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mercredi 27 février 2019

Anna AKHMATOVA « Le roseau »


« Le roseau » : recueil de 26 poèmes assez variés tant par la longueur que par les thèmes, écrits entre 1924 et 1944, dont une partie ne possède pas de titres. La poétesse russe puis soviétique y évoque l’amour, mais pas celui des cartes postales, plutôt celui qui fait mal, qui déchire et marque les esprits à jamais. La nostalgie figure en bonne place, cette année 1916 semble avoir été une période charnière, une dernière année de bonheur, regrettée car considérée comme insouciante. C’est en octobre 1917 que survient la révolution russe, et même si AKHMATOVA ne semble pas la décrier, elle repense aux années antérieures, celles précédant le grand soir surtout. La mort, bien sûr (nous sommes chez les russes donc pour une soirée calembours il faudra repasser), omniprésente : « Lentement roulaient les landaus des morts d’aujourd’hui ».

Plusieurs poèmes sont consacrés à des figures qui ont marqué Anna AKHMATOVA (1889-1966) : POUCHKINE (à qui elle a souvent été comparée), LERMONTOV, PASTERNAK (son vieil ami), MAÏAKOVSKI, mais aussi DANTE et CLEOPÂTRE. Ne pas oublier une autre figure historique : la ville de Leningrad, en 1941, ainsi que la ville de Voronev. La nature joue son rôle, certes diluée mais donnant comme l’air qu’elle produit une grosse respiration au milieu de la noirceur.

L’amour en forme d’urne funéraire, encore :

« Je bois à la maison saccagée,
À ma vie mauvaise,
À notre solitude à tous deux,
Et je bois à toi,
À tes lèvres menteuses,
Au froid mortel de tes yeux,
Parce que le monde est dur et brutal,
Parce que Dieu n’a rien sauvé »

Des poèmes dégraissés, vidés de leur surplus, se présentant décharnés, expurgés, peu de mots, chacun possédant un poids bien spécifique. Ce recueil est posthume, puisque comme nombre des écrits d’AKHMATOVA, il fut interdit en U.R.S.S.

Après « Le roseau », place au recueil le plus connu de AKHMATOVA : « Requiem ». Écrit entre 1935 et 1940, en pleine terreur stalinienne (au paroxysme des purges), accompagné de deux poèmes rédigés en 1957 et 1961. L’auteure s’y fait plus tranchante, plus incisive, sa plume est glaciale.

« Non, ce n’est pas sous des cieux étrangers,
Pas sous la garde d’ailes étrangères,
J’étais là avec mon peuple, là même
Où par malheur mon peuple se trouvait ».

La mort, encore et toujours, obsédante, envahissante, annihilante. Les titres des poèmes donnent le ton : « L’arrêt », « À la mort », « Crucifixion », « Épilogue », et j’en passe pour ne pas vous miner le moral. Poèmes parfois très brefs, parfois s’étendant sur plusieurs pages. En U.R.S.S., ce « Requiem » ne fut autorisé qu’à partir de 1987, il avait été publié en France, dès 1966 par les Éditions de Minuit, et encore avant en Allemagne, en 1963.

Ce recueil déchirant, à ne pas lire si notre mental est un brin érodé, fut publié en 2007 par les Éditions Harpo & qui proposent une jolie préface pour un objet absolument magnifique avec papier épais résistant aux larmes.


(Warren Bismuth)

Anna AKHMATOVA « Le vent de la guerre »


Traduire des poèmes russes peut s’avérer périlleux voire contre-productif étant donné que la richesse de la langue écrite en matière de poésie peut paraître intraduisible. Néanmoins, certains traducteurs s’y collent avec grand talent (ici Christian MOUZE), et on les imagine manger leur plume pour recréer au plus près l’esprit originel.

Quatre très courts recueils sont présentés ici : « Cycle du vent de la guerre », « La lune au zénith », « Sur Leningrad », « Mort ». Tous écrits entre 1941 et 1945 (exceptés de courts fragments écrits en 1956). Contrairement à nombre de ses compatriotes écrivains, Anna AKHMATOVA n’a pas fui son pays. Pour plusieurs raisons : résister de l’intérieur (même si elle n’a jamais été vue comme une militante, loin de là), mais aussi par patriotisme : la poétesse adorait son pays plus que tout, elle fut une ardente défenseuse de la Grand-Russie. Dans ces poèmes, la puissance des images saute à la figure. Poésie dépouillée de l’inutile, du superflu, hantée comme il se doit par la mort, la guerre (notamment à Leningrad).

Les ombres de PASTERNAK, TCHOUKOVSKAÏA et autre MANDELSTAM planent dans ces courts textes, comme cette mort qui ne semble jamais faire de pause. Il faut dire que la faucheuse, l’auteure l’a côtoyée plus qu’à son tour : son premier mari Nikolaï GOUMILEV fusillé dès 1921. Un autre de ses maris, POUNINE, déporté en 1937, meurt en 1953.

« L’air important on a dit adieu aux filles
Et embrassé sa mère tout en marchant,
On s’est affublé de neuf
Comme pour un jeu de soldats de plomb
Ni mauvais, ni meilleurs, ni médiocres…
Tous à leur poste
Où il n’y a ni premiers ni derniers…
Tous là-bas se sont couchés »

Si elle fut parfois comparée à Marina TSVETAEVA, c’est en pure perte. Outre que les deux femmes ne s’appréciaient guère, TSVETAEVA était une révolté, une poétesse agitée, à fleur de peau, qui ne faisait pas vraiment dans la demi-mesure (elle se suicidera en 1941, éreintée par la vie), et si leurs poèmes laissent une grande place à la mort, ils ne se ressemblent pas sur le fond, malgré leur brièveté et leur violence. AKHMATOVA fait la part belle aux verbes, attributs que TSVETAEVA évitait.

Pourtant AKHMATOVA pourrait par certains aspects paraître comme une femme engagée : la guerre, la mort, l’absurdité des combats, les amours emplies de souffrance. Mais plus que militer, elle est plutôt témoin et écrit ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, les lamentations, les souffrances.

Comme beaucoup d’écrits d’auteurs soviétiques sous le stalinisme, ces poèmes sont sortis à l’époque sous forme de samizdats (publications clandestines), AKHMATOVA étant interdite longtemps de publication. Le recueil ici présent est d’une qualité exceptionnelle tant par le contenu que par l’aspect : superbe papier qui rappelle de vieilles éditions de luxe. C’est paru aux Éditions Harpo & en 2003 et c’est à lire de préférence au soleil et au bord de l’eau pour calmer la tension grandissante.


dimanche 24 février 2019

Jacques JOSSE « Marco Pantani a débranché la prise »


Nul besoin d’être adepte de la Petite Reine pour lire et être rapidement happé par cette biographie de Marco PANTANI, coureur cycliste professionnel italien, décédé mystérieusement en 2004.

La carrière de PANTANI fut riche et chaotique, émaillée d’exploits presque surhumains, mais aussi de lourdes chutes et de nombreux déboires. Prodige des courses de montagne, c’est un lion qui se réveille dès que la chaussée se fait plus pentue, dans ces montagnes d’Italie ou de France.

PANTANI a impressionné, subjugué le public, par ses performances extraordinaires. Après avoir épaulé son maître CHIAPPUCCI (le « Claudio » du récit), il l’a rapidement surclassé avec une rare maestria. Son nom a rejoint les ténors de la haute montagne.

Son palmarès est d’autant plus élogieux qu’il se situe dans un laps de temps très bref. Tour de France : vainqueur du classement du meilleur jeune en 1994 (se classant 3ème au final) et 1995, 3ème en 1997 et vainqueur en 1998, huit victoires d’étapes en cinq participations. Tour d’Italie : 2ème en 1994, vainqueur en 1998 (faisant de PANTANI l’un des rares coureurs réussissant la même année le doublé Tour de France Tour d’Italie), huit victoires d’étapes là encore en neuf participations. En revanche le Tour d’Espagne restera pour lui un échec, deux participations, il ne bouclera aucune des deux, ne remportant aucune étape. En 1995, il sera sur la troisième place du podium lors des championnats du monde sur route.

Ce qui saisit dans cette biographie, c’est la très rapide descente aux enfers de la nouvelle coqueluche du cyclisme mondial. Sans revenir sur ses chutes à répétition – certaines graves et lui valant des semaines d’hôpital -, il est pour la première fois contrôlé positif lors d’un contrôle anti-dopage lors d’une course classique, il n’aura plus jamais la paix. L’EPO vient de débarquer avec fracas dans le monde du cyclisme professionnel. D’autres contrôles positifs vont suivre, accélérant la déchéance. Ses performances vont s’en trouver rapidement altérées, comme son moral. Il va divorcer, s’adonner aux stupéfiants, devenir noctambule acharné, faire la fête pour soigner son mal-être, raccrocher son vélo tant aimé. Son corps sans vie sera retrouvé dans une chambre d’Hôtel de Rimini en Italie le 14 février 2004, jour de la Saint Valentin, comme un ultime pied de nez au désamour, du sportif par ses fans tout d’abord, puis de l’homme par ses proches. Une fin des plus pathétiques pour un champion hors pair.

En 98 instantanés non paginés, Jacques JOSSE retrace la vie tourmentée de ce sportif chevronné, employant les mots justes, narrant les exploits, les défaites, les grands moments d’une carrière cacophonique jusqu’au décès brutal. L’auteur admire le modèle qu’il peint, aucun doute là-dessus. JOSSE se plaît à parler de ces estropiés de la vie au destin tragique, il le fait brillamment pour les petites gens, les oubliés de l’Histoire, les locaux, les vraies gueules de villages, de hameaux. Il sait aussi le faire à la perfection pour les célébrités, de préférence celles qui ont mal fini. À chaque fois les abus, l’alcool, le tabac, ici la cocaïne. Toujours la détresse. JOSSE est un biographe hors normes, un conteur assidu qui pèse chaque mot pour l’imbriquer avec perfection dans une phrase, réussissant chaque fois un bijou de premier ordre. Ce petit joyau à lire d’une traite est paru en 2015 chez les formidables éditions de La Contre Allée et c’est un sacré tour d’honneur en roue libre.


(Warren Bismuth)

vendredi 22 février 2019

Charlotte DELBO « Le convoi du 24 janvier »


« Le convoi du 24 janvier » (1943) est une œuvre singulière, à plus d’un égard. Charlotte DELBO, vient, dans une perspective presque encyclopédique, nous parler de chacune des déportées qui ont fait partie de son convoi vers Birkenau. Le document ressemble presque à une notice de 295 pages, et au premier abord on peut se demander de quelle manière lire ce document, ce qui pourrait laisser présager une lecture fastidieuse. Bien entendu, il n’en sera rien, rien du tout.
Charlotte DELBO choisit l’articulation la plus neutre possible pour son document : elle cite les déportées par ordre alphabétique de nom d’épouse en précisant leur nom de naissance, leurs surnoms, quand elle les connaît. Immédiatement, toutes ces femmes, qui s’apparentent presque seulement à des silhouettes dans sa trilogie sur Auschwitz (voir chroniques précédentes) sont sur un pied d’égalité : toutes furent déportées vers Birkenau, en provenance de Romainville après un séjour plus ou moins long, aux quatre coins de la France, souvent. Charlotte DELBO accomplit un véritable devoir de mémoire : après avoir parlé de son périple concentrationnaire, elle utilise sa voix pour faire entendre toutes celles qui se sont éteintes au revier, dans les marais, sous les coups, sur leur couchette, sans un bruit ou dans les cris. Toutes ces femmes ont aussi en commun ce numéro tatoué sur l’avant-bras, commençant par 31XXX. Toutes sur un pied d’égalité dans le camp, devant l’horreur, dans la perte de leurs proches le plus souvent, mais pas lorsqu’il s’agit d’un retour à la vie civile, ou même après leur mort. Résistantes, droits communs et erreurs judiciaires sont mélangées (néanmoins on note une forte proportion de communistes et résistantes) dans la même boue, les mêmes poux viennent les recouvrir, les mêmes maladies les frappent. Pas de juives parmi elles, c’est aussi ce qui fait « l’originalité » de ce témoignage. Birkenau fut le camp de déportation des non-juives, des politiques, des résistantes. A 2 kilomètres d’Auschwitz, camp des hommes et ses cheminées, où elles partent, lorsqu’arrive la « sélection » si elles sont jugées trop faibles, trop malades. Ce sera les gaz pour en terminer, puis le crématoire. Le tri de l’administration française au retour sera implacable. Il y a celles qui n’ont pas été reconnues et dont les familles, voire les rescapées même, vont vivre dans le plus parfait dénuement, jusqu’à ce qu’elles se remarient, parfois, à la faveur d’une rencontre salvatrice, et refondent une famille, parfois reprennent leur activité professionnelle. Mais toutes sans exception restent très diminuées.
Très largement évoqué dans « Mesure de nos jours », aucun retour possible après avoir survécu à l’enfer d’Auschwitz. Les 49 femmes qui sont rentrées (sur 230), dont Charlotte DELBO fait partie, sont marquées au fer rouge. Insomnies et asthénie sont de moindres maux, elles garderont toutes des séquelles physiques et psychologiques indélébiles qui accompagneront leur vie, quoi qu’elles fassent pour aller de l’avant, pour renaître. Le fatum agit de manière implacable, aucun retour arrière n’est possible, l’esprit est trop marqué, empreint des images, des cris, des odeurs de ce camp où l’on regarde ses amies mortes rongées par les rats, tant et si bien que certains tatouages sont illisibles et que l’on ne peut attribuer de numéro à la personne décédée. Mais Charlotte DELBO poursuit sa tâche, tel un sacerdoce. Toutes, mêmes les inconnues, celles qui sont mortes dès le début à qui l’on n’a pas parlé, celles dont on ne connaît que le regard implorant derrière les barreaux du bloc 25, celles qui déjà infirmes se sont faites prendre à la course du 10 février… à toutes, l’auteure donne la parole, les présente, pour que ces spectres enchevêtrés autour d’une agonie sans fin retrouvent visage humain. Elles sont filles de, femmes de, sœur de, engagées ou non dans la Résistance, debout, à l’égal des hommes, supportant des conditions de détention abominables, regardant parfois mourir leur sœur, leur mère, leur amie, sans baisser les yeux. Le courage et la pudeur sont au centre de ce témoignage, capital, qui nous permet à nous, chanceux-es d’entrevoir seulement leur calvaire. A sa manière, si particulière, c’est de manière très froide et sans émotions de facto que Charlotte DELBO nous offre de rapporter la voix de ses camarades, elle est très factuelle dans sa description des événements, ce qui confère une grande retenue à son récit malgré des images glaçantes qui ne peuvent que nous hanter.
Un ouvrage immense au milieu d’une œuvre immense, le tout aux Editions de Minuit.


(Emilia Sancti)

mercredi 20 février 2019

Jim HARRISON « Lettres à Essenine »


Si l’on connaît bien le romancier et nouvelliste Jim HARRISON, c’est beaucoup moins le cas du HARRISON poète. Tout est pourtant parti de là dès le milieu des années 60, et assez abondamment. Pas moins de 15 recueils dans sa carrière (pas tous traduits), dont les deux premiers antérieurs à son premier roman. Ce « Lettres à Essenine » est son quatrième recueil de poésie écrit en 1973, alors qu’il n’avait écrit que deux romans : « Wolf – mémoires fictifs » (1971) et « Un bon jour pour mourir » (tous deux déjà présentés sur notre blog enchanteur) en 1973, la même année que ces « Lettres à Essenine ».

Sergueï ESSENINE : ce poète russe né en 1895 à Riazan et suicidé par pendaison à 30 ans en 1925 retient l’attention d’HARRISON. Par l’au-delà, ce dernier lui écrit 30 lettres (une par année de vie) sur des sujets variés : la vie d’ESSENINE bien sûr, mais aussi présentations succinctes de certains de ses compatriotes russes. HARRISON se confie sur sa propre vie, ses excès, le quotidien, les femmes (bien sûr), l’alcool, sujet sensible puisque ESSENINE était lui-même profondément alcoolique. Focalisation sur la corde, celle autour du cou d’ESSENINE, animalisée en serpent. Échouement d’un être talentueux mais, et HARRISON le précise, les marsouins s’échouent eux aussi.

Dans ce recueil, outre les femmes, on retrouve certains des sujets chers à HARRISON : la nature (peu présente toutefois), la pêche, la bouffe, la picole, le quotidien par le biais d’anecdotes parfois truculentes. Puis il revient sur ESSENINE, sa dernière nuit à Leningrad, son dernier poème écrit avec son propre sang, sa compagne Isadora DUNCAN (qui connut aussi une mort atroce soit dit en passant) de 18 ans son aînée. Parenthèses sur ce qu’il (ESSENINE) n’aura pas eu le temps de connaître : le siège de Leningrad, le suicide de MAÏAKOVSKI.

HARRISON envisage sa propre mort, pour faire écho à celle d’ESSENINE, une mort qui surviendrait suite à un dysfonctionnement de sa santé, de son corps, les abus en tout genre étant passés par là. Comme toujours, les anecdotes, tantôt drôles, tantôt sombres voire tragiques, fourmillent dans ce recueil bilingue (page de gauche dans la langue originale, page de droite version traduite).

La surprise vient de l’atmosphère : si le HARRISON romancier est un très grand conteur, le Jim poète est beaucoup plus à cheval sur le rendu de l’écriture, sa prose est posée, précise, et même si elle divague, elle le fait avec des choix de tournures de phrases absolument superbes. Non pas que le romancier ne sache pas écrire, loin de là, mais le poète est bien plus méticuleux de la plume dans sa rondeur. Les images font mouche : « Et si je possédais davantage de trombones que je n’en utiliserai de mon vivant ». HARRISON sait être virulent et sortir de sa coquille dès qu’il s’agit de dénoncer un régime autoritaire : « Au dehors voici une révolution réussie et l’on te traite de parasite. Partout des femmes opprimées supportent des antisémites notoires. Staline entame son régime de copeaux d’acier et de sang. Les massacres accompagnent les cloches de Saint-Basile, mille morts par coup franco de port ».

Sur ESSENINE, toujours : « L’âge t’offrit un pistolet et tu le rendis, t’offrit deux femmes et tu les rendis, t’offrit une corde à laquelle te balancer et tu en fis sagement usage. Tu fus assez bon pour écrire ce dernier poème dans le sang ». Les poètes, les laissés pour compte de l’Histoire : « Personne ne te connaît. À la campagne les gens ont peu de temps pour la poésie, à la ville aussi d’ailleurs, sauf pour rendre service à quelques amis ». En 1973, ESSENINE n’est plus, ce qui n’est pas le cas d’HARRISON : « Pourquoi as-tu été vivant et comment suis-je en train de mourir sur terre sans égrener la litanie ordinaire des complaintes, ce qui revient à s’inquiéter à voix haute, égrener ces terribles grains de poussière qui flottent dans le cerveau, ces ballons roses nommés pauvreté, échec, maladie, luxure et envie ».

Les références aux contemporains d’ESSENINE ne sont pas en reste : « Selon Pasternak, tu ne pensais sans doute pas que la mort était la fin de tout. Peut-être faisais-tu seulement une expérience pour trouver un nouveau sujet d’écriture », avant que Jim ne revienne à lui, aux U.S.A. : « Il y a trente ans, je me rappelle ma mère qui chantait ‘Allô le Central, donnez-moi le Ciel, je crois que mon papa est là-bas’, petit garçon ordinaire en temps de guerre ».

Une fois les poèmes déclamés dans l’âme d’ESSENINE, HARRISON en rajoute quelques-uns, la mort de son chien, l’autre qui aurait dû mourir mais qui contre toute attente a survécu (peut-être est-ce le même). Avant de poser sa plume, il vérifie que tout est solide, cimenté : « Oui le tonneau non cerclé se brisera quand on le remplira ». Dernier tour de piste avant de regagner ses pénates. Le présent volume est une réédition de 2018 d’un recueil de 1999 chez Christian Bourgois Éditeur. Je découvrais enfin le poète HARRISON, j’en ressors à la fois groggy et conquis, ce qui est une rime pauvre mais sincère.


(Warren Bismuth)

samedi 16 février 2019

Charlotte DELBO « La mémoire et les jours »


Une sorte de suite ou de contraction, mais aussi de complémentarité de la trilogie « Auschwitz et après » déjà présentée en nos pages. Cinq textes, cinq longs chants désespérés pourrait-on dire. Charlotte DELBO a connu Auschwitz et Ravensbrück, en est revenue. Enfin, revenue, c’est un bien grand mot. Son corps oui, son âme, c’est autre chose. Toute sa vie, elle a tenu à témoigner, à graver dans le marbre les souvenirs de l’horreur humaine, les déportations, les tortures, les privations, les humiliations, le nazisme. Elle va faire passer la pilule soit par la poésie soit par la prose, mais toujours s’approchant au plus près du théâtre.

« La mémoire et les jours » est le premier texte de ce recueil, il fait bien sûr écho à la trilogie déjà citée, mais peut-être plus particulièrement au troisième volet « Mesure de nos jours », le retour des camps, les images obsédantes, incessantes, la difficulté à revivre, texte présenté tour à tour en prose, en poésie, glacial. Pourquoi certains membres de la famille sont revenus et pas d’autres ? Et les souvenirs, déchirants : « À Paris, au centre d’accueil, j’ai rencontré des espagnols qui revenaient de Mauthausen. C’étaient des combattants républicains qui s’étaient réfugiés en France, à la défaite, et qui avaient été internés dans des camps français, au pied des Pyrénées. Livrés aux Allemands après l’armistice de juin 1940, ils avaient été déportés à Mauthausen. Plus des trois-quarts ont succombé dans la carrière de Mauthausen. Et dans quel état étaient les revenants ! Bien pire que nous, les femmes  de Ravensbrück ».

Le « Tombeau du dictateur » reprend ce plan prose/poésie de la trilogie « Auschwitz » et du premier texte du recueil. Long monologue, longue poésie sur Dame La Mort, celle des guerres, des camps. Puis un texte sur un hôpital en temps de guerre. « On croit qu’on s’habitue à tout. On ne s’habitue pas à voir des hommes coupés en deux ». Puis nouveau texte sur le retour d’une polonaise, varsovienne, de « là-bas », de l’enfer, des camps.

« Varsovie » justement, troisième chant et ville témoin de cette complainte poétique. Pour ce qui est de la prose suivant le poème (DELBO présente un plan assez similaire selon les écrits), c’est la Grèce (Charlotte DELBO y était allée). Sur place, géographiquement parlant, mais aussi par le biais des grecs de l’univers concentrationnaire d’ Auschwitz, les juifs de Salonique et d’ailleurs, comme enterrés vivants dans les camps de la mort, les guérilleros grecs qui ne désarment pas, mais se font déporter. Retour à Varsovie, le ghetto où l’on crève en surnombre, mais dans lequel on résiste pour la postérité :

« La révolte soulève le ghetto
Sursaut d’hommes qui sont prêts à mourir
Mais de mort volontaire,
Pas poussés à l’abattoir »

Puis un convoi de juifs arrive dans un camp en avril 1943, horrible routine.

« Les folles de mai », ces femmes, folles en liberté qui cherchent vainement des traces d’un mari, d’un fils, devenant dingues de ne pouvoir même faire leur deuil. Poésie très courte, percutante, désenchantée. Pas de place pour la prose ce coup-ci.

Le dernier chant, « Kalavrita des mille Antigone » est à la fois le seul des cinq – à ma connaissance – à avoir également été édité seul (un livre en 1979) et peut-être le plus poignant des cinq. Kalavrita, petit village grec (on y retourne) massacré par l’armée nazie en 1943, à l’époque où certaines divisions ne laissaient rien de vivant sur leur passage, tuaient, violaient, brûlaient en masse, anéantissant à tout jamais une génération d’humains avec tout ce qui va avec (nous français pensons bien sûr à Oradour) : « Avec les hommes qui sont tombés ce jour-là, la mémoire du pays s’est perdue. Maintenant il n’y a plus personne pour se souvenir de la manière dont le maréchal-ferrant tenait le fer. Il était réputé pour son adresse. Quand il ferrait une mule, on faisait cercle autour de sa forge pour voir comme il s’y prenait ».

Vient la sordide improvisation pour les survivants du massacre, devant faire disparaître les corps des trépassés. « Puis l’une a dit : ‘Il faut d’abord faire la toilette funèbre. Il faudra ensuite les ensevelir’. Pour la toilette funèbre, chacune sait. Pour l’ensevelissement… Le fossoyeur était là, mort avec les autres. Et quel fossoyeur a jamais enterré mille trois cents morts d’un coup ? Qui creuserait mille trois cents tombes en un jour, dans la terre pierreuse de chez nous ? ». Et comme un ultime coup porté à l’indicible : le souvenir des camps, mais en Sibérie. Car oui, en U.R.S.S. il y avait également des camps de déportation, celui de Kolyma par exemple, raconté si longuement dans l’oeuvre de CHALAMOV.

Ne pas oublier, rien ni jamais. Perpétuer la mémoire, poursuivre le travail amorcé, rendre témoins les générations futures. Ce titre « La mémoire et les jours » est divinement trouvé, c’est aussi un coup de poing dans l’estomac, il appuie sur les tripes, c’est un travail morbidement fascinant par toutes ces voix différentes qui témoignent, ces ramifications, ces spectres hantant la terre, c’est sorti à l’origine en 1985 (juste après la mort de Charlotte DELBO) aux Éditions Berg qui l’ont réédité en 2013 (année des 100 ans de la naissance de Charlotte). Dire que c’est bouleversant serait à coup sûr un euphémisme de mauvais goût, aussi je vous laisse plonger dans ces textes d’une irrémédiable beauté littéraire et d’une redoutable efficacité émotionnelle, sans jamais tomber dans le pathos. À coup sûr une auteure parmi les meilleures ayant écrit sur la déportation et autre nazisme.


(Warren Bismuth)

mercredi 13 février 2019

Fyodor RECHETNIKOV « Ceux de Podlipnaïa »


Nous détenons ici une rareté pour plusieurs raisons. Ce roman du russe RECHETNIKOV (1841-1871) est le seul qu’il a écrit (terminé en tout cas), il fut peu traduit et donc peu édité. Mieux : il aurait pu ne jamais voir le jour, puisqu’en 1863 un jeune écrivain de 22 ans envoie un manuscrit à un éditeur qui, immédiatement intéressé, voudrait le publier. Or l’écrivain n’a laissé aucun contact accompagnant le manuscrit, et l’éditeur devra faire passer une annonce sur le journal local afin de retrouver l’auteur du roman, un certain Fyodor RECHETNIKOV.

Rien que la traduction du prénom de l’auteur prête à confusion, comme souvent chez les russes : tantôt écrit Fyodor, Tantôt Théodore, mais aussi Fédor, Fiodor, Teodor, Theodor, faites votre choix !

Sans être l’un des chefs d’œuvre incontestés de la littérature russe, ce roman présente quelques aspects intéressants. D’une part car, comme écrit plus haut, il émane d’un jeune auteur de 22 ans, inconnu, timide, effacé. Il arrive à une période où peu de grands auteurs russes ont percé. Si POUCHKINE et GOGOL sont déjà morts et que TOURGUENIEV a déjà écrit pas mal de romans, DOSTOIEVSKI n’a encore à cette date écrit aucun de ses grands romans (« Humiliés et offensés » écrit en 1861 n’est pas, et de façon parfaitement injuste, considéré comme l’un de ses chefs d’œuvre), et TOLSTOI vient juste de boucler son premier roman (loin d’être son meilleur) : « Les cosaques ». En replaçant ce texte de RECHETNIKOV dans son contexte, il peut apparaître comme une nouveauté, l’un des premiers chaînons de l’épopée littéraire romanesque russe moderne.

La trame est assez simpliste : deux amis du village de Podlipnaïa en Sibérie, Pila et Syssoïko, après bien des malheurs dont des morts parmi leurs proches (la fille de Pila notamment) et une redoutable misère, après avoir crevé de faim et bouffé des écorces au sens propre, vont trimarder afin de devenir Bourlaki, c’est-à-dire constructeurs de grosses barques servant à transporter les vivres et autres matériaux en tous genres sur les rivières et fleuves russes, d’autant que Pila est un homme robuste, de ce fait d’ailleurs considéré comme un sorcier et craint, sauf par sa femme Matriona, fainéante et envahissante. Derrière la noirceur du quotidien et de la situation, une ambiance bon enfant, légère même.

Ce roman peut se lire comme un roman d’aventures. Les péripéties des deux acolytes sont nombreuses et parfois drôles, les liens entre Pila et ses enfants, présents sur le même chantier, s’aggravent au fil des pages, jusqu’à devenir presque détestables. Attention, l’écriture n’est pas soignée, elle sort sans filtre, sans chichis, sans fioritures, les phrases ne sont pas toujours très équilibrées, les redites, les répétitions sont nombreuses, mais l’atmosphère à la GOGOL pour ses écrits ruraux respire une Russie rustique et arriérée, une paysannerie découvrant le monde. Lorsque nos villageois vont être confrontés au progrès, ils vont restés bouche bée à de nombreuses reprises, ils vont y voir le diable, dans cette Russie très croyante. Les superstitions sont nombreuses, les rites respectés, déifiés.

RECHETNIKOV a laissé peu de traces dans la littérature, et pour cause : après cet essai pas si mauvais en fin de compte, il va entamer un autre roman, mais frappé par la maladie, il disparaît à moins de 30 ans en 1871, sans l’achever. Sa vie aura été faite d’injustices, d’abandons, de raclées, de larcins. RECHETNIKOV est l’un des premiers romanciers russes à être de basse extraction, à avoir côtoyé la misère au jour le jour, c’est ce qui fait de son texte un témoignage plus qu’un roman. Et même s’il souffre de maladresses de jeunesse ou d’inexpérience (écrit à 22 ans je le rappelle), il est à prendre comme tel pour rendre au mieux le vrai sens de la vie rurale dans ce XIXe siècle perturbé. La fin est très bien menée, faisant de ce roman un écrit qui n’est pas à négliger pour quiconque s’intéresse à l’histoire de la littérature russe. C’est la Bibliothèque Russe et Slave qui a sorti une version epub de ce livre déjà paru à plusieurs reprises en version papier, la dernière étant l’œuvre des éditions de Syrtes en 2011. Phénomène curieux : en 1967, les éditions Rencontre de Lausanne ont fait paraître ce roman, couplé avec l’excellentissime « Les Golovlev » de SALTYKOV-CHTCHEDRINE (que je ne saurais trop vous conseiller). Le lien n’est pas évident à déterminer entre les deux oeuvres, mais pourquoi pas après tout. Un roman de RECHETNIKOV pour les aspects anecdotiques et historiques, à replacer absolument dans son contexte avant de l’entreprendre, c’est aussi le seul récit traduit disponible de l’auteur.


(Warren Bismuth)