des parfums de synthèse en faisant semblant de rien mais ils sont bien pourris ». Ce roman vient de sortir, il est à déguster sur un vieux pouf orange.

 (Warren Bismuth)

jeudi 13 octobre 2022

Victor SERGE & Laurette SÉJOURNÉ « Écris-moi à Mexico »

 


Ce petit livre par son format mais fort tout de même de 237 pages est sous-titré « Correspondance inédite 1941-1942 ». Il s’agit d’un recueil de lettres échangées entre Victor SERGE, alors en exil et en partance pour le Mexique, et sa très chère Laurette SÉJOURNÉ, qui elle est restée en France, du côté de Marseille, aux heures sombres de la deuxième guerre mondiale.

En mars 1941, le cargo Capitaine Paul-Lemerle appareille de Marseille avec à son bord environ 300 passagers fuyant l’Europe. Parmi eux, l’écrivain et journaliste politique Victor SERGE (de son vrai nom Viktor KIBALTCHITCH) qui doit quitter la France devenue trop dangereuse pour ses activités. Il laisse sur le quai sa promise, Laurette SÉJOURNÉ. Une correspondance s’amorce et s’étend de mars 1941 à janvier 1942.

Correspondance est peut-être un bien grand mot car dans ce recueil, ce sont surtout les lettres de SERGE qui sont publiées, des missives enflammées d’un amour intense pour la femme qu’il vient de quitter bien malgré lui, mais un Victor SERGE se faisant par moments visionnaire : « Ce sera la guerre la plus atroce, avec des victimes sans nombre – la défaite, l’effondrement, la résurrection dans la souffrance, nous voici acheminés vers les plus grands dénouements, beaucoup plus vite qu’on ne s’y attendait » (juin 1941). Dans ces lettres, Victor SERGE décrit les paysages, loin de la guerre en Europe, et évoque les souvenirs communs avec Laurette, lorsqu’ils étaient encore physiquement unis.

Sans nouvelles de Laurette depuis plusieurs semaines, Victor SERGE s’inquiète, supplie, insiste sur le fait que malgré le silence, en retour il continuera néanmoins à écrire. Son but est d’organiser le voyage pour Laurette, pour qu’elle puisse le retrouver, mais tout n’est pas si simple. Entre la guerre, les nombreuses difficultés administratives, les possibilités de voyage paraissent lointaines, évoluent sans cesse sans toutefois progresser de manière conséquente.

Dans les lieux où SERGE stationne aléatoirement, les réfugiés de guerre sont ostracisés, dénigrés. Pour tenir le coup, il imagine dans ses errances une Laurette à ses côtés, découvrant avec lui les paysages et les coutumes, l’architecture. Il faiblit, trouve ses forces dans cette ombre invisible près de lui : « Et toi, toi qui es le meilleur de moi, ma seule joie, mon seul espoir de vivre pleinement, mon amour inexprimable, à chaque instant, je te parle, je te montre les choses que tu aimerais voir, les colliers de coquillages, les ouvrages indiens, les piles de fruits inconnus, je te dis : regarde, ma Laurette, et c’est comme si tu étais à côté de moi et je suis près d’en pleurer de joie et de déchirement ». Victor SERGE détaille à sa bien-aimée les allures des autochtones qu’il rencontre, énumère ce qu’il voit, tout ce qui le rend heureux, triste ou songeur.

Six mois d’un voyage éreintant, et SERGE parvient enfin au Mexique en septembre 1941. Dans ses lettres, et sans toujours suffisamment de nouvelles de Laurette, il devient nerveux, se fait directif, ordonne de manière péremptoire. Est-il possessif, jaloux ? Tout le laisse penser. Il se dresse contre une rencontre que Laurette envisage avec un homme pouvant l’aider, il est bouleversé, souffre, se fait misanthrope. C’est un homme en perdition qui écrit certaines des missives, s’assombrit tant et plus au fil d’une correspondance presque à sens unique.

C’est la guerre en Europe, il est fort probable que les lettres sont lues par les autorités, aussi il doit surveiller ses mots, ses phrases, ne pas trop en dire, de peur d’être frappé par la censure ou de mettre Laurette en danger. Il se débat avec lui-même pour trouver une issue à des retrouvailles. Car elle DOIT le rejoindre, il ne peut vivre sans cet espoir. Il se répète, semble perdre pied, épuisé par cette situation. Plus on avance dans cette lecture, plus il paraît évident que SERGE, dans le ton, dans les admonestations, dans la pression qu’il provoque, en a presque oublié que Laurette est en proie à la guerre qui ravage la France. Jamais ou presque il n’y fait allusion. La censure, peut-être, mais aussi un être bouleversé par le destin, vivant mal l’éloignement et la relative solitude, perdant pied et ses repères.

Dans cet espace-temps de près d’une année, il ne reçoit que quatre lettres de Laurette (ainsi que des télégrammes, non publiés ici). Aussi cette correspondance peut se lire comme une suite épistolaire presque à sens unique avec un expéditeur déclinant qui perd ses dernières forces, qui doute et endure. Laurette va finir par rejoindre son homme. Victor SERGE ne reverra jamais l’Europe, il s’éteint en 1947 au Mexique.

Ce recueil paru en 2017 aux éditions Signes et Balises est un moyen original de découvrir un Victor SERGE très différent de l’image qui lui est généralement attribué. C’est aussi pour le lectorat une occasion de lire les impressions d’un intellectuel loin de la guerre alors que celle-ci s’étend dans le pays qu’il vient de quitter. Correspondance précédée d’une préface intitulée « Victor Serge au Mexique : le dernier exil » d’Adolfo GILLY et compilée par Françoise BIENFAIT et Tessa BRISAC.

« Ne te nourris pas d’illusions, dis-toi que nous sommes des demi-noyés, qui avons besoin d’un âpre réalisme et d’une grande dureté envers nous-mêmes pour nous en tirer ».

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

lundi 10 octobre 2022

Jim LYNCH « Face au vent »

 


Dans la famille Johannssen à Seattle, rien n’est plus sacré que la voile. De générations en générations, tous les membres se sont transmis ce savoir-faire par la passion et l’abnégation. Josh, le narrateur, est chef de chantier maritime mais aussi  le deuxième rejeton d’une fratrie de trois enfants. Le frère aîné est Bernard, homme pragmatique mais aventurier, deux ans de plus. La sœur Ruby est la benjamine, deux ans de moins, un peu menteuse et vantarde. Père autoritaire, turbulent, évoluant bien sûr dans le monde des bateaux, mère scientifique qui voue une passion pour Albert EINSTEIN.

Ce qui pourrait être un roman banal et peut-être ennuyeux devient un « page-turner » efficace, agréable à lire grâce à la plume gorgée d’humour de Jim LYNCH. Difficile de ne pas penser à Jim HARRISON et Craig JOHNSON dans ses descriptions de scènes burlesques, mais aussi d’autre plus graves que pourtant il désacralise par la drôlerie, ou encore lorsqu’il caricature avec tendresse ses contemporains dans une déferlante de bons mots sur fond d’exubérance.

Ce roman s’évade parfois vers des sujets liés à la navigation, comme par exemple ces vieilles histoires de découvertes de territoires par les mers ou les océans, sans oublier les inventions et trouvailles scientifiques. Là c’est souvent la mère qui s’exprime. Mais en fond, d’autres éléments viennent se fixer : les courses de régates (vous saurez tout sur le vocabulaire, les techniques de fabrication de bateaux, les tactiques de courses). L’autre héros, outre la famille Johannssen, est le vent, y compris lorsqu’il refuse de souffler, lorsqu’il ne vient pas en aide lors des régates.

Nous suivons cette famille, l’évolution des trois frères et sœur de l’adolescence vers la vie adulte, la pensée plus mature. Bernard et Ruby s’engagent dans de nobles causes, même si Bernard a des ennuis suite à une manif et qu’il doit s’enfuir. Quant à Josh, il drague sur Internet, fait des rencontres plus ou moins sans lendemain mais ne désespère pas de trouver l’âme sœur.

En parlant de sœur, les lendemains de Ruby s’annoncent difficiles, c’est la partie sombre du livre, mais toujours traitée avec détachement, humour quoique compassion. La famille unie semble se disloquer un peu plus à chaque page, tous les membres semblent être exaspérés et prêts à prendre leurs distances. Comme Bernard en somme.

« Face au vent » est un roman qui, sans révolutionner le style ni l’histoire, est de bonne facture, plaisant quoique peut-être un peu longuet – 360 pages - notamment vers les 2/3 du récit où Jim LYNCH paraît chercher un second souffle que, à la grande joie de son lectorat, il finit par trouver pour parachever son livre de manière convaincante. Il permet de prendre l’air, le grand large même, à peu de frais, et avec un bon talent de conteur.

Ce roman traduit par Jean ESCH est sorti chez Gallmeister en janvier 2018 très exactement. Si cette date est importante pour les amateurs de la maison d’édition, c’est qu’en théorie elle marque la fin de la merveilleuse collection Nature writing, une aventure unique en littérature française où tant d’ouvrages de référence (un peu plus de 60) sont parus, une véritable mine d’or ! Donc ce roman apparaît comme l’ultime de la série dans les catalogues de distributions. Or dans le livre lui-même et sur la quatrième de couverture, c’est bien à la collection America qu’il appartient. Mystère peu banal. Il devait être prévu de rejoindre cette collection en prévision de son arrêt définitif, puis l’éditeur a vraisemblablement changé son fusil d’épaule, ce qui fait que le dernier volume de cette prestigieuse collection est celui de John GIERACH « Une journée pourrie au paradis des truites » paru fin 2017. Mais il n’est pas interdit de voir en « Face au vent » le point final à la Nature writing par son atmosphère de liberté au grand large à défaut des grands espaces.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

samedi 8 octobre 2022

Iegor GRAN « Z comme zombie »

 


Le tristement fameux Z représente les initiales de Zapad, l’un des deux grands corps de l’armée russe impliqués actuellement dans l’occupation de l’Ukraine, devenu leitmotiv de l’envahisseur. Ce Z a été commenté, jusqu’à représenter ce « Zombie » qui accompagne le titre du nouveau récit de Iegor GRAN, document à charge extrêmement offensif à l’endroit de la Russie de Poutine.

L’auteur analyse, tente de comprendre l’extrême confusion régnant aujourd’hui dans l’esprit russe. Il évoque le passé, la certitude de la toute puissance d’un peuple asservi, manipulé par d’incessantes fake news qui ont fini par contrôler ses pensées. Peuple zombifié par un autoritarisme cherchant à renouer d’une part avec la défunte U.R.S.S., de l’autre avec l’empire déchu en 1917.

GRAN attaque tant et plus, fait feu de tout bois. « Aucune preuve, aussi concrète soit-elle, n’est capable d’ébranler leurs certitudes. Non seulement ils ne croient pas ce qu’ils voient, ils préfèreraient perdre la vie plutôt que de douter ». Le complotisme haussé comme discours d’Etat et répété jusqu’à la nausée jusqu’à devenir cette triste « Vérité alternative ».

Dans ce texte se succèdent des témoignages de russes, anonymes ou non, connus de l’auteur ou non. Et partout ce fanatisme, cet aveuglement rendu concret par la prolifération de ce Z qui se développe comme du chiendent. Reconstruire, réécrire l’Histoire (n’oublions pas la dissolution de l’organisation Memorial par POUTINE, quelques semaines avant le déclenchement de l’invasion en Ukraine), c’est aussi de faire d’une défaite un triomphe, démontrant la force quasi mystique d’une population soudée contre le monde entier, forcément agresseur.

La littérature n’est pas oubliée, celle qui fait partie du patrimoine mondial, les TOLSTOÏ, les DOSTOÏEVSKI, les TCHEKHOV, les GOGOL, les POUCHKINE surtout, ces noms immenses, éternels qui en quelque sorte définissent l’âme russe. Comme d’autres, leurs noms sont utilisés jusqu’à la corde car, au prétexte de l’injustice, on ressasse le passé, encore et encore, jusqu’à cette tragédie que fut la chute de l’U.R.S.S., mais aussi cette démonstration de force du stalinisme contre l’envahisseur nazi durant la deuxième guerre mondiale. Alors on se remet à espérer d’un avenir au goût d’antan.

Reste l’ombre presque grandissante de LÉNINE : « Chaque statue de Lénine que l’on démonte dans une ancienne colonie provoque une vague d’indignation sincère, comme si un blasphème contre le passé ensoleillé des Russes venait d’être commis. Ainsi, la première chose à laquelle pense l’administration russe quand elle occupe la ville de Henitchesk, en Ukraine, c’est de retrouver la statue de Lénine qui avait été enlevée en 2015, coupée en trois morceaux et laissée pour morte dans un hangar, et de la replanter sur la place centrale, en recollant à la colle marronnasse les morceaux, cicatrices bien visibles – Frankenstein Lénine ».

Vient l’époque de la reconquête : reprendre les frontières telles qu’elles furent jadis : récupérer l’Ukraine (car voilà le prétexte à ce récit, la guerre en Ukraine et l’invasion russe sur son sol) après la Géorgie, la Tchétchénie et tant d’autres, reconstruire le tracé de l’Union Soviétique mais pas seulement. La volonté va plus loin encore, bien plus loin, dans le temps comme dans l’espace. L’un des buts ultimes est de reprendre L’Alaska qui naguère fut russe. Et même reconquérir la Californie.

Iegor GRAN cite des faits divers récents et ahurissants, comme pour enfoncer le clou, épaulé par son humour ô combien caustique. Il est temps pour lui de dénoncer le grand paradoxe : les copies conformes d’emballages de produits Etats-uniens mais fabriqués par des marques russes. Car même si l’on combat « l’impérialisme américain » avec force et détermination, on le singe à bien des égards.

Texte écrit en direct (les dernière informations relayées datent de l’été 2022), mais réfléchi quant à l’Histoire d’un pays à la fois puissant et obsolète, il n’est peut-être pas sans parti pris dans certaines de ses réflexions, agglomérant un trop à la va-vite peuple et élite. Il n’empêche qu’il est judicieux et nécessaire, et en fin de compte pas si loin – quoique moins affiné - des réflexions actuelles de André MARKOWICZ qui sur Facebook rédige plusieurs fois par semaine des chroniques sur l’actualité de la guerre en Ukraine, au risque de s’épuiser et d’être attaqué par les pro-Poutine gangrenant les réseaux sociaux.

« Z comme zombie » est la radiographie d’un pays s’effondrant par sa propre vanité, il est sorti chez P.O.L. à la rentrée 2022. Une plongée au tréfonds de l’âme russe.

https://www.pol-editeur.com/

 (Warren Bismuth)

jeudi 6 octobre 2022

Alice ZENITER « Je suis une fille sans histoire »

 


Bon sang, quel texte ! Dans cet essai profondément féministe, Alice ZENITER nous embarque dans des réflexions de haute voltige par un style pur, un développement précis d’idées où l’humour brille par son impertinence. En seulement une centaine de pages, l’autrice nous laisse sur le carreau par de brillantes prises de position.

Dans l’art et la littérature notamment, la femme est souvent reléguée à l’état de potiche, de personnage secondaire sans envergure. Et ceci gêne profondément Alice ZENITER dont le but est de déconstruire des clichés encore en vigueur et même virulents au XXIe siècle. L’histoire est écrite par les vainqueurs, dit-on. Donc par les hommes, tout puissants dans une société patriarcale et devenue obsolète. ZENITER libère la parole, mais pas négligemment, s’appuyant sur des faits artistiques, historiques notamment, convoquant ARISTOTE et d’autres plus contemporains, pointant du doigt, accusant un état de faits qui dure depuis des siècles.

Les femmes doivent cesser de paraître du côté des faibles et Alice ZENITER en fait un combat qui, dans ce texte précieux, ne se prive pas de dénoncer la domination masculine, qu’elle soit au quotidien ou dans le monde des arts, où sont imposés de vieux clichés éculés où l’homme est celui « qui fait des trucs », comprendre se positionne en héros intouchable surreprésenté.

Armée de petits dessins, l’autrice place ses revendications vers le ludique, le pédagogique, se risque du côté des héroïnes de l’imaginaire littéraire collectif. Anna Karénine l’agace, mais certaines prises de conscience de Umberto ECO l’enchantent. Mais attention : si nous pouvons être touchés par un mouvement nous exhortant à modifier radicalement nos comportements, il faut s’y tenir, ne pas la jouer sur un temps infime, ne pas relâcher la pression. C’est ce qu’avec un immense talent, par des phrases simples, précises et redoutables, Alice ZENITER nous propose de mettre en place, pour briser les stéréotypes, dynamiter le masculinisme à outrance.

L’autrice donne des exemples issus de la littérature classique ou des films « blockbusters » pour nous montrer que la femme reste souvent cet objet convoité, sans cervelle et sans pensées. La liste est longue, hélas !, mais ne doit plus s’éterniser, il est temps de la stopper, même si bien sûr ces histoires ont pu nous faire rêver. L’avènement de l’égalité des textes est en marche, il ne doit pas faiblir.

Pour qu’un texte soit réussi, Alice ZENITER s’appuie sur le test de BECHTEL qui envisage un récit égalitaire en trois points : 1/ il doit y avoir au moins deux femmes nommées dans l’œuvre, 2/ qui parlent ensemble, 3/ qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme. Vérifiez bien dans ces romans qui nous ont fait vibrer, ces trois points sont rarement respectés. Alice ZENITER revient sur ces préjugés qui perdurent. Mais revenons à ce test. Celui de BECHTEL. Par réflexe, nous sommes forcés de croire qu’il émane d’un homme, mystérieux de surcroît, ce BECHTEL. Pourtant, son prénom est Alison. Elle est dessinatrice de bandes dessinées.

Dans ce texte profond et marquant, Alice ZENITER parle de sémiologie, d’histoire et de féminisme, avec son franc-parler et son style littéraire qui séduit et envoûte. Nous ne pouvons seuls développer une idée, il nous faut des références, nous appuyer sur l’Histoire, avoir confiance en ce que des spécialistes ont déjà montré car « Vous n’avez pas (pas tous ?) refait les mesures pour savoir à quelle distance nous sommes du Soleil ou pour prouver que la Terre est ronde. Vous n’avez pas demandé à voir les ossements de François 1er, aucun de vous n’était né en 1515 et pourtant nous pouvons diviser la bataille de Marignan avec certitude. Une existence sans division du travail culturel serait possible, j’imagine, mais elle serait harassante et inutile parce qu’une vie humaine ne peut pas retraverser des millénaires d’apprentissages et de découvertes. Il faut donc accepter que nous vivons dans une sphère de connaissances fondée sur des affirmations de dicto, nous sommes – à tout moment – juchés sur un empilement de textes ». Faire confiance aux autres, celles et ceux qui ont travaillé d’arrache-pied pour démontrer un fait, tel est le message.

Et puis ces vérités implacables qui nous feraient presque culpabiliser : « Si l’on prend l’exemple des rapports du GIEC, on voit qu’au stade de l’idée vraie, on a une accumulation de données sur le réchauffement climatique depuis des décennies, des données qui ne sont pourtant pas suffisantes pour que les modes de vie, de production et de consommation soient changés de façon significative. Mais si l’on transforme les rapports du GIEC en idée affectante, si l’on y ajoute des images d’ours blancs faméliques qui ne parviennent plus à pêcher sur leur banquise fondue, si l’on vous raconte ce que la montée des eaux créera comme exode ou ce que la hausse des températures fera au sol et aux plantes de votre propre jardin, on a plus de chances que vous vous préoccupiez de ce réchauffement, que vous changiez certaines habitudes de votre vie et que vous poussiez les autres (vos proches ou le gouvernement) à faire de même ». J’y vois comme une supplication à l’humilité…

Alice ZENITER déjoue jusqu’au bout de son texte les idées toutes faites. Ce titre « Je suis une femme sans histoire » est une imposture, une fiction car, bien sûr, l’écrivaine en question possède un passé, une histoire chargée et ces mots imprimés sur la couverture nous ont menés en bateau. L’exercice est brillant.

Si ce texte est sorti (en 2021) aux éditions L’arche, spécialisées dans le théâtre contemporain, c’est qu’il fut joué sur scène. À partir de 2020. Une actrice, seule. Son nom ? Alice ZENITER. Chapeau bas madame !

https://www.arche-editeur.com/

 (Warren Bismuth)

lundi 3 octobre 2022

Kathleen DEAN MOORE « Petit traité de philosophie naturelle »

 


Kathleen DEAN MOORE est prof de philo, mais aussi entièrement dédiée à la vie de la nature. Ce petit bouquin est un condensé de sa profession et de sa passion. Cet essai nous montre l’autrice proche, très proche de sa famille. Aussi, elle nous entretient de ses liens, des souvenirs familiaux, du CV de ses parents (sa mère a publié des guides nature, la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre). Elle-même compte transmettre son savoir à ses enfants et agit quotidiennement en ce sens.

Le métier de Kahtleen DEAN MOORE c’est la philo, aussi elle pense le monde à la manière d’une philosophe, y compris en observant la nature. Parallèlement, elle nous parle de cette nature avec empathie, nous délivrant des informations originales et frappantes : « Dans une meute, chaque loup hurle dans une tonalité différente afin que la meute rivale puisse les dénombrer, et il arrive qu’ils changent de ton au beau milieu d’un cri pour faire croire qu’il sont plusieurs ».

DEAN MOORE scrute ce qu’elle voit puis partage son point de vue ou son état d’esprit, esprit par ailleurs jamais très loin de la poésie : « Quelques heures après le crépuscule, un ciel luminescent domine la falaise, là où se lèvera la lune. Déjà les spires du canyon luisent d’un éclat blanc. Les chauves-souris batifolent au-dessus de l’eau, guettant l’écho des insectes. Puis la face lunaire passe la paroi du canyon et chaque plateau de roches et de pierres éboulées apparaît, nu et blanc, comme esquissé par son ombre au clair de lune ».

Dans ce que l’on pourrait définir comme un recueil de chroniques brèves, l’autrice met en scène les oiseaux, les loups, les loutres, les poissons, les ours, les algues, les insectes, les cours d’eau, les orages, fait référence aux philosophes de la Grèce ancienne, à la mythologie. Mais c’est sa famille qui revient le plus souvent, dans des anecdotes légères ou sordides, des questionnements existentiels, ceux qui lancent des migraines et qui parfois se règlent devant un paysage verdoyant, mais aussi ceux qui n’offrent aucune solution. Par exemple, l’autrice doit-elle soulager les atroces douleurs de son père en ordonnant une euthanasie ou non ? Où est le sens de la vie ? La souffrance en est-elle une résultante obligatoire ? Kathleen DEAN MOORE s’interroge sur la fibromyalgie de sa fille, sur le deuil, familial notamment, sur la foi, le tout au sein d’une famille omniprésente dans le récit.

Le but recherché ici se nomme héritage, celui des valeurs de la nature comme humaines, celui de l’interrogation perpétuelle. L’autrice veut que ses enfants se posent les bonnes questions au bon moment tout en témoignant d’un profond respect pour la nature et l’environnement. Elle est lucide devant les ravages de la déforestation, livrent certains faits divers qui là aussi amènent des interrogations. Ce traité est à lire tranquillement, chapitre par chapitre, afin de s’imprégner au mieux de la sève qui en découle. Il était à l’origine la 3e publication de la majestueuse collection Nature writing de Gallmeister en 2006, les mêmes Gallmeister qui proposent aujourd’hui une version poche – sortie en 2020 dans la collection Totem – du texte traduit par Camille FORT-CANTONI.

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 (Warren Bismuth)