Ce
bref roman pourrait paraître presque banal mais, de par sa simple genèse, est
très loin de l’être. En effet, en 1889 en Russie commence à être diffusée
« La sonate à Kreutzer » (elle paraîtra officiellement en 1891),
longue nouvelle de Léon TOLSTOÏ dans laquelle se distinguent les traits de sa
propre femme, Sophie, imaginée en amoureuse éperdue et adultère de son
professeur de piano. Alors que le calme ne règne déjà pas dans le couple
TOLSTOÏ, Sophie est ulcérée par ce texte et choisit les armes de son mari,
l’écriture, pour répliquer.
Est-il
nécessaire d’avoir lu « La sonate à Kreutzer » pour s’engager dans
« À qui la faute ? » ? Sans doute car, même si l’ouvrage de
Sophie TOLSTOÏ est indépendant de celui de son mari, elle s’y appuie afin de
tisser sa propre trame. Mieux : il est une réponse sans ambiguïté. Une
jeune femme, Anna, tombe amoureuse du prince Prozorski, de quelques années son
aîné. De son côté Prozorski, loin d’être indifférent aux charmes d’Anna,
s’ingénie à la séduire tant et plus. Ce qui ressemble à un roman à la Jane
AUSTEN s’assombrit brutalement lorsque Anna apprend que son désormais époux,
qui fut un coureur de jupons, continue à faire risette à de jeunes femmes.
« Si l’on considère le mariage comme on le
fait d’ordinaire, il vaut mieux ne pas se marier du tout. Il faut de l’amour en
premier lieu, et que cet amour soit au-dessus des choses terrestres, qu’il
tende vers l’idéal… ».
Le
cœur d’Anna, empreint par ailleurs de forte religiosité, se met à battre pour
un certain Bekhmetiev, lui-même fort attiré par la jeune femme. Ils se
rencontrent régulièrement, le plus souvent en présence du prince, lui-même ami
de Bekhmetiev. Quand soudain, ce prince voit rouge, devient jaloux, de plus en
plus insistant dans ses allusions à la relation Anna/Bekhmetiev, il prononce
des paroles humiliantes pour Anna, alors simplement en admiration devant
Bekhmetiev, mais pas du tout sa maîtresse.
Depuis
sa rencontre avec cet homme, Anna est métamorphosée, reçoit, sort beaucoup, se
lie d’amitié avec la bonne société russe. Le prince devient possessif et
agressif. Il souhaite sa femme soumise, toute à lui, sans distinction.
« Le prince observait avec incrédulité et un
certain agacement l’état d’Anna et constatait que tout ce que lui avait dessiné
son imagination perverse quand il songeait à sa lune de miel avec une jolie
épouse de dix-huit printemps n’avait abouti à rien, hormis l’ennui ;
ennui, déception et une jeune mariée en plein désarroi ».
Il
faut bien lire entre les lignes car, dans ce roman où le plus important n’est que
suggéré, c’est son propre mari que Sophie met en scène. Le prince Prozorski est
en fait le comte TOLSTOÏ, et les reproches que peut annoter sa femme sont
nombreux et féroces, notamment la gestion du couple par TOLSTOÏ, plus intéressé
par ses écrits, son domaine et ses amis que par sa femme. Cette femme oubliée,
abandonnée, qui fut éblouie par son professeur de piano. TOLSTOÏ verra le vice
et le désir charnel dans ce qui sera vraisemblablement un amour platonique, pur.
Dès lors, les relations au sein du couple TOLSTOÏ, tout comme chez le couple
Prozorski, vont se tendre jusqu’à devenir irréversibles.
« La
sonate à Kreutzer » fut en quelque sorte le déclencheur de la dégradation
relationnelle pourtant déjà tumultueuse entre Sophie et Léon TOLSTOÏ. Sophie
voit en son mari un être misogyne, irrespectueux pour la gente féminine. Jadis
obsédé d’ailleurs par les femmes (comme son double Prozorski), il ne les voit
souvent que comme des choses à séduire. Et parallèlement imagine le diable en
Sophie dans ses contacts aux hommes. C’en est trop pour celle-ci qui, vivant
depuis des décennies à l’ombre des écrits de son mari, décide de prendre la
plume car « J’ai moi-même senti dans
mon cœur que ce récit était dirigé contre moi, il m’a immédiatement occasionné
une blessure, m’a humiliée à la face du monde entier et a détruit le dernier
amour entre nous ».
La
stature de TOLSTOÏ écrase son ménage, jusqu’aux écrits bien entendu. « À
qui la faute ? » ne sera publié… qu’en 1994, soit 84 ans après la
mort de Léon TOLSTOÏ, et 75 ans après celle de Sophie. Il est pourtant à lire,
au même titre que l’œuvre du grand Léon. Il en fait même partie intégrante
puisqu’il en est une réplique aux couleurs inversées. Par ailleurs, l’écriture
de Sophie est très agréable, elle ne possède pas la puissance de celle de son
mari, mais détient une part toute féminine et délicate absente chez lui.
Puisque
nous sommes dans la littérature russe, inutile de dire que le présent roman va
très mal se terminer. Il est en tout cas une vraie curiosité, il est même un
chaînon de cette grande littérature russe. Cependant, il a malheureusement du
mal à exister seul et, dans la version présentée ici, il est encore suivi par
« La sonate à Kreutzer », c’est dire si le poids de TOLSTOÏ continue
aujourd’hui à écraser Sophie et à la rendre invisible ou presque, et la mémoire
de sa femme, ses points de vue et ses révoltes, auront du mal à percer sous le
grand écrivain. Pourtant ce roman est convaincant et très soigné par sa chute,
où Sophie montre qu’elle peut faire jeu égal avec son Léon, y compris pour les
coups bas.
(Warren Bismuth)