Un
an que le challenge « Les classiques c’est fantastique » a vu le
jour. Des Livres Rances a rejoint l’aventure mensuelle (tous les derniers
lundis du mois) en janvier 2021. Ce challenge est piloté par les blogs « Au milieu des livres » et « Mes pages versicolores »,
et chaque mois une petite dizaine de blogs littéraires présentent un ou
plusieurs livres selon un thème donné. Et force est de constater que l’on
s’amuse beaucoup. Pour souffler la première bougie du challenge, le thème de ce
mois est un exercice libre sur les classiques que l’on considère comme
essentiels : nos classiques chéris.
Ayant
peur de me noyer (et de vous ennuyer rapidement) dans trop de références, j’ai
décidé pour ma part de ne présenter succinctement que des auteurs ou titres
jusqu’en 1914 car je considère qu’au moins on est de plain-pied dans la
littérature classique. Car la question souvent posée est la suivante :
qu’est-ce qu’un livre classique ? Et les définitions changent selon
l’interlocuteur, les spécialistes eux-mêmes ne s’accordant pas toujours sur les
dates. J’ai établi un plan par périodes, de la plus ancienne à la plus récente
(c’est-à-dire 1914, mais avec un petit bonus en fin de chronique) afin de
retirer ma très subjective substantifique moelle des classiques à avoir lu.
Pourquoi s’arrêter à 1914 ? C’est avec la première guerre mondiale que la
planète a basculé dans le « nouveau » monde, ce jalon me semble donc adéquat.
En avant pour une sélection chronologique !
Avant 1800
Connaissant
peu la littérature d’avant le XIXe siècle, mon choix sera assez bref. Le
premier roman « protomoderne » à mettre au crédit de la littérature
mondiale pourrait bien avoir pour héros cet étrange hidalgo nommé « Don Quichotte
de la Manche », à qui il survient bien des aventures avec son compagnon
Sancho Panza dans l’Espagne moyenâgeuse. Certes, quelques longueurs existent
dans la lecture, mais il semble en être souvent ainsi pour un roman, de
surcroît picaresque, de plus de 1000 pages. En 1615, Miguel de CERVANTES vient
peut-être bien d’inventer une nouvelle forme d’écriture, de narration.
Le
sulfureux « La religieuse » est un roman dynamite de Denis DIDEROT
écrit vers 1780 (mais publié à titre posthume qu’en 1796) et pourrait encore
être écrit de nos jours, pas comme « Les liaisons dangereuses » de
Pierre CHODERLOS de LACLOS, assez suranné mais pourtant fort provocateur par
ses scènes machiavéliques qui ont fait scandale à l’époque, tout comme certains
écrits du marquis Donatien de SADE. Chez ce dernier ma préférence ira vers le
bref essai « Français, encore un effort si vous voulez être
républicain », figurant au beau milieu du peut-être pas si indispensable
« la philosophie dans le boudoir » de 1875, mais dans mes souvenirs
rédigé bien plus tard, pamphlet au vitriol sur des sujets qui pourraient encore
s’avérer d’actualité.
1794
voit la publication de « Les aventures de Caleb Williams » de
l’anarchiste britannique William GODWIN, par ailleurs père de Mary SHELLEY, roman
préfigurant le thriller social, mais aussi le roman humaniste et engagé contre
l’injustice. À découvrir d’urgence en se replaçant dans le contexte de la fin
du XVIIIe siècle, il peut être vu comme un véritable palier.
1800/1850
Période
littéraire faste en innovations. Victor HUGO écrit « Le dernier jour d’un
condamné » dès 1829, puis « Notre-dame de Paris » en 1831. C’est
en 1840 que sort l’essai historique (qui aujourd’hui pourrait paraître
étonnamment moderne puisqu’il y est question d’une maladie virale qui décime
l’Italie) « La colonne infâme » d’Alessandro MANZONI, stupéfiant
texte sur une manipulation de masse que je vous invite à lire. En 1846 paraît
l’énorme pavé d’Alexandre DUMAS « Le comte de Monte-Cristo »,
marathon de lecture mais aussi chef d’œuvre de plus de 1500 pages.
La
même année et de l’autre côté de la Manche, William THACKERAY frappe très fort
avec les 1000 pages de l’abrasif et caustique « La foire aux
vanités », humour à toute épreuve pour mieux dénoncer la société
victorienne anglaise. Toujours en Angleterre, les sœurs BRONTË pourraient ici revêtir
une place à part : trois frangines écrivant en une année trois chefs
d’œuvre, une chacune, unique dans la littérature. Emily et son gothique et
ultra sombre « Les hauts de Hurlevent » en 1847, Charlotte la même
année avec le tout aussi gothique mais moins sombre « Jane Eyre ».
L’année suivante c’est Anne qui marque à son tour les esprits avec « La
locataire de Wildfell Hall » (les titres diffèrent selon les traductions),
considéré comme le tout premier roman féministe. Trois bijoux engendrés par une
même famille, le souffle me manque.
1851-1875
Restons
en Angleterre avec Wilkie COLLINS, précurseur du polar social (après William
GODWIN toutefois), dont une partie de son œuvre vaut le détour (pas toute bien
sûr). Je me permets de vous recommander « Le secret » de 1856,
« La dame en blanc » de 1860 et « Mari et femme » de 1870,
un roman de poids de près de 1000 pages. Wilkie COLLINS dépeint avec humour les
vicissitudes voire les contradictions de la société victorienne du XIXe siècle.
Sa carrière se déroulera dans l’ombre de son ami et rival Charles DICKENS.
L’un
des poids lourds de la littérature du début de la seconde partie du XIXe siècle
est le russe Fédor DOSTOÏEVSKI. Il m’est bien difficile d’avancer des titres
plus que d’autres, mais j’avoue que dans mes romans préférés de toute
l’histoire de la littérature figurent pas moins de quatre romans de DOSTOÏEVSKI :
« Humiliés et offensés » de 1861, « Crime et châtiment » de
1866, « Les démons » (connu aussi sous le titre « Les
possédés ») de 1871. Le quatrième titre paraît en 1880, je le réserve pour
le chapitre suivant. DOSTOÏEVSKI est le précurseur du roman psychologique et
psychanalytique. Notons qu’en plus de tout cela, « Crime et châtiment »
est également un polar voire « protothriller ». Peut-être le roman
qui m’a le plus tenu en haleine, il reste mon favori de toute la littérature.
Toujours
en Russie, et presque en même temps que le premier roman d’envergure de DOSTOÏEVSKI,
« Pères et fils » d’Ivan TOURGUENIEV n’est pas à sous-estimer. Face à
face musclé et âpre entre un père et son fils encarté dans les milieux
nihilistes russes. La même année sort la fresque « Les misérables »
de Victor HUGO, roman social que l’on ne présente plus. À l’instar du
« Comte de Monte-Cristo », ce sont 1500 pages qui défilent au
compteur.
1876-1900
Période
foisonnante, et ce ne sont pas les 1000 pages de « Les frères
Karamazov », le dernier roman de DOSTOÏEVSKI mais aussi en quelque sorte
son testament littéraire en 1880, qui me contrediront. La même année, et encore
en Russie, sort « Les Golovlev » de Mikhaïl SALTYKOV-CHTCHEDRINE,
lumineuse étude de moeurs pour un immense roman russe.
Cette
période est marquée par les nombreux textes de l’écossais Robert-Louis
STEVENSON, où le superbe côtoie le dispensable. Pour les titres sur lesquels se
pencher, le recueil de nouvelles « Les nouvelles mille et une nuits »
de 1882, « L’étrange cas du docteur Jekyll et Mister Hyde » de 1886,
ou encore « Le maître de Ballantrae » de 1889. STEVENSON a énormément
publié dans quasiment tous les styles possibles, parfois (et à mon grand
regret) à quatre mains. Il reste une grande référence littéraire même si certains
de ses textes peuvent aujourd’hui paraître datés (comme d’ailleurs une partie
de ceux que je vous présente ici).
Retour
en Russie avec Anton TCHEKHOV, auteur d’une foultitude de nouvelles, ce ne sont
cependant pas vers celles-ci que va ma préférence. Je suggèrerai plus
volontiers son théâtre malgré quelques titres plus légers, et surtout ce livre
considéré parfois (pas toujours facile de référencer certains formats) comme
son unique roman : le somptueux « Drame de chasse » de 1885,
texte mordant sur les moeurs russes du XIXe siècle, mais aussi sorte de polar.
Ne vous jetez pas sur la traduction de 1930 qui est partielle, mais plutôt sur
celle de 2001, complète et traduite par André MARKOWICZ. La Russie encore et
toujours avec un autre poids lourd de la littérature mondiale, Léon TOLSTOÏ. Il
serait trop simple de vous renvoyer à la lecture des pourtant excellents
« Guerre et paix » et « Anna Karénine » respectivement de
1869 et 1877. J’opterai de manière peut-être plus téméraire vers la courte
nouvelle très marquante « Ce qu’il faut de terre à l’homme » de 1886
ou encore vers « la sonate à Kreutzer », longue nouvelle ou court
roman de 1889 inspiré par un « rival » de TOLSTOÏ.
En
1890 paraît l’étonnant roman « Le portrait de Dorian Gray » du
britannique Oscar WILDE, ou comment jouer avec le fantastique pour dénoncer le
réel. Toujours en Angleterre, Thomas HARDY écrit presque coup sur coup
« Tess D’Urberville » et « Jude l’obscur » en 1891 et 1894,
deux peintures sombres de la société britannique de fin de siècle.
La
France n’est pas en reste. Entre 1870 et 1893, Emile ZOLA fait paraître la
longue saga en vingt volumes des Rougon-Macquart, qui reste aujourd’hui une œuvre
de référence. J’avais pour ma part décidé, il y a bien longtemps, de la suivre
dans l’ordre (ce qui n’est pas une obligation, mais tout de même), un volume
par mois durant vingt mois. Défi relevé, l’une de mes plus fortes impressions
de lecture sur le long terme. Terminons cette partie avec Guy de MAUPASSANT. Si
ses romans sont aujourd’hui les plus connus de son œuvre, je préfèrerai vous
guider vers les contes et nouvelles, variés en thèmes et émotions. Comme plus
de trois cents sont parus, vous avez de quoi faire. L’ambivalent MAUPASSANT
peut aujourd’hui encore paraître moderne sur certains thèmes.
1900-1914
Nouveau
siècle mais pas nouveau style. La Russie est par ailleurs une nouvelle fois à
l’honneur avec le trop oublié Leonid ANDREIEV, pourtant très connu de son
temps. Pour cet auteur il est très difficile de faire un choix, aussi je vous
renverrai tout comme MAUPASSANT vers ses nouvelles, rééditées intégralement en
quatre volumes il y a une vingtaine d’années, elles sont au nombre d’une
centaine et dépeignent méticuleusement la société russe sous le tsarisme. Elles
furent écrites de la fin du XIXe siècle à 1919, date de la disparition de l’auteur.
ANDREIEV pourrait être le chaînon manquant entre DOSTOÏEVSKI et TCHEKHOV. Il
est à noter que s’il a également écrit du théâtre, il n’a jamais passé le cap
du roman, bien que certaines de ses nouvelles soient longues.
Jack
LONDON est l’une de mes références majeures, mais aussi l’un des deux seuls
Etats-Uniens à paraître dans cette liste. Si j’ai dévoré une bonne partie de
son œuvre, mes coups de cœur se situent plus volontiers vers l’essai « Le
peuple de l’abîme » de 1903, où LONDON relate son expérience dans l’East
End de Londres au milieu des miséreux, « Le talon de fer » de 1908,
sorte de roman visionnaire sur la société totalitaire, « Martin
Eden » de 1909 ; autobiographie romancée d’un anti-héros, « Le
cabaret de la dernière chance », texte désespéré de 1913 sur les relations
sulfureuses entre LONDON et l’alcool, et « Le vagabond des étoiles »
de 1915 (un an avant le décès de Jack LONDON), roman ambitieux contre la peine
de mort, découpé en séquences qui pourraient s’apparenter à des nouvelles, mais
aussi foisonnant de faits historiques, de bribes d’autobiographie, etc., sans
doute l’un des premiers romans à la structure complexe et indéterminée.
Le
second romancier Etats-Unien à figurer ici est Upton SINCLAIR avec son
déconcertant « La jungle » de 1905, roman prolétarien très
dénonciateur, faisant encore aujourd’hui figure de référence absolue. En 1906,
le jeune Robert MUSIL, natif d’Autriche-Hongrie, n’a que 26 ans lorsqu’il fait
paraître le polémique « Les désarrois de l’élève Törless » dépeignant
l’adolescence d’un homme entraîné dans le vice. En France, c’est Gaston LEROUX
qui marque les esprits, du moins les miens, avec le premier volet des aventures
de Rouletabille « Le mystère de la chambre jaune » fortement
inspiré par Edgar Allan POE. La suite de la série est bien moins percutante et
parfois peu convaincante. En 1910 changement de créneau avec « Le fantôme
de l’opéra », roman gothique à l’atmosphère fantastique.
1911
voit la parution de « Sous les yeux de l’occident » du polonais
Joseph CONRAD, roman-fresque Dostoïevskien qui marque les esprits. Mais
revenons voir du côté de Gaston LEROUX, qui invente en 1913 le personnage de
Chéri-Bibi, bagnard anarchisant et malheureux dans des aventures truculentes.
Les deux premiers volets « Les cages flottantes » de 1913 puis
« Chéri-Bibi et Cécily » sont à découvrir, les trois volumes suivants
sont plus anecdotiques.
Terminons
ce cycle avec le seul recueil de poésie de la liste, rédigé en 1914, soit
l’ultime année choisie pour notre présentation. Et quel recueil !
« Le gardeur de troupeaux » du portugais Fernando PESSOA est
peut-être ce que la poésie offre de plus fort. PESSOA a laissé un héritage
énorme dans la littérature mondiale, autant en quantité qu’en qualité. Je l’ai
découvert récemment avec un rare entrain, aussi je devrais vous en parler sur
ce blog un peu plus en détails dans les prochains mois.
Bonus

S’il
m’avait fallu empiéter sur l’entre-deux guerres, je vous aurais à coup sûr
recommandé les auteurs suivants : les poétesses russes Marina TSVETAÏEVA
et Anna AKHMATOVA, le roman russe « Roman avec cocaïne » du mystérieux
M. AGUEEV, ainsi que l’auteur russe Evguéni ZAMIATINE. J’aurais traversé plus
franchement l’Atlantique pour y dénicher quelques perles de John DOS PASSOS (la
trilogie « U.S.A. » me semble bien être l’un des romans les plus
ambitieux et les plus vertigineux jamais écrits, parcourez-le un jour ne
serait-ce que par curiosité, sensation unique), ou de John STEINBECK. En France
j’aurais opté sans aucune retenue pour Albert CAMUS, Panaït ISTRATI (roumain
mais d’écriture française, par ailleurs très présent sur ce blog), André GIDE
(pas tout, loin s’en faut), Jean GIONO (même constat), ou les solides et
marquants romans de Paul NIZAN. Les tchèques Franz KAFKA, à coup sûr l’un des plus
grands (« Le château » et « Le procès » sont à lire et à relire,
et je suis frustré que « La métamorphose » n’ait été écrit qu’en
1915, soit après la date couperet du présent billet) et Karel ČAPEK (découvert
récemment). L’anglais George ORWELL reste une figure majeure de cette période,
tout comme le belge Georges SIMENON même si celui-ci écrira jusqu’en 1972 (et
ses mémoires plus tard), sans oublier l’autrichien Stefan ZWEIG.
Conclusion
Avec
ce texte en forme de liste, de références littéraires, peut-être trouverez-vous
le temps ou/et l’envie de vous pencher sur certains auteurs ou quelques œuvres
ici présentées, c’est tout le mal que je vous souhaite.
(Warren
Bismuth)