Recherche

jeudi 26 juillet 2018

John WILLIAMS « Butcher’s Crossing »


Années 1870 dans le Kansas, un type de 23 ans, Will Andrews, encore vierge, échoue dans un de ces trous du cul de l’ouest des U.S.A., Butcher’s Crossing. Rapidement il se lie avec des habitants du bled, dont Francine, prostituée et femme affirmée. Il va longuement discuter avec Miller, chasseur expérimenté, qui va vite devenir son interlocuteur privilégié. Près de 10 ans auparavant, Miller a vu, pas aperçu hein, sur une terre un peu éloignée, le saint Graal : des milliers de bisons dans des montagnes, une harde puissante et énorme. Il cherche depuis à trouver des têtes brûlées afin de faire le voyage qui permettra de dézinguer les troupeaux et vendre les peaux un bon prix à un certain McDonald de Butcher’s Crossing pour assurer ses arrières et vivre – qui sait ? – comme un pacha. Il en parle à Andrews qui paraît très motivé pour le périple.

Il faut deux hommes supplémentaires pour une telle expédition, ils seront trouvés à Butcher’s Crossing : Charley Hoge, manchot d’une foi démesurée, ne s’éloignant jamais de sa bible. Schneider, de racine allemande, viendra clore le quatuor. Les préparatifs sont longs et organisés. Pour partir à cette chasse très spéciale, Andrews va devoir se séparer de Francine, ce sera chose faite après qu’il refuse de coucher avec elle.

Début des hostilités sur des étendues sans fin, des plaines immenses, des montagnes arrogantes, des bœufs pour porter le nécessaire de survie, et les chevaux pour porter les fiers destriers. Des bisons, nos quatre comparses vont en voir à foison, décimer les troupeaux, sans jugement ni retenue, un carnage en règle, toujours sous le commandement autoritaire et téméraire de Miller, tout ça pour récupérer des peaux, et accessoirement le nécessaire de nourriture puisque la viande ne manque pas. Des milliers de bisons vont ainsi être exécutés sur l’autel de dame la Thune, une boucherie sans nom.

Seulement voilà : le génocide bisontin a duré plus longtemps que prévu, et l’hiver s’installe bien trop tôt. Les quatre protagonistes sont rapidement pris au piège avec leurs peaux et leurs carrioles, ils vont devoir attendre la fonte des neiges durant de nombreux mois. Ce roman est celui de la toute puissance de l’homme blanc : exécutions en masse de bisons pour le profit, spirale infernale aboutissant à une sorte de fanatisme de la tuerie.

Mais la nature a décidé de punir pareille horreur, les chasseurs sont bloqués, des animosités se créent, l’ambiance devient tendue voire délétère, il est désormais bien question de survie. Patienter est le maître mot. Pourtant, avant l’arrivée de la neige, l’équipée sanglante n’a jamais vraiment patienté ni réfléchi à ce qu’elle était en train d’entreprendre. Ce récit est aussi celui de la quête de la vérité. Comme vous pouvez vous en douter, le quatuor ne reviendra pas indemne avec tous ses membres d’origine, et ceux qui reviendront s’en retrouveront traumatisés. Ce brigand de McDonald, peu vu dans le roman, en est pourtant en partie la clé : « Vous naissez, vous tétez votre lait sur fond de mensonges, vous vous sevrez sur fond de mensonges et vous apprenez des mensonges encore plus élaborés à l’école. Vous passez toute votre vie avec des mensonges et quand vous êtes sur le point de mourir, vous avez une révélation – il n’y a rien, rien que vous et ce que vous auriez pu accomplir. Sauf que vous n’avez rien accompli, parce qu’on vous a assuré qu’il y avait autre chose, après. Alors vous vous dites que vous auriez pu devenir le maître du monde, parce que vous seul connaissez ce secret. Mais trop tard. Vous êtes trop vieux ».

La conclusion de ce roman a quelque chose d’apocalyptique. Elle représente la déchéance des certitudes de l’être humain, un besoin d’annihiler toute cupidité.

Ah, et bien sûr, il y a les grands espaces, mis en scène de manière remarquable, la nature omnisciente, vengeresse. Une ambiance à la MCMURTRY mais sans l’humour ni les répliques, un roman glacial dont une partie de l’épilogue n’est pas loin de rappeler « Le trésor de la Sierre Madre » de B-TRAVEN.

Des romans sur le grand ouest, il y en a eu des chiées, les résultats sont comme toujours inégaux. Mais vous pouvez y aller au galop pour celui-ci : l’écriture sobre ne verse jamais dans une sorte de voyeurisme malsain, ne s’embarrasse pas de larmes, le style décharné (le scénario est totalement épuré) rend une puissance maîtrisée de bout en bout, une sorte de western minimaliste et psychologique.

Et puis j’ai un faible pour ce genre d’auteurs : très peu productifs voire faignants, comme s’ils préféraient contempler que conter. Seulement quatre romans à l’actif de ce John WILLIAMS, deux traduits en France (le premier était « Stoner » dont je vous parlerai un jour sans faute). Il a pourtant vécu 72 printemps (décédé en 1994), loin des paillettes et des bruits médiatiques. Dans ce roman, beaucoup de sujets, nonchalamment, sont abordés, un coup de bluff franchement déconcertant. Grands espaces et grand livre. Sorti en 2016 chez Piranha Editions pour un grand moment de lecture. Bravo.


(Warren Bismuth)

Erwan LARHER « Le livre que je ne voulais pas écrire »


C'est un tour de force qu'accomplit Erwan LARHER dans « Le livre que je ne voulais pas écrire ». Au moins à deux niveaux : nous avons été noyés sous les images choc, suite au 13 novembre 2015, les textes à sensation des meRdias, comme si la course à l'horreur était plus forte que l'histoire humaine qui se déroule en arrière-plan. Erwan LARHER écrit plus tard, au moment où nous sommes abreuvés de préjugés sensationnalistes, les yeux et la tête embrumés par les traces de sang du pavé parisien. Il faut sortir de cela, revenir à l'humain, à l'individu, au groupe, pour tenter de narrer l’inénarrable.

L'auteur se livre beaucoup tout au long de ces pages, plus qu'un documentaire sur la chronologie des événements, Erwan LARHER se met à nu, nous confie ses sentiments, ses ressentis, ses peurs et ses angoisses. Une large part de son œuvre est laissée à ses proches : les chapitres s'emmêlent, entre récit de sa vie passée, retour sur l'horreur et témoignages de ses amis, de sa famille, sur leur point de vue pendant le drame. Et c'est précisément – à mon sens – ce qui fait de cet ouvrage une véritable œuvre : il y a l'impliqué, celui qui est au centre du maelström, qui est un caillou, qui ne bougera pas pour échapper aux regards des bourreaux (que l'on nous présente d'ailleurs, ce qui est fort intéressant car cela recentre le débat : il s'agit d'une histoire d'humains avant d'être une histoire de fanatisme et d'extrémisme), il y a toutes celles, tous ceux qui se sont agités (ou pas), à l'extérieur, entre Facebook, les sites d'infos, la télévision en continu, les numéros d'urgence, la grande chaîne qui s'est formée au-delà du Bataclan. L'auteur l'avoue lui-même : il a été plus que soutenu, il a été porté.

Ce témoignage, ce récit de vie et de mort est aussi très intéressant car il fait la part belle à l'après. On traite trop peu de l'après, comme si le simple fait d'avoir réchappé vivant à l'enfer permettait aux individus de clore ce chapitre et de continuer leur vie. Que nenni, ce serait trop simple. Il y a les séquelles physiques (la douleur de la balle, les soins interminables, l'hospitalisation, le questionnement quasi obsessionnel sur le retour possible de la virilité), mais aussi les séquelles psychologiques. Pendant longtemps, à travers les pages, l'auteur est dans le déni. Non, il ne fait pas de cauchemars, il ne rejoue pas la scène, il plaisante, rigole et s'entoure de ses ami-es, de sa famille, et semble passer à travers. Jusqu'au moment où il se rend compte que la douleur est tenace, qu'elle ne passe pas. Le trauma se joue aussi à travers la somatisation, et c'est là qu'interviennent les individus méritants qui peuplent les hôpitaux, les cabinets privés, qui questionnent l'être jusqu'à extraire le mal de la chair. Il y a d'ailleurs un très beau plaidoyer pour le personnel hospitalier, les petites mains qui réparent les corps et les âmes.

Erwan LARHER met un point d'honneur à contextualiser l'événement, pourquoi est-il allé à ce concert notamment, avec un retour sur son enfance et son adolescence, pourquoi y est-il allé seul. Véritablement, l'auteur donne à voir les mécanismes de défense qui lui permettent d'avancer de la meilleure manière qui soit : humour et rationalisation.

Loin des récits chocs et autres témoignages macabres, voyeuristes primaires, passez votre chemin. Ici on est dans le vrai, dans l'humain et la note qui reste en bouche après avoir refermé le roman c'est l'espoir. L'espoir et la joie. Le thème de base n'est pas tant cette soirée au Bataclan que l'humain, dans son essence, face aux violentes aspérités que la vie nous balance injustement en pleine face, sans qu'on s'y attende, sans qu'on ait pu le pressentir.

Je vous engage donc vivement à lire « Le livre que je ne voulais pas écrire », sorti aux éditions Quidam en 2017. Quant à moi je vais aller fouiner dans la bibliographie d'Erwan LARHER dont le style m'a beaucoup touchée.

Et je vous engage aussi à regarder le très poignant documentaire réalisé par Netflix , « 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur ».


(Émilia Sancti)

samedi 21 juillet 2018

Jacques JOSSE « Ombres classées sans suite »


Une petite cinquantaine de pages agrémentées des dessins tourmentés et tempétueux en noir et blanc de Georges LE BAYON. Ce qui étonne au début de ce petit bouquin de Jacques JOSSE, c'est le langage un peu plus populaire qu'à l'accoutumée : « La valise dort sous le lit. Des fois, surtout les soirs givrés d'hiver, quand il en a marre de tourner dans sa turne, il sort, la pose sur la table, ouvre large sa belle gueule en fibrine toute gaufrée crocodile, y balance, en vrac, des livres, des poèmes, des brouillons… Un cliché, deux, trois flasques d'alcool fort et un flingue de petit calibre... ».

Pour le fond c'est définitivement du Jacques JOSSE et son atmosphère simple, décharnée et pourtant envoûtante (ah, cette écriture qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher, puissance dévastatrice). De petites tranches de vies, de la poésie en prose entre micro-nouvelles, anecdotes ou faits divers. On ne sait trop, c'est la force de cet auteur.

Il y a l'agonie d'un grand-père bientôt libéré du poids de la vie, la solitude d'êtres bourrus : « Rien, ici, n'attise les anciennes tragédies. Personne ne demande de larmes à personne ». Il est question de marins, de curés, de cimetières (fascination), KEROUAC (fascination bis), de la mort d'Otis REDDING, de poètes errants, col relevé, de ports (celui de Saint Brieuc notamment), la houle, les cirés, de bars maritimes peuplés de marlous restés à quai, de suicide bien sûr : « Ben alors, il s'est carrément foutu en l'air ce con. Il a foncé avec sa bagnole droit dans le bassin mais pas ici tu comprends, non, Monsieur fait des manières, il va se flinguer là-bas, à Pétaouchnok, histoire de s'éclater contre le ventre bombé d'un pinardier en provenance d'Alger », c'est l'occasion de constater que les « gueules » rencontrées ici se font moins taiseuses que d’habitude, se livrent plus volontiers, avec une gouaille à la AUDIARD, sans toutefois se lancer dans de hardis monologues. 

Dans ce récit atypique, on y rencontre peut-être plus de faune, de flore, de nature vivante et grouillante que dans les autres œuvres de JOSSE. Ce qui ne change pas : on fête les morts qui sont placés en haut de la pyramide après des accidents bêtes, quelconques, ou par leur désir de quitter la piste après la dernière valse. Comme toujours, ces petits faits divers que l'on lit dans les journaux dans la rubrique des chiens écrasés, en bas de page, pour les plus téméraires des lecteurs assommés par l’alcool. On prend l'air et on croise un christ bringuebalant en ferraille rouillée trônant sur une pierre moussue, les bourgs en friche eux aussi, les trottoirs humides et glissants de la ville, les ornières de chemins boueux des villages, on trinque aux disparus, morts ou volatilisés. Car oui certains, bien que pas enterrés, ne sont jamais revenus.

Côté papier, épais, grumeleux, solide comme pour affronter une tempête. C'est sorti en 2001 chez Cadex Éditions. C'est précieux. C'est JOSSE.

http://www.cadex-editions.net/-Presentation-

(Warren Bismuth)

Pierre ALARY « Mon traître»


Adaptation BD de la première partie du diptyque irlandais du nécessaire Sorj CHALANDON. Tranche de vie d’un combattant de l’I.R.A. fortement impliqué, militant, formant mêmes de nouveaux arrivants convaincus à se battre pour la cause, dont le français Antoine (le double de CHALANDON), mais… un formateur traître à la cause, indicateur, taupe pour les britanniques.

Tout ceci est raconté dans le roman et par conséquent dans cette BD au ton juste, à la fois pudique et brutale. Les dessins changent de couleur selon les époques, les ambiances, les flashbacks, les lieux, les visages sont durs, creusés, comme s’ils expliquaient à eux seuls une partie de la tragédie, ils transpirent la fatigue, l’épuisement, un certain renoncement.

Montée en courts chapitres se terminant tous par une page sobre tapée à la machine contenant des extraits de l’interrogatoire de Tyrone Meehan, le fameux « traître », cette BD est une immersion au sein de l’I.R.A. Le scénario ne se limite pas à cette traîtrise, il est question bien sûr des grèves de la faim funestes de Bobby SANDS, des combats sanglants, de l’I.R.A. qui dépose les armes, une sorte d’historique express de l’organisation. Les vignettes sont étirées comme si nous suivions l’action depuis un rétroviseur intérieur de bagnole.

L’atmosphère de CHALANDON me paraît parfaitement restituée, pas facile pourtant de reproduire ce climat humide et froid d’êtres désillusionnés et désespérés, mais la sobriété du trait donne une force supplémentaire au message. C’est une manière originale de découvrir CHALANDON si vous êtes à ce jour resté.e.s sur le quai, même si bien sûr, et je ne le répèterai jamais assez, il faut évidemment se pencher sur les originaux pour mieux jauger les adaptations. Ici, à partir d’un très bon livre, Pierre ALARY propose un rendu très convaincant qui donne envie d’aller fouiller dans sa bibliothèque à la lettre C pour extirper un certain auteur. Quant à la BD elle est sortie en 2018 chez les éditions Rue de Sèvres. Nous espérons bien sûr une adaptation du second volet du diptyque « Retour à Killybegs », ça aurait quand même de la gueule.


(Warren BISMUTH)

mercredi 18 juillet 2018

Emmanuel RUBEN « Le cœur de l’Europe »


Ce pourrait être un récit de voyage, mais en fait pas du tout, d’ailleurs l’auteur se méfie des récits de voyages, c’est en tout cas ce qu’il écrit. De mars à août 2015 il a entrepris avec sa compagne un périple en Europe de l’est. Il en livre des chroniques brûlantes, écrites presque en direct. Une virée en ex-Yougoslavie où il n’est pas question de faire du tourisme ordinaire.

C’est bien de géopolitique dont nous entretient Emmanuel RUBEN, l’Histoire d’un pays morcelé en petites nations devenues touristiques et passages obligés par des ponts de plusieurs siècles qui ont souffert de toutes les guerres mais qui sont toujours fiers et debout, ponts censés être une passerelle entre les peuples alors que l’Europe érige des murs, un cloisonnement.

L’auteur évoque Emir KUSTURICA, lui taille un costume en règle, l’accusant d’avoir trahi sa terre natale. Pourtant et paradoxalement, il nous donne envie de – re – voir « Underground », un des plus célèbres films du cinéaste.

Étape à Sarajevo, et un pont, encore. Celui sur lequel s’est fait dessouder en juin 1914 l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand, déclenchant à très court terme la première guerre mondiale. D’ailleurs, la guerre, il en est partout question, les paysages et les édifices gardent les stigmates des différents conflits, du mondial au local en passant par le national, du militaire au civil.

RUBEN ne pratique pas la lange de bois, il ose les polémiques caustiques tout au long de ces chroniques : « C’est dans ces lieux que s’illustrèrent, il n’y a pas si longtemps, des criminels de guerre comme le général franco-croate Ante GOTOVINA, ancien soldat de la légion étrangère, protégé de Jacques CHIRAC, qui fut d’abord condamné à vingt-quatre ans de prison par le TPI de La Haye avant d’être acquitté un an plus tard, la chambre d’appel estimant que « la température de l’air » et « la vitesse du vent » des déviations des tirs d’artillerie sur des cibles civiles, balayant d’un coup le chef d’inculpation principal, celui de crime contre l’humanité et ruinant définitivement la crédibilité du TPI ».

Ces chroniques sont une sorte d’historiographie expresse des Balkans, avec ses peines, ses tragédies et ses blagues douces amères : « Savez-vous quelle est la différence entre un Nokia et la Serbie ? Chaque année il y a un plus petit modèle, mais si chez Nokia le nouveau modèle est meilleur que l’ancien, en Serbie, plus le modèle est petit plus il est pourri ! ».

RUBEN dénonce les politiques de Vladimir POUTINE et de Viktor ORBAN sur la scène internationale avant de traverser l’Albanie et ses 700 000 bunkers, accessoirement le deuxième pays le plus pauvre d’Europe, après une halte au Monténégro et après s’être offert un moment de nostalgie et de mélancolie sur les traces de Tintin. Il va croiser des migrants cherchant la terre promise mais pourtant indésirables, va faire un crochet par la Grèce, loin de l’image d’Épinal donnée par les dépliants touristiques. Un voyage plein d’enseignements, une manière de revisiter l’Histoire de l’Europe de l’est.

Ces chroniques ne sont pas sans rappeler une partie de la ligne éditoriale de l’excellent éditeur L’Espace D’un Instant, catalogue proposant de formidables pièces de théâtre contemporain militant, très axé sur l’Europe de l’est.

J’oubliais : le format de ce livre est assez minuscule, plus petit q’un livre de poche. Les 90 pages, dans un papier de haute qualité, sont lues lentement, comme pour bien assimiler toutes les références données. C’est paru en cette année 2018 aux incontournables Éditions de La Contre Allée, dans leur petite collection Fictions d’Europe. Avec un nom pareil, ce « Cœur de l’Europe » ne pouvait qu’y trouver un nid douillet


(Warren Bismuth)

Rafael MENJIVAR OCHOA « Ma voix est un mensonge »


Ce n’est pas si souvent que l’on a l’opportunité de lire un auteur Salvadorien de par nos contrées, c’est pourtant possible grâce au talent de dénicheur de Quidam éditeur. Voici un polar très particulier dont je vais tenter de vous dresser le scénario de manière aussi peu confuse que possible. Le narrateur dont nous ne connaîtrons pas l’identité travaille dans une station de radio pour laquelle il joue de sa voix ambivalente dans des feuilletons radiophoniques après avoir été acteur de théâtre, accompagné par Gudalupe Frejas, sa partenaire professionnelle, qui lui donne la réplique. Seulement, il joue toujours les méchants, les ordures. Possédant une certaine notoriété auprès des fidèles auditeurs, il est impossible de lui laisser tourner pour des publicités, sa voix serait immédiatement associée à ses rôles de salauds. Donc il se retrouve au chômage.

Sur ces entrefaites Gudalupe décède, c’est là qu’il réalise qu’il l’aimait. Son ombre va d’ailleurs hanter le récit. Un ténébreux service spécial de police propose à notre narrateur sans le sou un contrat fort juteux mais qui n’est pas sans risque et dont voici les données : un type châtain a assassiné un révolutionnaire qui devenait gênant pour le pouvoir. Le meurtrier, prisonnier politique, serait mort, le narrateur est recruté pour jouer son rôle vocal, avouer le crime auprès de journalistes et donner toutes les preuves de l’assassinat en se faisant passer pour le meurtrier afin de faire croire qu’il est bien toujours vivant.

Ce roman est celui des faux-semblants : du faux paralytique en passant par la fausse veuve (quoique !) puis par la fausse amoureuse, les fausses infos des journaux. Pour les défunctés c’est pareil, il n’est jamais clairement dit qu’ils sont bel et bien morts, et si ça l’est, c’est parfois démenti quelques pages plus loin. Où est la vérité ? Y’en a-t-il une d’ailleurs ? Et ne peut-elle pas jaillir de fausses preuves ? C’est le bal des masqués dans ce polar atypique. Un personnage peut être un bras armé du gouvernement tout comme un leader de la guérilla. Les convictions sont sans cesse chahutées, discutées, infirmées. Qui sont les interlocuteurs ? Qui est cette Maria qui semble tomber amoureuse du narrateur plus vite que l’éclair ? Et où diable se déroule l’action ? Au Mexique sans doute, même si rien n’est précisé. Même chose pour l’époque, on aurait tendance à la situer en 1956, mais là non plus rien n’est sûr.

Une spirale infernale qui procède par informations aussitôt contredites pour un récit haletant, sans temps mort (la brièveté du roman lui donne encore plus de force) et résolument politique. L’ombre de KAFKA semble planer à chaque page. Derrière les semelles collantes d’une intrigue sombre et poisseuse, l’auteur sait agrémenter son exposé de quelques tirades drôles échouées là comme un cheveu sur la soupe (même si l’un des personnages principaux est chauve).

Le titre est sacrément bien trouvé, car la voix humaine et le mensonge sont les deux piliers de ce bouquin déstabilisant – le premier titre édité était « Les années flétries », bien moins parlant - qui est le premier volet d’une trilogie baptisée « De certaines façons de mourir… » (d’ailleurs est-ce vraiment une trilogie ? là aussi les cartes sont brouillées), c’est aussi une nouvelle réédition (de 2018) et accessoirement un pur régal. Attendons les rééditions des prochains tomes, si elles sont du même tonneau, nous n’avons pas fini de nous délecter, ne les ratez pas. L’auteur est décédé en 2011.


(Warren Bismuth)

mardi 17 juillet 2018

Myriam LEROY « Ariane »


Nominée au Goncourt du premier roman 2018 (remporté par Mahir GUVEN, chroniqué ici même), Myriam LEROY nous livre, dans « Ariane », une histoire d'amitié vénéneuse.

La narratrice est fade, sans particularité aucune lui permettant de se distinguer de ses autres camarades, plate et sans saveur presque. La popularité ne lui est pas assurée dans la cour du collège, et ce ne sont pas non plus ses parents prolétaires qui vont lui offrir le devant de la scène. Que nenni.  Alors elle s'entiche d'Ariane, une jeune fille à la fois solaire et lunaire et pour le moins charismatique. Osant tout, jusqu'à s'éprendre de notre narratrice grise, elle lui ouvre les portes d'un autre monde, celui de parents cool, d'activités fantasques et de confessions adolescentes. Tour à tour insultantes l'une envers l'autre, comme un témoignage d'amour profond, les coups de fil s'enchaînent, les heures passées isolées des autres s'égrènent, elles se suffisent à elles même. Moqueuses, voire cruelles, personne n'échappe à ce duo incongru, après avoir été souffre-douleur, voilà notre narratrice dans le rôle du bourreau.

Ariane, elle n'est pas très stable, et elle entraîne son amie sur les pentes vertigineuses de la consommation alcoolique, lui apprend à jouer de ses charmes jusqu'à se mettre en danger, draguant des hommes plus que mûrs et surtout enclins à être séduits par des gamines de 13 ans. L'expérimentation va loin.

Myriam LEROY parle à la première personne, à l'âge adulte, de cette amitié passée, après avoir appris la mort d'Ariane, prématurément. Une histoire violente qui a laissé des séquelles dans la vie de la narratrice qui avoue sans vergogne qu'aucune histoire d'amour ne l'aura faite autant souffrir que celle qu'elle a pu vivre avec Ariane, qui même séparée d'elle, a réussi à venir la hanter. Hanter est le bon terme : il faut la craindre cette Ariane, qui laisse son empreinte malsaine partout où elle passe.

Je ne sais que penser de ce roman : l'histoire est intéressante, bien traitée mais le verbe est ampoulé, la phrase trop tarabiscotée, ça sent parfois, malheureusement beaucoup trop l'exercice de style et la performance littéraire que l'évocation. Cette impression était tenace sur toute la première moitié du roman puis s'efface peu à peu, peut-être par habitude de lecture. Néanmoins le sujet est maîtrisé et les mots claquent, tout comme cette histoire, ô combien banale, d'une amitié féroce et dont on en se remet jamais. Un beau tableau clinique d'Ariane, joliment hystérique et aux comportements troublants.

Un roman à découvrir, tout comme son auteure, que je suivrai, pour savoir si son style s'allège un peu. Et c'est chez Don Quichotte Éditions.


Émilia Sancti